Le blog des éditions Libertalia

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B. Traven dans Ballast

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Ballast, février 2018.

B. Traven,
la révolte aux mille visages

« Vous devriez avoir des papiers pour prouver qui vous êtes », me conseilla l’agent de police.
« Je n’ai pas besoin de papiers, je sais qui je suis », répondis-je.
B. Traven, Le Vaisseau des Morts.

Munich, Halle des Beaux-Arts, 1918. Obscurité totale. Seul un faible rai de lumière se pose sur un manuscrit. Derrière lui, dans l’ombre, une voix s’élève, pourfend la guerre, sa boue, son sang. Les États, qui ont transformé pendant quatre ans d’honnêtes hommes en assassins. Le capitalisme, empiffré de souffrance et de mort. Cette voix, c’est celle de l’auteur du Ziegelbrenner, le Fondeur de Briques, revue anarchiste et pacifiste allemande créée un an plus tôt. Cette voix, c’est celle du révolutionnaire Ret Marut, alias Arnolds, alias Barker, alias Hal Croves, alias Traven Torsvan, alias Traven Torsvan Torsvan, alias Traven Torsvan Croves, alias Artum, alias Fred Maruth, alias Rex Marut, alias Richard Maurhut, alias Albert Otto Max Wienecke, alias Otto Feige, alias Adolf Rudolph Feige, alias Kraus, alias Martínez, alias Fred Gaudet, alias Lainger, alias Götz Ohly, alias Anton Räderscheidt, alias Robert Bek-Gran, alias Hugo Kronthal, alias Wilhelm Schneider, alias Heinz Otto Becker… Alias B.Traven. « Je n’ai pas envie d’être de ces gens qui se tiennent sous les feux de la rampe », disait-il pour entretenir le mystère qui jusqu’à aujourd’hui entoure sa véritable identité. « Comme travailleur, je me trouve immergé au sein de l’humanité, anonyme et obscur comme tout ouvrier qui apporte son lot de contribution pour faire progresser l’humanité. […] Mes œuvres ont de l’importance, moi, je n’en ai pas, pas davantage que le cordonnier qui considère de son devoir de fabriquer pour les hommes de bonnes chaussures qui leur aillent. » Et pourtant. La vie des cordonniers peut aussi mériter aussi d’être contée. Et quid de celle d’un mystérieux pamphlétaire, anarchiste, révolutionnaire, fugitif, marin, aventurier, explorateur au Chiapas, défenseur des indiens du Mexique, des opprimés de toutes sortes, et qui plus est écrivain majeur du XXe siècle, dont l’œuvre est aussi féconde et actuelle que méconnue en France ? Voici, en partenariat avec les éditions Libertalia et à l’occasion de la réédition d’une biographie écrite par R. Recknagel et intitulée B. Traven, romancier et révolutionnaire, le portrait d’un écrivain révolté.

La véritable identité de B. Traven restera sans doute à jamais inconnue. Car on ne connaît ni le nom de celui qui se cache sous ce pseudonyme, ni sa date ou lieu de naissance, ni ses liens de parenté. Toute sa vie, il s’est efforcé de tenir secrets ses lieux de résidence et s’est battu pour interdire la publication des rares photos qui lui étaient volées. Après sa mort, en 1969, la dispersion de ses cendres au-dessus de la jungle du Chiapas assure que le secret restera entier. Pas de tombe à visiter, ni de douteuses analyses post-mortem à réaliser. L’aura de mystère entretenue par l’intéressé autour de sa personnalité a de fait laissé le champ libre à d’innombrables théories plus ou moins farfelues, contribuant à brouiller davantage les pistes. Parmi elles, certaines font de lui le fils illégitime de l’empereur allemand Guillaume II, avec lequel il aurait entretenu une étrange ressemblance. D’autres avancent que B. Traven aurait été le pseudonyme de Jack London, qui aurait mis en scène sa mort aux États-Unis, pour aller se cacher au Mexique et échapper à ses créanciers. D’autres encore affirment qu’il s’agit d’un milliardaire américain soucieux de se racheter une conscience en prenant la défense des classes dominées. Ou d’un collectif d’écrivains anonymes. Ou d’Adolfo López Mateos, président du Mexique entre 1958 et 1964. Ou rien de tout ça, mais plutôt un lépreux dangereusement contagieux ne sortant que rarement de chez lui, la tête couverte d’un masque. Bref, on ne sait pas qui se cache derrière les pseudonymes. Au-delà des nombreuses élucubrations, les témoignages de Rosa Elena Luján, veuve de Hal Croves/B. Traven, et les travaux biographiques notamment entrepris par R. Recknagel ont permis de remonter le fil d’Ariane des différents avatars de l’auteur et, plus important, de retracer les lignes directrices de son œuvre.

Aucun document n’atteste de l’existence de Ret Marut, premier pseudonyme de Traven, avant 1907. Tout au plus l’auteur fait-il lui-même référence à des études de théologie qu’il aurait débuté puis abandonné, expliquant les nombreuses allusions à la Bible de ses écrits postérieurs. Les premières traces de Marut font état d’un acteur et metteur en scène au théâtre municipal d’Essen, dans la Ruhr. Marut voyage et joue dans de nombreuses villes allemandes, de Düsseldorf à Berlin et Munich, où il se serait installé à partir de 1915. Lorsque la guerre éclate, il parvient à faire remplacer la nationalité anglaise sous laquelle il s’était déclaré par une citoyenneté américaine, pays neutre jusqu’en 1917. Cela lui donne une certaine tranquillité et lui permet de commencer le projet qui l’occupera pendant quatre ans et lui procurera une première notoriété de 1917 à 1921 : la publication de la revue Der Ziegelbrenner, le fondeur de briques. Ce pamphlet politique tire son nom tant du rouge incandescent de sa couverture que de son format 12/21, rappelant celui d’une brique. Peut-être aussi de sa fonction première, consistant à exploser les vitres d’une censure de guerre que Marut juge insupportable. Dans les 13 numéros qui paraîtront, la revue n’aura de cesse de lancer de virulentes attaques contre le militarisme, l’État, la presse bourgeoise, le capitalisme et l’Église. Marut y développe un anarchisme individualiste fortement influencé par les idées de Max Stirner et qui caractérisera l’ensemble de son œuvre. Il rejette et crache sur toute structure, étatique, partisane, privée évidemment, et revendique une humanité libérée des carcans dans lesquels elle est enserrée. À la fin de la guerre, il continue de dénoncer, à raison, les nationalismes comme source de futurs conflits : « La possibilité d’une nouvelle guerre est plus proche que nous ne le croyons ; il y a encore des États, il y a encore des patries. Et l’État signifie : la guerre ; et la patrie signifie : la guerre. Et tant qu’il y aura sur terre des hommes pour qui existe un concept d’“honneur national”, la menace d’une nouvelle guerre subsistera. » Marut s’engage rapidement dans les mouvements révolutionnaires qui secouent l’Allemagne après l’armistice de 1918. En Bavière, une brève République des conseils, organisée autour de soldats, ouvriers et paysans, est instaurée avant d’être rapidement écrasée par les forces gouvernementales. Le Ziegelbrenner prend fait et corps pour la révolution, maudit la bourgeoisie et le gouvernement social-démocrate qui répriment dans le sang le régime des conseils encore naissant. Marut est arrêté en mai 1919 pour ses activités d’agitateur. Il relatera plus tard avoir été emmené à un tribunal militaire composé d’un lieutenant et dont le jugement se limitait à choisir entre l’exécution immédiate ou la relaxe des détenus. Parvenu à s’échapper grâce à la passivité complice de deux de ses gardes, Marut entre dans la clandestinité. Fugitif en cavale, il bénéficie du soutien de réseaux anarchistes, se réfugie à Cologne et Berlin et continue jusqu’en 1921 à publier le Ziegelbrenner. Le dernier numéro appelle plus que jamais à l’insurrection des esprits, dans le plus pur style stirnérien : « Vous êtes morts sur les champs de bataille pour ceux que votre trépas a engraissé. Eh bien, mourez donc pour votre propre cause ! […] Je suis invincible si je ne veux pas ce que veut un autre ! Tu es invincible si tu ne fais pas ce que veut un autre ! […] Le pouvoir des souverains les plus puissants se brise sur le non-vouloir des esclaves les plus faibles. » Marut disparaît ensuite de la circulation pour réapparaître à la prison de Brixton, Royaume-Uni, où il est incarcéré pour défaut de papiers. Il y donne diverses identités, se fait passer pour un libraire lituanien, un Allemand résidant aux États-Unis, tente sans succès d’obtenir des papiers américains. Et puis il file à l’anglaise en s’embarquant sur un vieux rafiot. Direction : Mexique, Chiapas, terre anarchiste et déjà mythique des rebelles zapatistes. Ret Marut, le Fondeur de Briques, ne reviendra plus.

Arrivé au Mexique, B. Traven distille son passé de pamphlétaire dans une œuvre romanesque empreinte d’aventure, de révolte, d’aversion du pouvoir et d’idéalisme. Il y ajoute une cinglante fascination pour la mort, ou plutôt sur ces morts qui refusent de mourir, sur les opprimés et parias qui se rebellent contre leur condition et qui se battent pour avoir droit, eux aussi, d’être libres et vivants.
En 1926, il envoie et publie en Allemagne Le Vaisseau des Morts, véritable bombe littéraire dans laquelle Traven règle ses comptes avec la vieille Europe et qui n’a à ce jour rien perdu de son actualité. Le personnage de Gérard Gale y incarne un marin américain des années 1920 dont le bateau a quitté sans lui le port d’Anvers. Sans papier ni argent, Gale est trimballé de pays en pays par des autorités qui se débarrassent de lui en l’envoyant en douce vers les États limitrophes. Les scènes, répétitives, de raccompagnement aux frontières y sont burlesques et légères, mais le constat est sans appel : « En ces temps de démocratie achevée, l’hérétique, c’est le sans-passeport, l’individu qui n’a donc pas le droit de vote. À chaque époque ses hérétiques, à chaque époque son inquisition. Aujourd’hui, le passeport, le visa, l’anathème dont est frappée l’immigration, sont les dogmes sur lesquels s’appuie l’infaillibilité du pape, auxquels il faut croire si on veut éviter d’être soumis aux différents degrés de torture. Jadis les tyrans étaient les princes, aujourd’hui c’est l’État. » Aujourd’hui, la condition des réfugiés suit le même schéma que celui auquel Gérard Gale est confronté. Sans droit, sans patrie, ils vivent en marge de sociétés qui les rejettent. Pour du papier. Dans l’espoir d’atteindre l’Angleterre, Gale embarque sur un bateau fantôme acceptant exclusivement les fugitifs, desperados, apatrides de tous bords. Des gens sans existence. Des morts. Le Yorikke, ce vaisseau des morts et paradigme de l’Europe impérialiste, broie alors ces personnes sans droit en les exploitant, telle une parfaite machine capitaliste, en attendant un naufrage qui permettrait à son armateur de toucher une prime d’assurance. À travers ce roman, aux antipodes des histoires romantiques de marin, Traven réinvente les récits de la mer en « chantant l’épopée du héros qui se tape le boulot ».

Au Mexique, il revit, voyage, écrit beaucoup. En 1927, il publie Le Trésor de la Sierra Madre, plus tard porté au cinéma par John Huston et avec Humphrey Bogart dans le rôle principal. Il y aborde le thème de l’avarice et de la ruée vers l’or à travers les aventures de trois compères. En arrière-plan, la quête du métal dénonce l’obsession du gain pécunier au détriment des aspects humains et sociaux. Traven y prend clairement position pour démontrer que le véritable trésor de la Sierra Madre n’est pas celui que l’on croit… En parallèle à l’écriture, l’auteur part à la découverte du pays. Il parvient en 1926 à intégrer une expédition scientifique en partance pour le Chiapas en se faisant passer pour F. Torsvan, photographe norvégien. Lors des multiples séjours qu’il effectuera dans la région jusqu’en 1930, Traven se passionne pour la beauté luxuriante de la jungle, sa lumière, ses clameurs mystérieuses, ses appels étranges et quasi irréels. Il arpente de nombreux villages, discute, s’imprègne des populations et cultures locales et tombe sur un sujet qui inspirera désormais l’ensemble de ses écrits : les luttes révolutionnaires des travailleurs forestiers de la caoba, l’acajou, à l’époque de la révolution mexicaine, vers 1910. Toute l’information rassemblée lui servira à écrire ce cycle de l’acajou auquel il travaillera, reclus dans une solitude quasi complète, pendant presque dix ans. Chacun des six livres de la série y forme un tout et peut être lu indépendamment des autres, mais Traven imprime une continuité qui transcende l’ensemble de l’œuvre. Tierra y Libertad ! Le cri de guerre des rebelles zapatistes résonne tout au long des romans de l’acajou, résumant et portant les aspirations des Indiens vers leurs idéaux d’émancipation. Traven y décrit d’abord la vie quotidienne des populations du Chiapas dans La Charrette, dénonce les abus dont ils sont victimes dans Indios, puis met en branle les dynamiques de révolte dans La Marche sur l’Empire de l’acajou. La Révolte des pendus y présente les tortures infligés aux ouvriers indiens, suivies du déclenchement d’une rébellion inarrêtable. L’armée créée et grossissante des damnés, paysans souvent illettrés, affamés et poussés à bout par des décennies d’exploitation impitoyable sort de la jungle pour étendre la révolution et détruire les fondements du pouvoir dans L’Armée des pauvres. Traven y lie souffrance et rébellion, décrit sans manichéisme le cheminement de populations traditionnellement soumises au joug des exploitants vers le moment de la négation, le moment où les Indiens disent « non », basta, et dans un retournement camusien se jettent corps et âme dans la révolte. « Si ces jeunes gens avaient été des hommes de raison », écrit-il pour illustrer le caractère spontané et nécessairement irrationnel des révoltés, « ils ne se seraient jamais révoltés. Les insurrections, les mutineries et les révolutions sont toujours irrationnelles en elles-mêmes, car elles viennent déranger la douce somnolence qui porte le nom de paix et d’ordre… Les vrais responsables des actes des rebelles sont les hommes qui croient qu’il est possible de maltraiter des êtres humains à jamais, en toute impunité, sans les pousser à la révolte. » Ce dépassement du rationnel est également ce qui permet à Traven de penser l’avènement de la société idéale de Solipaz, « Soleil et Paix », qui conclut le cycle par l’utopie d’une communauté mue par une soif intarissable de liberté et de destruction des rapports de domination. Traven n’écrira plus beaucoup après le cycle de l’acajou. L’adaptation au cinéma de plusieurs de ses romans lui donnera l’occasion d’arpenter les studios d’Hollywood sous le nom d’Hal Croves, « représentant attitré de B. Traven ». À la fin de sa vie, Skipper, comme il aimait à se faire appeler, se réfugie sur sa passerelle, deuxième étage de sa maison inaccessible à toute autre personne que sa femme et lui. Entouré de vieux appareils photos, de jumelles, d’un Colt, d’un arc et de flèches, il s’efface derrière une œuvre abondante et la lutte d’une vie contre l’oppression. À sa mort, en 1969, les cendres dispersées au-dessus des terres rebelles du Chiapas emportent avec elles le lien indéfectible entre deux aspects fondamentaux de cet écrivain anonyme. Écriture et révolte.

Thomas Misiaszek

Benjamin Péret dans Siné Mensuel

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Siné Mensuel, février 2017.

« Pisser dans les tabernacles, se branler avec les hosties »

Le plus irrécupérable des dynamiteros surréalistes, Benjamin Péret, a enfin droit à une bio du tonnerre.

Grâce à l’ultrajouissif Benjamin Péret l’astre noir du surréalisme du fer de lance de la défunte revue Oiseau-Tempête Barthélémy Schwartz, on apprend plein de trucmuches enivrants sur le poète scandaleux. Péret aimait couler à pic les cérémonies pète-sec. Il savait parler aux généraux (« Ta gueule, tu fais pousser le caca ! »). Il connaissait d’émouvantes prières (« Vierge Marie sur qui je pisse après l’amour, je vous encule. ») Il ne faisait jamais risette à ses congénères trop culs pincés (les poètes-résistants à la Éluard « dissimulant de nouvelles chaînes ») ou trop culs camés (Breton et ses transes mystico-magiques). Il proposait qu’on glisse des peaux de bananes sous les pieds des messieurs lisant le cours de la Bourse, qu’on sème l’épouvante chez les rupins avec des chants monstrueux, qu’on pende les gendarmes avec des bois de lit. On l’expulsa du Brésil en 1931 pour atteinte à la sûreté de l’État et, pendant la guerre d’Espagne, il s’en alla rejoindre les anars incendiaires d’églises de la division Durruti.
Et si après tout ça, vous n’avez pas envie de courir acheter ou voler le Péret de Schwartz, je ne peux plus rien pour vous.

Noël Godin

Blues et féminisme noir dans Jazz Magazine

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Jazz Magazine, n° 702, février 2018

Le blues de Gertrude « Ma » Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday ? Une musique de femmes fortes, émancipées, conscientes et hardies. Une musique de femmes noires prêtes à en venir aux mains, rageant déjà à travers le micro, face aux affres de leur condition sociale, dans une Amérique ségrégationniste.
On parle là de Gertrude « Ma » Rainey et de Bessie Smith, deux chanteuses de blues d’envergure dont l’œuvre porte définitivement le sceau des prémices du féminisme noir galvanisé dans les années 1970 aux États-Unis. On parle aussi de Billie Holiday, qui, dans les années 1940, prend le flambeau bien au-delà des malheureuses péripéties de sa propre existence. C’est la conclusion majeure que l’on tire de l’ouvrage didactique que leur consacre la féministe et militante des droits de l’homme Angela Davis, dont la version originale est parue en 1998. À l’issue de cette vibrante, imposante et minutieuse analyse de la portée idéologique et sociale des chansons de ces blueswomen, force est de constater que les sobriquets dont elles ont toujours été affublées (« mère du blues » pour Ma Rainey ou « impératrice du blues » pour Bessie Smith) sont bien loin de suffire à cerner toute la dimension de leurs chansons, tant au niveau des paroles que de la façon de les déclamer. Et avec Lady Day, c’est la rencontre fracassante entre conscience sociale et musique qui éblouit. « Dans la musique, dans son phrasé, dans son tempo, dans le timbre de sa voix, les racines sociales de la douleur et du désespoir que vivent les femmes éclatent au grand jour », écrit notamment Davis à son propos. Liberté sexuelle à travers le prisme de la race et du genre, rapport à l’homme et l’homme noir, spiritualité ou encore la fameuse thématique du voyage, sont décortiqués à travers un corpus de titres contextualisés avec brio. L’ouvrage est agrémenté de photos d’archives et d’un CD compilant les titres les plus éloquents de Ma Rainey et Bessie Smith (avec retranscription des paroles). Sans compter une bibliographie complète. Ce travail colossal d’Angela Davis est prodigieux tant cette musique que l’on croyait connaître revêt soudainement une dimension encore plus salutaire. Et, mieux encore, par les temps qui courent, sa traduction arrive définitivement à point nommé.

Katia Touré

Blues et féminisme noir dans Jazz News

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Jazz News, février 2018.

« Piraterie, rock et lutte des classes » : tel était le tiercé initial des éditions Libertalia, expliquait en 2012 son fondateur et taulier au regretté site Article 11. Ce livre lui est fidèle, suggère le traducteur dans une note introductive aussi brève que bienvenue. Les blueswomen peuvent être considérées comme les « premières rock stars de la musique enregistrée ». Vedette de la gauche révolutionnaire américaine, Angela Davis est une pirate à sa manière – quoique derrière l’icône, écrit Julien Bordier, il faut saisir la pensée. Quant aux conflits sociaux et raciaux, l’autrice y est évidemment sensible, elle qui propose une lecture plus sociologique et politique qu’esthétique, placée dans la tension entre oppression et émancipation. Pour Ma Rainey et Bessie Smith, il s’agit pour elle de rappeler l’importance de figures fondatrices mais atypiques, menacées par l’oubli ou l’édulcoration parce que « noires, bisexuelles, fêtardes, indépendantes et bagarreuses. » Concernant Billie Holiday, l’enjeu est plutôt de sortir du prisme misérabiliste à quoi condamne le récit d’une biographie tourmentée. Le contenant est aussi beau que le contenu : travail soigné, CD inclus (la playlist de 18 titres est aussi gracieusement disponible sur le site des éditions) et paroles en prime.

Comment peut-on être anarchiste ? dans CQFD

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans CQFD, septembre 2017.

« Paris, soulève-toi avec rage et joie » (Tag anti-Loi Travail)

Comment peut-on être anarchiste ? en nos temps cyniques où règne le réformisme « ne réformant jamais rien » demande l’impétueux Claude Guillon dans son recueil d’articles, de tracts et de posts sans merci (2000-2015) portant ce titre que les éditions Libertalia ont eu le cran de sortir. Et l’auteur des cravachants La Terrorisation démocratique (Libertalia aussi) et de Notre patience est à bout (IMHO) de répondre on ne peut plus concrètement et explosivement à sa question tout au long du brûlot : en faisant la révolution, jambon à cornes !, « la révolution étant le projet collectif de la libre association d’individus libres qui commencent à changer le monde dès maintenant ». Effectivement, précise Guillon, « pour que l’utopie soit la sœur de l’action, il est possible de commencer tout de suite, dans chaque mouvement de résistance sociale, à expérimenter de nouveaux rapports : se réunir sans les vieilles organisations, occuper des lieux privés ou publics et en faire des lieux de vie et de libre expression, vérifier dans les risques partagés et les victoires communes que l’on gagne à se connaître ». Et plus loin : « Nous n’avons d’autre choix que nous déclarer nous aussi en état d’urgence. On se bouge. » On se bouge en se ralliant aux insurrections libertaires visant « l’utopie d’un monde sans frontière, sans argent et sans chefs ». S’il est vain, continue le polémiste, de dresser par avance le catalogue des mesures révolutionnaires qui s’imposent, on peut d’ores et déjà établir, « pour donner des ailes à la pensée critique », qu’il ne s’agira pas d’autogérer cette société piteuse mais de la transformer malicieusement, de bannir tout espèce de rapport de pouvoir ou d’autorité, de veiller à ce que la liberté personnelle soit confirmée par la liberté de tous, d’exalter fourieristement les expérimentations amoureuses, ou d’accepter que les assemblées générales souveraines prenant des décisions clés puissent être constituées par les manifestants dans la rue.

Noël Godin

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