Le blog des éditions Libertalia

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Opération vasectomie dans Libération

mercredi 1er septembre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié dans Libération, le 30 août 2021.

« La vasectomie reste encore une contraception de dernier recours »

Dans son essai Opération vasectomie, l’historienne retrace l’apparition et le développement de cette technique de stérilisation masculine qui ne s’inscrit toujours pas dans le cadre d’une évolution féministe de répartition de la charge contraceptive. 

Son évocation suscite encore souvent ricanements gênés, moue embarrassée, voire dégoût non dissimulé. La vasectomie, technique chirurgicale vieille de plus d’un siècle a beau ne rien avoir de barbare (elle consiste à ligaturer les canaux déférents pour empêcher le passage des spermatozoïdes), elle peine toujours à s’imposer en France comme méthode de contraception : moins de 1 % des hommes ont sauté le pas, même si on observe un frémissement, le nombre d’interventions ayant été multiplié par cinq en une décennie. Dans Opération vasectomie (paru aux éditions Libertalia), Élodie Serna, docteure en histoire contemporaine, retrace l’apparition et le développement de cette pratique, et les résistances à sa démocratisation. Un travail inédit, la contraception masculine ayant jusqu’alors été peu étudiée par les historiens. De sa promotion pour des raisons eugénistes au début du XXe siècle à son expérimentation massive dans les années 1950 en Inde, la chercheuse indépendante montre que la vasectomie a davantage été utilisée comme un moyen simple et peu coûteux de contrôler la fertilité, notamment des plus pauvres, que pour émanciper les femmes. Une histoire « intime et politique » qui invite à questionner notre vision de la reproduction, du corps, du genre, mais est aussi révélatrice des rapports de domination économiques et sociaux, estime Élodie Serna, dont la thèse sur la stérilisation masculine dans l’entre-deux-guerres sera également publiée à l’automne aux Presses universitaires de Rennes (PUR).

Pourquoi avoir voulu explorer la question de la vasectomie sous l’angle historique ?
Jusqu’à présent, la stérilisation masculine avait été étudiée notamment par le biais de l’histoire de la médecine, mais il n’y avait pas d’ouvrage abordant cette question d’un point de vue de l’histoire sociale. Aujourd’hui, on s’interroge sur la contraception principalement sous le prisme des questions de genre. L’aborder sous l’angle historique montre qu’il y a beaucoup plus d’enjeux derrière. On se rend compte que les progrès ne sont pas uniquement liés à la volonté d’émanciper les femmes, mais aussi à des rapports de classe très marqués, la volonté de contrôler la reproduction en général et celles de certaines classes sociales défavorisées en particulier. Aujourd’hui, évidemment, ce qui interroge le plus, c’est le rapport au sein de couples sur la répartition de ce que l’on appelle désormais la « charge contraceptive », mais pour trouver des réponses, il faut inscrire les choses dans un rapport social, et non uniquement relationnel.

Actuellement, en France, la pratique est extrêmement minoritaire, malgré son ancienneté. Comment l’expliquer ?
La situation française fait figure d’exception notamment par rapport aux pays anglo-saxons où la vasectomie est beaucoup plus répandue. Malgré tout, au niveau mondial, la vasectomie reste très minoritaire, surtout par rapport à la stérilisation des femmes. Actuellement, dans le monde, une femme sur quatre est stérilisée, alors que seulement 2 % des femmes peuvent compter sur la stérilisation de leur partenaire. On est un pays à l’histoire très nataliste, alors que l’Angleterre avait une tradition eugéniste, ce qui explique que la loi autorisant la vasectomie n’ait été adoptée en France qu’en juillet 2001. Il y a aussi une réticence des hommes à s’emparer de la question de la contraception. Ils sont aussi mal informés, les médecins ne parlent pas de vasectomie aux patients. Il existe une conception assez généralisée que la médecine a un droit d’accès beaucoup plus large sur le corps des femmes que sur celui des hommes.

On observe des parallèles entre l’histoire de la vasectomie et les mouvements féministes : des gynécologues pour le droit à l’IVG ont tenté de démocratiser la vasectomie, un manifeste des vasectomisés publié en 1975 s’inspirait du « Manifeste des 343 » de 1971. Sans rencontrer le même succès. Pourquoi ?
Des hommes se sont effectivement mobilisés en faveur de la contraception masculine dans les années 1970, en s’inscrivant dans le sillage du mouvement de libération des femmes. Leurs réflexions ont été inspirées par les femmes qui les entouraient. Cependant, on ne peut pas parler d’un mouvement. Les hommes étaient peu nombreux. Pour les femmes, le droit à l’IVG et à la contraception est fondamental. Pour elles, il y a une urgence à gérer cette part de la biologie. Accéder à des moyens de contraception médicalisés a donc été une avancée très importante. Pour les hommes, c’est plus secondaire, leur sexualité peut être séparée de la question de la reproduction. Pour eux, se contracepter ou se stériliser reste une contrainte. Tant que l’on peut la faire porter sur les femmes, il n’y a pas d’impératif. L’accès des hommes à une contraception, notamment temporaire, n’a pas toujours reçu un accueil très positif des femmes. Il existe une peur de prise de pouvoir sur la fécondité. Sur la vasectomie, il y a moins de réticences, beaucoup de femmes qui ont déjà eu des enfants aimeraient que leur compagnon soit stérilisé. Mais cela peut difficilement devenir un moyen de revendication des femmes.

Le nombre d’hommes opérés en France est en augmentation. On pourrait mettre cela sur le compte d’une génération plus sensibilisée et féministe, alors que votre ouvrage montre que la volonté de partager la charge contraceptive n’est souvent pas la priorité…
Ce qui revient souvent, c’est que la vasectomie est une contraception de dernier recours, que l’on pratique autour de la quarantaine, quand on ne veut plus d’enfants, quand les femmes ne supportent plus la pilule… On le constate au XXe siècle, avec les tentatives de campagne de stérilisation massive après la Seconde Guerre mondiale par crainte de l’explosion démographique, qui montrent qu’on peut en venir à un usage large d’une contraception des hommes sans que cela soit motivé par un discours féministe. Aujourd’hui, un très grand nombre de vasectomies ne serait pas forcément le signe d’une avancée féministe de la société. Mais il y a quand même une vraie réflexion autour de la déconstruction du masculin du côté des associations qui se mobilisent en France pour la contraception masculine, comme l’Ardecom [Association pour la recherche et le développement de la contraception masculine, ndlr]. Pour elles, on ne doit pas la réduire à une simple technique, et il faut l’inscrire dans une remise en question de la domination masculine.

Les exemples de médiatisation de la vasectomie cités dans votre ouvrage sont très marqués par des stéréotypes sexistes. Les opérations sont mises en scène pour renforcer un sentiment de masculinité. Qu’est-ce que cela dit de notre vision du corps des hommes ?
La vasectomie se pratique et se valorise avec des références qui sont très ancrées dans le masculin, voire virilistes, avec par exemple les « Vasectomy party » ou la « Brosectomy » entre amis aux États-Unis. On n’expose pas de la même manière l’intime du corps des femmes que celui des hommes. Pour les hommes, très souvent, cela tourne à la plaisanterie, comme si c’était un moyen de défense, de se réaffirmer en tant qu’homme malgré la stérilisation. Cela traduit un besoin de reconnaissance dans le regard des autres hommes. Les vasectomisés veulent s’assurer que les autres hommes ne remettront pas en cause leur identité d’hommes. Cela semble ordinaire que les femmes prennent en charge la contraception, mais quand ce sont les hommes qui le font, c’est interprété comme un geste envers les femmes, les hommes vasectomisés peuvent se valoriser et sont socialement valorisés.

En France, la méthode s’inscrit dans une forme de militantisme, promue par des associations, mais pas par les pouvoirs publics ni par l’institution médicale. Comment l’interpréter ?
Le monde médical est à l’image de la société, avec les mêmes préjugés sur les rôles assignés aux hommes et aux femmes. La vasectomie ne s’appuie pas sur un réseau de médecins qui serait aussi dense que le réseau des gynécologues. Les urologues sont peu formés et n’y voient pas grand intérêt, notamment d’un point de vue financier. Des études faites après la loi de 2001 montraient que les médecins ne connaissaient pas la vasectomie. Vingt ans après, l’opération est autorisée, mais ce n’est pas un droit à part entière. On trouve plus d’informations via des réseaux d’entraide et des groupes Facebook que sur des sites institutionnels ou chez un médecin généraliste. La pilule est une manne très rémunératrice pour les laboratoires pharmaceutiques, et il y a peu d’intérêt pour eux à développer d’autres méthodes de contraception. C’est aussi pour cela que la vasectomie a été utilisée aussi bien dans les réseaux clandestins dans l’entre-deux-guerres que comme méthode de masse dans les pays du Sud : c’est une méthode rapide et qui ne coûte rien ! La vasectomie pourrait être une méthode idéale, mais elle ne correspond pas à notre logique de marché.

Entretien par Juliette Deborde

Dix questions sur l’antispécisme sur Usbek & Rica

jeudi 15 juillet 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Usbek & Rica, le 9 juillet 2021.

Mouvement philosophique et politique dans l’air du temps, l’antispécisme postule que les animaux doivent accéder à une dignité morale équivalente à celle des hommes. Dans Dix questions sur l’antispécisme. Comprendre la cause animale (Libertalia, 2021), Jérôme Segal expose les grands enjeux du mouvement. De son côté, dans L’Extinction de l’homme. Le projet fou des antispécistes (Tallandier, 2021), Paul Sugy alerte sur une possible déshumanisation de l’homme induite par les prérequis de cette philosophie.

En 2001, Claude Lévi-Strauss écrivait dans la revue Études rurales :

« Combien sommes-nous […] qui ne pouvions passer devant l’étal d’un boucher sans éprouver du malaise, le voyant par anticipation dans l’optique de futurs siècles ? Car un jour viendra où l’idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans les vitrines, inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIe ou du XVIIe siècle, les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains. »

L’angoisse que décrit l’anthropologue français dans ces lignes est à l’origine du combat antispéciste. La manière que nous avons de traiter les animaux depuis toujours, en les mangeant et en les utilisant comme de simples objets, relève-t-elle d’un comportement moral ?
Longtemps, l’homme a fait prévaloir une supériorité ontologique pour asseoir sa domination sur le reste du vivant. La raison, l’âme, ou encore le langage articulé lui permettaient de se distinguer. Mais, avec les travaux de Charles Darwin, nous savons désormais que l’homme est, d’un point de vue biologique du moins, un animal comme les autres. Il est issu de la série animale et est apparenté à certaines espèces comme les grands singes. Pour Freud, cette découverte constitue, après la révolution copernicienne (qui nous apprend que c’est la terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse), la « seconde humiliation du narcissisme humain : l’humiliation biologique ». Dès lors, si l’homme n’occupe pas de droit, mais seulement de fait, une place à part dans le règne animal, alors c’est tout notre rapport aux autres « espèces » (expression problématique en elle-même) qui doit être changé.

Car c’est de là que vient le concept d’antispécisme, forgé par les penseurs Peter Singer et Richard D. Ryder dans les années 1970. « À vrai dire, le terme « spécisme » est introduit en référence aux mots « racisme » et « sexisme », il est donc logique qu’on désire s’y opposer », estime Jérôme Segal, essayiste et historien franco-autrichien, maître de conférences à Sorbonne-Université ainsi que chercheur et journaliste à Vienne, en Autriche dans Dix questions sur l’antispécisme. Au racisme et au sexisme répondrait le « spécisme » qui postule la supériorité essentielle de l’homme au sein du règne animal.

Le spécisme, une notion commode pour justifier des massacres ?

Notre civilisation et notre définition de l’homme, fondées sur le spécisme, seraient à l’origine d’un massacre permanent dont nous nous accommodons très bien. « L’exploitation humaine des animaux atteint aujourd’hui des niveaux à peine concevables : selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, 70 milliards d’animaux terrestres sont tués tous les ans essentiellement pour le plaisir gustatif des humains, en comptant les animaux aquatiques, cela monte à 1 000 milliards. En un an et demi, on tue plus d’animaux terrestres qu’il n’a jamais existé d’humains sur terre (100 milliards) », détaille Jérôme Segal.
Ces chiffres donnent le vertige et interrogent nécessairement nos modes de vie liés au développement de la société industrielle. Mais le retour éventuel à un type d’élevage plus sobre et plus respectueux ne satisfait pas les antispécistes qui estiment que les animaux ne peuvent faire l’objet d’aucune exploitation par l’homme, que ce soit pour se nourrir, se vêtir ou se divertir. À leurs yeux, comme la frontière biologique entre l’homme et l’animal n’existe pas, il ne peut non plus y avoir de frontière morale. Dès lors, la souffrance des bêtes devient quelque chose d’inacceptable. En 1789, dans son Introduction aux principes morales de la législation, le philosophe Jeremy Bentham notait déjà : « La question n’est pas : “Peuvent-ils raisonner ?” ni : “Peuvent-ils parler ?” mais : “Peuvent-ils souffrir ?” »

Un mouvement conçu comme la prolongation des luttes sociales

La lutte contre la souffrance animale est le fer de lance des antispécistes. Et ce combat prend une véritable dimension politique : il s’agit de lutter contre une forme de discrimination ignorée par la plupart des gens, celle qui va à l’encontre des « animaux non humains », pour reprendre la terminologie de ces militants. Le mouvement s’inscrirait donc dans la suite logique des conquêtes sociales et progressistes du XXe siècle. À l’émancipation des femmes et des minorités doit succéder l’émancipation des animaux ou, du moins, la reconnaissance de leur dignité morale.
Le journaliste Aymeric Caron va jusqu’à affirmer dans L’Obs en 2016 : « La protection animale est le marxisme du XXIe siècle. » Si la convergence des luttes ne paraît pas évidente quand il s’agit des animaux, Jérôme Segal souligne néanmoins la place historique qu’occupent les femmes dans ce combat : 

« Puisque des femmes ressentent au plus profond d’elles-mêmes les violences subies par les animaux, on comprend qu’elles s’engagent dans la cause animale. Rappelons encore qu’aux États-Unis, au XIXe siècle, des femmes étaient endormies à l’éther par des médecins vétérinaires pour subir des relations sexuelles avec leur mari, ce qui rappelle pour certains les techniques d’étourdissement dans les abattoirs. »

Peut-on sérieusement soutenir que la lutte contre les discriminations faites aux femmes et aux minorités a autant d’importance que celle qui visent les animaux ? Le combat antispéciste dérange parfois ceux qui militent contre d’autres formes de discrimination jugées prioritaires. Comme le rappelle Jérome Segal, certaines analogies sont parfois perçues comme indécentes :« [L]’association Peta a fait campagne pour alerter sur le sort des cochons avec un dessin stylisé comparant le sort d’un cochon pendu et saigné avec celui d’un Noir. » Cet exemple illustre peut-être les limites de l’antispécisme […].

Matthieu Giroux

May la réfractaire dans CQFD

jeudi 15 juillet 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans CQFD n°200, été 2021.

La première édition en poche des souvenirs turbulents de l’incalmable lionne libertaire bretonne qui n’en a pas raté une. À tout moment, elle est en cheville avec les plus risque-tout enfants terribles historiques de la révolte, d’Emma Goldman à Nestor Makhno ; du pédagogue non directif Sébastien Faure à l’illégaliste Marius Jacob ; de l’écrivain Erich Mühsam à l’agitateur Durruti. Mais elle choque encore plus en se solidarisant avec Ravachol et la bande à Baader. En 1921, elle envoie un colis piégé à l’ambassade des States à Paris pour rouspéter contre la condamnation à mort des anarchistes italiens Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti. À Moscou, en 1922, pour dénoncer un festin de cadres rouges se déroulant en grand tralala alors que les ouvriers russes claquent du bec, elle monte sur la table d’honneur, chante Le Temps de l’anarchie et refuse de serrer la pince à un Trotski au faîte de sa gloire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle fabrique de faux fafiots. En Mai 68, elle « fréquente » les barricades. Quelques années plus tard, elle se frotte aux cognes du Larzac et de Creys-Malville. Et elle n’arrête jamais de « faire la guerre à la guerre » et à toute forme de militarisme, y compris les armées populaires stalinisantes. Les derniers mots de son récit : « Vive l’anarchie ! Allez les jeunes ! Allez ! »

Noël Godin

May Picqueray la réfractaire dans Alternative libertaire

jeudi 15 juillet 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Alternative libertaire n° 317, juin 2021.

May Picqueray, la réfractaire

May Picqueray (1898-1983) a traversé le XXe siècle animée par la révolte. Antimilitariste et réfractaire à toutes les injustices, refusant de serrer la main de Trotski ou fabriquant des faux papiers jusque dans les bureaux des autorités de Vichy, côtoyant Makhno, Emma Goldman, Marius Jacob, elle ne cessera de lutter. Maltraitée par sa mère, qui ne lui a jamais pardonné d’avoir failli mourir en la mettant au monde, « placée » à onze ans chez un négociant en beurre, « entrée en anarchie » par instinct, emprisonnée à plusieurs reprises, secrétaire d’Alexandre Berkman, infatigable militante, le récit de sa vie témoigne d’une intransigeance de caractère et d’un courage à toute épreuve. Ainsi, elle obtiendra de Trotski la libération d’anarchistes russes, bien qu’elle ait entonné en sa présence Le Triomphe de l’anarchie, de Charles D’Avray. Proche de Louis Lecoin, elle partagera tous ses combats antimilitaristes et sa lutte en faveur des objecteurs de conscience. Elle ravitaillera les réfugiés espagnols dans les camps du sud de la France, créera le journal Le Réfractaire en 1974, participera aux mobilisations pour le Larzac et contre la centrale nucléaire de Creys-Malville, fin juillet 1977 notamment. Jusqu’à son dernier jour, elle se revendiquera comme anarchiste : « Eh non, je ne réprouve pas ce qualificatif, avec l’indignation grotesque de tels ignorants des vocables ou de tels partisans de régime à poigne, qui, par méconnaissance ou par hypocrisie, détournèrent le terme de son sens en lui prêtant la signification de “désordre”. En ma conscience, anarchie signifie : sans lutte d’ambition, sans envie du voisin, sans haines meurtrières, puisque le terme “anarchiste” exclut tout chef, tout maître, tout despostisme et toutes les dominations de fait qui n’engendrent que guerres et servitudes. » Passionnante autobiographie, judicieusement rééditée par les éditions Libertalia.

Ernest London (UCL Le Puy-en-Velay)

L’Homme hérissé dans Alternative libertaire

jeudi 15 juillet 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Alternative libertaire n° 317, juin 2021.

Liabeuf, tueur de flics

Les éditions Libertalia ont eu la riche idée de publier une nouvelle édition revue et augmentée de L’Homme hérissé (sous-titre Liabeuf, tueur de flics), qui revient sur un épisode marquant du début du XXe siècle, que certain·es nommeront des années plus tard l’« affaire Dreyfus des ouvriers ».

Dans le tumulte du Paris ouvrier et révolutionnaire au carrefour du XIXe et du XXe siècles, la répression est partout. Le mouvement anarchiste en a fait l’amère expérience avec l’instauration des lois scélérates en 1893 et 1894. Mais il n’y a pas que les militant·es les plus en vue, les théoricien·nes, qui font l’expérience de l’injustice de classe. D’autres anonymes font les frais d’une police violente et corrompue.
En 1909, un jeune cordonnier stéphanois du nom de Jean-Jacques Liabeuf (dit Le Bouif) s’installe à Paris et se fait embaucher dans le quartier des Halles. Il rencontre Alexandrine Pigeon dont il tombe amoureux. Malheureusement pour lui, Alexandrine est une prostituée qui exerce sous la coupe du proxénète Gaston. Ce dernier s’avérera être un indic de la brigade des mœurs, l’un des plus grands repaires de ripoux de la police française. Il n’hésite pas à dénoncer Liabeuf pour proxénétisme. Celui-ci est arrêté le 31 juillet 1909 et condamné à trois mois de prison.
C’est à sa sortie que démarre le roman d’Yves Pagès. Il y raconte avec moult détails la préparation de la vengeance de Liabeuf contre les flics. Lui, le cordonnier, va passer de longs mois à confectionner des brassards cloutés. Avec sa lame et son revolver, au petit matin du 8 janvier 1910, il tue un policier et en blesse un autre sévèrement. Quatre autres flics récoltent des blessures légères tandis que Liabeuf finit par être lui aussi blessé, à la cuisse.

« Vive Liabeuf, mort aux vaches ! »
Son procès sera extrêmement médiatisé et polarisera une partie de l’opinion publique de l’époque. Face à tous ceux qui veulent la mort du « tueur de policiers » se dresse la presse révolutionnaire et anarchiste, qui prend la défense de Liabeuf, vu comme la victime d’un système judiciaire et policier corrompu, au service des puissants. Gustave Hervé, alors toujours socialiste insurrectionnaliste, prend fait et cause pour Liabeuf, jusqu’à lui-même finir en prison. Malgré une campagne pour sa grâce menée par les révolutionnaires, en premier lieu desquels les anarchistes, Liabeuf est condamné à mort et exécuté, entraînant dans paris l’une des émeutes populaires les plus grandioses du XXe siècle.
Tiré d’une enquête fouillée, ce polar historique d’Yves Pagès nous plonge au cœur d’une affaire qui fera grand bruit au début du XXe siècle. Une affaire où l’on croise des anarchistes illégalistes, des socialistes intransigeants, des syndicalistes révolutionnaires, des proxénètes, des ripoux, des prostituées, des tenanciers d’estaminets, etc. On plonge avec une certaine délectation dans le Paris ouvrier (ou peut-être dans la caricature qu’on s’en fait) et on prend fait et cause pour ce petit cordonnier qui a décidé de se défendre par lui-même face à la bourgeoisie et son bras armé policier.

Jon (UCL Angers)

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