Le blog des éditions Libertalia

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Canicule

mardi 7 avril 2020 :: Permalien

Canicule - illustration de Bruno Bartkowiak

Il y a quelques jours, Jean Stern, l’auteur de Mirage gay à Tel Aviv, nous a envoyé un court manuscrit relatant son hospitalisation à Tenon au cours de l’été 2003. Cet ouvrage écrit à la première personne, plaidoyer sensible en faveur de l’hôpital public, nous a semblé avoir une telle résonance que nous avons décidé de le publier dès maintenant. Nous mettons à libre disposition les fichiers ePub et PDF. Lisez, faites circuler !
Nous avons envoyé les fichiers à l’imprimerie coopérative Laballery (Clamecy). Le livre pourra être commandé dans toutes les librairies à la fin du confinement. Vous pouvez également le commander sur notre librairie en ligne dès maintenant, et nous soutenir.

L’Homme sans horizon dans Chroniques noir et rouge

mardi 7 avril 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Chroniques noir et rouge, numéro 1, mars 2020.

Il est loisible d’affirmer que le degré de liberté dont dispose un individu quelconque à une époque donnée se mesure à sa capacité à voir, par-delà ses préoccupations coutumières, un horizon, lointain ou non, mais vers lequel vont ses pensées les plus audacieuses et ses désirs les moins faciles à satisfaire. Cet horizon, ouverture vers le possible, qui après avoir été occultée par bien des écrans métaphysiques imposés par les religions toujours obscurantistes, a pu être désignée, à la suite de Thomas More, comme une utopie. Sous le voile de la fable, il s’est ainsi agi de dessiner les contours d’une société plus juste, de façon à interroger les consciences et à exalter les énergies collectives pour qu’elles fassent brèche dans l’accablante continuité historique. La fin du XVIIIe siècle et surtout les premières décades du XIXe siècle, avec Saint-Simon, Owen, Cabet et surtout Fourier ont diversement offert matière à rêver comment refonder une communauté humaine délivrée de ses habituels fléaux, à rêver certes, mais hélas sans clairement concevoir comment réaliser des projets parfois splendides. Aussi enchantées furent-elles, les fins manquèrent de moyens tout aussi enchanteurs pour déchirer le voile d’illusions autrement plus aliénantes dont disposent l’État et le capitalisme. La saisie et l’exercice d’autres moyens de mettre bas tout régime d’exploitation et de domination ont fait, on le sait, la force du mouvement ouvrier, tandis que la théorie et la critique de ces moyens oscillant entre la conquête du pouvoir politique et le bouleversement des conditions socio-économiques permettaient à ceux-ci de se réfléchir et de s’affiner dans une conscience de classe s’invitant dans le jeu dialectique entre sujet et objet : et de là les infortunes diverses depuis les désaccords entre Marx et Proudhon puis entre celui-là et Bakounine, qui n’ont pu que se figer en idéologies aussi pauvres en raison qu’en imagination, et parmi celles relevant du marxisme, un marxisme-léninisme de sinistre mémoire.

L’Histoire n’a d’intérêt que considérée en tant qu’histoire des révolutions. Moments de grand chambardement où lorsque tout (ou presque) déraille hors des voies admises ; le temps vécu bondit hors de sa morose quotidienneté sous l’impulsion de la fête révolutionnaire et se reconnait dans la reviviscence du mythe de l’âge d’or. L’image archaïque du paradis, trace immémoriale sans doute des sociétés antérieures à la division du travail, à l’invention de la propriété et des pouvoirs hiérarchisés, se renoue dans celle du « temps des cerises » qui assigne au devenir la jouissance d’un printemps enfin maître de sa lumière. Cela qui alimente l’imaginaire utopique est certes ce dont se nourrit la vieille taupe qui sape en de moins heureuses époques les fondations de l’édifice social. Bel animal que cet emblème de la négativité, mais auquel fut abusivement prêté par les tenants du matérialisme dialectique le charme quasi-diabolique de représenter à la fois l’œuvre d’émancipation du prolétariat et son agent incarné par un parti s’auto-instituant porte-parole de la conscience de classe. C’est que l’imagination d’un autre futur, d’une communauté humaine réalisant sa liberté, déborde heureusement toute conception téléologique de l’histoire, toute idée d’une progression, qu’elle se fasse par bonds ou par glissades, tout fantasme d’un inéluctable progrès historique. Forte de ses propres excès, l’imagination, qui seule sait conjuguer le temps du mythe et la projection utopique, n’a de cesse d’interroger et de bousculer les outils conceptuels de la raison, même aiguisés au service des luttes révolutionnaires. Et c’est elle, cette imagination créatrice, qui, tandis que les fenêtres de l’espérance utopique ont été brutalement refermées l’une après l’autre au cours des deux derniers siècles, garde trace des nouveaux paysages toujours trop brièvement entrevus pour, comme dans le travail du rêve et l’expression artistique du merveilleux, en décrypter, lire et enluminer les perspectives inabouties, de façon à ce que d’autres mouvements de révolte en poursuivent le tracé, pourvu seulement qu’il traverse et enflamme jusqu’au cœur les sensibilités collectives jusque dans leur quotidienneté.

Ces fenêtres que bien sûr le décervelage contemporain s’est acharné à occulter derrière rideaux et volets de ferraille et de vermine, Joël Gayraud, posté comme théoriquement sous leurs ombres portées, a dans son nouveau livre L’Homme sans horizon voulu sur le plan philosophique en quelque sorte faire pièce au mauvais vitrier de Baudelaire. « La vie en beau ! la vie en beau ! » La fureur du poète l’accompagne secrètement dans sa dénonciation de la disparition de l’horizon utopique émancipateur organisée systématiquement (si tant est que tel esprit de système soit source de profit pour la déraison capitaliste) depuis quelques décennies. La tyrannie du Spectacle n’a pas été ébranlée par Mai 68. Et depuis 1945, le monstrueux développement du complexe militaro-industriel s’appuyant sur l’énergie nucléaire a quelque peu oblitéré la possibilité d’une révolution commençant de façon traditionnelle par une grève générale et des insurrections. L’incessant développement technologique permettant un contrôle des populations, ridiculisant les tragiques prouesses de la Gestapo ou du Guépéou, s’aggrave du fait que les individus participent librement à leur propre surveillance en achetant eux-mêmes leurs propres chaînes et en s’enfermant dans leurs réseaux virtuels. De ce constat amer, que faire sinon désespérer du désespoir lui-même ?

S’aidant de la théorie critique de l’école de Francfort, des travaux d’Ernst Bloch aussi bien que de Guy Debord mais également impulsé par la rageuse sensibilité surréaliste, Joël Gayraud en appelle à l’imagination, reine des facultés, pour qu’en ces jours – où tout de même ce pays traverse quelques belles agitations ! – les mécanismes dystopiques mis en place n’aliènent pas tout à fait l’expérience du réel. C’est en s’aventurant au-delà du Politique et en mettant fin au despotisme de l’Économie, en renouant avec la nature un accord rétablissant l’antique analogie entre le macrocosme et le microcosme qui est notre corps et notre subjectivité, que les révoltés d’aujourd’hui et de demain auront à inventer, en toute urgence, « l’éclair de l’utopie (qui) déchire le voile noir qui s’est abattu sur l’horizon ».

Guy Girard

Propos d’un agitateur sur Bibliothèque Fahrenheit 451

lundi 6 avril 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Bibliothèque Fahrenheit 451, 10 novembre 2016.

Ricardo Flores Magón est l’un des principaux leaders et théoriciens de la révolution mexicaine qui éclata le 20 novembre 1910. Refusant tout compromis avec le pouvoir quel qu’il soit, il expose ses grands principes dans les journaux qu’il dirige, sous forme de textes courts, allégoriques et didactiques, adressés à un peuple essentiellement analphabète.
Ses brefs pamphlets mettent souvent en scène des personnages qui incarnent des idées. Dans « Le Droit à la révolte », par exemple, le Vieux Vautour, symbolisant le tyran, observe sans comprendre un géant qui se dresse, représentant l’insurrection.
Dans un autre, il charge son Voleur d’expliquer au Mendiant qu’en violant les lois promulguées par la bourgeoisie, il ne fait que rétablir la justice bafouée par les riches, qui volent les autres au nom de la loi.
C’est la Machine qui va inciter l’ouvrier à s’emparer d’elle au lieu de se lamenter, à travailler pour lui et les siens plutôt que pour le « vampire qui [lui] suce le sang ».
Ricardo Flores Magón affirme que c’est une escroquerie de faire miroiter aux travailleurs l’émancipation du prolétariat par voie légale. Il revendique l’expropriation des nantis comme condition essentielle à l’émancipation de l’humanité. Il réclame l’abolition de la propriété individuelle. Il refuse l’accession au pouvoir, considérant que « les gouvernements sont les chiens de garde des classes possédantes […] et les bourreaux des droits intangibles du prolétariat ». Pour lui, la vraie révolution c’est « celle qui a surgi pour exterminer les riches et abolir leurs lois ; celle qui incendie les églises et brûle les registre de propriété ; celle qui arrache la terre des mains du propriétaire pour en faire le bien de tous ».
Ces textes allégoriques ont inspiré le mouvement zapatiste et les insurgés de la récente commune d’Oaxaca. On retrouve d’ailleurs sous la plume de Marcos la même verve et la même volonté pédagogique.
Leur lecture est vivifiante.
« La révolte, c’est la vie ; et la soumission c’est la mort. »

Entretien avec Corinne Morel Darleux dans Médiapart

jeudi 2 avril 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru le 31 mars 2020 sur Mediapart.

Corinne Morel Darleux :
« La pandémie ne doit pas servir à étouffer les luttes »

Dans un entretien à Mediapart, l’essayiste et élue régionale Corinne Morel Darleux espère voir se développer une « archipélisation » des élans de solidarité pour préparer l’après et en appelle à la « dignité du présent » pour faire face à ce qui nous arrive.

Dans un essai percutant publié l’an dernier aux éditions Libertalia, Corinne Morel Darleux, conseillère régionale en Auvergne-Rhône-Alpes et militante écosocialiste, invitait à une profonde réflexion sur la compétition et le consumérisme de nos sociétés. Plutôt que de se fondre dans le moule, elle invitait à prendre un pas de côté et à refuser « de parvenir », prenant en exemple la figure du navigateur Bernard Moitessier qui, en 1969, avait renoncé à terminer une course en solitaire autour du monde.
Ce petit ouvrage intitulé Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce prend aujourd’hui une lumière nouvelle. Imprégné de la perspective de l’effondrement, il ne prône pas pour autant le repli individuel face à la catastrophe, encore moins l’abdication de la volonté. Il encourage au contraire à chercher les « petites brèches de liberté » pour se mettre en action, faire des choix autonomes, et renouer avec la dignité. « Il est temps de réfléchir à une éthique de l’effondrement associée au projet politique, ancrée dans le réel », écrit l’autrice. Entretien.

On a devant nos yeux ce qui ressemble aux premières secousses d’un effondrement. Économie, finance, transports, services de santé, lien social… Tout semble s’écrouler. Est-ce que cela ressemble à des choses que vous aviez imaginées ?
Corinne Morel Darleux : Disons qu’on en avait déjà les prémices sous les yeux. Le système de santé s’écroulait en France avant l’arrivée du coronavirus. La casse des services publics, la fragilité de flux financiers basés sur la spéculation et la dette, l’absurdité de faire faire le tour du monde à un pot de yaourt ou à un jean, tout cela n’est pas nouveau. La pandémie agit comme le révélateur d’autres catastrophes préexistantes, elle précipite des risques qui existaient déjà.
Par contre, une pandémie provoquant une paralysie mondiale aussi brutale, j’avoue que je ne l’avais pas imaginée. Dans mes interventions publiques, depuis des années, j’alerte sur le dérèglement climatique, l’extinction de la biodiversité, la dépendance au pétrole ou la perspective d’un krach boursier mais je ne m’étais jamais autorisée à parler de pandémie. Je me disais que cela sonnerait trop alarmiste, exagéré… Cette situation vient malheureusement valider plusieurs constats, notamment sur l’inconséquence que représentent la mondialisation des flux de marchandises et le fait d’avoir cantonné petit à petit certains pays à la production de biens dits immatériels. Nous nous retrouvons ainsi complètement dépendants pour certains biens de première nécessité, médicaux notamment.
Elle agit également comme un révélateur des inégalités sociales. Ce qui est en train de nous arriver me fait penser à une expression de Naomi Klein que je cite souvent : le dérèglement climatique comme traduction atmosphérique de la lutte des classes. Les périodes de crise nous rappellent violemment que non, on n’est pas tous dans le même bateau, que ce soit en termes de responsabilité ou de vulnérabilité.
On le voit avec le coronavirus qui à son tour réactive la notion de classes sociales, par les conditions de travail et de confinement notamment. La situation confirme que les activités professionnelles n’ont pas toutes la même utilité sociale – et que bien souvent cette utilité sociale est inversement proportionnelle à la reconnaissance, y compris salariale.
La gestion de cette crise est enfin une démonstration par a+b que l’argent existe et que les affectations budgétaires sont des choix politiques. La « règle d’or » européenne des 3 % de déficit est une discipline dictée par des positions idéologiques, ce n’est pas une fatalité économique. Tout ce qui hier était soi-disant impossible au nom des logiques libérales devient possible en situation de pandémie – pas tant pour des raisons sanitaires d’ailleurs qu’économiques. Or la crise était déjà là, pour beaucoup de gens.
Déforestation, destruction de la biodiversité, ultralibéralisation de nos économies et creusement des inégalités : le coronavirus est une catastrophe qui vient s’y superposer et fait basculer un à un l’ensemble des dominos qui vacillaient déjà.

L’urgence sanitaire sur laquelle tous les regards – et toutes les craintes – sont focalisés aujourd’hui n’est-elle pas étroitement liée à l’urgence sociale et à l’urgence écologique ? Y a-t-il un sens à hiérarchiser entre ces trois dimensions ?
Non, ces trois urgences sont en effet complètement imbriquées et la pandémie actuelle en apporte la preuve par le tragique. Il existe un lien systémique entre la destruction du vivant et l’apparition du Covid-19, entre la mondialisation et la diffusion planétaire du virus, entre l’austérité imposée aux hôpitaux et l’impact sanitaire de la maladie – pour ne prendre que ces liens-là. Si malheureusement des ruptures d’approvisionnement survenaient – c’est ma grande inquiétude dans la gradation de la crise –, les risques liés au système actuel deviendraient encore plus évidents.
Nous savions ces fragilités, nous connaissions ces risques. Mais nous n’avions pas les leviers. C’est déchirant de ne pas avoir été capables de peser davantage sur les politiques publiques, de ne pas avoir pu fournir davantage d’outils pour anticiper et gagner en autonomie, de n’être pas parvenus à peser suffisamment pour impulser les changements nécessaires avant que la situation ne devienne dramatique pour les populations.

Ce qui se passe aujourd’hui ébranle une fois de plus de nombreuses certitudes : la foi dans le progrès technique, la médecine, la supériorité de l’espèce humaine sur la nature, la capacité financière de nos pays riches… Toute cette puissance s’avère insignifiante face à un virus de 130 nanomètres. Est-ce qu’il y a quelque chose à espérer, politiquement, de cette prise de conscience ?
Pour l’instant, je reste très prudente. L’histoire n’incite pas à l’optimisme. En matière nucléaire par exemple, quelles leçons ont été tirées de Tchernobyl ou de Fukushima ? Le monde entier a pourtant vécu cette catastrophe en direct en 2011 et le nucléaire a continué à se développer, en France et ailleurs dans le monde. Je me suis rendue dans la zone interdite de Fukushima en février 2014, j’y ai vu un drame humain et sanitaire dont on n’a pas fini de gérer les conséquences. Et malgré tout, le gouvernement japonais a décidé de remettre en route les réacteurs de l’île.
Plus récemment, il est déroutant de voir que l’émoi planétaire face aux méga-feux qui ont touché l’Australie n’a débouché sur aucune inflexion majeure, ni dans le pays ni ailleurs. Après la crise financière en 2008, rien n’a été fait non plus pour réduire la spéculation et ramener le secteur financier à une activité plus proche de l’économie réelle… On pourrait multiplier les exemples. Cette incapacité collective à tirer les enseignements de toutes ces catastrophes me laisse franchement perplexe.
Cependant, cette fois sera peut-être différente. La crise est d’une ampleur inédite, notamment dans ses impacts économiques. C’est la première fois que des avions restent cloués au sol à l’échelle planétaire, que des pans entiers de l’industrie sont à l’arrêt. Plus de deux milliards de personnes sont confinées. En termes d’impact sur la marche ordinaire de notre système productif, un cap a été franchi. Et nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas souhaiter que le retour à la normale se fasse comme si de rien n’était.
Des leçons devront être tirées, surtout quand on voit que, même dans ces circonstances exceptionnelles, la logique profonde des dirigeants n’est pas ébranlée. Quand je vois la ministre du travail Muriel Pénicaud appeler à « challenger les entreprises du BTP », ou encore l’entretien d’Agnès Buzyn dans Le Monde, je n’ai plus les mots.

S’il ne faut rien attendre des dirigeants, que nous reste-t-il comme marge de manœuvre ? Dans votre livre, vous encouragez les gens à faire un pas de côté, à ne pas se laisser enfermer dans le système… Dans les circonstances actuelles, quel serait ce libre arbitre ? Comment ne pas se laisser abattre par un sentiment de fatalité ?  
D’abord, cela ne nous empêche pas de réclamer des choses à l’État ! Mais il faut développer en parallèle des mécanismes d’auto-organisation nous permettant de reprendre la main et de ne pas dépendre entièrement de lui. Ce serait une regrettable erreur de laisser le monopole de l’action « disruptive » au gouvernement et de s’en remettre à l’État pour organiser la sortie de crise. Ne leur déléguons pas le soin de construire la suite !
Le coronavirus ne remet pas les compteurs à zéro, la pandémie ne doit pas servir à étouffer les luttes ni l’esprit critique. N’oublions pas la pérennisation de l’état d’urgence, et désormais des dispositifs de surveillance par la géolocalisation ou les drones : tout cela doit nous mettre dans une vigilance extrême par rapport à ce qui se développe partout en période de crise et perdure une fois la crise passée.
J’observe d’ailleurs que cette conscience-là progresse chez des gens qui, pour tout un tas de raisons, y compris de priorités quotidiennes, n’étaient pas sensibilisés jusqu’ici à ce que produit ce système libéral et autoritaire. L’environnement et la question climatique restent certes pour l’instant au second plan, leur lien avec la pandémie est encore flou pour la plupart des gens ; en revanche, beaucoup réalisent brutalement la casse orchestrée sur notre système hospitalier. Le niveau de connaissance des citoyens est en train de monter, sur le code du travail et le droit de retrait par exemple. La période permet au moins cela.

Que nous reste-t-il comme espace d’action en cette période de confinement ?
Sans tomber dans la précipitation, l’action est précisément ce qui peut nous permettre de sortir de ce sentiment de sidération et d’isolement. De nombreux outils de solidarité sont en train de se développer. Pour ma part, j’ai contribué au lancement de la plateforme auto-organisée Covid-entraide. Cela fait un bien fou de voir se remplir cette cartographie interactive qui recense les initiatives un peu partout en France. Dans le Diois où je me trouve [département de la Drôme – ndlr], nous sommes un peu plus de 80 personnes à nous coordonner sur cet outil, c’est à la fois peu et très précieux.
Dans ces groupes il y a une dimension d’entraide : aider les gens isolés, héberger les sans-logis, faire les courses pour les personnes âgées. Mais il s’agit aussi d’échanger des infos, de réfléchir et d’anticiper. En matière alimentaire par exemple, l’inquiétude est grande de rater le début de saison. Il va falloir soutenir les producteurs locaux, s’organiser face aux interdictions des marchés, répondre aux besoins pour la période de semis qui commence… De manière générale, l’idée est de se tenir prêts et mobilisés en fonction de l’évolution de la situation.
J’espère que cette période va permettre de développer des îlots de résistance et d’alternatives. Certains existent déjà, qui luttent et inventent d’autres manières de vivre. Je pense naturellement à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, aux collectifs contre des projets de bétonisation des terres agricoles ou les violences policières, aux réseaux qui s’organisent pour accueillir les migrants…
Chacun de ces collectifs a une culture, une histoire, un vécu quotidien et un mode d’action qui lui est propre ; il faut respecter cela tout en trouvant des passerelles communes pour aller vers un même horizon. C’est ce que j’appelle dans mon livre l’archipélisation. On va en avoir besoin pour retrouver de la puissance d’agir et préfigurer un « après » qui vise aussi une sortie par le haut du système, et pas simplement un retour à la normale.

Le confinement nous impose une forme de solitude alors que le besoin de solidarité est énorme. On est pris dans des contradictions entre stratégies individuelles de survie et nécessité de suivre une discipline collective, immobilisme et envie d’agir, souci pour ses proches et impossibilité de les voir…
Nous vivons une période très étrange, inquiétante à plusieurs titres et il est légitime de se sentir déstabilisé. En appeler à la solidarité quand on ne peut même plus s’embrasser, « s’en sortir sans sortir »… C’est l’un des nombreux paradoxes de notre condition de confinés. Internet, les réseaux sociaux, les messageries deviennent des alliés incroyables dans cette situation. Ils ont une utilité sociale immédiate.
Mais cela montre aussi notre extrême dépendance – et donc notre vulnérabilité – au numérique… De même qu’il y a comme un énorme hiatus entre la paralysie de l’économie mondiale et la frénésie des flux d’informations, d’analyses, de témoignages et de militantisme dans laquelle nous sommes plongés depuis le début du confinement. Je crois que je n’ai jamais été autant connectée de ma vie. On croule sous les conseils de lecture mais on n’arrive plus à se poser avec un roman !

Face aux scénarios de fin du monde, vous écrivez dans votre livre que « donner envie sur un récit du monde d’après n’est pas si courant ». Qu’il faut pourtant « réfléchir à une éthique de l’effondrement ». À quoi pourrait ressembler cette éthique aujourd’hui ?  
C’est très difficile aujourd’hui de se projeter et de se lancer dans des projets alors qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait. L’incertitude du futur vu à travers le prisme du climat, de la pandémie ou du krach financier, nous fait courir le risque de rester « confinés – sidérés ». Pour reprendre l’exemple de ces groupes locaux d’entraide, nul ne peut dire ce que cela va donner. On doit se lancer sans certitude que cela va marcher.
Mais même si ces mobilisations ne devaient rendre service in fine qu’à quelques dizaines ou quelques centaines de personnes, ce serait déjà ça : une action juste. Ce qui nous a semblé nécessaire de faire à un moment donné, une façon de rester debout. Ces combats que l’on n’est pas sûr de gagner mais que l’on mène malgré tout, simplement parce qu’ils sont justes, c’est ce que j’appelle la dignité du présent.
Il est impossible de miser sur des gains futurs, l’efficacité ou la victoire dans un monde qui dévisse. Nos références habituelles sont ébranlées, notre univers est devenu trop incertain et vacillant pour raisonner de la sorte. Le critère pour entrer en action doit être celui de la dignité, de la sincérité. Avec le sentiment vivifiant de redonner au passage un peu de beauté à ce monde.

Dans votre livre, vous mettez en évidence une notion qui prend tout son sens aujourd’hui : le « cesser de nuire », comme la « lutte contre l’hubris en train de détruire les conditions d’habitabilité de la planète ». Il faut produire autrement, questionner nos besoins, diminuer notre consommation, dites-vous. Ce « cesser de nuire » pourrait-il constituer la nouvelle matrice de notre organisation collective ?  
Cette notion peut s’entendre à différents niveaux. J’y ai particulièrement pensé dans les premiers jours de l’épidémie en France, quand les consignes n’étaient pas encore claires et que nous avons pris conscience que nous pouvions tous être porteurs du virus et, à notre corps défendant, constituer un danger pour l’autre. C’est avec ce souci d’autoneutralisation, de « ne pas nuire », que j’ai pris la décision de ne pas aller voter au premier tour des municipales.
Mais à l’origine, cette notion portait une dimension beaucoup plus sociétale. Il s’agissait pour moi d’interroger nos manières de produire et de consommer, en prenant conscience de la matérialité de l’ensemble de la chaîne en amont. On trouve en France des tee-shirts à 3 euros fabriqués au Bangladesh dans des conditions de travail indécentes. À qui cela nuit-il ? Qui en tire profit ? Pourquoi est-ce nécessaire de faire autrement et comment faire ? Que cela nous dit-il de la précarité, ici et là-bas ? Pour quelle empreinte carbone ?
Cesser de nuire, refuser ce système, cela revient à s’interroger collectivement.
Dans ce cas précis, cela implique non seulement d’arrêter d’acheter soi-même ces produits, mais aussi, politiquement, de trouver le moyen de cesser d’importer des marchandises qui sont le produit de l’exploitation. Il faut relocaliser la production, lutter contre la pauvreté, afin que chacun puisse se payer des biens produits dans des conditions sociales et environnementales dignes. C’est une question qui relève de la délibération collective. Elle est centrale selon moi.

S’agit-il de redéfinir des besoins ? Les besoins essentiels et les besoins secondaires, par exemple ?
Je ne crois pas qu’il faille se limiter aux besoins fondamentaux. Il s’agit aussi de redéfinir nos envies – nos envies réelles, singulières, pas celles dictées par la norme sociale. Il y a bien sûr les besoins vitaux : que chacun puisse se loger, se soigner, se nourrir. Cela a des implications en termes de budget, d’investissement et d’émission de gaz à effet de serre : c’est le bilan incompressible.
Mais pour le reste, une fois posé l’impact à la fois social, financier et climatique de différentes activités et productions, on pourrait imaginer un débat le plus large possible autour de ces questions : à quoi tenons-nous ? À quoi sommes-nous prêts à renoncer ?
Cela permettrait de réfléchir autrement que sous l’angle de la pénurie et des restrictions ou de la culpabilisation individuelle. Cela permettrait de se demander ensemble quels choix on fait, en toute connaissance de cause, et de définir ce que cela implique en termes d’organisation collective et de priorités.
Voilà une méthode possible pour construire une autre société, dans l’esprit de la bande dessinée L’An 01 de Gébé : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste. » Ça pourrait même être assez enthousiasmant !

Amélie Poinssot

Les Pirates des Lumières dans L’Humanité

jeudi 2 avril 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans L’Humanité, 26 mars 2020.

Comme l’explique David Graeber dans la préface consacrée à la traduction française de son ouvrage, l’occasion de publier « la véritable histoire » de l’utopie pirate de Libertalia chez Libertalia était trop belle. Belle aussi l’initiative de l’éditeur d’accueillir en son repère de flibuste littéraire et historique l’ouvrage de l’anthropologue et historien américain connu notamment pour son engagement dans le mouvement Occupy Wall Street. « Je vais vous raconter une histoire de magie et de mensonges, de batailles navales et de princesses enlevées, de révoltes d’esclaves et de chasses à l’homme, de royaumes de pacotille, d’ambassadeurs imposteurs, d’espions et de voleurs de joyaux, d’empoisonneurs et de sectateurs du diable et d’obsession sexuelle, toutes choses qui participent des origines de la liberté moderne », explique l’anthropologue américain pastichant le style des romans de piraterie.
Autre dépaysement, le lecteur est conduit à se défaire de certaines idées toutes faites sur les origines de la démocratie moderne l’attachant au nom des « grands auteurs » ainsi qu’à celui des seuls cercles de la bourgeoisie éclairée du XVIIIe siècle. C’est la thèse centrale de Graeber. Entre imagination et réalité, c’est dans les marges des communautés pirates de Madagascar que certaines des idées politiques les plus radicales des Lumières ont pris leur essor, idées qui éclairent encore aujourd’hui le chemin de l’émancipation humaine.
Celles-ci apparaissent à l’arrière-plan de l’histoire de la communauté des Zana-Malata, descendants de groupes de pirates et de populations autochtones installés sur la côte nord-est de la grande île de l’océan Indien située au large de l’Afrique, l’écho de cette expérience historique se retrouvant dans les chroniques de l’époque.
Une histoire des idées démocratiques modernes « par en bas » donc, soulignant la dialectique sociale et culturelle qui les engendre dans l’interaction d’idées et de traditions à la fois européennes et malgaches, au féminin et au masculin, dans le contexte du bouleversement historique de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle.

Jérôme Skalski

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