Le blog des éditions Libertalia

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Souvenirs et remarques sur Mai-Juin 68. Première partie.

mardi 10 avril 2018 :: Permalien

En février 2016, l’écrivain et traducteur Mitchell Abidor vivant à Brooklyn est venu en France pour rencontrer quelques acteurs de Mai 68 afin de concevoir un livre très vivant et à présent disponible, May Made Me, An Oral History of the 1968 Uprising in France (Pluto Press). Pour préparer notre propre rencontre et mobiliser nos souvenirs, nous avions rédigés auparavant, chacun de notre côté, quelques réponses rapides aux questions qu’il souhaitait aborder avec nous. Ces réponses, qui se trouvent ci-dessous, recoupent bien sûr le contenu de l’interview réalisée et transcrite par Mitchell Abidor. Elles sont sensiblement différentes, plus détaillées, mais n’ont pas le charme des propos spontanés recueillis par l’auteur dans une ambiance joyeuse et fraternelle.
Hélène et José Chatroussat.

1. José Chatroussat [1]

Quelle était votre expérience politique avant les événements ?

Mes parents instituteurs étaient très engagés depuis leur jeunesse, comme pacifistes, anticléricaux et adeptes des méthodes pédagogiques de L’École nouvelle de Célestin Freinet. Ils avaient été amis ou proches d’anarcho-syndicalistes et de pacifistes comme Louis Hobey et Louis Lecoin. Mon père, dans sa jeunesse, avait suivi des exposés de Maurice Dommanget sur l’histoire du mouvement ouvrier. Ses livres se trouvaient dans la bibliothèque familiale. Mes parents commentaient librement l’actualité politique devant leurs deux fils en écoutant les informations. Ils évoquaient souvent leurs souvenirs militants qui remontaient à 1936. C’était une sorte de formation politique dans le cadre familial et des repas avec des amis de mes parents.

J’ai été marqué tout jeune par le militantisme de mon père contre la guerre d’Algérie. À partir de 1956, il détestait Guy Mollet de la SFIO et le PCF qui lui avait voté les plein pouvoirs et qui, en plus cette année-là, traitait de fascistes les insurgés hongrois. Il était président de la Ligue des Droits de l’Homme sur Elbeuf (ville ouvrière à 20 kilomètres de Rouen) et faisait venir des orateurs de Paris (je me souviens de Félicien Challaye et de Lucie Aubrac). Il a créé un comité Maurice-Audin localement et diffusait sous le manteau des livres interdits comme La Question d’Henri Alleg, Pour Djamila Bouhired ou La Gangrène. Je lisais tout cela, de même que le journal Témoignages et Documents qui dénonçait les exactions de l’armée française et dont le responsable était Maurice Pagat. À la fin de la guerre d’Algérie, ce dernier a proposé à ses jeunes lecteurs de participer à un camp en Algérie pour fraterniser avec les jeunes Algériens et construire avec eux une Maison de la Paix dans un village près de Skikda. J’allais vers mes dix-huit ans quand j’y ai participé, en juillet 1963. Nous étions plus de 200 jeunes de toutes les tendances de gauche et d’extrême gauche. Nous n’avons pas construit grand-chose mais beaucoup discuté avec des participants et avec de jeunes Algériens. À la réflexion, c’était comme un avant-goût de Mai 68. C’est là que j’ai rencontré un étudiant lyonnais qui m’a ensuite gagné aux analyses de Socialisme ou Barbarie.

Au lycée d’Elbeuf en terminale, j’avais été finalement attiré par Marx grâce à ma professeure de philosophie qui nous avait parlé aussi de Freud et de Wilhelm Reich. Lors d’une réunion à Rouen organisée par les JSU, j’ai eu l’occasion de porter la contradiction dans un meeting à Pierre Frank de la IVe Internationale en reprenant l’analyse de Castoriadis des rapports de classe en URSS. Je militais aussi aux Auberges de la Jeunesse où j’ai rencontré des militants trotskistes qui ne m’ont pas convaincu. Je connaissais aussi des sympathisants du PCF, dont un instituteur au Havre que j’appréciais beaucoup sur le plan personnel. J’avais participé à deux camps de vacances organisés par Tourisme et Travail et dont il était responsable de façon très bienveillante. Avec Hélène, nous avions également participé à deux camps de travail du Service civil international, l’un en Creuse et l’autre en Tchécoslovaquie. On y a rencontré des jeunes de différents pays d’Europe de l’Ouest et de l’Est. Nous étions concernés et indignés par les mêmes choses, la guerre du Vietnam, les comportements bureaucratiques et l’ordre moral. La dérision contre tout cela allait déjà bon train en 1964, surtout chez les jeunes Anglais et Néerlandais que nous avons croisés.

À défaut de groupe local de Socialisme ou Barbarie, j’ai rejoint la Fédération anarchiste où militait également mon frère aîné qui travaillait à l’usine Rhône-Poulenc. C’était sympathique mais à la fin ennuyeux car le groupe ne cherchait pas à creuser les idées ni à les faire partager à d’autres, notamment aux travailleurs. Avec un copain en hypokhâgne qui était également anarchiste, nous avons décidé d’adhérer à l’Union des étudiants communistes (UEC) par curiosité et pour y mettre un peu la pagaille, ce que nous n’avons pas fait en définitive. La plupart des membres aux réunions faisaient de l’entrisme et allaient devenir trotskistes ou pro-chinois. Ils évitaient de faire des vagues (momentanément) car un militant du PCF était toujours là pour contrôler les discussions. Au bout de deux mois je suis parti, en envoyant une lettre de démission au vitriol mettant en cause la politique du PCF et la soumission de l’UEC au Parti.

En mai 1965 nous avons quitté la Fédération anarchiste lors d’une séance houleuse. J’avais entre temps décidé de suivre les anciens de Socialisme ou Barbarie que j’avais rencontrés à Paris qui avaient décidé de rejoindre Voix ouvrière (VO) du fait de la disparition du groupe de Castoriadis. L’idée était d’acquérir une expérience sérieuse dans le travail politique en direction de la classe ouvrière, même si VO ne nous emballait pas a priori. Un groupe VO de trois ouvriers à l’usine Fermeture Eclair avait existé quelques mois auparavant. Mais ils avaient quitté l’usine et la région à la suite d’une grève qui s’était mal terminée, en particulier avec la direction de VO leur reprochant de ne pas avoir soumis la décision d’arrêter la grève en assemblée générale.

Hélène et moi avons donc recréé un groupe VO sur Rouen, en commençant par convaincre des amis, des étudiants sur le campus, des lycéens, puis quelques ouvriers en faisant du porte à porte avec notre journal ou au cours de ventes en centre-ville.

À plusieurs reprises nous avons été confrontés à la violence des staliniens qui entendaient nous empêcher d’exister : affiches lacérées, journaux déchirés devant l’usine Rhône-Poulenc, grande bagarre pour nous empêcher de tenir un meeting dont le thème sur notre affiche était : « Pourquoi faut-il construire un nouveau Parti communiste ? ». Idem lors d’un meeting organisé par la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) en l’honneur de Che Guevara où nous étions venus pour renforcer leur service d’ordre.
VO avait décidé d’envoyer tous ses militants pour défendre notre droit d’expression face à la CGT devant l’usine Berliet de Vénissieux. Les staliniens nous ont violemment agressés. Je fus à nouveau blessé, à la fois par les flics qui avaient rappliqué et me matraquaient et par les staliniens qui me cognaient dessus et me poussèrent dans le fourgon de la police, direction un hôpital de Lyon. Ce fut une expérience politique inégalable qui s’est inscrite profondément dans ma tête.

Quel a été le rôle de la théorie dans votre engagement ?

Dès l’âge de quinze ans environ, je me posais beaucoup de questions qu’on peut considérer comme philosophiques. Je lisais des auteurs comme Kafka, Sartre, Camus, Brecht, Pirandello, Tchekhov, Freud, Hegel, etc. Mes lectures les plus déterminantes sur le plan politique entre 1961 et 1963, ont été De prison en prison de Louis Lecoin, La Guerre ? C’est ça !… de Louis Hobey, Blanqui à Belle-Île de Dommanget, Histoire du mouvement anarchiste en France de Maitron, Histoire de la Commune de 1871 de Lissagaray, Jeunesse du socialisme libertaire de Daniel Guérin, Souvenirs d’un révolutionnaire de Victor Serge et L’État et la Révolution de Lénine. Tous ces livres se trouvaient dans la bibliothèque de mes parents.

Mes lectures les plus marquantes de 1963 à 1965 ont été les analyses de Socialisme ou Barbarie, certains articles de l’Internationale situationniste, La Fonction de l’orgasme de Wilhelm Reich, Histoire et conscience de classe de Lukacs, Marxisme et Philosophie de Korsch, Thomas Münzer d’Ernst Bloch et la biographie de Trotski d’Isaac Deutscher.

À partir du printemps 1965, lorsque j’ai rejoint Voix ouvrière, j’ai commencé à lire plus systématiquement un grand nombre d’œuvres marxistes, en plus de celles que j’avais déjà lues, de Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxemburg, Plekhanov, Boukharine, Victor Serge, Ernest Mandel, Pierre Broué, etc. Comme j’avais eu l’occasion de rédiger pas mal d’exposés sur le marxisme et l’histoire du mouvement ouvrier, je ne peux pas dire que Mai 68, aussi surprenant qu’a été l’événement, m’ait pris complètement au dépourvu. Comme bien d’autres jeunes révolutionnaires de ma génération et depuis ma découverte du marxisme via les écrits de Marx, Victor Serge et Castoriadis entre autres, j’étais convaincu que le prolétariat était appelé à jouer un rôle déterminant et même révolutionnaire dans l’avenir. Après tout, il ne fallait pas remonter si loin en arrière pour avoir des exemples d’interventions majeures ou importantes de la classe ouvrière sur la scène de l’histoire : l’insurrection hongroise en 1956, la grève générale belge durant l’hiver 1960-1961, la grève des mineurs en France en 1963. À cela s’ajoutait des grèves très conflictuelles qui avaient marqués mon esprit, à Rhodiacéta près de Grenoble en mars 1967 et à la Saviem près de Caen en janvier 1968.

La grève générale de Mai 68 est donc arrivée par surprise pour moi comme pour tout le monde, mais elle confirmait une de mes convictions théoriques profondes, à savoir que la classe ouvrière pouvait ébranler et même abattre le système capitaliste.

Je me souviens que Pierre Jalée était venu à Rouen faire une conférence à Rouen en 1965 ou 1966 pour présenter son livre, Le pillage du Tiers Monde. Au cours du débat, lorsqu’il a affirmé que le prolétariat ne serait plus jamais une classe révolutionnaire, ça a été comme une levier de bouclier parmi les jeunes marxistes révolutionnaires dans la salle dont ceux de la JCR, et j’ai donné l’exemple de la grève belge de 1960-1961 qui avait eu par certains côtés un caractère insurrectionnel dont il semblait ne pas avoir entendu parler.

Quelles ont été vos expériences les plus importantes ?

À Rouen, le groupe Voix ouvrière comptait environ une quinzaine de jeunes. Avec mes vingt-deux ans, j’étais parmi les plus âgés. Il y avait une institutrice (Hélène), trois étudiants (dont moi), quatre lycéennes, trois lycéens, un hospitalier et trois ouvriers. Mon premier souvenir frappant a été de voir un cortège compact de lycéens descendant la rue Jeanne-d’Arc dans le centre de Rouen, avec à sa tête un de nos camarades qui avait été un des créateurs du comité d’action sur le lycée Corneille. L’ouvriérisme de notre petit groupe était donc d’emblée très relatif dans les faits.

Le lendemain du début de la grève chez Renault-Cléon, j’ai quitté le campus en effervescence pour aller voir ce qui se passait devant Cléon et les usines déjà en grève dans l’agglomération elbeuvienne, à 20 km de Rouen. L’usine Cipel où l’on fabriquait des piles, comptait plus de 1 000 salariés dont surtout des femmes à la production. Les ouvriers et ouvrières devant l’usine étaient très fiers d’être la troisième usine en France à être partie en grève avec occupation (après Sud-Aviation près de Nantes et juste après Renault-Cléon). L’ambiance était très amicale et joyeuse. Il y avait de jeunes ouvrières qui me dévisageaient en riant et en se donnant des coups de coude. J’étais décontenancé. Le climat était plus à la drague et à la fête qu’aux grandes discussions politiques sérieuses.

Devant l’usine Renault-Cléon qui comptait 4 000 salariés, c’était encore plus festif. Les grévistes étaient nombreux et euphoriques. Ils bloquaient le directeur et le chef du personnel dans leur bureau. « On les nourrit bien, avec des sandwichs au camembert » me dit hilare un gréviste. Un grand pantin à l’effigie du directeur avait été confectionné. Dans l’hilarité générale, il fut hissé à un lampadaire au son d’un clairon qu’un gréviste avait ramené.

Comme les responsables syndicaux et surtout CGT de l’usine avait cassé l’ambiance au bout de plusieurs jours en libérant les gens de la direction et en prenant l’occupation en mains de façon autoritaire, les jeunes ouvriers de Cléon qui avaient été à l’origine de la grève préférèrent fréquenter le cirque de Rouen occupé par les étudiants et tous les gens actifs dans le mouvement. C’était un cirque en dur dans le centre de Rouen où se tenaient habituellement les congrès, les grands concerts de jazz ou de musique classique et les grands meetings politiques comme les « Six heures pour le Vietnam » quelques mois plus tôt. Un de nos camarades ouvriers qui avait rompu avec le PCF s’était glissé dans le comité d’occupation du cirque. D’une manière générale, tout le monde faisait ce qu’il voulait dans notre petit groupe VO, ma seule consigne en tant que « responsable » étant d’essayer de se lier à des ouvriers et de les gagner à nos idées.

Le cirque était un lieu de forums quasi permanents, surtout le soir. C’est là que j’ai rencontré mon premier jeune ouvrier de Cléon, un petit blond nerveux habitant le quartier de la Croix-de-Pierre, réputé pour sa pauvreté et sa délinquance. Il faisait partie du groupe de jeunes qui avait lancé la grève sans demander l’avis des responsables syndicaux. Un gros paquet de tracts de VO venait d’arriver. Il l’a lu rapidement et m’a dit, sur un ton décidé, qu’il en prenait un paquet pour le diffuser. De fil en aiguille et de bonnes discussions, il s’est lié à moi, m’a fait connaître des copains à lui. Quelques jours plus tard, nous pouvions intervenir par tract sur Renault-Cléon. Je l’ai vu un jour, alors que j’étais derrière les grilles à observer une AG des grévistes, interpeler énergiquement les chefs syndicaux de l’usine, avec de bons arguments à l’appui. Sa pugnacité et son courage m’avaient sidéré car sa « formation » avait été très rapide.

Je continuais à discuter chaque jour avec un jeune camarade de notre groupe qui travaillait à l’usine de sidérurgie CTN (Compagnie des Tubes de Normandie) d’un millier de salariés. Il discutait beaucoup dans son usine occupée, où la CGT menait la barque d’une main ferme ; mais rien ne semblait aboutir, alors que ses jeunes collègues contestaient la politique et la mainmise des staliniens. Quand, un jour, il est venu à notre café habituel pour m’annoncer, radieux, qu’il avait vraiment « gagné » deux camarades. Il nous les a présentés et ensuite, nous avons créé un bulletin intitulé Drapeau rouge et avons pu intervenir dans une grève importante quelques temps après Mai 68.

Au cours des journées de Mai, j’ai assisté à une petite scène amusante et surprenante devant le palais de justice de Rouen où il y avait encore à l’époque le monument aux morts. Il y avait un agent de police en tenue avec tout un groupe de passants autour de lui qui discutaient avec entrain mais paisiblement avec lui. Le pauvre s’échinait à démontrer qu’il n’avait rien à voir avec les CRS, que lui, respectait les gens, était un salarié comme les ceux en grève et qu’il serait bien que la société fonctionne autrement. D’une manière générale, et sauf à des moments de tension particuliers et assez rares, il régnait à Rouen un climat serein, détendu. On ignorait tranquillement le pouvoir en place pour refaire le monde dans nos échanges.

Lorsque nous avons appris que VO faisait partie des dix organisations gauchistes interdites, j’ai pris cela sur le mode d’une plaisanterie assez flatteuse que comme une mesure de répression dangereuse. Je me suis refusé, comme d’autres militants révolutionnaires du coin, à quitter mon domicile ou à aller enterrer en forêt des documents qui aurait pu être considérés par la police comme compromettants. Mais quelques jours plus tard, j’ai pu constater que la police, elle, prenait au sérieux cette interdiction.

Nous étions allés à quatre camarades diffuser devant Renault-Cléon un bulletin que nous avions appelé La Voix de Cléon au lieu de Voix ouvrière. L’accueil des ouvriers avait été très chaleureux. Ni à Cléon, ni devant les autres usines, les staliniens ne se permettaient plus de nous injurier, de déchirer nos tracts ou de nous frapper comme dans les années d’avant Mai 68. Mais en retournant à ma voiture que j’avais garée à l’écart par discrétion, nous fûmes tout à coup encerclés par une bande de flics très excités, l’un d’eux nous braquant sous le nez un revolver et un autre un PM (pistolet automatique). Ils nous ont embarqués au commissariat d’Elbeuf. Pour nous intimider, ils nous ont demandé de retirer nos lacets et nos ceintures, comme s’ils allaient nous incarcérer pour un bout de temps. Comme nous restions constamment paisibles et silencieux, prétendant en plus ne pas nous connaître entre nous, ils ont fini par se calmer, surtout en découvrant certains noms. L’un des policiers qui était corse comme un des lycéens de notre groupe a commencé à lui parler très amicalement. Un autre m’a dit avec un air respectueux qu’il connaissait bien mon père car il avait été élève dans l’école dont il avait été directeur. Il n’y avait plus qu’à nous libérer sans suite, avec force recommandations du commissaire de ne pas nous laisser entraîner dans des actions dangereuses pour nous.

Vers la fin du mouvement à la fac de lettres où j’étais étudiant en histoire, j’eus une altercation assez vive avec Jean Favier, le médiéviste bien connu et futur directeur des archives de France, qui était déchaîné contre les acteurs des « événements » dans le pays. Les étudiants autour de nous se tenaient coi. C’était vraiment la décrue du mouvement. L’illustre professeur au sourire carnassier s’est peut-être souvenu de moi en septembre quand j’ai essayé d’obtenir avec lui un certificat de licence sur le Moyen Âge : je suis probablement un des rares étudiants à ne pas avoir réussi à décrocher son examen en 68. Je fus donc obligé de chercher un travail comme maître auxiliaire dans un collège technique.

La révolte aurait-elle pu gagner ?

De toute évidence, non. Pour aller plus loin, sans entrer dans le détail, il aurait fallu que les groupes révolutionnaires fassent preuve d’une plus grande intelligence politique. J’ai souscris tout de suite à l’appréciation qu’il s’agissait d’une répétition générale et qu’on ferait mieux la prochaine fois. Je n’ai donc pas eu de regrets ou d’amertume après 1968, au contraire ! Le mouvement avait donné tout ce qu’il pouvait, et c’était déjà beaucoup. L’ordre moral a été largement sapé et le poids des organisations réformistes a été partiellement affaibli.

Les piliers du pouvoir avaient été secoués, ébranlés, mais s’étaient avérés encore très solides. Une bonne partie de la bourgeoisie, grande, petite et moyenne, avait été effrayée et allait prendre sa revanche dans la période suivante. Au sein de la classe ouvrière, même s’il y a eu quelques résistances, parfois fortes à reprendre le travail et l’affreuse routine de l’exploitation, la grande majorité des travailleurs a suivi les consignes de « reprise du collier » des dirigeants syndicaux.

Même si le pouvoir personnel de De Gaulle a montré qu’il était usé jusqu’à la corde, les structures de la Ve République n’ont pas été minées et ont perduré jusqu’à aujourd’hui.

Quel a été son effet sur vous  ?

Son effet a été durable jusqu’à aujourd’hui, et je l’espère pour le restant de ma vie. Le fait que d’autres relations humaines soient possibles à une large échelle que celles que génère la domination du capital, n’était plus seulement une belle idée éclairant l’avenir mais une réalité momentanée certes mais tangible. Je l’avais vécue intensément, avec des centaines de milliers de personnes, pendant presque deux mois. À chaque fois qu’un épisode de mobilisation comme celui de la Puerta del Sol en Espagne, de la place Syntagma en Grèce, d’Occupy Wall Street aux États-Unis, de la Taksim en Turquie ou de Notre-Dame-des-Landes en France voit le jour, je me dit que l’esprit de Mai 68 est toujours à l’œuvre. Ce sont des moments où l’on vit autrement, où les participants tournent le dos aux impératifs du travail abstrait et de la consommation de marchandises, où toutes les hiérarchies semblent se diluer. L’égalité et la fraternité sont alors des notions qui prennent tout leur sens.

Quel a été son impact sur la France ?

Mai 68 a déchiré un voile d’hypocrisie et d’autoritarisme qui recouvrait toute la société. Désormais la contestation des pouvoirs, des positions établies et des conformistes étouffants devenait légitime. Cette contestation multiforme a permis des avancées importantes dans de nombreux domaines. Les droits des femmes ont progressé. Les idées révolutionnaires n’ont plus été le fait d’infimes groupuscules. Toute une mémoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire a refait surface. Des formes de syndicalisme plus démocratique et plus combatif n’ont pas cessé d’exister dans les décennies qui ont suivies.

L’internationalisme a repris une certaine vigueur. Dans les années suivantes, il y aura beaucoup de manifestations de solidarité avec le peuple vietnamien, les opposants à Franco, les opposants à Pinochet, etc. Toute une génération marquée par Mai 68 se sentait concernée par le racisme et luttait contre, protestait contre les interventions militaires françaises en Afrique. Nombre de personnes qui ont connu cette expérience et l’ont fait vivre se retrouvent encore aujourd’hui impliqués dans des organisations de défense des chômeurs, des sans-abri, des migrants et des sans-papiers.

Ceux qui ont tourné leur veste et fait carrière dans les entreprises, les universités les médias ou les partis gouvernementaux sont très visibles et fortement médiatisés. Mais à mon avis, ils ne sont qu’une infime minorité par rapport à celles et ceux qui ont mené et mènent toujours des combats progressistes ou émancipateurs.

Lire la deuxième partie (Hélène Chatroussat)

[1José Chatroussat a traduit pour Libertalia Paris, bivouac des révolutions (Robert Tombs), Crack Capitalism et Lire la première phrase du Capital (John Holloway), ainsi que Six mois rouges en Russie (Louise Bryant).

Voyage en outre-gauche sur le blog de JC Leroy

jeudi 5 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Sur le blog Mediapart de JC Leroy, 1er avril 2018.

Les francs-tireurs des années 68

 
À travers ce « Voyage en outre-gauche », que publie Libertalia cette saison, Lola Miesseroff donne la parole aux francs-tireurs des années 68, et c’est un autre son de cloche qui alors survient, où les plus purs combattants de l’époque firent montre d’attitudes sans calcul et n’ont pas cherché par la suite à faire fructifier leurs états de service.

Si les plus grosses lettres des livres d’histoire sont gravées par les vainqueurs et imposteurs dans un marbre trop immuable, celui de la postérité, il n’est pas mauvais que des voix moins autorisées mais non moins légitimes puissent se faire entendre à l’occasion. En attendant mieux.

À travers ce Voyage en outre-gauche, que publie Libertalia cette saison, Lola Miesseroff donne la parole aux francs-tireurs des années 68, et c’est un autre son de cloche qui alors survient, où les plus purs combattants de l’époque firent montre d’attitudes sans calcul et n’ont pas cherché par la suite à faire fructifier leurs états de service.

Le livre est dédié à l’ami Arthur, qui nous a quittés il y a bientôt quatre ans. Énergumène franc-tireur ô combien, il a été le type même, et avec un vrai panache, du citoyen incontrôlable. Subversif dans l’âme, Arthur opéra sous divers pseudonymes, à la manière de son cher B. Traven, dont il fut le passeur et traducteur. En 68, Arthur était des Vandalistes de Bordeaux, auteur d’un tract fameux dans lequel on lisait notamment : « Ne dites plus “Monsieur le professeur”, “bonsoir papa”, “merci docteur”, etc. mais “Crève salope !” » De quoi s’attirer quelques durables amitiés.

Quelqu’un rappelle d’abord le temps d’avant mai à l’école, ici dans un lycée technique public nantais, bonjour l’ambiance : « Le matin, le surveillant général était à la porte du lycée et renvoyait chez eux tous ceux qui étaient en jean. Les filles portaient une semaine une blouse bleue et une semaine une blouse rose. »

Un autre que nous connaissons était à Paris quelque temps après, au lycée Jacques-Decour, il décrit la façade bientôt ornée des drapeaux noir et rouge. « Et une banderole proclame que le lycée est autogéré, terme chargé, alors, d’une connotation immédiatement subversive évoquant la Commune de Paris ou les premiers soviets de Russie avant leur confiscation par les bolcheviks. Un courant anarcho-dadaïste s’empare de quelques salles de cours désertées et leur donne les noms d’Antonin Artaud, d’André Breton et de Tristan Tzara, ignorant délibérément les sinistres héros positifs d’un gauchisme essayant de rattraper le mouvement. [1] »

C’était l’époque où les jeunes les plus affûtés apprenaient à vivre avec Vaneigem et à penser avec Debord. Par ailleurs, « on critiquait le PC, mais critiquer la CGT, c’était beaucoup plus compliqué. […] Après 68, c’était facile, mais avant, taper sur la CGT, c’était s’attaquer directement à la classe ouvrière ».

« Non contents d’entraver les contacts, les miliciens de la CGT n’hésitaient pas à employer la violence et à cracher leur haine au visage de ces salauds de jeunes. »  Les étudiants venus semer leur graine à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt se souviennent du service d’ordre musclé qui les chassa violemment. Pas question de révolution par ici. 

Par ailleurs, quelques-uns remarquent déjà l’arrivisme de Cohen-Bendit : « Quand les caméras ou les photographes arrivaient à Nanterre, Dany était le premier à se faire photographier, c’était un mec avide de notoriété, de se montrer. »

Et puis ce moment où se constitue, regroupant enragés et situationnistes, le Conseil pour le maintien des occupations (CMDO). « Outre leur participation aux manifestations et barricades, les camarades du CMDO publièrent moult affiches, textes, bandes dessinées et chansons détournées. Jusqu’à son auto-dissolution à la mi-juin, le CMDO s’efforça, avec un notable succès, d’établir et de conserver des liaisons avec les entreprises, des travailleurs isolés, des comités d’action et des groupes de province. » Selon René Viénet, auteur de Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations [2], cité par Lola Miesseroff : « Le CMDO, pendant toute son existence, réussit une expérience de démocratie directe, garantie par une participation égale de tous aux débats, aux décisions et à l’exécution. Il était essentiellement une assemblée générale ininterrompue, délibérant jour et nuit. Aucune fraction, aucune réunion particulière n’existèrent jamais à côté du débat commun. »

À Censier, haut lieu de la période, il est notable après coup, car cela était plutôt nouveau, que les filles prennent des responsabilités, elles « apportent aussi une liberté de parole nouvelle, celle de “parler sans réticence de sa vie, de ses expériences, de son travail” ». Au même titre que les garçons, elles participent aux décisions et aux actions politiques. Cependant l’une d’elles conclut son témoignage ainsi : « J’ai su que Mai était terminé lorsque, après le 24 mai, un type m’a draguée dans un couloir de Censier. L’ordre ancien était restauré. À nouveau, j’étais une nana. »

En plein mouvement il faudrait réfléchir aussi vite que l’action qui se mène, et même un peu plus. Or, c’est rarement le cas. En outre il serait indispensable et heureux d’« établir des points de vue communs ». Ne pas louper le coche. L’histoire n’aime pas repasser les plats, comme on dit. Certaine se souvient aujourd’hui de l’état d’esprit du moment : « Je n’ai pas imaginé une seconde que la révolution viendrait plus tard. On avait mis toutes nos forces et c’était impossible qu’on en retrouve autant. J’étais convaincue que la répression serait définitive et mortelle. Que cela ne reviendrait plus… et ça n’est jamais revenu. »

Maintenant, qui sont ces francs-tireurs ? Évidemment, le plus souvent des gens peu organisés, mais se donnant pourtant les moyens d’agir et d’opérer. L’argent manquant, il en faut. D’aucuns n’hésitent donc pas à franchir le seuil de l’illégalité. Pourquoi pas ? Ils témoignent : « On s’est fait cracher dessus par toute l’ultragauche, ils critiquaient le fait d’avoir recours à la délinquance […]. » C’est en effet l’occasion pour une partie de l’ultragauche de préciser sa réprobation, mais d’autres soutiennent ces pratiques, se référant au Mouvement Ibérique de Libération, dont les membres sont à la fois gangsters et révolutionnaires, l’argent volé servant uniquement les caisses de solidarité et la cause antifranquiste.

Quand un mouvement échoue, chacun a tendance à se replier sur sa particularité, et revendique à partir d’elle. Mai 68 aura vu fleurir à sa suite notamment les mouvements féministes et homosexuels, pensons au Front homosexuel d’action révolutionnaire, le FHAR, cofondé par le talentueux Guy Hocquenghem, le même qui signera en 1986 un pamphlet impitoyable pour ceux de ces camarades qui ont tourné leur veste.

Quand les protagonistes vieillissent c’est bien sûr qu’ils ne meurent pas, du moins est-ce vrai pour ceux qu’a choisi d’interviewer Lola Miesseroff (à la différence de ceux qui ont choisi la carrière nimbée de reniements). Ces vivants-là ne se font plus guère d’illusion, ils pensent qu’ils ne verront pas la révolution à laquelle toujours ils aspirent. Parfois, au coin d’un sourire échangé avec un ami ou un passant, un lecteur, ils se souviennent que « les événements historiques explosent, éclatent alors que personne ne s’y attend, ou que très peu de gens s’y attendent. On a parfois un peu d’intuition en se disant qu’il va se passer quelque chose, mais on ne peut pas deviner quelle va être sa dimension ».

Mais c’est l’auteur du livre qui, après avoir écouté à longueur de pages des échos assez divers, au final, donne son sentiment raffermi : « Quoi qu’il en soit, je maintiens, pour ma part, que la question de la révolution reste d’actualité et que la lutte de classes est la seule façon d’éviter que la faillite du capitalisme soit la destruction de l’humanité. »

À condition, bien sûr, que la lutte soit aussi une lutte pour la vie, avec la vie.

Jean-Claude Leroy

[1Gayraud Joël, Ravachol-city, Lycée en 68, in Un Paris révolutionnaire, éditions L’esprit frappeur/ Dagorno, 2001.

[2Éditions Gallimard, 1968.

Plus vivants que jamais dans Ballast

mercredi 4 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Plus vivants que jamais dans Ballast, mars 2018.

En mai 1968, Pierre Peuchmaurd n’a pas même vingt ans lorsqu’il prend pleinement part au mouvement de révolte. Révolte ? Non. Pour le jeune poète, cela ne fait aucun doute, Mai 68 est une bouffée d’air révolutionnaire. Détaché de tout groupe ou parti politique, il décrit ce qu’il vit sous forme de journal : Plus vivants que jamais  est son premier livre, paru alors et aujourd’hui réédité aux éditions Libertalia. Sa plume, directe et poétique, nous plonge dans un Paris en ébullition : on se croit à ses côtés, parcourant les rues en essayant de contourner les CRS qui bloquent l’accès au Quartier latin. Car la Sorbonne, « ce vieux tas de pierres, c’est vrai, tout d’un coup nous la voulons. Étudiants ou pas, elle est à nous ». D’un jour à l’autre, d’un lieu à l’autre, le lecteur est pris dans les événements qui s’enchaînent. « C’est le début du pouvoir dans la rue. La rue en mai est subversive », lance l’auteur avant un meeting à la Mutualité. Les slogans qui fleurissent de partout le réjouissent : « Cette fois, c’est vrai, la poésie est dans la rue. » La spontanéité est palpable, la vie a quelque chose de différent : «  Les arbres en tremblent de plaisir. Ce soir, eux aussi seront aux barricades ». Celles-ci se mettent en effet rapidement en place – « Une barricade ça sort de terre plus vite que le blé ». La nuit du 10 mai est marquée par des attaques de CRS, les lacrymos, le chlore. Les pavés volent, avec un seul mot d’ordre : tenir ! Quelques jours plus tard, ce sont des cortèges désordonnés qui avancent au rythme de L’Internationale. Si la Sorbonne bouillonne, le mouvement prend auprès des ouvriers. Rapidement, grèves et blocages se répandent : « Paris sans essence. Ça fait tout de même plus propre », écrit Peuchmaurd, qui ne cache pas son excitation. Mais aussi sa déception lors de la « trahison » de Georges Séguy, signant avec le pouvoir et actant la reprise du travail au début du mois de juin. L’impression que tout était possible fut courte, mais elle est merveilleusement retranscrite au travers de ce « journal des barricades ».

M.B.

L’École du peuple dans Ballast

mercredi 4 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

L’École du peuple dans Ballast, mars 2018.

Après Trop classe, Véronique Decker réitère : ce livre – fort de l’épaisseur de la quotidienneté – montre la difficulté, pour les collectifs enseignants comme pour la directrice qu’elle est, à réussir, par mille stratégies et économies de bouts de chandelle, à garder à flot un établissement par temps de casse des services publics et du système scolaire. Celle-ci s’exprime avec fureur dans les quartiers populaires comme celui de la cité Karl-Marx à Bobigny, où Decker lutte contre des conditions de vie souvent très dures. Jamais misérabilistes, ces soixante-quatre anecdotes confèrent une densité faite d’émotions, d’échanges, de solidarités et de stratégies de survie à cette vie scolaire qui déborde volontiers de ce seul cadre. On touche du doigt combien une école qui vit est une école à même de cristalliser les efforts des enseignant·e·s, des parents, des divers agent·e·s et des élèves – en mettant en avant le temps long, l’apprentissage progressif, la pédagogie Freinet ou les valeurs d’entraide et d’empathie… Il y a quelque chose de L’Établi ou de l’enquête sociale dans ce livre. Déprimant ? Eh bien non ! Au chevet de l’école et à l’écoute de tous, le talent de Véronique Decker, dans sa manière de vivre comme d’écrire, est de rappeler, pour qui en doutait, qu’il est une joie, par-delà les moments las, à tenir tête. L’auteure vise une réussite sociale pour tous ces enfants : il y a fort à parier qu’elle a réussi pour nombre d’entre eux. Une bouffée d’oxygène.

T.M.

Propos d’un agitateur sur Ballast

mercredi 4 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Propos d’un agitateur sur Ballast, mars 2018.

Il est des bouquins à la taille de votre poche de manteau : ils n’en dépassent pas et rassemblent pourtant toute la puissance de la pensée et des actions de leur auteur. Propos d’un agitateur est de ceux-là ! Il offre la plupart des textes les plus percutants du révolutionnaire mexicain Ricardo Flores Magón. D’emblée, la couverture attire l’œil : du noir, du blanc et du rouge ; un squelette coiffé d’un sombrero monté sur un cheval, fusil dans le dos. Puis on tourne quelques pages : nous voici embarqués aux côtés de la révolution mexicaine du début du XXe siècle. Dans sa préface, David Doillon, traducteur d’une partie de l’ouvrage, écrit : « La production de Flores Magón ne compte pas de longs essais ou d’ouvrages théoriques. Quand il était en liberté, et lorsqu’il n’était pas en fuite, les tâches de l’organisation l’absorbaient totalement. Même en prison, le peu de moyens dont il disposait pour écrire était réservé au travail clandestin. Considérant la presse comme l’un des meilleurs instruments de propagande, sa pensée s’est donc essentiellement diffusée par le biais des différents journaux qu’il a créés ou auxquels il a collaboré, sous forme d’articles ou de contes. Partisan de l’action révolutionnaire insurrectionnelle, il considère ses textes — au même titre que le fusil ou la dynamite — comme une arme contre le système d’oppression. » Treize textes, autant de cartouches tirées pour le « Droit à la révolte », depuis « La Barricade » et au nom des ouvriers autant que de la « Justice populaire ». Assez, portées en bandoulière, pour un début d’insurrection ou un débat houleux ! 

R.L.

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