Le blog des éditions Libertalia

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Fille à pédés sur DDT 21

jeudi 28 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru sur DDT 21 (novembre 2019).

Souvenirs d’une fille dégenrée

Lola Miesseroff est née en 1947. Vers 18 ans, en plaisantant, un de ses proches la surnomme « fille à pédés », pour son goût et sa facilité à lier amitié avec des hommes qui préfèrent les hommes. Mais « la typologie de la fille à pédés est large », écrit Hélène Hazera dans sa postface. Surtout pour une fille dégenrée dès l’enfance, élevée dans ce qui a aujourd’hui pour nom « diversité » : jeunesse marseillaise, ascendance juive et arménienne, langues russe et française, éducation naturiste et libertaire, voisinage d’orientations sexuelles diverses et fluctuantes. Nos lectrices et lecteurs la connaissent par l’entretien qu’elle avait donné sur le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) pour notre série « Homo » (reprise en volume par les éditions Niet !). Le livre Filles à pédés, qui vient de paraître chez Libertalia, raconte quelques années de fureurs, de bruits, d’efforts pour vivre libre ou, du moins, sous le minimum possible de contraintes, temps de fêtes et de morts aussi. Époque pré-68, Mai 68, post-68 : un historien dirait « le long 68 ».
Lola ne mystifie ni cet ébranlement, ni la part qu’elle y a prise, mais sans lui sa vie aurait été plus pale. (Sur la période, nous recommandons vivement son Voyage en outre-gauche. Paroles de francs-tireurs des années 68, Libertalia, 2018). Des temps bien lointains. Trente-deux ans séparaient de Juin 36 les grévistes et manifestants de Mai 68 : plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis une secousse dont on méconnaît le fait central : c’était la plus grande grève générale de l’histoire.
Adolescente puis jeune femme, Lola fait l’expérience de la révolte… anarchisme, Internationale situationniste, communisme libertaire, « outre-gauche », monde du jour et souvent de la nuit, plutôt marginal mais qui ne se théorise pas comme le nouveau ferment révolutionnaire, Comités d’action, MLF, FHAR, Gouines rouges, Gazolines… on croise au passage quelques noms connus, évoqués sans que Lola les prenne trop au sérieux, sachant aussi d’ailleurs garder la même distance vis-à-vis d’elle-même. Partager des appartements, provoquer, se droguer (joint et acide, on se méfie des seringues), dériver, vivre de petits boulots et de débrouille, boire, faire l’amour et/ou baiser (parfois percevoir la différence est difficile), faire des rencontres, voyager pour connaître amies et camarades (pas à Katmandou, ce serait une désertion), rester disponible pour agir quand et comme on peut (sans verser dans le militantisme, ce « stade suprême de l’aliénation »).
On ne lira évidemment dans ce témoignage aucune glorification d’une « révolution sexuelle » qui n’a pas eu lieu (si l’expression a un sens, seule une révolution sociale le lui donnera). Certes la société a beaucoup évolué. En France, il a fallu attendre 1967 pour la légalisation de la pilule (et deux ans de plus avant de pouvoir l’acheter en pharmacie), et 1975 pour la dépénalisation de l’avortement. Depuis, mœurs et lois ont heureusement changé. En ce début de XXIe siècle, gays et lesbiennes vivent presque librement leur sexualité – du moins dans certains lieux et sous certaines limites. Pour autant, si « révolution » de la vie quotidienne il y avait eu, nos contemporains ne ressentiraient pas le besoin de s’abriter derrière une classification, comme si l’on n’était libre – ou simplement en sécurité – qu’à l’intérieur d’un espace protégé. Cinquante ans après 68, on ne critique l’identité que pour s’en trouver une. Autrefois, selon que l’on était né avec un pénis ou avec un utérus, un rôle sexuel fixe était imposé : maintenant il serait, théoriquement, possible de le choisir, d’en changer, voire de le combiner à d’autres modèles, mais une pression sociale pousse à se classer chaque fois hétéro, gay, lesbienne, bi, queer, transgenre, en questionnement, agenre… et l’on espère échapper à un code en les multipliant : LGBTQQIAAP, complété du signe « + » pour n’oublier personne. Les hétéronomé·e·s aussi ont leurs spécialisations, avec nomenclature obligée, du lithromantique au sapiosexuel. Les individus isolés ont au moins le réconfort d’appartenir à une communauté. Dans ces conditions, ce que raconte Lola Miesseroff, et que résume faute de mieux le mot « polysexualité », risque de déconcerter du simple fait qu’elle et ses ami(e)s vivaient, bien ou mal (elle n’idéalise rien), mais sans ces classifications. Le garçon attiré seulement par les filles ne se disait pas plus hétéro que celui préférant les deux sexes ne se proclamait bi, et beaucoup des personnes mentionnées dans le livre seraient aujourd’hui qualifiables de queers, sauf qu’alors elles n’en éprouvaient ni besoin ni envie, ni le temps, estimant avoir mieux à faire. Et s’il ne s’agissait que de mots ! Mais ce qui est en jeu dans cette rectification lexicale est tout autre. La fragmentation langagière révèle une division entre « sociétal » et « social », entre critique du quotidien et critique globale, entre ce sur quoi on croit pouvoir agir (mon corps, mes comportements, mes amours) et ce qui nous paraît hors de portée (le travail, la société marchande, le capitalisme). Lola et ses proches résistaient aux séparations en s’abstenant de toute affirmation et lutte séparées. C’est le plus difficile à comprendre – et à dépasser.
Le récit aborde les années 1980, le sida, puis « la transition de genre », PMA et GPA, « temps de la normalisation », quand la fluidité sexuelle devient désorientation puis codification. Pourtant, ce que nous dit Lola, c’est que la nostalgie ne sert à rien, et les regrets non plus. À nous, à d’autres, d’imaginer et de vivre la suite, aujourd’hui et demain.

G.D

L’Homme sans horizon sur le blog Mediapart de J.-C. Leroy

jeudi 28 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

L’Homme sans horizon sur le blog Mediapart de Jean-Claude Leroy (26 novembre 2019).

Joël Gayraud,
de l’utopie à l’imagination créatrice,
redessine un horizon

Nourri d’anthropologie, de philosophie, d’histoire, le livre de Joël Gayraud, L’Homme sans horizon. Matériaux sur l’utopie, est là pour questionner de grandes œuvres critiques, essentiellement celle de Karl Marx, de Ernst Bloch, de Guy Debord et chercher avec elles « de possibles lignes de fuite qui permettent de rouvrir un horizon utopique ».


« Tout ce qui est fort et révolutionnaire, tout ce qui, jusqu’à présent, a éveillé des semences nouvelles et fait surgir de la pierre le feu du soleil, ne cherchait point à utiliser, mais à créer quelque chose, et ne pensait point à l’utilité de l’œuvre, mais à sa beauté »
Martin Buber, 
Communauté.

Joël Gayraud multiplie les casquettes et va pourtant tête nue, et l’esprit affûté. On le connaît comme poète et prosateur, flâneur psycho-géographe, traducteur d’Ovide, de Léopardi, d’Agamben, de Pavese, critique des temps modernes et des mondes anciens, initiateur de revues, d’agitations sévères. Il publia jadis un livre regroupant quelques-unes de ses savantes et oniriques errances, le plus souvent urbaines, l’an passé, après La Peau de l’ombre, un deuxième volume de réflexions paraissait aux éditions Corti.
C’est aujourd’hui un autre type de livre qu’il nous apporte, un maître-essai sur les temps finissant que nous vivons, observés à travers la large loupe de l’analyste résolu. Nourri d’anthropologie, de philosophie, d’histoire, son ouvrage est là pour questionner de grandes œuvres critiques, essentiellement celle de Karl Marx, de Ernst Bloch, de Guy Debord et chercher avec elles « de possibles lignes de fuite qui permettent de rouvrir un horizon utopique ». Joël Gayraud pose les éléments sur la table et déroule l’histoire des idées et des événements tels qu’il les voit. Qu’on soit d’accord ou pas avec lui, qu’on perçoive à sa manière ou pas une perspective qui doit remplir son rôle, on ne lui chicanera pas son effort de vulgarisation et de mise à plat. J’ajoute que les qualités littéraires de L’Homme sans horizon en font aussi bien son prix que sa force.

Parler de suture pour désigner ledit horizon, c’est bien dire la limite entre deux mondes et l’endroit exact où il peut s’en présenter un autre. Mais c’est justement afin de réveiller cette possibilité toute matérielle que Joël Gayraud explore, là où l’avenir s’est effacé pour n’être plus qu’un présent qui fait du surplace. Possibilité qui nous reste, au terme de ratages passés, utopies gaspillées, mal pensées. Les vieilles lunes rationalisantes n’ont fait qu’obérer, au nom d’un futur infaillible, la simple idée du bonheur. Une idée qui n’est pourtant rien moins que tangible puisque nous l’avons tous expérimentée, à certains moments, certains instants, éprouvant, même fugace, le bonheur ou l’entrevoyant.
Certains voudraient que l’histoire soit terminée, elle n’exercerait plus que des rattrapages et nous arriverions peu à peu à une société homogène qui ne serait autre que la société consumériste à son apogée, le confort matériel étant alors devenu l’image même du bonheur. Cependant Joël Gayraud ne craint pas d’intenter un procès à cette vision comme à tout un pan de la raison post-hégelienne. À l’aune des « situations vécues », on se dispense difficilement de souscrire à ses arguments. Selon lui,

« contrairement à ce qu’une vision téléologique de l’histoire diffusée par certains épigones de Marx a pu faire accroire, le marché n’était en rien nécessaire à l’évolution de l’humanité, qui aurait pu développer ses échanges par de tout autres voies ».

De même l’œil trop habitué à la nuit ne devine pas le paysage par la fenêtre qui l’éblouit tout d’abord, « l’homme sans horizon », c’est l’homme privé d’imagination. Il n’ose apercevoir, il n’ose s’éveiller, il n’ose envisager, deviner.

« L’horizon, en tant que phénomène, en tant qu’apparaître, participe certes de l’illusion, mais d’une illusion positive, de cette sorte d’illusion qui est le moteur de l’action dans les périodes historiques, c’est-à-dire précisément les périodes donnant sur un horizon. »

Un ouvrage sous-titré Matériaux sur l’utopie fait assez naturellement une belle part à Ernst Bloch, penseur marxiste hétérodoxe attaché comme peu dans son siècle, et avec scrupule, à l’idée d’utopie.

« L’attente, l’espérance, l’intention dirigée vers la possibilité non-encore advenue constituent non seulement une propriété fondamentale de la conscience humaine, mais aussi, à condition d’être rectifiées et saisies dans leur aspect concret, une détermination fondamentale au sein même de la réalité objective tout entière. »

Il y a dans chaque fait historique comme dans chaque production personnelle quelque chose qui dépasse sa portée initiale. L’intention reste en deçà de l’effet produit. « Il n’est pas jusqu’à certaines œuvres faites pour être détruites qui, lorsqu’un hasard les a sauvées, ne figurent parmi les plus chargées d’un tel excédent imaginal… » Cet « excédent utopique » défini par Bloch, un autre philosophe, placé sur de tout autres rails, Gilbert Simondon, le voit aussi, à sa façon : 

« Il existe dans l’objet créé une universalité et une éternité virtuelle […]. Cette virtualité consiste en une possibilité permanente de réincorporation à des œuvres ou à des créations ultérieures sous forme de schème ou d’élément, même si l’individualité de l’objet créé n’est pas conservée au cours des inventions successives. »

Le futur est inscrit dans le présent. Chaque instant ne survient pleinement que par une tension possible vers l’avenir, une interrogation dont la réponse est constituée de ce qui est en train d’être.
La philosophie n’a guère osé envisager l’avenir, laissant les spéculations concernant le monde futur aux théologiens, aux rêveurs sociaux et politiques. Joël Gayraud cite une lettre de Hegel qui montre le désarroi dans lequel il se trouve après l’effondrement de l’empire napoléonien qu’il voyait comme le stade historique final et indépassable. Chez beaucoup de ses suivants, le débouché à terme des périodes imminentes et futures est envisagé comme la résolution d’une sorte de compte à rebours. Nostalgie de l’avenir quand elle ne connaît rien mieux que son passé, si possible lointain et invérifiable.
Pour ce qui est de notre époque, Joël Gayraud fait le constat d’une perte de valeurs et de l’homme devenu « anaxiologique » :

« Ni moral ni amoral. Incapable de se forger un système d’évaluation, abdiquant délibérément sa faculté de juger, dépouillé de toute valeur lui-même, le sens axiologique […] lui fait totalement défaut. […] Il recevra le vrai et le faux, le beau et le laid, l’indigne et le sublime avec le même enthousiasme tiède, la même candeur dans l’universelle acceptation. »

Dans une société où les liens traditionnels ont été brisés, l’individualisme ne fait qu’affaiblir le moi, si bien que chacun éprouve des difficultés à trouver du sens à son existence, tout y paraissant irrémédiablement dénué de substance. On a pu voir déjà par le passé que des situations révolutionnaires apportaient à l’individu un regain d’énergie et d’avenir nourri par cet « excédent utopique légué par les siècles ». Un excédent que les poètes ont su mettre à jour, qu’on pense aux surréalistes, mais aussi à Baudelaire, fouriériste en son jeune âge et auteur de L’Invitation au voyage, poème dans lequel l’auteur de L’Homme sans horizon voit l’exemple même de « l’unité indéfectible de l’utopie et de la volupté », et il note au passage une commune source étymologique pour les termes volupté et volonté, décelant au sein même du plaisir le plus océanique une dynamique positive et propre à affronter les limites. Ainsi,

« par la médiation secrète de la volonté, volupté et liberté sont indissociables. C’est d’avoir ignoré cela que les révolutionnaires puritains ont toujours échoué dans leurs tentatives d’instaurer un nouveau monde. […] Les meilleurs esprits subversifs ont toujours été des libertins et des voluptueux, les puritains n’apportant que dictature et terreur ».

Le philosophe libertaire Gustav Landauer nommait topie une situation stable à un moment donné, que seul un progrès pourrait faire évoluer. Pour autant, nous dit Joël Gayraud, le changement lui-même ne saurait être facteur d’amélioration systématique, le progrès n’est pas forcément le changement pour un mieux.

« Il y a beau temps que l’opposition entre l’immobilisme et le changement, entre l’ancien et le nouveau a perdu toute pertinence historique essentielle : il ne s’agit pas de savoir si le changement est préférable au statu quo, mais constamment, dans la vie même de tous les jours, de s’interroger sur le sens et la valeur des changements. L’utopie ne se présente pas comme une alternative progressiste à la topie, mais comme un au-delà de la notion de progrès elle-même et par conséquent comme une émancipation par rapport aux prétendues obligations engendrées par le progrès. »

Il est vrai que le renouvellement perpétuel des marchandises n’a d’autre usage que d’épuiser toute délibération et d’assurer à la production d’insatiables débouchés. Élément encore noble d’un imaginaire dorénavant lui-même compulsif, la notion d’utopie a été intégrée au système marchand. Le capitalisme peut apparaître dès lors comme une sorte de « vaste laboratoire d’utopies » s’arrangeant fort bien entre elles.
La force inventive du capitalisme lui permet d’accéder formellement aux exigences d’un socialisme radical sans jamais changer le fond de l’affaire, et même au contraire en accentuant sa mainmise sur l’individu massifié, réduit à un élément quantitatif dont ni l’expression ni l’action n’ont de prise sur ce qui fait système. Ainsi, pour citer deux exemples, la disparition progressive de l’argent sous sa forme numéraire et celle du salariat qui fait place à l’autoexploitation que constitue l’autoentreprise.

Au XIXe siècle, aussi bien pour Auguste Blanqui que pour Charles Baudelaire, le progrès est méprisable, il ne correspond en aucun cas à un changement véritable, à une novation. Pour Blanqui, l’urgence est d’abolir les conditions actuelles d’existence, d’abattre la cause des injustices pour éviter la catastrophe, mais il se refuse à toute spéculation programmatique. L’époque où il vit est celle des utopies où chacun a l’occasion de rêver un monde meilleur, de voir un horizon apparaître, tangible et ouvert. Et c’est en étant reclus que Blanqui, surnommé à bon escient « l’enfermé », va écrire L’Éternité par les astres.

« Comme le souligne Walter Benjamin, cet acte de soumission sans réserve devant le triomphe de la réaction bourgeoise constitue en même temps “le réquisitoire le plus terrible qui puisse être prononcé à l’encontre d’une société qui projette dans le ciel cette image cosmique d’elle-même”. Mais Blanqui ne se borne pas à postuler, tel un précurseur de Nietzsche, que tout, dans les moindres détails, reviendra sans altération un nombre incalculable de fois. Cette conception classique de l’éternel retour implique une spatialisation et une réification du temps à laquelle l’infatigable conspirateur ne saurait se résoudre : comment, lorsqu’on a maintes fois tenté d’intervenir dans l’histoire et de lui imprimer un cours radicalement nouveau, pourrait-on se plier à un déterminisme absolu ?
Dans l’ampleur de sa vision, l’éternel combattant conçoit l’infinité des possibles, et ouvre soudainement, au milieu de la dystopie effroyable dont il est en train de nous prophétiser la pérennité, une fenêtre sur l’horizon utopique : “Seul le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs.” »

Une chose sûre, aujourd’hui comme hier, le capitalisme est l’ennemi, et Joël Gayraud en expose ce qui pour lui en constitue les quatre instances essentielles : la marchandise ; le spectacle ; l’économie ; l’État. La marchandise a fait subir au monde tous ses attraits, elle y est répandue plus que jamais ; le développement du capitalisme et l’aliénation du travail (ou encore de tout autre activité purement occupationnelle) lui doivent beaucoup. Le spectacle fait que, partout, « l’être est remplacé par le paraître des choses, qui refoule l’apparence vraie, et du même coup fait rentrer dans l’obscurité l’apparaître du possible. » L’économie est aujourd’hui le prétexte à tout réduire à une objectivation à outrance, et il suffit de l’invoquer pour annuler toute revendication du corps social ; elle est résolument la signalétique du désastre. L’État garantit la propriété privée des moyens de production, et il garantit l’argent. Et là où il a semblé céder sa place, sous la poussée d’un certain libertarisme, c’est à terme pour mieux raffermir ses prérogatives ou les remettre à une gouvernance à échelle mondiale.

« Toute analyse théorique des crises politiques ou des mouvements sociaux doit tenir compte de l’articulation de ces quatre instances sous peine de ne jamais parvenir à en décrypter les enjeux et le sens. Et de même, dans l’ordre de la praxis, toute entreprise de dépassement du capitalisme qui ne commencerait pas par neutraliser en même temps, telles les quatre têtes d’une même hydre, la marchandise, le spectacle, l’économie et l’État serait vouée à l’échec. Le système ne manquerait pas de réapparaître très vite sous une forme subreptice, dans le cas où l’échange marchand continuerait à être pratiqué, ou sous une forme brutalement autoritaire si l’État était maintenu… »

On sait bien par ailleurs que les luttes sociales n’ont pas pour véritable objet l’acquisition de nouveaux biens, mais plutôt d’une nouvelle condition, elles relèvent davantage et plus profondément de l’être que de l’avoir. On ne se bat pas pour avoir plus, mais pour être autre ou autrement.
De même, puisque nous en sommes aux précisions tels qu’elles sont soulignées dans L’Homme sans horizon, ce n’est en aucun cas, et contrairement à une idée courante, d’une société parfaite que rêve l’utopiste, il rêve et construit un monde tout simplement tourné vers le bonheur, toujours lui. Ce même bonheur qui, non content d’avoir été un jour une idée neuve, n’en garde pas moins, quand il se développe dans le champ politique, sa charge productrice d’imaginaire et de futur. Et de justice.

Nous n’avons fait dans ces lignes que survoler quelques pans d’un essai fertile qui ne concède rien aux idées faciles, et fait sa part belle à la sensibilité dans un domaine où elle est souvent peu présente. D’une confiance en la beauté comme en la force de l’imaginaire, non pas figé mais actif, il nous reste à trouver l’ouverture. Le mot révolution, pas plus que le mot bonheur ne saurait faire peur. Quand tout paraît bouché, c’est la suture elle-même qui peut-être donne la ligne non pas à suivre, mais à conduire, à tracer.

Jean-Claude Leroy

Petite histoire du gaz lacrymogène dans L’Anticapitaliste

jeudi 28 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans L’Anticapitaliste (19 novembre 2019).

Chercheuse et militante contre les exactions policières, Anna Feigenbaum fait un récit de l’usage des lacrymogènes principalement concentré sur l’empire britannique et l’industrie de l’armement étatsunienne à partir de l’entre-deux-guerres. Un parcours dans l’univers de la répression et de sa dénonciation, aussi une narration des soulèvements dans ces espaces. 

Opprimer, réprimer et punir
Les historiens de la guerre chimique suggèrent que la police française travaillait avant 1914 sur ces gaz destinés aux barricadiers. Largement employés durant cette guerre, leurs horreurs suscitent une large réprobation. Pourtant, après 1918, les industriels étatsuniens épluchent fébrilement la presse à la recherche de grèves pour écouler leurs armes antiouvrières à létalité réduite. Amos Fries, l’un des principaux promoteurs du gaz, est un militaire membre du KKK. 
La répression dans l’Inde coloniale en ébullition ne tient pas compte de l’opinion publique et des accords internationaux opposés à ces armements gagnant droit de cité. La suite de l’histoire montre qu’ils ne servent pas à désarmer ou faire baisser la tension mais à punir. Les quantités utilisées et les violences sont telles qu’elles en viennent même à traumatiser certains flics employant contre les humains des substances, telles les gaz poivre, utilisées pour contenir l’agressivité de chiens.

 « Fusils » et « mitrailleuses lacrymogènes »
L’explosion de la grenade lacrymogène est potentiellement mortelle. La faute aux tirs tendus ? Anna Feigenbaum montre que ces armes ont originellement été conçues en « tant qu’armes à feu de courte portée » visant les têtes et ont été expérimentées comme telles. Le fusil lacrymogène est devenu un « lanceur », et la mitrailleuse un « multilanceur » : un symbole de toute une com’ faite par les boîtes de l’armement, s’en sortant souvent avec les lauriers des appareils d’État et au pire avec des amendes et des arrangements à l’amiable.
Après 2000, c’est le Brésil de Lula qui est devenu l’un des principaux producteurs mondiaux des armements antiémeutes. En 2011, année notamment des révolutions arabes, les ventes de gaz lacrymogène auraient triplé au niveau mondial. Le marché se sera, sans doute, très bien porté à l’automne 2019. S’en prenant aux corps des pauvres et à la classe ouvrière, les capitalistes se servent des gaz asphyxiants pour faire du profit mais surtout réprimer oppositions et révolutions : à nous de renverser leurs États, c’est-à-dire leurs bandes armées. 

Chris Miclos

La Critique des armes dans les Cahiers Jaurès

jeudi 28 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans les Cahiers Jaurès numéro 233 (juillet-septembre 2019).

L’idéal révolutionnaire passe par la violence, et par les armes. Mais si les livres sur l’histoire des révolutions sont légion, ceux qui se préoccupent des outils révolutionnaires sont beaucoup moins nombreux. Pourtant, lorsqu’on étudie l’histoire sociale en France, il n’est pas rare de voir des mentions du « citoyen Browning ». L’hymne national lui-même illustre l’importance de cet objet révolutionnaire : « Aux armes citoyens ! » proclame-t-on en chantant La Marseillaise. D’autres chants de révolte mentionnent également l’importance des fusils et revolvers dans l’imaginaire militant. Éric Fournier, maître de conférences en histoire contemporaine à Paris-I, livre une histoire des armes à feu comme objets révolutionnaires. La période étudiée se concentre sur la IIIe République, bien que les dernières pages du livre concernent les années 1947-1948. Cette histoire originale est divisée en deux parties. Dans la première, l’auteur aborde la place des armes dans l’idéal révolutionnaire. Faut-il posséder un revolver pour animer un groupe révolutionnaire ? Doit-on user de telles armes pour appeler au renversement de l’ordre établi ou se confronter aux forces de l’ordre ? Ce sont des exemples de questions que doivent aborder les militants ouvriers avant 1914. La violence est souvent valorisée voire sacralisée par certains d’entre eux, et les armes sont donc indispensables. Mais le fusil peut aussi être l’arme de la répression et l’outil qui éloigne de la république sociale et des avancées démocratiques. Fournier analyse dans cette partie les prises de position à propos des armes, leur condamnation ou leur valorisation. Il le fait en mentionnant les familles du mouvement ouvrier, des anarchistes aux socialistes. Cela apporte du neuf dans la connaissance de cette période, même si on pourra contester telle ou telle affirmation trop rapide. L’importance de l’imaginaire révolutionnaire, souvent rempli d’armes, est bien mise en évidence, alors qu’au même moment les tendances réformistes et républicaines du mouvement ouvrier gagnent du terrain et s’éloignent de la violence. Le choix des armes, ou leur critique, posent des problèmes concrets à celles et ceux qui ont une tendresse parfois coupable pour la violence : il est parfois plus facile d’appeler à la violence révolutionnaire que de tenir en main un revolver.
La seconde partie, qui porte sur les années allant de 1919 à 1939, se focalise davantage sur le parti communiste et ses militants. Là encore, le livre apporte de très nombreuses connaissances sur l’histoire de la violence politique durant cette période. On pourra regretter cependant que les composantes issues du mouvement ouvrier autres que les communistes ne soient pas davantage étudiées. Mais l’approche choisie par l’auteur, qui étudie avant tout la violence à travers les objets révolutionnaires que sont les armes, est très intéressante en particulier dans le contexte des années 1930, marquées par des niveaux de violence plus forts qu’auparavant. L’ouvrage se termine par un cahier d’images qui donne à voir le rôle des armes dans l’imaginaire militant de ces années.
On pourra émettre une critique sur la périodisation de l’ouvrage : si le sous-titre mentionne bien la période de la IIIe République, Éric Fournier fournit un épilogue assez long sur les années 1947-1948. Or, cette période d’après la Seconde Guerre mondiale peut sembler à part dans l’imaginaire révolutionnaire, en particulier en raison de la Résistance armée qui a considérablement modifiée le rapport aux armes. Une telle remarque peut être étendue à la période de la Grande Guerre, qui est finalement presque absente. L’auteur a sans doute considéré que les périodes de guerre n’entraient pas dans son champ d’étude, mais on peut le regretter. En effet, les militants ouvriers en 1914 sont confrontés directement à l’usage des armes. Beaucoup d’entre eux, qui jusqu’à cette date, n’en faisaient pas usage, vont à partir de là pouvoir utiliser une arme à feu et il est certain que cela modifie leur rapport à cet objet et à son rôle dans un éventuel bouleversement révolutionnaire. Mais cette dernière remarque est sans doute la conséquence de la réussite du livre, qui incite le lecteur à s’interroger et à vouloir en savoir encore davantage sur le sujet.

Benoît Kermoal

L’Histoire est-elle manipulée par les médias ?

vendredi 22 novembre 2019 :: Permalien

Émission Nota Bene (Benjamin Brillaud) du 21 novembre 2019, préparée par William Blanc et Christophe Naudin (Les Historiens de garde, Charles Martel et la bataille de Poitiers).

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