Le blog des éditions Libertalia

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 78 |

L’École du peuple dans La Lettre de l’éducation

mercredi 24 mai 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans La Lettre de l’éducation (hebdomadaire du groupe Le Monde destiné aux professionnels de l’éducation), 22 mai 2017.

Dans la vraie vie de l’école

L’affaire est entendue : on ne fait pas un système éducatif qu’avec des professeurs exceptionnels, charismatiques et lumineux, laissant un souvenir impérissable à leurs élèves. On le fait avec des gens « normaux ». Il n’empêche : dans ce vaste univers scolaire, où ne manquent pas les défis les plus âpres, les fortes personnalités sont nombreuses, et elles comptent pour beaucoup dans la bonne marche – ou la marche tout court – des choses. Véronique Decker, directrice d’école en Seine-Saint-Denis depuis des dizaines d’années, pédagogue Freinet, syndicaliste, intraitable protectrice de la scolarité des petits Roms que malmènent les expulsions, est l’archétype de l’enseignante engagée… dont la constance et les formes d’engagement inspirent le respect à ceux qui ne pensent pas comme elle ou ne partagent pas toutes ses colères. À ces caractéristiques, elle ajoute un talent de conteuse qui se confirme, avec cette deuxième livraison (après le succès, en 2016, de Trop classe !) de ses chroniques d’école. On peut lire ce livre dans l’ordre ou l’ouvrir au hasard : à tout instant le lecteur est dans la vraie vie, réjouissante ou poignante, de cette « école du peuple » dont elle décrit et décrypte le quotidien. À lire pour quiconque veut comprendre quelque chose à ce qui se joue derrière les mots de « banlieue » et d’« éducation prioritaire ».

Luc Cédelle

Handi-Gang dans Les Inrocks

mercredi 24 mai 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Les Inrocks, numéro 1121, du 24 au 30 mai 2017.

Un poing c’est tout.

Cara Zina signe Handi-Gang, un deuxième roman nourri de colère, d’énergie et d’humour, autour d’une bande de jeunes handicapés qui n’en peuvent plus d’un système inadapté à leurs besoins. Sans parler du regard des autres.

Je ne vois pas comment débuter cet article sans préciser la situation… Je connais Cara Zina depuis 1985. C’est ma plus ancienne amie. On a fait beaucoup de choses ensemble, certaines extrêmement drôles, d’autres un peu moins réussies sur le plan du fun. Donc on n’est même plus dans le domaine du copinage, mais carrément dans celui du meilleur-amiage…
La question qui se pose, quand je vous conseille de prêter attention à son deuxième roman, est donc : est-ce que je parlerais de ce livre si je ne connaissais pas son auteure ? C’est compliqué de répondre. Si je lisais à l’aveugle, évidemment que je m’arrêterais sur Handi-Gang. D’une part, parce que tous les thèmes qu’elle aborde me sont familiers. D’autre part, parce que j’adore son humour, et son rythme. Mais aussi parce qu’on a tellement de références en commun que je comprends ce qu’elle écrit. Mais je m’y arrêterais aussi parce que ça ne ressemble pas à ce qui se publie d’habitude en France. Ce n’est pas écrit du même point de vue. Ce n’est pas écrit dans la même langue. Si on ôtait son nom de la couverture, bien sûr que je m’arrêterais sur ce livre. Il est écrit par ma meilleure pote, elle n’écrit pas comme elle parle mais le texte lui ressemble. Il est improbable, dérangeant, super drôle et hautement inclassable. On peut dire que ça change de la prose-salon de thé à laquelle on est généralement exposés.
Le thème central du roman, c’est le handicap. Plus précisément, la lutte des handicapés pour l’accessibilité, et, à travers cette lutte, ce qu’ils mettent en œuvre eux-mêmes, hors le discours médical ou urbaniste ou charitable. Qu’est-ce que c’est, l’invalidité, quel discours peut-on produire à partir de là ? Quelle action peut-on mener ?
C’est l’histoire d’un groupe de jeunes handicapés, aux caractères bien trempés, voire, pour certains d’entre eux, qui flirtent avec la dangerosité, et qui décident de mener des actions politiques directes visant à faire comprendre aux valides que non, ils ne veulent pas attendre dix ans de plus pour qu’on pense à une ville qu’ils pourraient habiter, pratiquer.
C’est aussi l’histoire d’un jeune garçon qui vit avec sa mère. Pour ceux qui connaissent le premier roman de Cara Zina, Heureux les simples d’esprit, publié en 2008, cette situation de départ est familière. Entre-temps, le personnage du fils n’est plus un petit garçon. Cara Zina transpose dans la fiction une problématique qu’elle connaît bien, puisque son fils est né avec un spina bifida, une malformation de la moelle épinière. Handi-Gang n’a rien d’un autoportrait – c’est une histoire inventée de toutes pièces, et les personnages qui la traversent, à commencer par le héros, ne ressemblent à personne. Mais c’est un récit de fiction nourri de colères, de frustrations et de peine puisées dans un quotidien bien réel.
Dans nos vies, pour beaucoup d’entre nous, le handicap est quelque chose qu’on croise. Qu’on voit de loin. On voit les gens en fauteuil, on rencontre les muets, on croise les autistes, les aveugles… mais on les entend rarement parler de leur vie au jour le jour, d’escaliers en ascenseurs en panne, de vexations en dégueulasseries, de maladresses en imbécilités, de séjours à l’hôpital en tracasseries administratives souvent kafkaïennes. Ce fond d’incompréhension des valides qui au fond continuent de penser que ça ne vaut pas la peine d’aménager la ville pour vivre avec des gens qui ne fonctionnent pas « comme tout le monde ».
Ce qui caractérise Cara Zina, et ici son écriture colle à ce qu’elle est dans la vraie vie, c’est son énergie, ses appétits, et son humour. Quand elle se sert de la fiction pour relater et se venger d’une réalité qui n’a ménagé ni elle ni son fils, elle ne cherche pas la fibre sensible du lecteur pour quémander un peu d’attention. Elle provoque l’empathie mais jamais l’apitoiement et démolit un certain nombre d’évidences de valide avec une joie communicative. Elle est, sur le plan du style, le fruit de la rencontre fortuite entre Bridget Jones qui aurait passé la quarantaine et Edward Bunker qui penserait à s’épiler avant un rendez-vous amoureux. Cara Zina, ça se sent quand on la lit, est nourrie de polars, de romans noirs, de littérature de bonhomme. Mais c’est aussi une pimprenelle forcenée que je n’ai jamais vue sortir sans maquillage, qui peut passer des heures dans sa cuisine et serait presque une incarnation de l’instinct maternel.
Et l’étonnant, dans ses livres, c’est qu’elle marie les deux – son côté légionnaire forcenée, et son côté princesse de conte de fées – avec une jouissive décontraction. Ce n’est pas tiède, ce n’est pas correct, mais c’est tendre, et c’est dynamique. On ne s’ennuie pas une seule seconde, elle n’est pas là pour pondre de belles phrases qu’on poserait sur sa commode mais ça roule, ça emmène, et le rythme ressemble vraiment à celui d’un morceau funky – son livre traite de sujets qui devraient être graves et il donnerait plutôt envie de sortir faire des trucs, voir des gens avant d’aller danser un peu.
C’est son paradoxe, et c’est sa force. Il y a de l’anticapitalisme primaire, dans ce texte, pour la grande joie des lecteurs qui n’en peuvent plus de la complexité déployée dès lors qu’il s’agit de dénoncer des systèmes ineptes, il y a des leçons d’intersectionnalité, et il y a aussi des histoires d’amour, d’amitié déçue, de militantisme parfois conflictuel, de contradictions internes…
On y apprend beaucoup de choses, et on est amené à réfléchir en épousant des points de vue avec lesquels on a rarement l’occasion de s’identifier – parce qu’on regarde rarement la ville à hauteur de fauteuil roulant. Mais j’insiste : on rigole beaucoup. C’est une colère contagieuse, une rage collective, qui tournerait vite à la fête. Jamais victimisant, mais refusant de minimiser la moindre humiliation, c’est un roman rempli de paradoxes, mais compact et direct, comme un uppercut, qui remettrait les idées en place, et qu’on serait content de prendre dans le plexus.

Virginie Despentes

Véronique Decker dans l’émission Rue des écoles

lundi 22 mai 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Véronique Decker participait à l’émission Rue des écoles du 21 mai 2017 sur France Culture :
www.franceculture.fr/emissions/rue-des-ecoles/education-12-eleves-par-classe-est-il-possible

Le Roi Arthur dans Entrée libre sur France 5

jeudi 18 mai 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

À l’occasion de la sortie au cinéma du Roi Arthur de Guy Ritchie, l’émission Entrée libre du 17 mai 2017 sur France 5 rencontrait William Blanc.

Goualantes de la Villette et d’ailleurs

lundi 15 mai 2017 :: Permalien

Nous donnons ici à lire, en accord avec les éditions L’Insomniaque, l’avant-propos de Goualantes de La Villette et d’ailleurs (2017). Ne manquez pas d’écouter deux des 17 titres du CD qui accompagne ce livre : À la Roquette (Bruant), enregistré par le regretté Schultz et Le Sébasto (anonyme), repris par les Moonshiners avec l’ami Thierry – Cochran – Pelletier au chant. Et si vous le pouvez, filez quelques ronds à L’Insomniaque, rétif éditeur aux poches crevées.

  • Le Sébasto - Les Moonshiners Télécharger

    - MP3 - 4.2 Mo

Goualantes de la Villette et d’ailleurs

Avant-propos

C’est en 1929 qu’Émile Chautard, ouvrier typographe qui, dit-on, passait plus de temps au zinc qu’au marbre [1], publia ces Goualantes de La Villette et d’ailleurs, jamais rééditées depuis. Fruit d’années de déambulations curieuses dans les quartiers populaires, c’est une plongée en chansons dans le Paris de la dèche et de la débrouille, entre la guerre de 1870 et celle de 1914-1918. L’auteur y donne à entendre la voix des pauvres dans les vastes zones d’ombre de la Ville Lumière, loin des cénacles fin-de-siècle.

Les goualantes recueillies par Chautard n’ont pour la plupart pas été mises en partition ni enregistrées sur phonogramme [2], même s’il est certain qu’elles ont été goualées dans des lieux mal famés de la capitale. Elles furent écrites comme elles furent chantées, non par des artistes en vogue mais par des anonymes, souvent très jeunes : pâles voyous et filles de joie, libres moineaux des rues ou rossignols tôt encagés. Elles sont pour la plupart en argot – non sa forme « littéraire », à la mode d’un Bruant ou d’un Pouget [3], mais le parler plus ou moins hermétique qu’affectionnait la frange irrégulière du bas peuple dans les faubourgs et surtout dans les bagnes et prisons, où l’argot était en quelque sorte la langue vernaculaire.

Ces goualantes reflètent la mentalité générale du prolétariat d’alors, indocile certes, mais souvent bornée – notamment très patriarcale –, autant qu’elles témoignent de sa relative liberté de mœurs et d’amours, comparée à l’hypocrisie bourgeoise en matière de plaisirs charnels, attestée par le roman, le théâtre ou la chronique judiciaire très parlante de l’époque.

La grande richesse des pauvres d’alors, c’est la jactance : l’amour de la conversation, une verve propice aux inclinations rebelles, une langue libre, franche, imagée et émaillée de jurons colorés, copieusement assaisonnée de sel et d’épices, et empruntant d’abondance à l’argot – lequel s’est affiné au fil des siècles dans la boue des bagnes et la bile des antagonismes sociaux. Comme l’a si justement dit Louis-Ferdinand Céline : « C’est la haine qui fait l’argot. »

Louis Chevalier a mis en lumière, dans sa sociologie des « classes dangereuses » parisiennes, les liens nombreux entre pègre et prolétariat. Chaque famille pauvre, ou peu s’en faut, compte, au temps des pérégrinations bistrotières de Chautard, au moins un gars ou une garce « qu’a mal tourné ». Pour les bourgeois de la Belle Époque et leurs sbires, aucun doute : partageux et marlous, pétroleuses et gigolettes sont de même engeance, car nés des mêmes ventres. Les uns et les autres sont enclins aux transgressions, poussés par la faim mais aussi, pour les plus intrépides, par une dangereuse fringale de prestige, de plaisirs, d’absolu. Céline, encore : « Presque tous les désirs des pauvres sont punis de prison [4]. »

Tandis que les anarchistes illégalistes qui se donnent le titre vindicatif d’expropriateurs veulent faire rendre gorge à la bourgeoisie, les rôdeurs des faubourgs ne cherchent qu’à se faire justice par leurs rapines – du moins ceux qui ne sont pas les prédateurs de leurs frères (et surtout de leurs sœurs) de classe, proies plus faciles que les rupins. La peur que la criminalité galopante, consubstantielle de l’urbanisation exponentielle, inspire aux possédants les pousse à se protéger – ce dont ils ont seuls les moyens. Car tout obéit à leurs frayeurs : des sergents de ville, plus frustes encore que leur gibier, aux juges, si féroces déjà envers les pauvres. Et la presse à grand tirage, propagatrice des hystéries collectives, dramatise le moindre fait divers : les apaches succèdent aux poseurs de bombe anarchistes dans le sempiternel feuilleton des grandes frousses théâtralisées de la bourgeoisie [5].

Et puis il y a Paris… La Babylone étincelante, bien sûr, où s’amassent en un rien de temps des fortunes, souvent vite dilapidées par des courtisanes ou volatilisées dans des faillites. Mais c’est aussi le Paname de Jehan Rictus ou de Casque d’Or, grouillant de mistoufle. Ici s’exacerbent les inégalités les plus criantes, ici se frottent, comme à Londres ou à New York, le monde du clinquant et le peuple de l’abîme. La Courtille, Whitechapel, le Bowery : même combat pour la survie des gueux propulsés de leurs vertes collines dans la gueule du Moloch industriel. Ici, comme là-bas, nombre de beaux messieurs et quelques belles dames viennent échapper à l’ennui conjugal dans les guinguettes ou les hôtels borgnes des bas-fonds. Ici comme là-bas, le dégoût de l’usine incite les filles d’ouvriers à se vendre à meilleur prix, sinon à moindre dégoût, sur les trottoirs ou dans les arrière-salles. Ici comme là-bas, le crime exerce une trouble fascination sur la société tout entière et donne lieu à toutes sortes de transpositions et de fantasmagories littéraires – d’où émerge l’improbable mais rassurante figure du policier salvateur : naguère universellement méprisé, ce personnage est en passe de devenir fétichique dans une société de plus en plus soumise à la force de l’État. Car, ici comme là-bas, les aléas de l’expansion économique et l’exode rural ont grossi les rangs de l’armée du crime, et partout l’on recrute des argousins, partout l’on bâtit des prisons [6].

Mais, à Paris comme nulle part ailleurs, non seulement l’histoire a ajouté toujours plus de faubourgs aux faubourgs, mais elle les a dotés d’une culture commune qui tend à l’insubordination et qu’on peut nommer l’esprit populaire parisien. Il a sa langue, mais aussi ses règles : ainsi celles, essentielles, de la haine des fliques et de l’ostracisme envers les balances. L’afflux des provinciaux puis des étrangers a peuplé ces villages happés par la ville et les a bigarrés, mêlant toutes les ambitions, brassant toutes les habiletés, dissolvant les anciens liens communautaires pour créer de nouvelles allégeances professionnelles, spatiales, affinitaires et éthiques : le turbin (légal ou non), le quartier, la bande, la bonne camaraderie entre bons zigues. Avec, sous-jacente, la mémoire des vaincus de la « ville des révolutions » : la sans-culotterie, les « géants de Quarante-Huit » et surtout la Commune, dont les survivants, encore nombreux au tournant du siècle, entretiennent la flamme dans les faubourgs [7].

Et c’est à cette histoire tumultueuse d’une ville-univers volontiers rebelle que s’adapte le vieil argot parisien que jaspinait déjà François Villon, le parler des amis, censément inintelligible à l’ennemi [8]… Il va peu à peu sortir de la sphère de la pure pègre, se métissant avec d’autres dialectes urbains, comme le verlan des taulards, le jargon des bouchers (largonji des louchébems) ou l’argot nerveux des typographes (tout naturellement compulsé par Chautard dans un autre de ses ouvrages), et toutes les trouvailles lexicales qui jaillissent du bistrot, inépuisable source d’inventions idiomatiques. Enrichi de locutions exotiques, l’argot se diversifie et se répand, jusqu’à pénétrer par bribes le langage courant, toutes classes sociales confondues, tandis que la littérature, tant populaire que d’avant-garde, s’engoue de ses tournures pittoresques. Le jargon corporatif des pègres irrigue et renouvelle le français formolisé par l’Académie…

Mais cette vulgarisation à rebours de l’argot parigot se traduit peu à peu par la domestication de ce dialecte dissident. Et le voilà qui s’altère et dépérit, jusqu’à sombrer dans une sorte de déréliction, à mesure que son aire linguistique originelle se modernise, se rétrécit et se déplace [9].

Car évidemment, aujourd’hui, le Paname des argotiers a cessé d’exister, sauf en d’ultimes recoins, tous menacés par quelque envahissante gentrification ou pétrifiante muséification. C’est dès l’entre-deux-guerres que la déportation des classes « dangereuses » a commencé – d’abord vers la zone (sur l’emplacement des anciennes fortifs qui enserraient Paris), nettoyée de ses rôdeurs et biffins pour y édifier les premiers logements sociaux, puis toujours plus loin hors les confins de l’agglomération, en banlieue, ce lieu des bannis. C’est aussi sur la zone que l’on tracera plus tard une autoroute circulaire, qui fait obstacle, telle une moderne muraille, entre les communes de banlieue et l’intra-muros. Par suite de cet exode hors des masures du faubourg, le « cadre de vie » d’une grande partie des pauvres a changé du tout au tout – et, certes, la plupart des familles ouvrières relogées n’ont guère regretté les taudis atrocement insalubres où elles s’entassaient auparavant et dépérissaient. Néanmoins, ainsi atomisées par l’urbanisme hygiéniste et rationaliste, elles y ont indéniablement perdu en complicités et en solidarités, en autonomie et en singularités culturelles.

C’est donc dans ces moins libres banlieues ouvrières que le parler des affranchis a dû se réfugier, dans la seconde moitié du XXe siècle, s’accroissant de vocables arabes ou tsiganes mais aussi de mots forgés par le commerce triomphant et véhiculés par l’audiovisuel, tandis que la plupart des anciennes locutions tombaient en désuétude. Coupé de ses racines faubouriennes, l’antique argot parisien s’est étiolé puis a fini par s’éteindre avec ses derniers locuteurs. Il n’en subsiste plus qu’un ersatz aussi morne que ces « cités » uniformes, hérissées d’angoissants monolithes cubiques et dépourvues d’espace public digne de ce nom, où l’hypnotique écran du maître a de longue date supplanté à la fois le bistrot et le bastringue – lieux ludiques où la vie partagée se dégustait dans l’instant et ne s’éloignait pas dans une représentation.

Apache.

Malgré la misère morale et matérielle des anciennes classes populaires, malgré leur alcoolisme endémique et leur lutte souvent sordide pour la subsistance, elles pratiquaient au bistrot un bavardage gouailleur, teinté d’expressions fortes, prolifique en rêves utopiques, en idées critiques ou en sagesse populaire. Cet art du bavardage entre compagnons ou voisins procurait une consolation modeste mais plus substantielle que l’incessante et inepte communication téléphonique ou les vacuités du show-biz, qui englobe et régit désormais à peu près tout ce qu’on nomme par antiphrase « culture », « politique », « sport » et « jeu », trop souvent devenus des instruments d’asservissement au système. Il y a longtemps que le gourdin du sergot ne suffit plus au maintien de l’ordre : il y faut en sus d’autres formes de matraquage.

La nostalgie persistante de l’ancien Paris populaire, parfois idyllique ou fantasmé, est une réaction inévitable à ces transformations urbaines et sociales qui, en assainissant et en poliçant la métropole, l’ont enlaidie et amputée de sa poésie, l’offrant en pâture à la spéculation immobilière et au tourisme de masse – sous la conduite et l’œil omniprésent des autorités. Les anciens quartiers ouvriers s’étant peuplés de cadres, d’artistes subventionnés, de lettrés, cette nostalgie a pris une tournure esthétisante, associée aux dernières traces (mieux documentées que les frasques des apaches) du Paname de la misère poignante : chansons « réalistes » à la Damia, romans à la Francis Carco et ces films de l’entre-deux-guerres dont le Paris plébéien fut le décor (et, souvent, la vraie vedette) – toutes mythifications dont le sombre lyrisme n’explique pas plus Paris que les pagnolades n’expliquent la Provence. À force de romantisme, on oublie aisément l’envers de ce décor et les tribulations de ceux qui s’y trouvaient englués : la pestilence et la promiscuité, le vin très mauvais et l’abrutissement alcoolique, l’esclavage accablant de l’atelier ou de la prison, et toujours cette mouise – jusqu’à la disette parfois – et toutes les bassesses qu’elle fait commettre aux frères humains.

Dans l’actuel simulacre de société, si riche en paradoxes, ce sont souvent les « colonisateurs » des quartiers populaires en voie d’embourgeoisement qui disent regretter le temps où la culture ouvrière y prévalait, alors même que c’est leur présence devenue majoritaire qui a parachevé son extinction, décidée par l’urbanisme d’État et accomplie par l’impitoyable mécanique de la hausse du foncier… Aussi certains d’entre eux cherchent-ils à se racheter en s’occupant d’« animer » ces quartiers, prônant la « mixité sociale », dernier avatar très racorni du fécond cosmopolitisme parisien, et allant même, pour les moins bégueules, jusqu’à frayer avec des pauvres. Car, nécessairement, il y a encore des pauvres à Paris… et même des gueux d’entre les gueux, surexploités et grelottant dans d’infectes masures, voire sans nul toit sur la tête. Mais ces ilotes y ont moins que jamais leur mot à dire, si ce n’est dans des poches de misère monocolores, qui sont autant de petits ghettos étouffants.

Émile Chautard a publié son recueil de goualantes onze ans après la fin de la Première Guerre mondiale. Cette hécatombe avait dépeuplé les faubourgs et sidéré la société, et ses diverses suites ont peu à peu transformé et « normalisé » la classe ouvrière parisienne, sans pour autant qu’il lui soit accordé son dû, le juste prix de ses afflictions et de ses sacrifices. Cette visite en chansons du Paris d’avant la guerre de 1914 n’est donc elle-même pas exempte d’une certaine nostalgie : quand elle parut, la misère elle-même avait changé de visage.

Le texte qui accompagne et éclaire ces goualantes fourmille d’anecdotes savoureuses et de détails intéressants. Il est aussi passablement décousu et ne prétend ni à l’analyse ni à la création littéraire, mais c’est un document très propre à nourrir et l’une et l’autre. Oscillant, à l’égard des goualeurs et gouapeurs, entre moralisme et sentimentalisme, le bonhomme Chautard, membre éminent et débonnaire de l’aristocratie ouvrière, et grand connaisseur des bistrots, n’en offre pas moins un aperçu vivant et diablement instructif de la canaille – ce ramassis d’enfants du malheur –, telle qu’elle se démenait pour survivre il y a quelques générations seulement.

Philippe Mortimer

[1Il est aussi l’auteur d’une excellente Vie étrange de l’argot, qui nous a servi à établir le petit lexique des mots d’argot parisien d’avant la Première Guerre mondiale que l’on trouve en fin de volume.

[2Nous avons tâché, dans le disque qui est joint au présent ouvrage, de combler quelque peu cette lacune (sans pour autant singer l’art musical populaire de cette époque). Il y eut cependant, dans les années 1960, des enregistrements de chansons d’apaches et de prisonniers, parmi lesquelles figuraient deux ou trois de celles transcrites par Chautard (voir la bibliographie en fin de volume).

[3Tout l’art poétique du très peu plébéien Aristide Bruant tenait à son habileté à parsemer d’argot ses chansons populaires, d’ailleurs fort réussies, sans qu’elles en devinssent pour autant incompréhensibles aux oreilles du commun des Parisiens. Quant au fils de notaire et militant anarcho-syndicaliste Émile Pouget, lui aussi contemporain des apaches, il reprit tout simplement dans son Père Peinard le procédé lexical dont usa le bourgeois déclassé Hébert dans Le Père Duchesne de 1793 (en moins ordurier, puritanisme anarchiste oblige) : ce n’était pas pour se faire mieux comprendre des ouvriers que le chantre du sabotage eut recours à ce vocabulaire populacier (aussi artificiel que les jurons graveleux d’Hébert), mais pour séduire les plus résolus d’entre eux en manifestant jusque dans le langage écrit une irrévérence extrême à l’égard de l’ordre des choses (et donc de la sacro-sainte instruction publique, qui occultait et extirpait avec une hargne égale l’argot en ville et les patois à la campagne).

[4Voyage au bout de la nuit. Ce n’est nullement un hasard si l’épigraphe de l’autre grand roman populaire de Céline, Mort à crédit, est extraite d’une chanson de prison qu’il avait dénichée dans Vie étrange de l’argot de Chautard :
Habillez-vous !
Un pantalon
Souvent trop court, parfois trop long.
Puis veste ronde !
Gilet, chemise et lourd béret,
Chaussures qui sur mer feraient
Le tour du Monde !…

[5Alors même que déjà se propageait l’effroi d’un casse-pipe mondial, la retentissante épopée de la bande à Bonnot donna lieu, dans la presse, à une spectaculaire confusion entre banditisme et subversion… À force d’être décriés, les forfaits des « bandits tragiques » acquirent symétriquement une sorte de gloire et engendrèrent un romantisme de l’illégalisme qui a eu une longue postérité.

[6Et l’on fomentait des carnages pour consumer les excédents de capitaux et immoler les excédents de main-d’œuvre : ainsi, pendant la Première Guerre mondiale, on « libéra » de nombreux détenus pour les envoyer en première ligne, et très peu en réchappèrent.

[7Le très intègre Zéphirin Camélinat (« l’orgueil du pays », selon une chanson fameuse), ancien responsable de la Monnaie sous la Commune, fut même en 1924 (à 84 ans, cinquante-trois ans après la Semaine sanglante) le candidat du Parti communiste français à la présidence de la République.

[8L’argot le plus cryptique n’était en fait impénétrable que pour les « caves » et les flics débarqués de leur province, mais il ne l’était bien sûr nullement pour les indicateurs de police et autres sycophantes des bouges, qui pullulaient dans la pègre – ce qui laisse penser que son emploi persistant relevait plus de la sécession linguistique que du moyen de défense.

[9Au début du XXe siècle, Paris comptait plus de cent mille débits de boisson. Il ne reste aujourd’hui guère plus de dix mille cafés, bars et restaurants dans la capitale, et certes ils ne sont plus très nombreux à mériter le qualificatif de « populaires ».

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 78 |