Le blog des éditions Libertalia

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Leo Frankel sur lundi.am

vendredi 7 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur lundi.am, en avril 2021.

Contre la momification de la Commune, découvrir Léo Frankel.

Qui s’attarde encore devant les affreux panneaux métalliques d’affichage électoral que la Mairie de Paris installe de façon récurrente devant toutes les écoles ? Pourtant, en ce mois gris d’avril 2021, nous avons été plusieurs à être surpris d’y trouver, au milieu d’une iconographie révolutionnaire fort bien reproduite et maquettée, des citations signées Louise Michel, Karl Marx, ainsi que Victor Hugo, parce qu’il faut éviter de braquer le citoyen moyen. Assurés du fait que nous ne trouvons pas devant la dernière action d’agitprop d’une quelconque officine ultragauchiste, nous comprenons que c’est bien de commémorations officielles qu’il s’agit, version spectaculaire et de bonne conscience d’une gauche qui se cherche sans même être sûre d’exister encore… Bref, une opération à but électoraliste, à la recherche d’un peuple-électorat.
Hasard du calendrier, pendant les commémorations, plus au nord, dans la limite scientifique des 10 kilomètres du confinement établi par la science du pouvoir, les terminaux encore ouverts de la gigantesque aérogare de Roissy deviennent le plus grand squat informel de la Ville lumière. Depuis des mois, des dizaines de « sans-domicile-fixe », de laissés-pour-compte des retombées du CAC 40, de perdants du néolibéralisme, ont élu « résidence » dans les halls, les couloirs et les galeries marchandes fermées pour cause de Covid 19 et de blocage quasi total du trafic aérien. « Les parties publiques des aérogares leur offrent un toit, et plus de confort que le métro ou les rues de Paris [1]. » On peut aussi penser que cette « offre de confort » permet aux officiels de cacher les SDF là où personne ne va plus aujourd’hui et de réserver les rues de Paris à la commémoration de la Commune. Le capitalisme produit de la schizophrénie et du mensonge comme du profit, il continue même à les produire lorsque la production de profit est à la peine.

Après cette brève digression, revenons auxdites commémorations de la Commune. Trois ans après Mai-68, nous subissons encore la commémoration d’une insurrection sociale. C’est répétitif, c’est lassant. Des films, des programmes, des cérémonies plus ou moins officielles, des dizaines de livres et de publications, en couleur, papier glacé, iconographie soignée. On peut en discuter l’utilité, on peut aussi défendre que tout a été dit et écrit sur la Commune, l’essentiel en tout cas. Certes, on peut revenir sur tel ou tel aspect, revoir telle ou telle analyse, on peut fouiller les archives, les témoignages, recompter les morts, produire des thèses et des antithèses. Sommes-nous plus avancés ? Mais l’étude la plus scientifique sur la Commune et sa défaite ne se trouve-t-elle pas, en vrai, dans la permanence du capitalisme mortifère et destructeur que nous vivons au quotidien ? C’est banal de le répéter, une commémoration est un moment de l’histoire morte ; plus on en parle moins l’esprit révolutionnaire y est présent. Les révolutions sont des moments vivants, les commémorations sont des moments morts. Les figures historiques évoquées, Karl Marx, Louise Michel, sont elles-mêmes vidées de leur substance et deviennent des visages sans êtres. Les commémorations intègrent le travail de légende et de mythe de l’histoire. Pas les mythes qui donnent énergie et sens à l’esprit de révolte. Non, mythe au sens aliénant, résigné, quasi religieux de ce qui fut et n’est plus. Un mythe bâti sur des lamentations, sur la défaite des « faibles », des « perdants » et des « victimes ».

Dans ce paysage de passé immobile, on trouve encore, et c’est bien dans l’exception que se confirme la règle, des travaux sur la mémoire historique qui relient des moments révolutionnaires au présent, qui stimulent l’élan vers un avenir différent. À ce propos, aviez-vous entendu parler de Léo Frankel ?

Le livre de Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières [2] arrive à point nommé et remplit un vide dans la vaste bibliothèque de la Commune. Cette première biographie d’un des membres socialistes révolutionnaires de l’AIT, seul élu étranger de la Commune, est en phase avec son auteur. Historien hors norme du mouvement ouvrier, ne fréquentant pas les cursus universitaires, Julien Chuzeville n’est pas un « chercheur d’État », formule qui faisait rire en mai 68 et qui est aujourd’hui entrée dans les usages [3].
Avec Frankel et ses camarades de l’AIT, nous entrons dans la Commune par une porte dérobée qui nous laisse entrevoir non pas seulement ce que la Commune fut mais aussi ce qu’elle aurait pu être. Leurs positions, leurs actions, misent sur les possibles du moment révolutionnaire, sur un devenir émancipateur. Et les limites posées à son activité sont autant d’éclairages sur les limites même de la Commune. Nous sommes donc loin d’un récit qui participe de la légende ou de la construction du mythe. Bien au contraire, les possibles de la Commune, ses potentialités, aident à ramener cette expérience au présent, lui donnent son véritable intérêt historique, c’est-à-dire, en font un jalon du présent et du futur.

Lorsqu’il est élu à 27 ans, le 26 mars 1871, dans le XIIIe arrondissement de Paris, l’ouvrier bijoutier Léo Frankel a déjà derrière lui un parcours militant. Membre du conseil fédéral de Paris de l’AIT, il a été un des accusés du procès que le pouvoir bonapartiste intenta à l’Internationale à l’été 1870. Sa défense a impressionné, Marx et Engels entre autres [4]. Frankel fut condamné à une légère peine de prison. À peine la guerre éclate entre la France et la Prusse que l’AIT publie à Paris un manifeste contre la guerre et pour la solidarité internationaliste. Il y avait, chez ces socialistes internationalistes, la conscience d’une loi incontournable : si la barbarie guerrière peut parfois accoucher de révolutions, inversement la dynamique révolutionnaire est invariablement étouffée par la guerre. Ils en auront la confirmation dans les mois qui suivent. Julien Chuzeville rappelle que le courant patriotique était à ce moment impossible à renverser, courant qui aveugla y compris les militants blanquistes. Des membres de l’AIT, dont Frankel, signent de leur côté un appel au peuple allemand. En vain.
Puis, vint la défaite militaire face aux Prussiens et l’insurrection populaire à Paris. Léo Frankel fait partie des « collectivistes » de l’AIT, avec Eugène Varlin, Jules Nostag, Benoît Malon et autres. Il s’engage aussi dans la Garde nationale. Actifs dans la chambre syndicale des sociétés ouvrières, des membres de l’AIT font de la question sociale le centre de leur activité et de leur propagande. Ils publient un manifeste qui pose la « révolution communale » comme le moyen de parvenir à l’égalité sociale. Il sera signé par plusieurs membres de l’Internationale, dont Léo Frankel, Eugène Pottier et Albert Theisz. Toujours en lien avec la question sociale, Julien Chuzeville souligne combien le chômage de masse « est une raison essentielle de l’engagement de nombreux Parisiens » dans la Garde nationale avec sa solde journalière. Pourtant, la question de la Garde nationale posait déjà celle du compromis entre les classes, les classes bourgeoises étant très présentes dans l’institution militaire. Sur ce sujet, la question de participer ou non au commandement de cette institution, Frankel s’oppose à d’autres au sein de l’AIT, dont Eugène Varlin.

Lors des élections du 26 mars 1871, Léo Frankel est donc élu à Paris. Deux jours plus tard, la Commune est proclamée avec son Conseil. La diversité de l’AIT était connue, elle n’était pas une organisation unifiée, rigide, et, en plus, ses représentants ne constituaient qu’une minorité au sein de la Commune. Cela faisait écho à la diversité des courants présents dans le mouvement. Avec justesse, Julien Chuzeville nous rappelle que : « La Commune est d’abord une reprise par les classes populaires de l’espace public, de la ville […]. C’est là l’aspect de “Paris libre” qui marque l’expérience communarde. » Cela étant dit, il faut bien comprendre que, « s’il y a des socialistes au sein de la Commune, elle n’est pas elle-même “socialiste” ». On approche là une des légendes de la Commune vue comme un mouvement unifié. Ce que Julien Chuzeville appelle « la légende rose », « une surestimation acritique de ce qu’elle fut est courante, de même que l’ignorance des contradictions qui existaient en son sein ». Le positionnement et l’action de Frankel et de quelques-uns de ses ami-e-s est particulièrement éclairante pour lever le voile sur cette légende de la Commune.

Quel est finalement le contenu social de la Commune ? Ses potentialités résident dans la spontanéité et l’auto-organisation du mouvement social, dans l’esprit créatif des forces à l’œuvre. Mais, au sein de l’organisation de la Commune, seule une minorité bataille pour des mesures ouvertement socialistes. Frankel est nommé responsable de la commission du Travail. Avec le soutien d’autres radicaux, il agite la nécessité de créer des ateliers coopératifs ouvriers, lutte pour réglementer le travail de nuit et pour l’égalité femmes-hommes. Nous y sommes, l’impératif de la guerre et la désorganisation qu’elle entraîne, entrave l’élan internationaliste et d’émancipation sociale, bloque la tentative de construire une nouvelle organisation économique sous le contrôle de la collectivité. La Commune ne fait qu’esquisser une tendance, des éléments capables de « favoriser le passage, certes progressif, mais inéluctable, d’une organisation capitaliste du travail vers un travail socialisé. » Ou, dans les termes de Marx, dans La Guerre civile en France : « Ces mesures particulières ne pouvaient qu’indiquer la tendance d’un gouvernement du peuple par le peuple. » Frankel et ses camarades de l’AIT – Malon, Nostag, Teisz et Elisabeth Dimitrief – en sont conscients et comptent sur une évolution du Conseil de la Commune dans le sens d’une plus forte sensibilité à la question sociale. Cette évolution ne s’est pas produite, cette sensibilité était minoritaire. Elle le restera.

Comme tout mouvement vivant de grande envergure, la Commune était traversée par des courants et des orientations politiques diverses, divergentes, parfois opposées, allant des républicains jacobins aux collectivistes de l’AIT. Les sensibilités et positions du départ ont été, bien évidemment, nuancées, modifiées, bousculées, par les vicissitudes de la révolte sociale et les urgences de la guerre. Parfois aussi, les oppositions se sont raidies. Inévitablement, cette évolution et ces confrontations se sont exprimées dans les luttes au sein du Conseil de la Commune. La lutte fut particulièrement rude à chaque fois que des mesures à caractère social étaient proposées, discutées. Sur la question de l’égalité femmes-hommes, Frankel défendit toujours des positions avancées et le fit avec deux militantes de l’AIT et de l’Union des femmes, Nathalie Le Mel et Elisabeth Dmitrieff, une jeune femme de 20 ans, internationaliste russe de l’AIT, proche de la famille Marx et très influencée par l’expérience des communes et coopératives russes.

Les pages que Julien Chuzeville dédie à la sclérose interne de la Commune sont importantes. Pour Léo Frankel, comme pour la minorité radicale de l’AIT, tout ce que la Commune faisait, elle aurait toujours dû le faire avec et par l’auto-organisation des travailleurs. Et pourtant !

« Le lien avec la créativité à la base n’est qu’indirect, la Commune ayant sans doute été insuffisamment liée aux clubs populaires. Cette créativité est d’autre part bridée, d’abord par la guerre civile, ensuite par une partie des décisions de la majorité de la Commune. La Commune est donc fondamentalement un mouvement révolutionnaire tronqué, à la fois par ses limites géographiques, par les ambitions réduites d’une bonne partie de ses élus, enfin par sa durée évidemment, même si l’écrasement militaire de la Commune a paradoxalement empêché que ne s’expriment réellement les tendances les plus autoritaires de la majorité du Conseil. Dans ces limites, la Commune ne pouvait s’épanouir, ce qui amène à envisager, – voire imaginer, – ses potentialités réelles ou supposées. Avec le mouvement de la Commune s’exprimaient des tendances vers une démocratie directe. »

Comme cela se produit généralement dans un mouvement social d’ampleur ou dans une révolution, la tentative autoritaire se montre comme une solution lorsque le mouvement n’a plus l’énergie créative pour rebondir et élargir sa base. Comme Varlin et Theisz, Frankel sera un ennemi déclaré de cette dérive autoritaire — fortement soutenue par les jacobins et les blanquistes. Elle prendra forme, dans les derniers jours de la Commune, dans la création du Comité de Salut public. La cinglante réponse d’Albert Theisz aux arguments tactiques de la « nécessité temporaire du despotisme », de l’efficacité d’un tournant autoritaire, n’a perdu en rien de son actualité : « Depuis bien des années, on nous répète ces paroles : « plus tard ». Quand les événements seront accomplis, alors, vous aurez la Liberté, l’Egalité, etc. Nous protestons contre de pareils mots, ce sont toujours les mêmes moyens. Non ! » Le manifeste de la minorité qui s’oppose à la dérive autoritaire l’affirme clairement : « la Commune de Paris a abdiqué son pouvoir entre les mains d’une dictature, à laquelle elle a donné le nom de Comité de Salut public. » Frankel le signe avec Vallès, Courbet, Theisz et quelques autres. Ils évitent de peu d’être arrêtés par ledit Comité. Un jour après, le 18 mai, le Comité de Salut public met fin à la liberté de la presse et le 21 mai les troupes versaillaises entrent dans Paris. La Commune vit ses derniers jours. La bourgeoisie française peut achever son projet de suppression dans le sang des « classes dangereuses ». Un projet qui dégage l’horizon du capitalisme et ouvre la voie aux pratiques « réalistes » du réformisme. Après avoir été blessé sur une barricade le 25 mai, Léo Frankel quitte Paris avec Elisabeth Dmitrieff, traverse clandestinement les lignes versaillaises et gagne la Suisse.

On sait combien l’expérience de la Commune a marqué les débats dans le mouvement ouvrier, au sein de l’AIT en particulier. Si Marx soulignait que la Commune a été « une révolution contre l’Etat lui-même [5] », insistant sur sa dimension politique, des révolutionnaires comme Frankel et quelques autres n’ont cessé de lutter pour que la dimension de révolution sociale s’affirme dans des créations concrètes, prenne de l’ampleur dans l’expérience communarde. On pense à la lecture critique que Karl Korsch fit de cette vision de Marx, cet accent mis sur l’élément négatif, « contre l’État », reléguant au deuxième plan l’élément positif, constructeur de la Commune, son caractère fédératif, anticentraliste, coopératif [6].

Pour Léo Frankel et bien d’autres, commencent alors les années difficiles de l’exil de la contre-révolution. Des périodes où l’activisme de la vie organisationnelle, ses impasses et ses petitesses, ses désenchantements, viennent remplacer l’ardeur des moments révolutionnaires. Installé à Londres, Frankel s’y investit dans la vie de l’AIT, dont il est devenu un membre du conseil général. Dans la mesure du possible, il continue à collaborer à la presse socialiste en France, entretient des liens proches avec Engels et Marx même s’il ne sera jamais, comme le souligne Julien Chuzeville, « un petit soldat discipliné », exprimant à l’occasion ses désaccords. « Frankel ne tente pas de “capitaliser” son rôle important dans la Commune pour se créer une notoriété particulière, préférant défendre ses idées tout en restant un militant parmi d’autres.  » Il reste proche de l’idée de l’unité nécessaire de la classe des travailleurs, défiant envers les affrontements d’organisation, les divisions et les scissions. Dans son élan, il a parfois des difficultés à dissocier l’esprit unitaire de base nécessaire à la création d’une force collective d’unification organisationnelle. L’éclatement de l’Internationale, organisation composée de courants divers, ne le satisfait pas, il craint ses conséquences sur le mouvement. En 1876, il revient à Budapest, où il était né en 1844 et où il s’engage dans l’organisation du mouvement socialiste, participe à sa presse, ne cesse d’œuvrer à la formation d’une nouvelle Internationale. L’objectif, ambitieux et guère facile à atteindre, amène Léo Frankel à côtoyer des personnalités du mouvement ouvrier, de Pierre Kropotkine à Karl Kautsky, de Wilhelm Liebknecht à James Guillaume, de Friedrich Engels et August Bebel à d’anciens camarades de la Commune. En 1880, fidèle à ses positions, il publie en Hongrie un texte antimilitariste qui va lui valoir une condamnation à deux ans de prison. À sa sortie de prison, Frankel s’installe à Vienne puis à Paris où, dans la dernière décennie du XIXe siècle, il retrouve un mouvement socialiste divisé en plusieurs chapelles auxquelles il refuse d’adhérer. Une fois de plus, il bataille pour l’unification, critique les luttes de pouvoir personnel et cherche, en vain, l’appui d’Engels. Il se concentre sur l’activité de journaliste et de traducteur et sur le débat d’idées dans des clubs et associations. Il continue inlassablement à défendre trois principes qu’il tient pour essentiels au mouvement révolutionnaire : l’unité à la base, l’antimilitarisme et l’internationalisme. Lorsque la Deuxième Internationale se constitue en 1889, il la rejoint sans jamais y jouer un rôle de premier plan malgré le respect que sa figure imposait.

Léo Frankel décède à Paris le 29 mars 1896. Jusqu’au bout, il portera l’idée d’une Commune qui ne s’est pas réalisée mais que lui et ses camarades ont entrevue comme possible, comme une orientation vers l’avenir de l’émancipation sociale. Dans un texte écrit six ans après la défaite, Frankel insistait : la Commune, « ce ne fut pas seulement une révolution de plus, s’ajoutant à tant d’autres, elle fut essentiellement une révolution nouvelle, nouvelle par l’objectif qu’elle essayait d’atteindre, nouvelle parce qu’elle fut une révolution ouvrière ».
Ce caractère nouveau, ce contenu autoémancipateur, ne peut pas être l’objet de commémorations. Il ne peut se retrouver que dans la poursuite du but de subversion du désordre capitaliste et ses conséquences barbares, dont les manifestations sont plus évidentes, chaque jour qui passe.

Charles Reeve

[1« Sans abri à Roissy : le terminal est leur maison », Libération,2 avril 2021.

[2Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières, Libertalia, 2021.

[3Julien Chuzeville est aussi l’auteur d’un ouvrage original sur un autre personnage oublié de l’histoire officielle du Parti communiste en France, de ses origines à la période ayant précédé sa bolchévisation, au milieu des années 1920, Fernand Loriot, le fondateur oublié du Parti communiste (L’Harmattan, 2012).

[4Son discours au Procès de l’AIT, 5 juillet 1870, est repris en Annexe dans le livre de Julien Chuzeville.

[5Karl Marx, La Guerre civile en France.

[6Pour une introduction à ce débat, Charles Reeve, Le Socialisme sauvage, essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours, chapitre 2, « La Commune de Paris (1871), les limites à l’exercice de « la démocratie pure », p. 27-38, L’Échappée, 2018.

La Semaine sanglante dans le Bulletin des Ami·es de la Commune

vendredi 7 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans le Bulletin des Ami·es de la Commune n° 86, 2e trimestre 2021.

Michèle Audin est une mathématicienne, et lorsqu’elle se penche sur un sujet historique, l’exactitude reste son maître mot. Rien n’échappe à son enquête. Archives, journaux, témoignages, essais, visites de terrain, tout est croisé, vérifié, rien n’est pris pour argent comptant. À cela, Michèle Audin ajoute son talent d’écrivaine. Avec elle, la rigueur n’est jamais ennuyeuse. Ceux qui suivent, sur son blog, le récit au jour le jour de la Commune, le savent bien. La passion est toujours là qui affleure, au service de la vérité.
Dans La Semaine sanglante, l’exercice est périlleux. Il s’agit d’entreprendre le décompte macabre des massacrés de mai. Michèle Audin n’omet ni n’ajoute rien, elle rapporte. Avec une sobriété exemplaire qui ne nuit pas au récit, au contraire. La multitude des comptes, des registres, des témoignages, rassemblés, analysés, ordonnés et liés, avec science et intelligence, démontre avant tout et de façon clinique la mécanique du massacre des Communards par les Versaillais, qui s’est enclenchée à partir du 21 mai 1871. Au rythme des exécutions sommaires et des cours martiales immédiates, sans existence légale, on suit la progression de la vague sanglante dans Paris, jusqu’à la chute de la dernière barricade, et au-delà. La fin des combats ne marque pas la fin des massacres.
Au bout des comptes, ce n’est pas le total des morts que l’on retient. Bien plus parlant est le détail de l’addition. La découverte de charniers, comme celui du cimetière de Charonne (800 fédérés) côtoie une multitude d’exhumations, parfois de quelques squelettes. En 1920, on en trouvait encore.
Je conseille en particulier ce livre à tous ceux qui s’apprêtent, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, à évoquer la Semaine sanglante à l’occasion de son 150e anniversaire. Michèle Audin nous rappelle, par son exemplarité, que l’argumentation, plus que les slogans, est la meilleure arme contre les vérités alternatives.

Philippe Mangion

Léo Frankel, communard sans frontières dans le Bulletin des Ami·es de la Commune

vendredi 7 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

publié dans le Bulletin des Ami·es de la Commune n° 86, 2e trimestre 2021.  

Léo Frankel, révolution sociale et internationalisme

« Frankel fut un des hommes les plus intelligents et les plus dévoués de la Commune. En votant son admission, ses collègues ne firent qu’affirmer le caractère international de la Révolution du 18 mars. » Par ces mots, Jean-Baptiste Clément salue l’élection de Léo Frankel, hongrois et internationaliste, membre de l’AIT comme seul membre étranger du Conseil de la Commune. Avant 1870, celui-ci était peu connu mais son discours au procès de l’AIT, son action à Paris le conduit, âgé de 27 ans, à jouer un rôle majeur pendant les soixante-douze jours, notamment en se voyant confier la commission du travail.
Julien Chuzeville, historien du mouvement ouvrier, nous livre la première biographie en français de Léo Frankel, ouvrier d’art en orfèvrerie, journaliste, publiciste, acteur déterminant aux côtés de Varlin dans la création de l’AIT à Paris. Dans toute son action politique, il prône la solidarité ouvrière et l’internationalisme. « Notre chemin est international, nous ne devons pas sortir de cette voie. »

Le droit des travailleurs

Pendant la Commune, élu du XIIIe arrondissement, il fonde le droit du travail « et ce droit ne s’établit que par la force morale et la persuasion ». En liaison avec les chambres syndicales ouvrières, il réquisitionne les ateliers abandonnés, met fin au travail de nuit des boulangers, souligne la nécessaire égalité des femmes et des hommes dans le travail. Frankel insiste sur la révolution sociale par une transformation du mode de production et des rapports sociaux. Proche de Karl Marx, il en attend des conseils mais la Semaine sanglante mettra fin à l’expérience de la Commune. Blessé sur une barricade, il sera sauvé par une étrangère proche, elle aussi, de Marx, Elisabeth Dmitrieff, ils s’enfuient pour Genève et leur route se séparent.
Le combat reprend au plan international. Adoubé par Marx, Frankel intègre le conseil général de l’AIT. Il est à Londres, à Vienne, en Hongrie en 1880 où il participe à la création du Parti général des ouvriers dont le programme ressemble étrangement à celui de la Commune. Il publie quantité d’articles de fond, la presse est son domaine.
Sa vie est indéniablement celle d’un militant internationaliste, il ne se vit pas comme un exilé, même si Paris exerce une attirance permanente pour lui. Il revient pour s’y marier et vivre à Montmartre. Il y meurt Le 29 mars 1896. Il avait 52 ans.
Le lecteur trouvera en annexe de cette biographie nourrie de citations et d’une grande précision, des articles dans un style clair et implacable, reflétant les grands combats de Frankel ainsi qu’une analyse intéressante sur la conception marxiste de l’action politique.

FP

Souvenirs d’une morte vivante dans le Bulletin des ami·es de la Commune

vendredi 7 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans dans le Bulletin des ami·es de la Commune, 4e trimestre 2020.

Victorine Brocher,
« être utile »

Libertalia a réédité Souvenirs d’une morte vivante de Victorine Brocher, livre paru en 1909. À 70 ans, Victorine Malenfant (1839-1921), épouse Rouchy puis Brocher, évoque sa vie jusqu’en 1872. Pourquoi « morte vivante » ? En mai 1871, ses proches l’ont crue morte, fusillée par les versaillais.
En 1848, à 9 ans, elle vit intensément la révolution auprès de son père qui doit s’exiler après le coup d’État de Louis-Napoléon. C’est pour elle une expérience fondatrice. Mère et militante, elle écrit : « On m’a mariée à Orléans le 13 juin 1861. » Elle décrit la condition féminine, « la misère noire, le suicide, la prostitution, ce qui est pire encore ». Solidaire, mais elle se considère privilégiée, car piqueuse en bottines travaillant pour des maisons de luxe. Elle élève trois enfants qu’elle perd tout petits, malgré tous ses soins. Elle lit la presse, participe aux réunions d’une section de l’AIT et à des manifestations. Le 4 septembre 1870, elle est dans la rue pour « la proclamation de la République, ce rêve si cher à mon enfance allait donc enfin se réaliser, j’étais si heureuse ». Pendant le siège, elle glorifie la résistance de la population ouvrière parisienne. Elle-même est « cantinière et ambulancière dans la 7e compagnie du 17e de la garde nationale ». De fin novembre 1870 à janvier 1871, elle est toujours aux avant-postes où « il y a de la besogne […] les blessés et les morts abondent » ; elle y a vu « des drames affreux ».
Lors de la Commune, avec son mari, elle tient le mess des officiers à la « caserne de la République, à l’angle de la rue de Rivoli et de la place de l’Hôtel de Ville », où elle tient aussi « table ouverte deux heures par jour […] aux pauvres diables qui avaient faim ». En avril, elle est cantinière et ambulancière au bataillon des Défenseurs de la République, présent au fort d’Issy lors des combats de fin avril-début mai, journées terribles où, selon ses propos : « J’ai dans ces jours-là, accompli des tours de force dont je ne me serais jamais cru capable. » Pendant la Semaine sanglante, la cour martiale du 7e secteur la condamne à mort et ses proches la croient morte. Comme Varlin, elle parcourt Paris en tous sens. Puis elle se cache, elle exerce à nouveau incognito son métier mais, toujours recherchée, elle doit quitter la France pour la Suisse, le 1er octobre 1872, pour une autre vie.
Selon Michèle Riot-Sarcey, Victorine exprime la « mémoire des vaincus » et « l’identification au soldat est totale, elle oublie qu’elle appartient à un genre sans aucun droit politique et exclu de l’espace public commun ». Il y a une grande proximité de Victorine Brocher avec Louise Michel – qu’elle rencontre, le 22 mai, place de l’Hôtel de Ville –. Reprenant des propos de Verlaine, nous pouvons dire : Victorine B. « est très bien ».

Aline Raimbault

Entretien avec Michèle Audin, dans L’Humanité dimanche

dimanche 18 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans L’Humanité dimanche du 15 avril 2021.

« Personne n’a compté les victimes de la Semaine sanglante depuis 1880 »

Michèle Audin livre une passionnante chronique, au jour le jour, de la Commune de Paris sur son blog et sur le site Humanité.fr. Dans son dernier livre, La Semaine sanglante : légendes et comptes, l’écrivaine et mathématicienne rouvre le brûlant dossier du bilan humain de la répression.

Michèle Audin n’en finit plus de se passionner pour la Commune de Paris, dont on célèbre le 150e anniversaire. Après Comme une rivière bleue, en 2017, elle publie cette année un nouveau roman lié à cette période avec Josée Meunier, 19, rue des Juifs (Gallimard). Mais ce n’est pas tout. Son livre La Semaine sanglante : mai 1871, légendes et comptes vient également de paraître chez Libertalia. Il s’agit d’un travail historique visant à recompter les morts de la Semaine sanglante, nombre sur lequel les estimations divergent. Elle a de plus regroupé dans Eugène Varlin, ouvrier relieur, 1839-1871 (Libertalia, 2019), les écrits du célèbre communard et publié les lettres de l’ambulancière Alix Payen dans C’est la nuit sur tout que le combat devient furieux : une ambulancière dans la Commune, 1871 (Libertalia, 2020).

D’où vous vient cette passion pour la Commune de Paris ?
J’ai été élevée dans une famille communiste. Une certaine idée de la Commune de Paris faisait partie de la culture ! 
Je trouve aujourd’hui que le plus passionnant de cette histoire est l’invention de nombreuses pratiques démocratiques. On croit souvent que la démocratie, c’est l’élection, de temps à autre, de représentants qui parleront à notre place. Pendant la Commune, on a élu les membres de l’assemblée communale, bien sûr, mais ils étaient révocables. Et puis, il y avait des comités qui géraient, localement, la vie dans les arrondissements ou les quartiers, des associations comme l’Union des femmes et des clubs de discussion où l’on venait donner son avis, élaborer des revendications. Et bien sûr, ce foisonnement, c’est aussi l’intervention, la prise de parole, de milliers d’« inconnus », de la « vile multitude » – à qui on ne l’a plus guère donnée depuis.

La Commune dure du 18 mars au 28 mai 1871. Soit 72 jours. Sur votre blog vous avez décidé de raconter cette histoire sur beaucoup plus de jours, en démarrant à partir du 8 mai 1870. Pourquoi ?
J’essaie de comprendre. Cette histoire ne commence ni le 18 mars 1871, ni même le 4 septembre 1870 avec la proclamation de la République… Elle s’annonce déjà, par exemple, dans les grandes grèves des années 1867 et 1870. J’avais publié, il y a deux ans, jour après jour, le quotidien La Marseillaise, de décembre 1869 à mai 1870. Ce qui m’a permis d’apprendre beaucoup de choses sur le mouvement ouvrier à la fin du Second Empire (voir mon livre sur Varlin). J’ai étudié en détail le procès de l’Internationale de juin-juillet 1870. Pour le cent cinquantenaire, j’ai repris la même démarche. En suivant notamment, pendant le siège, le quotidien de Blanqui, La Patrie en danger

Comment travaillez-vous pour réaliser ces notices quotidiennes ?
Je lis toute sorte de choses, des livres, des documents d’archives, beaucoup les procès-verbaux des réunions de la Commune, et les journaux. Une bonne partie de la presse est disponible en ligne. Grâce à quoi j’ai pu écrire la plupart des articles… en « position confinée ». Je me fais aussi aider par tel ou tel ami qui dispose d’informations que je n’ai pas. 

Certaines dates vous ont-elles particulièrement marquée ?
La journée du 19 mars, avec sa tension, que faut-il faire et comment. Celle du 6 avril, où l’on compte déjà les morts de la guerre pendant qu’un sous-comité de la garde nationale met le feu à la guillotine. Celle du 7 mai, où André Léo écrit un article dans lequel elle demande à Dombrowski s’il croit vraiment qu’il va faire « la révolution sans la femme » ? Celle du 25 mai, où la lutte sur le boulevard Voltaire – notre boulevard Voltaire ! – est si violente.

Quelle place tient selon vous cette révolution dans l’histoire du féminisme ?
D’une part, la question des droits des femmes semble moins présente qu’en 1848. Par exemple, en 1871, la question du droit de vote n’est même plus posée. D’autre part, elles sont, et parmi elles surtout les femmes des classes populaires, beaucoup plus présentes dans la ville – dans l’espace public – et de façon très variée. On le leur a assez reproché – voir le mythe des pétroleuses ! Disons que cette présence massive a ouvert la voie aux grandes revendications du XXe siècle.

La Commune est à la fois une période qui sert de référence constante à gauche, et une période relativement méconnue du grand public. Comment l’expliquez-vous ?
J’ai l’impression qu’elle est tout simplement très méconnue. La référence à gauche est bien souvent à une légende dorée – parfois éloignée de la réalité. 

Le président de la République Emmanuel Macron refuse de commémorer la Commune. Que pensez-vous de ce choix mémoriel ?
C’est un choix politique. Emmanuel Macron se réclame de Versailles. Le préfet de police Didier Lallement, lui, a choisi Galliffet, un des massacreurs de la Semaine sanglante, comme modèle. C’est cohérent. Les versaillais ont gagné la guerre contre Paris en 1871…

Quelle place tient la Commune dans la création artistique ? Il existe au final peu de films, de romans et de bandes dessinées, même si cela tend à changer…
J’ai l’impression que le sujet était si polémique, si chargé politiquement, que l’on ne pouvait pas s’imaginer faire un film ou écrire un roman qui ne veuille pas faire, à nouveau, l’histoire complète de l’événement.

Vous avez-vous même écrit deux romans consacrés à la Commune. Quels sont vos objectifs (artistiques, historiques, émotionnels, pédagogiques) à travers ces deux fictions ?
Pour moi, il ne s’agissait pas d’écrire des romans « sur » la Commune. J’ai écrit un roman qui se passe à Paris pendant la Commune, Comme une rivière bleue. J’ai essayé de faire revivre la multitude des personnages qui se croisaient dans les rues de Paris. Raconter, c’est-à-dire apprendre à connaître, reconstituer l’histoire de femmes et d’hommes face à telle ou telle situation. Josée Meunier est un roman qui ne se passe ni « pendant la Commune » ni même complètement à Paris. En réalité, c’est un roman d’amour, même si les personnages principaux sont d’anciens communards. Être, ou avoir été, communard n’empêche pas de tomber amoureux ! Il s’agit surtout de la répression, puis de l’exil, de la vie des réfugiés en exil. Ils sont coupés des lieux de leur histoire. C’est ce que je raconte. À travers une femme dont l’histoire a laissé perdre la trace.

Vous avez aussi compilé deux ouvrages d’écrits et lettres, l’un sur Eugène Varlin et l’autre sur Alix Payen. Pourquoi ces deux personnages ont-ils retenu votre attention ?
Les lettres d’Alix Payen à sa mère sont l’unique témoignage immédiat que nous avons sur la vie quotidienne des bataillons de la garde nationale pendant la meurtrière guerre menée par Versailles contre Paris du 2 avril au 28 mai 1871. C’est une raison suffisante pour s’y intéresser ! Alix Payen illustre aussi la diversité des communards : une femme, ni ouvrière ni institutrice, qui n’appartient ni à l’Internationale ni à l’Union des femmes, qui n’est pas passée en conseil de guerre… et qui pourtant a défendu la Commune, jusqu’à la mort – je veux dire que son mari est tué.
Les textes d’Eugène Varlin sont pour la plupart des articles publiés dans des journaux pendant le second empire. Tous sont passionnants pour l’histoire du mouvement ouvrier et aussi pour l’histoire de cet ouvrier en particulier, de sa formation intellectuelle et politique à travers les combats des années 1860. De la plupart de ces textes on ne trouvait que des extraits, souvent de très courtes citations, dans des biographies, ce que j’ai trouvé assez frustrant. Je les ai tant appréciés que j’ai voulu les donner à lire.

Vous publiez cette année l’ouvrage La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et décomptes. Quel était le but de cette répression ?
Comme l’a dit l’homme politique responsable de ces massacres : « Le sol de Paris est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insurgés qui osaient se déclarer partisans de la Commune. » Il s’agissait de terroriser la population, pour interdire d’autres insurrections. C’est analogue, par exemple, aux massacres menés en Algérie, eux aussi par l’armée française, à Sétif et Guelma en mai 1945.

Au sujet de la Semaine sanglante, plusieurs nombres de victimes sont donnés par les historiens (de 6 500 pour Du Camp à 30 000 pour Pelletan). Vous estimez qu’il y a eu « certainement 15 000 morts ». Sur quels nouveaux éléments vous appuyez-vous ?  
Personne n’a fait cette histoire depuis Du Camp et Pelletan (1879-1880). À part une revitalisation des comptes de Du Camp par Tombs aussi tardivement qu’en 2010. J’ai simplement étudié les documents d’archives. Celles de chaque cimetière, celles de la direction des cimetières, celles de la police et de l’armée, celles de la voie publique, celles des pompes funèbres… Bizarrement, personne ne l’avait fait. On s’aperçoit vite qu’il n’est pas possible d’arrêter de « compter les morts » le 30 mai, comme l’ont fait Du Camp, puis Tombs. Par exemple, rien qu’au cimetière Montmartre, arrivent, le 31 mai, 492 nouveaux corps d’inconnus. Il y avait énormément de morts dans les rues de Paris, et on a continué à en apporter dans les cimetières pendant des jours et des jours. Ainsi, plus de 10 000 corps d’inconnus ont été inhumés dans les cimetières de Paris pendant et juste après la Semaine sanglante. Il faut y ajouter ceux enterrés dans des cimetières de banlieue, incinérés dans les casemates des fortifications ou restés sous les pavés de la ville (on a retrouvé des ossements de fédérés dans le sous-sol de Paris jusque dans les années 1920).

Vous êtes également mathématicienne. On connaît le rôle que de nombreux artistes ont pu avoir pour ou contre la Commune. Qu’en était-il des scientifiques ?
À l’exception du géographe Élisée Reclus, on n’a pas vu de « grands scientifiques » soutenir la Commune – il y a eu aussi Sofia Kovalevskaya, mathématicienne et sœur d’Anna Jaclard mais elle était encore étudiante. Pourtant, plusieurs professeurs de mathématiques ont participé au mouvement, jusqu’à la mort, comme Francisque Châtelet, tué pendant les combats d’avril, et Eugène André, exécuté pendant la Semaine sanglante. Plusieurs communards un peu plus connus avaient eux aussi une formation scientifique, comme Édouard Vaillant, Raoul Rigault ou Maxime Vuillaume.

Quel était le rapport de la Commune aux sciences, au progrès et à la recherche ?
Les militants ouvriers, comme Eugène Varlin, Albert Theisz ou Léo Frankel, étaient très attachés, depuis longtemps, à la possibilité pour les ouvriers de s’instruire. D’où l’importance des revendications sur la durée des journées de travail, par exemple.
On voit aussi, pendant la Commune, le Journal officiel envoyer chaque semaine un journaliste à la séance de l’Académie des sciences, dont il rend compte dans le journal. Comme l’écrit Lissagaray en évoquant ce fait : « Ce ne sont pas les ouvriers qui ont dit : la République n’a pas besoin de savants. »

Entretien réalisé par Aurélien Soucheyre

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