Le blog des éditions Libertalia

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Jacques Roux dans L’Humanité

vendredi 12 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans L’Humanité du 8 janvier 2018.

Jacques Roux,
une vie subversive à en mourir

La remarquable édition de la biographie du « curé rouge », chef-d’œuvre du grand historien de langue allemande Walter Markov, est un petit événement.

La parution en français et en France du grand livre paru en allemand et en RDA en 1967 est à double titre un grand événement. D’abord parce qu’il donne à connaître en profondeur la pensée et l’action du plus illustre des « curés rouges » qui ont accompagné le mouvement populaire antiaristocratique et antibourgeois au cœur même de la Première République, de 1792 à 1794. Ensuite parce que son auteur, Walter Markov (1909-1993), s’est imposé dans le concert international comme l’un des historiens de langue allemande parmi les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle. La biographie de Jacques Roux est un récit qui n’est qu’une partie de l’œuvre que Markov a consacré au « curé rouge »… Pour s’en tenir à ce qui nous est ici offert, quel livre que cette seule biographie ! À l’érudition qui en nourrit le texte s’ajoute une manière de dire les choses qui frise le grand art : on songe à celui de Stefan Zweig, dont Markov admirait l’œuvre. Jamais l’auteur ne pontifie. L’inattendu, l’aléatoire, le cocasse (« La transaction vint en aide à la Providence et mena Jacques Roux à la tonsure »), l’évocation des détails significatifs (« Le pantalon du travailleur s’embourgeoisa en faisant son entrée triomphale dans les salons de l’ancien et du nouveau monde »), les hasards de la vie y ont leur place tout comme l’évocation, non dénuée d’humour, des conditions de vie dans la célèbre prison parisienne de Sainte-Pélagie.

Le sens de son combat et le grand vent qui l’entraîne…
Chaque moment de l’existence et de l’écriture de Jacques Roux s’accompagne de digressions plaisantes ou éclairantes. Mais le sens de son combat et le grand vent qui l’entraîne : avant 1789, dans les petitesses d’un destin ordinaire pris dans le mouvement de contestation de la société d’ordres ; plus tard, après le grand élan initial, quand vient à la surface la « question de classe » et que, simultanément, se joue l’avenir de la Révolution elle-même, Markov traite avec grandeur des moments de crise, montrant les enjeux décisifs, les raisons du divorce et de ses limites entre mouvement populaire et pouvoir. Porté par le soutien qu’il reçoit des compagnons, ouvriers et artisans du centre de Paris, dont les assemblées de la section du quartier des Gravilliers expriment les aspirations profondes, Jacques Roux, l’ancien cordelier, se proclamant lui-même « le nouveau Marat », après l’assassinat du premier, lui que l’histoire a retenu pour avoir été l’auteur du Manifeste des enragés, texte fulgurant de colère et d’ambition émancipatrice, le défroqué porte-parole entouré de ses « jacqueroutins » (magnifique néologisme markovien), se retrouve rapide- ment, et même contre son gré, en opposition au pouvoir révolutionnaire du « bloc » jacobin-robespierriste… Traduit devant le Tribunal révolutionnaire, Jacques Roux se veut martyr de la cause des plus démunis et s’y reprend à deux fois pour se donner la mort, celle du héros qui en appelle à l’avenir, lequel sera radieux ! Suicide héroïque ? Parole de prophète ? Nous sommes ici aux limites de la geste révolutionnaire enclenchée quatre ans plus tôt : en huit chapitres et un épilogue inspiré par la pensée du jeune Marx, Markov excelle à nous dire le drame qui se joue à Paris : chef-d’œuvre !
Avec sa bibliographie et un cédérom joint incluant la plupart des sources, voilà un livre complet qui honore l’édition française et qui rend hommage à l’un des meilleurs historiens dont l’Allemagne est souvent féconde. Mme Merkel devrait ne pas l’oublier.

Claude Mazauric, historien

Entretien avec Julien Chuzeville sur le site La Rotative

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié sur le site La Rotative, 30 décembre 2017.

« Beaucoup de militants pensaient que la révolution était à portée de main »

Du 25 au 30 décembre 1920, les socialistes français réunis à Tours débattent de l’adhésion de leur parti à la IIIe Internationale, créée à Moscou en 1919. Ce congrès aboutit à une scission, qui conduira à la création du Parti communiste français. Entretien avec Julien Chuzeville, auteur du livre Un court moment révolutionnaire. La création du parti communiste en France (1915-1924).

Peux-tu rappeler dans quel contexte s’inscrit le congrès ?
Julien Chuzeville : Le congrès se déroule dans un contexte qui est favorable aux courants révolutionnaires internationalistes. Il y a d’abord, en Europe et dans le monde, diverses tentatives révolutionnaires : les militants citent à l’époque la Russie, l’Allemagne, la Hongrie, etc. Ils peuvent légitimement penser que la révolution mondiale a commencé.
En France, les années 1919-1920 représentent un pic sans précédent de luttes sociales. Il n’y avait jamais eu autant de grèves, notamment des mouvements locaux souvent victorieux. Ce « point chaud » ne sera dépassé qu’avec la grève générale de mai-juin 1936. Donc, les travailleurs sont à l’offensive, ce qui renforce le mouvement ouvrier. Les effectifs du Parti socialiste SFIO et de la CGT augmentent très fortement.
Beaucoup de militants pensent que la révolution est à portée de main. Le gouvernement français le craint aussi. C’est pourquoi il fait arrêter en mai 1920 les principaux militants révolutionnaires, en particulier Fernand Loriot, Boris Souvarine et Pierre Monatte. Ils sont toujours en prison pendant le congrès de Tours.

Les délégués présents au congrès sont appelés à se prononcer sur l’adhésion de la SFIO à l’Internationale communiste, créée par les bolcheviks à Moscou en mars 1919. Au moment des débats, que savent les socialistes français de la situation en Russie ?
Il n’y a pas une ignorance complète, mais une vision déformée. Les révolutionnaires pensent souvent que les conseils ouvriers (« soviets », en russe) ont le pouvoir en Russie, que c’est l’autogestion. En fait, en décembre 1920 les soviets n’ont déjà plus qu’un rôle décoratif.
Le souvenir de la Commune de Paris de 1871, moins de cinquante ans auparavant, joue un rôle important : les communards avaient été accusés d’atrocités largement exagérées. En 1920, la presse conservatrice en France est très opposée aux bolcheviks. Elle publie souvent des fausses nouvelles – la mort de Trotski est par exemple plusieurs fois annoncée –, et diffuse des détails fantaisistes qui, pour les révolutionnaires, lui enlèvent toute crédibilité. Ils pensent que c’est la propagande anti-communarde qui recommence. Les Russes blancs en exil diffusent des théories du complot. Il y a des « fake news » des deux côtés, ce qui empêche d’avoir une lecture claire de la situation. Et la voix des révolutionnaires russes opposés aux bolcheviks est alors quasiment inaudible en France.
Je cite dans mon livre une section socialiste qui vote l’adhésion à l’Internationale communiste en précisant qu’elle le fait « à défaut de plus amples renseignements sur les choses de Russie, se basant sur la lutte acharnée que lui livre le capitalisme mondial ». Mais le principe « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » ne fait pas une politique…

Quel est le poids des 21 conditions d’adhésion fixées par l’Internationale communiste, et qui prévoient notamment que les partis communistes établissent en leur sein « une discipline de fer, une discipline militaire » ?
Elles jouent un rôle important dans les discussions, même si elles ne seront pas adoptées par le congrès réuni à Tours. Avant même que les 21 conditions soient adoptées à Moscou, des militants à la droite du Parti socialiste avaient annoncé leur intention de scissionner en cas d’adhésion du parti à l’Internationale communiste. Les 21 conditions ne sont pas décisives.
Le passage sur la « discipline militaire » ne figure pas dans le texte des 21 conditions publié par L’Humanité à l’époque. Et il ne correspond pas à ce que souhaitent les principaux partisans de l’adhésion. Les 21 conditions doivent une grande part de leur célébrité au fait que, bien que n’étant pas adoptées au congrès de Tours, elles seront imposées par la suite depuis Moscou. Sur le temps long, la volonté des militants en décembre 1920 n’empêchera pas que c’est effectivement une discipline militaire qui sera mise en place, avec la bolchevisation puis la stalinisation.
Les 21 conditions, quand on les lit avec le recul et dans leur version intégrale, montrent toute l’ambiguïté de l’Internationale communiste à ses débuts : s’agit-il de regrouper les différents courants communistes dans le monde ? Ou bien de créer une Internationale bolchevique ? Les militants qui croient adhérer à une structure communiste démocratique seront vite déçus. La direction appartient de fait, pour l’essentiel, au même groupe qui dirige le parti bolchevik devenu parti unique, donc aux chefs de l’État russe.

Concrètement, comment se déroule le congrès, et quelles en sont les premières conséquences ?
Le climat est parfois tendu, puisque tous les délégués savent que le congrès aboutira à une scission, mais chacun peut s’exprimer. Il y a des rebondissements, comme l’apparition à la tribune de Clara Zetkin, députée du Parti communiste d’Allemagne, à laquelle le gouvernement français avait pourtant interdit d’entrer en France. Mais au fond, le débat a déjà eu lieu au cours des semaines précédentes dans les sections et fédérations socialistes : l’adhésion y a le plus souvent triomphé.
Le congrès vote donc à une large majorité la motion d’adhésion à l’IC préparée notamment par Souvarine et Loriot depuis leur prison. Le « Parti socialiste – Section française de l’Internationale ouvrière » (SFIO) devient « Parti socialiste – Section française de l’Internationale communiste » (SFIC). Une minorité quitte le congrès, conduite notamment par Léon Blum, et crée une nouvelle SFIO. Il y a donc deux partis socialistes après Tours. La SFIC change ensuite son nom en Parti communiste, ce qui clarifie la situation.

La perspective d’une scission au sein du mouvement socialiste français était dans l’air depuis de nombreuses années. Au-delà de la question de l’adhésion à l’IC, qu’est-ce qui divise les différents courants socialistes ?
Il y avait déjà une grande diversité dans la SFIO d’avant 1914, mais le choc de la Première Guerre mondiale est fondamental. À l’inverse de ses engagements internationalistes, le parti soutient la guerre et l’Union sacrée à partir d’août 1914. Il accepte même d’intégrer un gouvernement « bourgeois ».
La contestation interne, par des socialistes restés internationalistes, est largement étouffée par la censure étatique, à laquelle des « socialistes de guerre » participent, et aussi par une censure interne au parti, qui contredit les pratiques démocratiques antérieures. Ces méthodes de la direction et son soutien à une guerre très meurtrière vont créer une fracture au sein du parti qui ne va cesser de s’accroître jusqu’au dénouement de décembre 1920 à Tours.
Il y a pourtant de nombreux reclassements, puisqu’un fervent partisan de l’Union sacrée comme Marcel Cachin se retrouve au PC en 1921, et parvient à conserver la direction de L’Humanité. Mais Fernand Loriot, premier signataire de la motion adoptée à Tours, avait dirigé le courant socialiste internationaliste le plus radical pendant la guerre. De même, des militantes féministes révolutionnaires, comme Marthe Bigot et Lucie Colliard, qui étaient marginalisées et réprimées pendant la guerre, se retrouvent à des postes de direction aux débuts du PC.

Tu écris qu’un certain nombre des militants qui ont agi en vue de l’adhésion à l’IC souhaitent « un parti de type nouveau » qui serait « un creuset des différents courants révolutionnaires ». Qu’est-ce qui va empêcher la réalisation de cet objectif ?
Tout d’abord, la vague de luttes sociales de 1919-1920 s’effondre. La situation n’est plus révolutionnaire. Le contexte se renverse donc totalement, ce qui affaiblit très vite le PC. D’autre part, de nombreux dirigeants du PC ne sont pas sur cette orientation : ils veulent simplement rester à la tête d’un parti au même fonctionnement que la SFIO avant 1914. Enfin, l’Internationale communiste ne correspond pas à ce que les révolutionnaires avaient espéré : elle ne veut surtout pas d’une nouvelle synthèse entre marxisme, syndicalisme révolutionnaire, voire communisme libertaire. La bureaucratisation est rapide et s’accompagne d’un tournant idéologique autoritaire.
A partir de 1924, les militants qui avaient été à la tête de la minorité internationaliste pendant la guerre se retrouvent en pointe dans la lutte contre la bolchevisation ordonnée par Moscou – qui va s’avérer être le début de la stalinisation. Ils forment une opposition communiste en interne, mais il n’y a plus de fonctionnement démocratique : ils sont donc exclus ou démissionnent.
Ils continuent par la suite de militer ailleurs, dans des courants d’extrême gauche qu’ils créent, par exemple autour de la revue La Révolution prolétarienne, ou au sein du Cercle communiste démocratique. Ils militent également dans leurs syndicats sur une orientation syndicaliste révolutionnaire. C’est le cas des militants que j’ai cités : Fernand Loriot, Pierre Monatte, Boris Souvarine, Marthe Bigot, Lucie Colliard, etc. Au fond, si le congrès de Tours constitue un événement important du point de vue de l’histoire politique, il n’a pas été si décisif qu’on l’a souvent dit.

Jacques Roux, le curé rouge dans Le Monde des livres

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Le Monde des livres, 22 décembre 2017.

La Révolution française selon le prêtre « enragé »

Walter Markov (1909-1993), historien est-allemand de la Révolution française, a consacré plusieurs livres à Jacques Roux (1752-1794), dont la biographie traduite ici pour la première fois. Elle offre une étude rigoureuse de cette figure radicale, qui occupe le point le plus extrême de l’évolution des prêtres ralliés à la Révolution, – passés de la charité à l’exigence de justice, de la fraternité chrétienne à la revendication d’égalité. Le « curé rouge » prononça, le 25 juin 1793, un discours que l’histoire a retenu comme le « manifeste des enragés », violente charge contre les abus « des riches, c’est-à-dire des méchants » écrasant le peuple comme le faisait la monarchie – par la hausse des prix, en l’occurrence. D’un tyran à abattre, l’autre. « Ne craignez pas de rendre le peuple trop heureux », ajoutait ce prêtre sans-culotte, précurseur, selon Marx lui-même, du communisme.

Florent Georgesco

Benjamin Péret l’astre noir du surréalisme sur Zones subversives

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié le 22 Décembre 2016 sur Zones subversives.

Benjamin Péret, surréaliste et révolutionnaire

Le surréalisme tente de relier poésie et politique, révolte et créativité. C’est Benjamin Péret qui incarne le mieux cette démarche originale, à travers sa vie et ses écrits.

Le mouvement surréaliste bénéficie d’une notoriété importante. Parmi ce groupe d’artistes et de poètes devenus célèbres, Benjamin Péret reste le moins connu. Ce surréaliste est toujours resté fidèle à sa démarche révolutionnaire. Il refuse les honneurs, la reconnaissance et la respectabilité bourgeoise. C’est sans doute celui qui a le mieux incarné le projet surréaliste de relier la créativité et la politique, de transformer le monde pour changer la vie. Barthélémy Schwartz propose une biographie du poète dans son livre Benjamin Péret l’astre noir du surréalisme.

Une poésie dadaïste et surréaliste

Benjamin Péret est né en 1899. Il rejette rapidement l’institution scolaire. Pour lui, « l’école est une lourde sujétion, une sorte de prison dont l’enfant est libéré chaque soir ». En 1919, il s’installe à Paris et fréquente les milieux avant-gardistes de la capitale. Il rencontre Francis Picabia et participe à la revue Littérature. Il découvre d’autres jeunes poètes révoltés par la barbarie guerrière. Ce groupe va s’inscrire dans le mouvement Dada. Les soirées dadaïstes cherchent à provoquer et à déstabiliser le public pour le sortir de son rapport passif au spectacle. Les journalistes reproduisent les canulars de Dada, comme les fausses adhésions de Charlie Chaplin, D’Henri Bergson ou du prince de Monaco.
Benjamin Péret apprécie l’esprit Dada, avec le scandale et la contestation. Mais le provincial reste marginalisé au sein d’un groupe habitué à fréquenter les salons littéraires. L’humour de Benjamin Péret traduit une insolence de classe contre les bourgeois. « Il ridiculisait les têtes fortunées qui se pressaient au vernissage dada comme on se rend à l’Opéra », décrit Barthélémy Schwartz.

La mise en scène du procès de Maurice Barrès doit dénoncer la trahison morale de cet écrivain. Mais Benjamin Péret déboule sur scène pour interpréter un soldat. Il dénonce le militarisme et le nationalisme, ce qui provoque la fureur du public. Les interventions de Benjamin Péret apportent un contenu politique à cette révolte artistique. Benjamin Péret pratique l’injure public. Il n’hésite pas à insulter les curés et les pères de familles. Il rejette toutes les figures de l’autorité et peut injurier dans un café le moindre supposé stalinien.
L’écriture automatique permet de se libérer de la rationalité. Pour Benjamin Péret, cette pratique poétique doit surtout permettre de désinhiber la pensée pour contourner les contraintes sociales. L’écriture automatique propose un nouveau rapport social et culturel au langage. « Au-delà, elle remettait implicitement en question l’organisation même de la société », souligne Barthélémy Schwartz.

Un rejet de l’ordre social

Benjamin Péret attaque toutes les formes d’autorité et les valeurs bourgeoises. Il déteste la religion, avec sa fonction sociale autoritaire qui réprime la liberté.
Dans le recueil poétique Je ne mange pas de ce pain là, Benjamin Péret lance une charge violente et comique contre l’ordre social. « Il annonçait, par l’insolence de son contenu, les occupations d’usines du Front populaire et la révolution espagnole qui éclateront quelques mois plus tard », observe Barthélémy Schwartz. Le poète attaque les hommes politiques, les industriels, les hommes d’Eglise et les militaires.
L’humour de Benjamin Péret annonce la colère. Il invente des images incongrues pour sortir de la normalité sociale. Il développe également des insultes, des transgressions, dans un langage direct et cru.

L’engagement politique des surréalistes les conduits à adhérer au Parti communiste. Ils estiment que le changement passe par une révolution sociale. Néanmoins, le communisme demeure un programme « minimum ». Les surréalistes veulent élargir la révolution aux questions liées au langage, à l’inconscient ou au désir.
Benjamin Péret est le premier surréaliste à adhérer au Parti communiste. Il collabore au journal L’Humanité. Il écrit des articles pour dénoncer les valeurs bourgeoises du monde des arts et des lettres. Il publie une série d’articles sur le cinéma, pour évoquer des films populaires. Il tient également une rubrique pour critiquer l’armée et l’Église.
Mais, dès la première sanction, Benjamin Péret quitte discrètement le Parti communiste. Il partage les idées de l’opposition de gauche, animée par l’ancien surréaliste Pierre Naville. Les trotskystes dénoncent le stalinisme et préconisent une révolution internationale.
Benjamin Péret tombe amoureux de la jeune cantatrice brésilienne Elsie Houston. Le couple s’installe au Brésil. Le poète découvre le mouvement anthropophage qui mêle les avant-gardes artistiques européennes avec les traditions noires et indiennes. Ce mouvement culturel rejette les traditions issues du colonialisme.

Un engagement révolutionnaire

Les surréalistes se soumettent à la séparation de l’art et de la politique. Ils privilégient la spécialisation dans le domaine culturel et intellectuel. Ils luttent à l’intérieur du Parti communiste pour combattre un art de propagande. En revanche, les surréalistes acceptent de laisser les bureaucrates staliniens se préoccuper des questions économiques et sociales. Les artistes se désintéressent des questions politiques et se contentent de rester des spécialistes culturels dans des organisations hiérarchisées.
Benjamin Péret participe à des groupes révolutionnaires en tant que simple militant. Il n’adopte pas la posture de l’intellectuel et ne revendique aucun statut. Il s’intéresse réellement à la théorie marxiste et aux luttes sociales. Néanmoins, il cloisonne ses activités politiques et surréalistes, sans rechercher à relier ses deux aspects. « Cette double attraction qu’exerçaient sur lui le surréalisme et la politique ne se traduisait pas, cependant, par des tentatives de sa part pour unifier ses parcours parallèles en une démarche "unitaire", comme le tenteront, à leur manière, les situationnistes par la suite », observe Barthélémy Schwartz.

En 1936, Benjamin Péret rejoint Barcelone insurgée. Il savoure l’intensité de la vie dans le contexte de la révolution espagnole. « La révolution créait de nouveaux rapports sociaux qui modifiaient la perception de chacun », décrit Barthélémy Schwartz. Des comités révolutionnaires se créent, sans attendre les consignes des organisations, pour prendre en charge la vie sociale à la place des anciennes municipalités. Les entreprises sont occupées par les ouvriers, et les terres prises par les paysans.
Benjamin Péret combat aux côtés des militants du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste). Mais le gouvernement et les staliniens répriment cette révolte spontanée. Benjamin Péret rejoint alors la colonne Durruti qui regroupe les anarchistes les plus radicaux. Mais il dresse un bilan critique des limites de la révolution espagnole. Il critique les anarchistes qui prétendent dénoncer les partis pour mieux valoriser les « minorités agissantes ». Les anarchistes dénoncent l’Etat et l’autoritarisme mais participent à un gouvernement aux côtés des staliniens.

Un marxisme marginal

Benjamin Péret, sous l’occupation allemande, est jeté en prison. Il décide de fuir vers le Mexique. Mais il déplore l’influence du stalinisme. Il se sent isolé. Les surréalistes sombrent dans le mysticisme et s’éloignent du matérialisme comme base de pensée critique. Ensuite, les écrivains et poètes liés à la Résistance développent des idées nationalistes et réactionnaires. Benjamin Péret dénonce cette littérature de propagande dans Le Déshonneur des poètes.
Benjamin Péret ne cesse de valoriser les cultures populaires. Comme Walter Benjamin, il dénonce la barbarie qui existe dans la culture des vainqueurs. Sa sensibilité de poète se tourne vers les cultures négligées et persécutées par les classes dominantes. Benjamin Péret « privilégiait la force subversive des cultures marginalisées, sourdement porteuses de traces de contestation toujours présentes », souligne Barthélémy Schwartz.

Benjamin Péret reste lié à des révolutionnaires exilés au Mexique, notamment Grandizo Munis et les trotskistes espagnols. Benjamin Péret propose une analyse critique des organisations comme les partis et les syndicats. Il valorise les comités ouvriers qui se créent dans la lutte de manière autonome. Mais il observe également leur limite et leur bureaucratisation à travers l’influence des organisations. Il publie des articles qui seront diffusés dans le contexte des années 1968 sous un titre percutant : Les Syndicats contre la révolution.
Benjamin Péret s’éloigne également du trotskisme autoritaire, tout comme Munis et Natalia Sadova la veuve de Trotsky. Il dénonce l’URSS comme un véritable « capitalisme d’État » et non plus comme un « État ouvrier dégénéré ». Il critique également le rapprochement des trotskistes avec les partis communistes. Ce marxisme critique influence notamment Cornélius Castoriadis qui va participer à la création de la revue Socialisme ou Barbarie.

Un poète marginal

Benjamin Péret reste un poète marginal. Contrairement aux autres surréalistes, notamment les peintres, il ne parvient pas à vivre de son art. Il travaille comme journaliste puis correcteur. Il reste dans des conditions de précarité.
Benjamin Péret s’attache à relier la poésie à la contestation. Pour lui, le poète est celui qui « prononce les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents ». Le désordre qui bouscule la normalité sociale permet de raviver une force poétique. Mai 68 et ses graffitis sauvages deviennent un exemple incontournable.
« Si la charge poétique perdait sa vitalité dans les périodes d’atonie sociale, elle se ressourçait en revanche dans l’énergie des conflits », souligne Barthélémy Schwartz. Benjamin Péret privilégie les conflits sociaux et politiques. La poésie authentique doit exprimer une rupture avec l’ordre social. La société marchande empêche toute forme de rapport poétique au monde.

La poésie est également considérée comme la médiation indispensable pour l’amour sublime. Néanmoins, Benjamin Péret dénonce la domination des hommes sur les femmes. C’est la première des injustices sociales, celles qui les comprend toutes, et qui perdure dans les sociétés anciennes ou modernes. Cette supériorité supposée de l’homme sur la femme demeure un des fondements de l’ordre social. Trop peu de femmes connaissent l’orgasme sexuel. Pourtant, la satisfaction des besoins sexuels des femmes devient indispensable pour permettre l’épanouissement des relations amoureuses. Benjamin Péret valorise le romantisme et la passion amoureuse contre le monde moderne.
Les surréalistes ont été récupérés par les milieux artistiques et littéraires. Même le situationniste Guy Debord fait l’objet d’une récupération académique. Benjamin Péret est resté dans les marges. Il permet de relier l’utopie surréaliste à l’action politique. « La fascination qu’il a pu exercer sur certains, il la doit d’abord à ce qu’il su concrétiser ses idées surréalistes dans les enjeux de sa vie quotidienne, par une prise de risque dans les mouvements révolutionnaires de son temps », souligne Barthélémy Schwartz.

Un héritage poétique et révolutionnaire

Cette biographie proposée par Barthélémy Schwartz permet de revaloriser un poète resté dans l’ombre et trop méconnu. Son parcours original, au croisement de la poésie et de la révolution, demeure essentiel.
La poésie de Benjamin Péret exprime toute la révolte surréaliste. Il s’oppose à toutes les valeurs bourgeoises comme la famille, l’école, la religion, le travail. Il se révolte contre toutes les formes de contraintes sociales. Il exprime une poésie authentique, directe et vivante, qui s’oppose à l’ordre social. Sa poésie valorise également la spontanéité et la créativité. Elle ne se revendique pas comme un exercice de style littéraire, mais comme l’expression d’une créativité accessible à tous. Benjamin Péret se démarque alors des surréalistes qui finissent par se soumettre aux codes académiques de la peinture ou de la littérature.
Benjamin Péret est également un militant révolutionnaire. Il participe à la plus grande révolte de son temps : la révolution espagnole. Sa trajectoire politique et intellectuelle présente une évolution singulière. Il apparaît d’abord comme un militant marxiste-léniniste. Mais il observe la faillite des organisations, y compris anarchistes. Il estime alors que les révolutions doivent s’appuyer sur la spontanéité et l’auto-organisation des prolétaires. Il rejette toutes les formes d’organisation qui vise à encadrer la révolte.

Néanmoins, Barthélémy Schwartz souligne la grande limite de ce parcours exemplaire. Benjamin Péret sépare ses activités poétiques et son engagement politique. Ce sont deux aspects de sa vie qui restent cloisonnés. Il refuse de dénoncer les illusions des surréalistes à l’égard du stalinisme et du bolchevisme, ni leur quête de reconnaissance artistique. Ensuite, son militantisme politique manque un peu de poésie. Il reste un militant bolchevique qui valorise le sérieux de l’activité politique. Il dénigre les situationnistes qui remettent en cause la routine militante.
Mais Benjamin Péret peut inspirer la révolte d’aujourd’hui. Relier la poésie et la politique permet de valoriser la créativité et la passion qui s’expriment dans toutes les révoltes. La critique de l’exploitation doit se relier avec la critique de la vie quotidienne. Benjamin Péret attaque tous les aspects du monde marchand dans ses différents textes, qu’ils soient poétiques ou politiques. Il insiste sur la nécessité d’une révolution sociale pour rendre la vie passionnante.

Source : Barthélémy Schwartz, Benjamin Péret l’astre noir du surréalisme, Libertalia, 2016.

Entretien avec Claude Guillon sur Jacques Roux, dans Alternative libertaire

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié dans le mensuel Alternative libertaire, décembre 2017.

« Les Enragés ont fait la Révolution mais ils ont été faits par elle. »

Jacques Roux, surnommé « le curé rouge », fait partie de ces anonymes qui ont fait la Révolution française et qui ont été victimes de la Terreur. Peu connu, on retient souvent de lui cette phrase, qu’il prononça face à la Convention nationale (l’assemblée législative de la Ire République) : « La liberté n’est qu’un vain fantôme, quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. » La biographie que lui a consacré Walter Markov, historien allemand, est enfin traduite et publiée par les éditions Libertalia, cinquante ans après sa première publication, après un gros travail d’actualisation mené notamment par Claude Guillon.

Alternative libertaire : Bien que prêtre, Jacques Roux a participé aux événements révolutionnaires dans le courant des « Enragés », considérés comme précurseurs du communisme par Marx. Comment peut-on expliquer ce parcours singulier, d’un ordre privilégié aux révolutionnaires les plus radicaux ?

Claude Guillon : Roux fait partie du bas clergé, où l’on s’engage quand on vient d’une famille pauvre, pour acquérir un peu d’instruction et un « état », un métier. Beaucoup de « petits » curés ont joué un rôle dans la Révolution, à commencer par ceux qui représentaient leur ordre aux états généraux, en ralliant le tiers état, et d’autres dans les sociétés populaires, dont ils ont souvent été – au début – les secrétaires.
Obscur enseignant dans un établissement de province, exilé dans la capitale pour échapper aux conséquences d’une histoire confuse, c’est typiquement le genre de personnage dont l’histoire n’aurait pas retenu le nom… si la Révolution ne lui avait ouvert, comme à la chocolatière Pauline Léon ou à l’employé de la poste aux lettres Jean-François Varlet, des horizons nouveaux. Ces gens ont fait la révolution, mais ils ont été faits par elle.

En juin 1793, Jacques Roux prononça un discours célèbre, passé à la postérité sous le nom de « manifeste des Enragés ».

Jacques Roux est le plus âgé de ces militants et militantes, que l’on appellera plus tard les « Enragés ». Il a 37 ans en 1789. Devenu curé des Gravilliers, au centre du Paris populaire, il connaît les artisans et les ouvriers, qu’il marie, baptise et enterre. Il connaît aussi le prix des denrées de première nécessité et de la journée de travail, et la misère du peuple. Il est convaincu de l’utilité des femmes dans le processus révolutionnaire, notamment de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires, que Pauline Léon et l’actrice Claire Lacombe vont rallier aux Enragés, en en chassant les Jacobines plus modérées.
Même s’il est impossible de deviner ses sentiments d’avant la Révolution, il est possible que Roux ait fait partie des curés qui considéraient leur rôle d’un point de vue davantage social que religieux, sans foi et encore moins fanatisme particulier. Souvenons-nous cependant qu’à l’époque la religion imprègne toute la société et que le monarque absolu est censé tenir sa légitimité directement de « Dieu » !
La constitution civile du clergé (1790) sépare à peu près le clergé français en deux moitiés. La radicalisation du mouvement populaire, l’opposition des curés « réfractaires » (au serment que l’on exige d’eux), puis le mouvement anticlérical, dit « déchristianisateur », vont rendre la position d’un Jacques Roux très difficile. Il a bien sûr pris le parti de la révolution, mais il est commode, pour Robespierre par exemple, de l’attaquer comme prêtre. Roux s’en plaint et dénonce les curés comme des charlatans. Il a annoncé son intention d’épouser une « bonne républicaine », peut-être la femme avec laquelle il cohabitait, mais il n’en a pas eu le temps.

Comment définir les Enragés et que peuvent-ils nous apporter aujourd’hui ?

Je dois dire d’abord que l’étude de la Révolution française me paraît utile et rafraîchissante, dans la mesure où la majorité des gens du peuple qui la font sont presque sans bagage intellectuel (même quand ils et elles savent lire et écrire) et, par la force des choses, dépourvus de tout le savoir révolutionnaire qui remplit aujourd’hui nos bibliothèques. Or, non seulement ils mettent à bas un système monarchique pluriséculaire, mais ils inventent immédiatement de nouvelles manières de prendre des décisions, de faire de la politique – le tout sans électricité, sans antibiotiques et sans machines à laver…
Le qualificatif « Enragés » a été attribué a posteriori à des militantes et militants dont les revendications se rejoignent, à la gauche des Jacobins et de la Montagne. Ils agissent surtout à Paris, mais aussi à Lyon, avec Chalier (Leclerc y a vécu) et à Orléans (Taboureau de Montigny). Ils et elles veulent pousser la Révolution vers ses conséquences logiques en matière d’égalité des conditions, de démocratie directe (mandat impératif et révocabilité des élus), et de participation des femmes à la vie sociale. Ils et elles ne constituent pas un parti, avec des adhérents – même si les Républicaines sont une société de 300 femmes, qui peuvent en mobiliser beaucoup d’autres – et que les Jacquesroutins se réunissent aux Gravilliers. Mais ils sont clairement identifiés par Robespierre comme un courant cohérent, dont il va obtenir en une quinzaine de jours la mise hors circuit, faisant chasser Roux, Leclerc et Varlet du club des Cordeliers et faisant fermer la Société des républicaines, prélude et prétexte à l’interdiction de tous les clubs de femmes. Arrêté et persuadé, à juste titre, qu’il sera condamné à la guillotine, Roux se suicide en prison le 10 février 1794.

Pourquoi traduire cette biographie, déjà vieille de cinquante ans, d’un auteur est-allemand ?

À partir du début du XXe siècle, les premiers historiens qui s’intéressent assez aux Enragés pour produire des monographies sur les uns et les autres sont soviétiques  : ils passeront par les camps staliniens. En France, Albert Mathiez (qui n’aime pas Roux), Daniel Guérin et Albert Soboul leur accordent une bonne place dans leurs analyses, mais seul Maurice Dommanget publie un livre sur Jacques Roux (et Pierre Dolivier, un autre curé radical), et Marie Cerati sur les Républicaines révolutionnaires.
Walter Markov, historien, universitaire d’Allemagne de l’Est a travaillé dix ans sur Jacques Roux et les Enragés. Il a publié quatre livres en RDA, dont un gros volume en français regroupant tous les écrits (discours, brochures et journal) de Roux, que nous avons tenu à reproduire sur un CD-Rom qui accompagne le livre. Le lecteur et la lectrice peuvent donc suivre le récit en se reportant aux documents. Markov a aussi traduit des textes en allemand et publié de nombreux articles (nous en reprenons plusieurs).
Markov écrit un allemand difficile, qui a donné du fil à retordre à notre équipe éditoriale : la traductrice Stéphanie Roza d’abord, Jean-Numa Ducange et moi. Par ailleurs, même s’il a été connu des historiens français de la Révolution, et aidé par eux (Soboul, en particulier) pour faire ses recherches en France, son « héros » et principal sujet d’étude posait problème : on craignait en France qu’il ne fasse de l’ombre à Robespierre ! Le fait que ce projet de traduction puisse aboutir aujourd’hui est donc d’abord la réparation d’une injustice politique et historienne, à l’égard du « curé rouge » Jacques Roux mais aussi à l’égard de son biographe et meilleur connaisseur au monde. Le fait que ce livre paraisse chez Libertalia, un éditeur libertaire, en coédition avec la Société des études robespierristes et à son initiative, est un signe de plus que les lignes ont bougé depuis la chute du mur de Berlin.
Outre la mise en forme du texte, pour le rendre accessible en français, nous avons fait un travail de vérification et d’actualisation des références et de la bibliographie et ajouté un appareil critique, inexistant dans le volume original.

Reste-t-il des choses à découvrir et à faire connaître chez les Enragés ?

J’en suis persuadé ! J’avais publié en 1993 une biographie de Leclerc et Léon (Deux Enragés de la Révolution, La Digitale), complétée depuis par un article sur Pauline Léon dans les Annales historiques de la Révolution française (2005). Dans la deuxième et récente édition de Notre patience est à bout (IMHO, 2016), un recueil de textes des Enragés, j’ai ajouté un texte et une bio-bibliographie de Taboureau de Montigny, qui ne nous est guère plus familier que lorsque Mathiez le surnommait « l’enragé inconnu ». Je pense que Varlet, auteur de la fameuse formule « Pour tout être qui raisonne, gouvernement et révolution sont incompatibles », mériterait un recueil de ses textes. Quant à la société des Républicaines révolutionnaires, je vais avoir l’occasion d’y revenir puisque je prépare un livre sur les clubs de femmes pendant la Révolution. L’édition française du livre de Markov sur Jacques Roux remet le public francophone au niveau de connaissance du public allemand. J’espère que cette édition suscitera d’autres traductions, et l’ensemble de ces travaux de nouvelles recherches. Et puisque nous parlons d’édition et que Libertalia a republié Bourgeois et bras-nus de Daniel Guérin (dont j’ai rédigé la préface), je souhaite que nous puissions rééditer un jour, sous une forme plus accessible, son gros ouvrage en deux volumes La lutte de classes sous la Première République. Bref ! historiens et éditoriaux, les chantiers ne manquent pas !

Propos recueillis par Renaud (AL Alsace)

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