Le blog des éditions Libertalia

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Jacques Roux, le curé rouge, sur Dissidences

vendredi 13 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Jacques Roux, le curé rouge sur Dissidences. Avril 2018.

C’est une œuvre essentielle, une de ces biographies indispensables à une appréhension totale de la Révolution française, que la Société des études robespierristes, associée pour l’occasion aux dynamiques éditions Libertalia, nous propose. Une de ses singularités, et pas la moindre, est d’avoir été écrite par un historien de RDA. Ainsi que Jean-Numa Ducange et Claude Guillon, qui ont élaboré l’appareillage critique et l’aperçu historiographique, l’expliquent en ouverture, la prose pratiquée par Markov est également pour beaucoup dans cette traduction réalisée par Stéphanie Roza [1]. Et il est vrai que la version française restitue bien un style souvent (trop) chargé en références érudites plus ou moins implicites.

Le portrait proposé de l’enragé Jacques Roux [2], élaboré dans les années 1960 à l’aide de nombreuses pièces d’archives, est en tout cas extrêmement détaillé et objectif. Issu d’un milieu plutôt aisé, Jacques Roux s’intégra au clergé par choix de son père, et Walter Markov estime qu’il souffrira de manière croissante, particulièrement en avançant dans la Révolution, de cet engagement professionnel subi. Est-ce lié, mais son caractère est souvent sévère, cassant, sanguin, et peu enclin au compromis. Une affaire de meurtre accidentel lors de son séjour à Angoulême, et dans laquelle il aurait été impliqué, semble aller encore davantage dans ce sens. Au milieu des années 1780, il se retrouva en Saintonge, s’essayant alors à la poésie, non sans susciter certaines moqueries. C’est donc un homme en partie frustré, dans son métier et son expression, qui s’engage au cœur de la Révolution en marche. D’abord, à l’été 1790, par son sermon Le triomphe des braves Parisiens sur les ennemis du bien public, manifestation de soutien d’une Révolution voulue par Dieu [sic] et qui doit encore être consolidée en faveur du petit peuple. Ensuite, peu de temps après ce sermon qui fâcha certains de ceux qui – déjà – tiraient profit d’une Révolution modérée, en partant à l’aventure pour Paris, où battait le cœur des événements.

Il s’y rallie à l’Église constitutionnelle, un sentiment d’accomplissement pour celui dont la vie de clerc fut de plus en plus critique à l’égard de l’Église officielle. Associé à la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, et au club des Cordeliers, il s’intègre surtout à la section des Gravilliers (située dans le centre de Paris, en un quartier plutôt pauvre, à majorité salariée), se rapprochant du petit peuple au détriment des notables. En 1792, il héberge pendant une semaine un Marat passé un temps dans la clandestinité, ce qui permit aux deux hommes de constater l’importance de leurs divergences et une rivalité rampante. Dans ces mois d’exacerbation de la lutte des classes, Jacques Roux fut poussé à défendre le droit de vivre contre le droit de propriété. Les événements de l’été sont conformes aux idées qu’il défend, et les sans-culottes de sa section le soutiennent totalement. Il approuve également, par réalisme, les massacres de Septembre, mais, contrairement à ce que l’on croit souvent, ne se présente pas aux élections de la Convention, préférant privilégier son rôle d’agitateur. S’en prenant aux aristocraties, qu’elles soient d’ordre ou d’affaires, il appelle à l’interventionnisme de l’État contre les accapareurs, tout en estimant que le pouvoir suprême est celui du peuple, et pas de ses représentants. Élu au conseil général de la Commune de Paris, c’est en tant que représentant de celle-ci qu’il assiste à l’exécution de Louis XVI, qu’il approuve pleinement, mais en ayant un rôle bien plus effacé que ce que veut faire croire sa légende noire.

Walter Markov, dans un récit par en bas des événements révolutionnaires, montre bien que Jacques Roux n’est pas à la tête d’un parti, mais qu’il est porté par les initiatives des masses elles-mêmes qui se choisissent des porte-paroles, ainsi pour les émeutes de février 1793 [3]. « C’est ainsi qu’on peut les considérer : des garde-fous pour maintenir la Montagne à gauche et empêcher les retours en arrière (…) » (p. 262). L’essence de sa pensée, à ce moment clef de la Révolution, on la trouve dans le Discours sur les causes des malheurs de la République française, texte resté inédit, et écrit vers mai-juin 1793, véritable matrice du plus célèbre Manifeste des Enragés. Walter Markov en propose une analyse détaillée, y repérant l’émergence d’une conscience anticapitaliste, une colère dirigée contre les riches et l’enrichissement individuel, tout en prenant en considération les antagonismes proprement sociaux. L’apogée de son expression idéologique, la lecture du dit Manifeste devant la Convention, signe également le début de sa fin. Un large front contre lui et les autres figures des Enragés se coagule, Montagne, Commune, Cordeliers, etc… face au danger de sa « république populaire » (sic Walter Markov). Même sa propre section est retournée contre lui. Après la mort de Marat, Jacques Roux publie un journal se présentant comme l’héritier de l’ami du peuple, et s’efforce de prouver son soutien à la Montagne, qui accède finalement à une partie de ses demandes.

Cela n’empêche pas les tensions avec la Convention de s’exacerber, conduisant à une arrestation en août 1793, avant l’incarcération définitive en septembre, dans la foulée de nouvelles manifestations alimentaires. Walter Markov y voit la nécessité, pour une Assemblée nationale ayant fait le choix de s’allier au mouvement populaire, d’en écarter les indomptables leaders présumés. Jacques Roux poursuivra un temps, bien qu’emprisonné, la publication de son journal, radicalisant sa critique du pouvoir et jugeant également la politique de la Terreur mise en place, mais d’en haut, excessive, avant d’échapper à la guillotine en se suicidant. « Mais en apprenant aux damnés de la Terre à brandir leur propre drapeau, les Enragés s’inscrivirent dans le livre d’or de l’histoire universelle. Ils mirent à l’ordre du jour la question de la place des travailleurs dans la société. […] Leur contribution historique consista à porter à son paroxysme la conception plébéienne de l’égalité, à en tirer les conséquences ultimes. Cela les mena dans une impasse et ils furent éliminés. Mais leur échec était nécessaire pour ouvrir la voie à une alternative non égalitaire à la loi du profit : celle de Babeuf le communautaire et finalement du slogan « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » » (p. 457-458).

Dans ce récit fidèle à une lecture marxiste classique, celle de la Révolution française comme révolution bourgeoise, étape qui ne peut être brûlée, Walter Markov évoque parfois l’interprétation d’un Piotr Kropotkine [4]. Richement appareillée, la biographie proprement dite est complétée par une postface de Matthias Middell, qui revient sur l’itinéraire de Walter Markov et sur son œuvre. Surtout, un CD Rom a été adjoint au livre, permettant d’avoir accès à l’ensemble des travaux de l’historien allemand sous forme de fichiers PDF : l’ensemble des textes de et sur Jacques Roux, base de données de plus de 700 pages, ainsi que plusieurs articles, de l’historien allemand ou d’autres auteurs, parmi lesquels Claude Guillon, qui signe un travail intéressant sur l’iconographie de Jacques Roux (sanguinaire et repoussant dans le récent jeu Assassin’s Creed). On tient bien là l’œuvre de référence sur Jacques Roux, et une contribution d’importance à l’histoire de son courant.

Jean-Guillaume Lanuque

[1Stéphanie Roza, ainsi que Jean-Numa Ducange, sont membres de la rédaction de Dissidences.

[2Sur Jacques Roux, voir notre recension d’une autre biographie, plus sommaire, celle de Dominic Rousseau : http://dissidences.hypotheses.org/8570

[3« Ce ne sont pas les Enragés qui ont fait le 25 février, mais plutôt le 25 février qui a fait les Enragés. » (p. 245).

[4Voir la recension de son maître livre dans notre revue électronique : https://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=1822

Réfugié dans Alternative libertaire

vendredi 13 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Réfugié dans le mensuel Alternative libertaire, avril 2018.

« L’Europe ne peut accueillir toute la misère du monde, entend-on. Au nom de ce principe, les Européens laissent mourir des hommes, des femmes et des enfants devant leurs portes. La Méditerranée est devenue la fosse commune de milliers de migrants. […] Je suis une de ces personnes. En route pour l’Europe, comme tant d’autres migrant·e·s, j’ai été dévalisé par des bandits dans le désert, j’ai dû travailler au noir à Tamanrasset, me cacher durant des mois à Alger, puis franchir clandestinement la frontière au Maroc, où je suis resté bloqué durant quatre longues années. Avec mes camarades, nous nous sommes battu-e-s pour nos droits. J’ai écrit ce livre pour raconter notre histoire. »
Récit autobiographique d’« une odyssée africaine », Réfugié déroule une histoire parmi tant d’autres, d’un homme, Emmanuel Mbolela. Leader de l’opposition estudiantine congolaise, pour sauver sa peau des griffes de la police de Kabila et de sa dictature qui reprend en bonne partie les bonnes vieilles méthodes du sanguinaire maréchal Mobutu, il décide de prendre le large.
Il quitte son pays, la République démocratique du Congo, avec pour rêve l’horizon lointain de l’Eldorado européen. Le périple long l’amène à traverser les frontières : le Cameroun, le Nigeria, le Bénin, le Burkina Faso, le Mali, l’Algérie puis le Maroc, Emmanuel détaille sa vie faite d’incertitudes et de violence. Violence des passeurs qui se payent sur le dos des malheureux et des malheureuses. Violence des policiers qui pourchassent et tabassent les réfugié.es. Violence, aussi, des douaniers qui à chaque traversée de frontière, se servent sur le tas. Les femmes (pour nombre d’entre elles, mères célibataires) qui accompagnent le groupe d’Emmanuel, sont violées systématiquement pour avoir le droit de franchir la frontière, elles et leurs compagnons d’infortune.
Le livre évoque aussi le racisme profond dont sont victimes ceux et celles qui sont perçu·e·s dans les rues d’Alger, d’Oujda ou de Rabat comme des « esclaves » bons à être lapidé·e·s.
Emmanuel finit par poser un pied sur le sol européen. Ce sera les Pays-Bas. Et si, à la différence de nombre de ses frères et sœurs, il n’a pas sombré dans une patera au milieu des mers, sa quête d’une vie meilleure se poursuit. Au pays des tulipes, il découvre le froid, la misère, les boulots à la chaîne sous-payés, la solitude, l’indifférence.
Réfugié constitue, en dépit de la terrible réalité qu’il évoque, un ouvrage plein d’humanité dans cette solidarité qui se dessine entre ces damné.es de l’exil. Au Maroc, Emmanuel, appuyé par l’inlassable soutien des femmes congolaises réfugié.es comme lui à Rabat, fonde l’Association des réfugiés congolais au Maroc (Arcom) qui impose au régime de Mohamed VI un minimum de reconnaissance de droits aux sans-papiers.
À lire assurément, édité par les très riches et très militantes éditions Libertalia, Réfugié donne de la voix aux sans voix de ce monde. Et c’est là sa principale qualité.

Jérémie (AL Gard)

Souvenirs et remarques sur Mai-Juin 68. Deuxième partie.

mardi 10 avril 2018 :: Permalien

En février 2016, l’écrivain et traducteur Mitchell Abidor vivant à Brooklyn est venu en France pour rencontrer quelques acteurs de Mai 68 afin de concevoir un livre très vivant et à présent disponible, May Made Me, An Oral History of the 1968 Uprising in France (Pluto Press). Pour préparer notre propre rencontre et mobiliser nos souvenirs, nous avions rédigés auparavant, chacun de notre côté, quelques réponses rapides aux questions qu’il souhaitait aborder avec nous. Ces réponses, qui se trouvent ci-dessous, recoupent bien sûr le contenu de l’interview réalisée et transcrite par Mitchell Abidor. Elles sont sensiblement différentes, plus détaillées, mais n’ont pas le charme des propos spontanés recueillis par l’auteur dans une ambiance joyeuse et fraternelle.
Hélène et José Chatroussat.

2. Hélène Chatroussat

Quelle était votre expérience politique avant les événements ?

Mes parents étaient instituteurs dans un village du Pays-de-Bray en Seine-Maritime. Mon père était antimilitariste, « libre penseur » et « citoyen du monde ». Il avait été exclu des Jeunesses socialistes en 1938 quand il était à l’École normale et avait rejoint le PSOP de Marceau Pivert. Il avait une correspondance en esperanto dans tous les coins du monde. Ma mère était orpheline mais était très liée à un de ses frères, ouvrier chez Michelin à Clermont-Ferrand, qui avait été dans la Résistance. Mes parents étaient des adeptes des techniques de Freinet. Cette pédagogie libertaire convenait bien à ma personnalité rebelle. Elle m’a ouvert sur le monde grâce en particulier à une correspondance scolaire que nous avions avec des enfants touareg. J’ai eu aussi une bonne connaissance du monde des paysans de mon village et une grande curiosité pour tout ce qui concernait la nature.

À 17 ans j’ai rencontré mon compagnon, José, qui comme moi cherchait à orienter sa vie en faisant des choix non conformistes et dans le sens de la transformation du monde. Il était très politisé et m’a influencée. Avant de le rencontrer, j’avais lu avec beaucoup d’intérêt Simone Weil et je lisais déjà beaucoup de romans qui aidaient à mon émancipation.
Nous avons cherché à comprendre ensemble comment changer le monde. Nous sommes allés aux réunions des Auberges de la Jeunesse et nous avons participé à deux camps de jeunes internationaux. Il m’a fait lire des revues, notamment Socialisme ou Barbarie. Ma revue préférée était Front noir de Louis Janover.

Qu’est-ce qui vous a amené à y participer ?

Après notre expérience à la Fédération anarchiste, nous avons rejoint Voix ouvrière. J’avais 19 ans. Pour nous implanter dans la classe ouvrière, nous étions amenés à rencontrer beaucoup de gens, en porte à porte, sur les marchés. Je tenais chaque semaine une permanence publique dans un café où les gens pouvaient nous contacter ou discuter avec nous. Elle était indiquée dans le journal. J’ai participé à différentes manifestations, contre l’armement nucléaire à l’appel du Mouvement contre l’armement atomique (MCAA), contre la guerre du Vietnam ou, à Paris, pour obtenir la libération du dirigeant paysan trotskiste Hugo Blanco.

Nous avions aussi beaucoup discuté avec les jeunes du PSU (la JSU) comme Patrick Choupaut, qui ont créé ensuite la JCR avec d’autres jeunes issus du PC et de l’UEC comme Gérard Filoche. Participer au mouvement en 68 coulait de source. C’est le genre d’événements que nous espérions tous.

Quel a été le rôle de la théorie dans votre engagement ?

Voix ouvrière était un groupe exigeant sur la culture politique. En Mai 68, j’avais ainsi lu des dizaines de romans et de livres théoriques ainsi que les articles de la revue théorique bilingue de VO, Lutte de Classe. Les discussions étaient vives et élaborées sur tout ce qui concernait l’actualité et l’histoire du mouvement ouvrier. J’ai participé à des stages de formation de VO où j’ai rencontré tous les responsables et militants qui avaient tous et toutes de fortes personnalités. Je devais faire des exposés pour nos sympathisants à Rouen. Nous allions aussi régulièrement aux meetings de VO à Paris, les Cercles Léon Trotski. Cohn-Bendit est venu une fois nous porter la contradiction avec beaucoup d’humour.

Quelles ont été vos expériences les plus importante ?

En mai 68 j’allais avoir 22 ans. J’occupais mon premier poste comme institutrice. J’avais la classe des petits à qui j’apprenais à lire, écrire et compter. Mon école était juste en face de la grande usine Fermeture Eclair à Petit-Quevilly, une commune ouvrière tenue par le PCF. Je connaissais bien les mamans de mes élèves qui étaient ouvrières dans cette usine et venaient voir leur enfant à la récréation sur leur temps de pause.

Je n’ai que des souvenirs heureux de Mai 68, aussi bien sur le plan professionnel, militant que personnel. Des cantines gratuites avaient été organisées pour les enfants de grévistes et j’ai participé à des animations pour ces enfants avec d’autres collègues. À la fin du mouvement j’ai eu une altercation avec mon directeur qui était stalinien et se méfiait de moi. Quand VO a été dissous avec les autres organisations gauchistes, il m’a balancé froidement que « la bourgeoisie était parfois sévère avec les petits-bourgeois qui servent ses intérêts ». Mais pendant le mouvement, ça s’était plutôt bien passé, même avec lui.

Avec ma 2 CV, j’étais chargée d’aller à Paris pour récupérer dans la cour de la Sorbonne les journaux et les tracts de VO pour notre groupe rouennais. J’ai donc été aussi partiellement dans le coup de ce qui se passait à Paris. J’ai été enthousiasmée par l’ambiance de discussions fraternelles qui régnait dans tous les coins de la Sorbonne avec des gens de toutes tendances et de tous âges. Chaque groupe d’extrême gauche avait son stand, mais ce qui m’a le plus marquée, c’est la richesse et le nombre d’expressions artistiques révolutionnaires : poètes, chanteurs, affiches… Une fois, j’ai dû reculer rapidement devant une manifestation brutale, avec mes 3 000 tracts dans les bras pour rejoindre ma voiture et rentrer à Rouen. J’ai eu la chance de participer à deux grandes manifestations avec des dizaines de milliers d’étudiants, de jeunes ouvriers et de personnes plus âgées : la marche sur l’ORTF pour dénoncer la propagande mensongère qui coulait à flot contre les étudiants et les grévistes ; la manifestation sur Renault-Billancourt où Jean-Paul Sartre a tenté de s’adresser aux ouvriers. Nous avons tous chanté l’Internationale dans la rue tandis que les ouvriers juchés sur les murs levaient le poing avec nous malgré les cégétistes qui faisaient barrage.

À Rouen je ne suis pratiquement pas allée à la faculté sur les hauteurs de la ville. L’endroit le plus vivant, le cœur du mouvement, se situait au cirque que les étudiants avaient rapidement occupé et qui était ouvert à tout le monde, à tous les débats, dans une joyeuse ambiance. C’est là que passaient les informations, que se diffusait le matériel militant et que s’organisaient les actions.

Il y a eu très peu d’épisodes violents sur notre agglomération. L’épisode le plus grave a été un coup de fusil tiré par un fasciste du groupe Occident à la fac qui aurait pu tuer un des militants de la JCR.

La révolte aurait-elle pu gagner ?

Je ne sais pas. Les ouvriers de Renault-Billancourt auraient pu par exemple enfoncer le barrage des staliniens pour rejoindre le cortège des étudiants et des jeunes ouvriers qui était devant leur usine. Mais ils n’étaient pas prêts à le faire. Ils n’étaient pas organisés dans des comités ou des conseils bien à eux. Les « comités de grève » étaient en général constitués de responsables syndicaux qui voulaient garder le contrôle sur la grève.

Quel a été son effet sur vous ?

L’expérience de mai 68 m’a aidée à participer pleinement à d’autres mouvements. Comme enseignante en grève en novembre-décembre 1995, j’ai participé activement au mouvement qui était particulièrement profond à Rouen où les cheminots étaient nombreux et en pointe. L’expérience de 1968 et de 1995 m’a aussi aidée à m’impliquer dans la grève des ouvriers et ouvrières de Ralston (ex-Cipel) en 1998. Ils ont occupé les portes et créé un comité de grève élu en assemblée générale et rendant des comptes chaque jour à l’AG. Mai 68 nous avait donné un avant-goût concret des capacités des travailleurs quand ils sont en mouvement. De ce point de vue, c’est eux qui nous ont formé et nous leur avons emboîté le pas dès que l’occasion se présentait.

Quel a été son impact sur la France ?

L’impact s’est réduit avec le temps, mais cela a fait trembler la bourgeoisie sur le moment. Les staliniens ont beaucoup moins employé la violence physique contre les gauchistes. Ils l’ont encore employée après, contre une camarade qui était ouvrière à l’usine Baroclem et contre une camarade institutrice qui collait des affiches en banlieue de Rouen. Mais leur nuisance dans les usines s’est surtout manifestée sous forme de calomnies et de dénonciations auprès de la direction, ce qui a valu à certains militants de LO d’être licenciés. Comme ils étaient toujours fâchés avec la démocratie syndicale, des années plus tard nous avons été amenés à organiser un débrayage à Renault-Cléon pour imposer la présence d’un de nos militants sur la liste des délégués du personnel, et à créer deux syndicats démocratiques indépendants avec des salariés qui nous faisaient confiance, à l’usine Renault-CKD et à l’hôpital Charles Nicolle.

Mai 68 ne nous a pas permis d’en finir avec les comportements bureaucratiques ni avec les comportements de petits chefs dans les organisations se prétendant révolutionnaires.

Lire la première partie (José Chatroussat)

Souvenirs et remarques sur Mai-Juin 68. Première partie.

mardi 10 avril 2018 :: Permalien

En février 2016, l’écrivain et traducteur Mitchell Abidor vivant à Brooklyn est venu en France pour rencontrer quelques acteurs de Mai 68 afin de concevoir un livre très vivant et à présent disponible, May Made Me, An Oral History of the 1968 Uprising in France (Pluto Press). Pour préparer notre propre rencontre et mobiliser nos souvenirs, nous avions rédigés auparavant, chacun de notre côté, quelques réponses rapides aux questions qu’il souhaitait aborder avec nous. Ces réponses, qui se trouvent ci-dessous, recoupent bien sûr le contenu de l’interview réalisée et transcrite par Mitchell Abidor. Elles sont sensiblement différentes, plus détaillées, mais n’ont pas le charme des propos spontanés recueillis par l’auteur dans une ambiance joyeuse et fraternelle.
Hélène et José Chatroussat.

1. José Chatroussat [1]

Quelle était votre expérience politique avant les événements ?

Mes parents instituteurs étaient très engagés depuis leur jeunesse, comme pacifistes, anticléricaux et adeptes des méthodes pédagogiques de L’École nouvelle de Célestin Freinet. Ils avaient été amis ou proches d’anarcho-syndicalistes et de pacifistes comme Louis Hobey et Louis Lecoin. Mon père, dans sa jeunesse, avait suivi des exposés de Maurice Dommanget sur l’histoire du mouvement ouvrier. Ses livres se trouvaient dans la bibliothèque familiale. Mes parents commentaient librement l’actualité politique devant leurs deux fils en écoutant les informations. Ils évoquaient souvent leurs souvenirs militants qui remontaient à 1936. C’était une sorte de formation politique dans le cadre familial et des repas avec des amis de mes parents.

J’ai été marqué tout jeune par le militantisme de mon père contre la guerre d’Algérie. À partir de 1956, il détestait Guy Mollet de la SFIO et le PCF qui lui avait voté les plein pouvoirs et qui, en plus cette année-là, traitait de fascistes les insurgés hongrois. Il était président de la Ligue des Droits de l’Homme sur Elbeuf (ville ouvrière à 20 kilomètres de Rouen) et faisait venir des orateurs de Paris (je me souviens de Félicien Challaye et de Lucie Aubrac). Il a créé un comité Maurice-Audin localement et diffusait sous le manteau des livres interdits comme La Question d’Henri Alleg, Pour Djamila Bouhired ou La Gangrène. Je lisais tout cela, de même que le journal Témoignages et Documents qui dénonçait les exactions de l’armée française et dont le responsable était Maurice Pagat. À la fin de la guerre d’Algérie, ce dernier a proposé à ses jeunes lecteurs de participer à un camp en Algérie pour fraterniser avec les jeunes Algériens et construire avec eux une Maison de la Paix dans un village près de Skikda. J’allais vers mes dix-huit ans quand j’y ai participé, en juillet 1963. Nous étions plus de 200 jeunes de toutes les tendances de gauche et d’extrême gauche. Nous n’avons pas construit grand-chose mais beaucoup discuté avec des participants et avec de jeunes Algériens. À la réflexion, c’était comme un avant-goût de Mai 68. C’est là que j’ai rencontré un étudiant lyonnais qui m’a ensuite gagné aux analyses de Socialisme ou Barbarie.

Au lycée d’Elbeuf en terminale, j’avais été finalement attiré par Marx grâce à ma professeure de philosophie qui nous avait parlé aussi de Freud et de Wilhelm Reich. Lors d’une réunion à Rouen organisée par les JSU, j’ai eu l’occasion de porter la contradiction dans un meeting à Pierre Frank de la IVe Internationale en reprenant l’analyse de Castoriadis des rapports de classe en URSS. Je militais aussi aux Auberges de la Jeunesse où j’ai rencontré des militants trotskistes qui ne m’ont pas convaincu. Je connaissais aussi des sympathisants du PCF, dont un instituteur au Havre que j’appréciais beaucoup sur le plan personnel. J’avais participé à deux camps de vacances organisés par Tourisme et Travail et dont il était responsable de façon très bienveillante. Avec Hélène, nous avions également participé à deux camps de travail du Service civil international, l’un en Creuse et l’autre en Tchécoslovaquie. On y a rencontré des jeunes de différents pays d’Europe de l’Ouest et de l’Est. Nous étions concernés et indignés par les mêmes choses, la guerre du Vietnam, les comportements bureaucratiques et l’ordre moral. La dérision contre tout cela allait déjà bon train en 1964, surtout chez les jeunes Anglais et Néerlandais que nous avons croisés.

À défaut de groupe local de Socialisme ou Barbarie, j’ai rejoint la Fédération anarchiste où militait également mon frère aîné qui travaillait à l’usine Rhône-Poulenc. C’était sympathique mais à la fin ennuyeux car le groupe ne cherchait pas à creuser les idées ni à les faire partager à d’autres, notamment aux travailleurs. Avec un copain en hypokhâgne qui était également anarchiste, nous avons décidé d’adhérer à l’Union des étudiants communistes (UEC) par curiosité et pour y mettre un peu la pagaille, ce que nous n’avons pas fait en définitive. La plupart des membres aux réunions faisaient de l’entrisme et allaient devenir trotskistes ou pro-chinois. Ils évitaient de faire des vagues (momentanément) car un militant du PCF était toujours là pour contrôler les discussions. Au bout de deux mois je suis parti, en envoyant une lettre de démission au vitriol mettant en cause la politique du PCF et la soumission de l’UEC au Parti.

En mai 1965 nous avons quitté la Fédération anarchiste lors d’une séance houleuse. J’avais entre temps décidé de suivre les anciens de Socialisme ou Barbarie que j’avais rencontrés à Paris qui avaient décidé de rejoindre Voix ouvrière (VO) du fait de la disparition du groupe de Castoriadis. L’idée était d’acquérir une expérience sérieuse dans le travail politique en direction de la classe ouvrière, même si VO ne nous emballait pas a priori. Un groupe VO de trois ouvriers à l’usine Fermeture Eclair avait existé quelques mois auparavant. Mais ils avaient quitté l’usine et la région à la suite d’une grève qui s’était mal terminée, en particulier avec la direction de VO leur reprochant de ne pas avoir soumis la décision d’arrêter la grève en assemblée générale.

Hélène et moi avons donc recréé un groupe VO sur Rouen, en commençant par convaincre des amis, des étudiants sur le campus, des lycéens, puis quelques ouvriers en faisant du porte à porte avec notre journal ou au cours de ventes en centre-ville.

À plusieurs reprises nous avons été confrontés à la violence des staliniens qui entendaient nous empêcher d’exister : affiches lacérées, journaux déchirés devant l’usine Rhône-Poulenc, grande bagarre pour nous empêcher de tenir un meeting dont le thème sur notre affiche était : « Pourquoi faut-il construire un nouveau Parti communiste ? ». Idem lors d’un meeting organisé par la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) en l’honneur de Che Guevara où nous étions venus pour renforcer leur service d’ordre.
VO avait décidé d’envoyer tous ses militants pour défendre notre droit d’expression face à la CGT devant l’usine Berliet de Vénissieux. Les staliniens nous ont violemment agressés. Je fus à nouveau blessé, à la fois par les flics qui avaient rappliqué et me matraquaient et par les staliniens qui me cognaient dessus et me poussèrent dans le fourgon de la police, direction un hôpital de Lyon. Ce fut une expérience politique inégalable qui s’est inscrite profondément dans ma tête.

Quel a été le rôle de la théorie dans votre engagement ?

Dès l’âge de quinze ans environ, je me posais beaucoup de questions qu’on peut considérer comme philosophiques. Je lisais des auteurs comme Kafka, Sartre, Camus, Brecht, Pirandello, Tchekhov, Freud, Hegel, etc. Mes lectures les plus déterminantes sur le plan politique entre 1961 et 1963, ont été De prison en prison de Louis Lecoin, La Guerre ? C’est ça !… de Louis Hobey, Blanqui à Belle-Île de Dommanget, Histoire du mouvement anarchiste en France de Maitron, Histoire de la Commune de 1871 de Lissagaray, Jeunesse du socialisme libertaire de Daniel Guérin, Souvenirs d’un révolutionnaire de Victor Serge et L’État et la Révolution de Lénine. Tous ces livres se trouvaient dans la bibliothèque de mes parents.

Mes lectures les plus marquantes de 1963 à 1965 ont été les analyses de Socialisme ou Barbarie, certains articles de l’Internationale situationniste, La Fonction de l’orgasme de Wilhelm Reich, Histoire et conscience de classe de Lukacs, Marxisme et Philosophie de Korsch, Thomas Münzer d’Ernst Bloch et la biographie de Trotski d’Isaac Deutscher.

À partir du printemps 1965, lorsque j’ai rejoint Voix ouvrière, j’ai commencé à lire plus systématiquement un grand nombre d’œuvres marxistes, en plus de celles que j’avais déjà lues, de Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxemburg, Plekhanov, Boukharine, Victor Serge, Ernest Mandel, Pierre Broué, etc. Comme j’avais eu l’occasion de rédiger pas mal d’exposés sur le marxisme et l’histoire du mouvement ouvrier, je ne peux pas dire que Mai 68, aussi surprenant qu’a été l’événement, m’ait pris complètement au dépourvu. Comme bien d’autres jeunes révolutionnaires de ma génération et depuis ma découverte du marxisme via les écrits de Marx, Victor Serge et Castoriadis entre autres, j’étais convaincu que le prolétariat était appelé à jouer un rôle déterminant et même révolutionnaire dans l’avenir. Après tout, il ne fallait pas remonter si loin en arrière pour avoir des exemples d’interventions majeures ou importantes de la classe ouvrière sur la scène de l’histoire : l’insurrection hongroise en 1956, la grève générale belge durant l’hiver 1960-1961, la grève des mineurs en France en 1963. À cela s’ajoutait des grèves très conflictuelles qui avaient marqués mon esprit, à Rhodiacéta près de Grenoble en mars 1967 et à la Saviem près de Caen en janvier 1968.

La grève générale de Mai 68 est donc arrivée par surprise pour moi comme pour tout le monde, mais elle confirmait une de mes convictions théoriques profondes, à savoir que la classe ouvrière pouvait ébranler et même abattre le système capitaliste.

Je me souviens que Pierre Jalée était venu à Rouen faire une conférence à Rouen en 1965 ou 1966 pour présenter son livre, Le pillage du Tiers Monde. Au cours du débat, lorsqu’il a affirmé que le prolétariat ne serait plus jamais une classe révolutionnaire, ça a été comme une levier de bouclier parmi les jeunes marxistes révolutionnaires dans la salle dont ceux de la JCR, et j’ai donné l’exemple de la grève belge de 1960-1961 qui avait eu par certains côtés un caractère insurrectionnel dont il semblait ne pas avoir entendu parler.

Quelles ont été vos expériences les plus importantes ?

À Rouen, le groupe Voix ouvrière comptait environ une quinzaine de jeunes. Avec mes vingt-deux ans, j’étais parmi les plus âgés. Il y avait une institutrice (Hélène), trois étudiants (dont moi), quatre lycéennes, trois lycéens, un hospitalier et trois ouvriers. Mon premier souvenir frappant a été de voir un cortège compact de lycéens descendant la rue Jeanne-d’Arc dans le centre de Rouen, avec à sa tête un de nos camarades qui avait été un des créateurs du comité d’action sur le lycée Corneille. L’ouvriérisme de notre petit groupe était donc d’emblée très relatif dans les faits.

Le lendemain du début de la grève chez Renault-Cléon, j’ai quitté le campus en effervescence pour aller voir ce qui se passait devant Cléon et les usines déjà en grève dans l’agglomération elbeuvienne, à 20 km de Rouen. L’usine Cipel où l’on fabriquait des piles, comptait plus de 1 000 salariés dont surtout des femmes à la production. Les ouvriers et ouvrières devant l’usine étaient très fiers d’être la troisième usine en France à être partie en grève avec occupation (après Sud-Aviation près de Nantes et juste après Renault-Cléon). L’ambiance était très amicale et joyeuse. Il y avait de jeunes ouvrières qui me dévisageaient en riant et en se donnant des coups de coude. J’étais décontenancé. Le climat était plus à la drague et à la fête qu’aux grandes discussions politiques sérieuses.

Devant l’usine Renault-Cléon qui comptait 4 000 salariés, c’était encore plus festif. Les grévistes étaient nombreux et euphoriques. Ils bloquaient le directeur et le chef du personnel dans leur bureau. « On les nourrit bien, avec des sandwichs au camembert » me dit hilare un gréviste. Un grand pantin à l’effigie du directeur avait été confectionné. Dans l’hilarité générale, il fut hissé à un lampadaire au son d’un clairon qu’un gréviste avait ramené.

Comme les responsables syndicaux et surtout CGT de l’usine avait cassé l’ambiance au bout de plusieurs jours en libérant les gens de la direction et en prenant l’occupation en mains de façon autoritaire, les jeunes ouvriers de Cléon qui avaient été à l’origine de la grève préférèrent fréquenter le cirque de Rouen occupé par les étudiants et tous les gens actifs dans le mouvement. C’était un cirque en dur dans le centre de Rouen où se tenaient habituellement les congrès, les grands concerts de jazz ou de musique classique et les grands meetings politiques comme les « Six heures pour le Vietnam » quelques mois plus tôt. Un de nos camarades ouvriers qui avait rompu avec le PCF s’était glissé dans le comité d’occupation du cirque. D’une manière générale, tout le monde faisait ce qu’il voulait dans notre petit groupe VO, ma seule consigne en tant que « responsable » étant d’essayer de se lier à des ouvriers et de les gagner à nos idées.

Le cirque était un lieu de forums quasi permanents, surtout le soir. C’est là que j’ai rencontré mon premier jeune ouvrier de Cléon, un petit blond nerveux habitant le quartier de la Croix-de-Pierre, réputé pour sa pauvreté et sa délinquance. Il faisait partie du groupe de jeunes qui avait lancé la grève sans demander l’avis des responsables syndicaux. Un gros paquet de tracts de VO venait d’arriver. Il l’a lu rapidement et m’a dit, sur un ton décidé, qu’il en prenait un paquet pour le diffuser. De fil en aiguille et de bonnes discussions, il s’est lié à moi, m’a fait connaître des copains à lui. Quelques jours plus tard, nous pouvions intervenir par tract sur Renault-Cléon. Je l’ai vu un jour, alors que j’étais derrière les grilles à observer une AG des grévistes, interpeler énergiquement les chefs syndicaux de l’usine, avec de bons arguments à l’appui. Sa pugnacité et son courage m’avaient sidéré car sa « formation » avait été très rapide.

Je continuais à discuter chaque jour avec un jeune camarade de notre groupe qui travaillait à l’usine de sidérurgie CTN (Compagnie des Tubes de Normandie) d’un millier de salariés. Il discutait beaucoup dans son usine occupée, où la CGT menait la barque d’une main ferme ; mais rien ne semblait aboutir, alors que ses jeunes collègues contestaient la politique et la mainmise des staliniens. Quand, un jour, il est venu à notre café habituel pour m’annoncer, radieux, qu’il avait vraiment « gagné » deux camarades. Il nous les a présentés et ensuite, nous avons créé un bulletin intitulé Drapeau rouge et avons pu intervenir dans une grève importante quelques temps après Mai 68.

Au cours des journées de Mai, j’ai assisté à une petite scène amusante et surprenante devant le palais de justice de Rouen où il y avait encore à l’époque le monument aux morts. Il y avait un agent de police en tenue avec tout un groupe de passants autour de lui qui discutaient avec entrain mais paisiblement avec lui. Le pauvre s’échinait à démontrer qu’il n’avait rien à voir avec les CRS, que lui, respectait les gens, était un salarié comme les ceux en grève et qu’il serait bien que la société fonctionne autrement. D’une manière générale, et sauf à des moments de tension particuliers et assez rares, il régnait à Rouen un climat serein, détendu. On ignorait tranquillement le pouvoir en place pour refaire le monde dans nos échanges.

Lorsque nous avons appris que VO faisait partie des dix organisations gauchistes interdites, j’ai pris cela sur le mode d’une plaisanterie assez flatteuse que comme une mesure de répression dangereuse. Je me suis refusé, comme d’autres militants révolutionnaires du coin, à quitter mon domicile ou à aller enterrer en forêt des documents qui aurait pu être considérés par la police comme compromettants. Mais quelques jours plus tard, j’ai pu constater que la police, elle, prenait au sérieux cette interdiction.

Nous étions allés à quatre camarades diffuser devant Renault-Cléon un bulletin que nous avions appelé La Voix de Cléon au lieu de Voix ouvrière. L’accueil des ouvriers avait été très chaleureux. Ni à Cléon, ni devant les autres usines, les staliniens ne se permettaient plus de nous injurier, de déchirer nos tracts ou de nous frapper comme dans les années d’avant Mai 68. Mais en retournant à ma voiture que j’avais garée à l’écart par discrétion, nous fûmes tout à coup encerclés par une bande de flics très excités, l’un d’eux nous braquant sous le nez un revolver et un autre un PM (pistolet automatique). Ils nous ont embarqués au commissariat d’Elbeuf. Pour nous intimider, ils nous ont demandé de retirer nos lacets et nos ceintures, comme s’ils allaient nous incarcérer pour un bout de temps. Comme nous restions constamment paisibles et silencieux, prétendant en plus ne pas nous connaître entre nous, ils ont fini par se calmer, surtout en découvrant certains noms. L’un des policiers qui était corse comme un des lycéens de notre groupe a commencé à lui parler très amicalement. Un autre m’a dit avec un air respectueux qu’il connaissait bien mon père car il avait été élève dans l’école dont il avait été directeur. Il n’y avait plus qu’à nous libérer sans suite, avec force recommandations du commissaire de ne pas nous laisser entraîner dans des actions dangereuses pour nous.

Vers la fin du mouvement à la fac de lettres où j’étais étudiant en histoire, j’eus une altercation assez vive avec Jean Favier, le médiéviste bien connu et futur directeur des archives de France, qui était déchaîné contre les acteurs des « événements » dans le pays. Les étudiants autour de nous se tenaient coi. C’était vraiment la décrue du mouvement. L’illustre professeur au sourire carnassier s’est peut-être souvenu de moi en septembre quand j’ai essayé d’obtenir avec lui un certificat de licence sur le Moyen Âge : je suis probablement un des rares étudiants à ne pas avoir réussi à décrocher son examen en 68. Je fus donc obligé de chercher un travail comme maître auxiliaire dans un collège technique.

La révolte aurait-elle pu gagner ?

De toute évidence, non. Pour aller plus loin, sans entrer dans le détail, il aurait fallu que les groupes révolutionnaires fassent preuve d’une plus grande intelligence politique. J’ai souscris tout de suite à l’appréciation qu’il s’agissait d’une répétition générale et qu’on ferait mieux la prochaine fois. Je n’ai donc pas eu de regrets ou d’amertume après 1968, au contraire ! Le mouvement avait donné tout ce qu’il pouvait, et c’était déjà beaucoup. L’ordre moral a été largement sapé et le poids des organisations réformistes a été partiellement affaibli.

Les piliers du pouvoir avaient été secoués, ébranlés, mais s’étaient avérés encore très solides. Une bonne partie de la bourgeoisie, grande, petite et moyenne, avait été effrayée et allait prendre sa revanche dans la période suivante. Au sein de la classe ouvrière, même s’il y a eu quelques résistances, parfois fortes à reprendre le travail et l’affreuse routine de l’exploitation, la grande majorité des travailleurs a suivi les consignes de « reprise du collier » des dirigeants syndicaux.

Même si le pouvoir personnel de De Gaulle a montré qu’il était usé jusqu’à la corde, les structures de la Ve République n’ont pas été minées et ont perduré jusqu’à aujourd’hui.

Quel a été son effet sur vous  ?

Son effet a été durable jusqu’à aujourd’hui, et je l’espère pour le restant de ma vie. Le fait que d’autres relations humaines soient possibles à une large échelle que celles que génère la domination du capital, n’était plus seulement une belle idée éclairant l’avenir mais une réalité momentanée certes mais tangible. Je l’avais vécue intensément, avec des centaines de milliers de personnes, pendant presque deux mois. À chaque fois qu’un épisode de mobilisation comme celui de la Puerta del Sol en Espagne, de la place Syntagma en Grèce, d’Occupy Wall Street aux États-Unis, de la Taksim en Turquie ou de Notre-Dame-des-Landes en France voit le jour, je me dit que l’esprit de Mai 68 est toujours à l’œuvre. Ce sont des moments où l’on vit autrement, où les participants tournent le dos aux impératifs du travail abstrait et de la consommation de marchandises, où toutes les hiérarchies semblent se diluer. L’égalité et la fraternité sont alors des notions qui prennent tout leur sens.

Quel a été son impact sur la France ?

Mai 68 a déchiré un voile d’hypocrisie et d’autoritarisme qui recouvrait toute la société. Désormais la contestation des pouvoirs, des positions établies et des conformistes étouffants devenait légitime. Cette contestation multiforme a permis des avancées importantes dans de nombreux domaines. Les droits des femmes ont progressé. Les idées révolutionnaires n’ont plus été le fait d’infimes groupuscules. Toute une mémoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire a refait surface. Des formes de syndicalisme plus démocratique et plus combatif n’ont pas cessé d’exister dans les décennies qui ont suivies.

L’internationalisme a repris une certaine vigueur. Dans les années suivantes, il y aura beaucoup de manifestations de solidarité avec le peuple vietnamien, les opposants à Franco, les opposants à Pinochet, etc. Toute une génération marquée par Mai 68 se sentait concernée par le racisme et luttait contre, protestait contre les interventions militaires françaises en Afrique. Nombre de personnes qui ont connu cette expérience et l’ont fait vivre se retrouvent encore aujourd’hui impliqués dans des organisations de défense des chômeurs, des sans-abri, des migrants et des sans-papiers.

Ceux qui ont tourné leur veste et fait carrière dans les entreprises, les universités les médias ou les partis gouvernementaux sont très visibles et fortement médiatisés. Mais à mon avis, ils ne sont qu’une infime minorité par rapport à celles et ceux qui ont mené et mènent toujours des combats progressistes ou émancipateurs.

Lire la deuxième partie (Hélène Chatroussat)

[1José Chatroussat a traduit pour Libertalia Paris, bivouac des révolutions (Robert Tombs), Crack Capitalism et Lire la première phrase du Capital (John Holloway), ainsi que Six mois rouges en Russie (Louise Bryant).

Voyage en outre-gauche sur le blog de JC Leroy

jeudi 5 avril 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Sur le blog Mediapart de JC Leroy, 1er avril 2018.

Les francs-tireurs des années 68

 
À travers ce « Voyage en outre-gauche », que publie Libertalia cette saison, Lola Miesseroff donne la parole aux francs-tireurs des années 68, et c’est un autre son de cloche qui alors survient, où les plus purs combattants de l’époque firent montre d’attitudes sans calcul et n’ont pas cherché par la suite à faire fructifier leurs états de service.

Si les plus grosses lettres des livres d’histoire sont gravées par les vainqueurs et imposteurs dans un marbre trop immuable, celui de la postérité, il n’est pas mauvais que des voix moins autorisées mais non moins légitimes puissent se faire entendre à l’occasion. En attendant mieux.

À travers ce Voyage en outre-gauche, que publie Libertalia cette saison, Lola Miesseroff donne la parole aux francs-tireurs des années 68, et c’est un autre son de cloche qui alors survient, où les plus purs combattants de l’époque firent montre d’attitudes sans calcul et n’ont pas cherché par la suite à faire fructifier leurs états de service.

Le livre est dédié à l’ami Arthur, qui nous a quittés il y a bientôt quatre ans. Énergumène franc-tireur ô combien, il a été le type même, et avec un vrai panache, du citoyen incontrôlable. Subversif dans l’âme, Arthur opéra sous divers pseudonymes, à la manière de son cher B. Traven, dont il fut le passeur et traducteur. En 68, Arthur était des Vandalistes de Bordeaux, auteur d’un tract fameux dans lequel on lisait notamment : « Ne dites plus “Monsieur le professeur”, “bonsoir papa”, “merci docteur”, etc. mais “Crève salope !” » De quoi s’attirer quelques durables amitiés.

Quelqu’un rappelle d’abord le temps d’avant mai à l’école, ici dans un lycée technique public nantais, bonjour l’ambiance : « Le matin, le surveillant général était à la porte du lycée et renvoyait chez eux tous ceux qui étaient en jean. Les filles portaient une semaine une blouse bleue et une semaine une blouse rose. »

Un autre que nous connaissons était à Paris quelque temps après, au lycée Jacques-Decour, il décrit la façade bientôt ornée des drapeaux noir et rouge. « Et une banderole proclame que le lycée est autogéré, terme chargé, alors, d’une connotation immédiatement subversive évoquant la Commune de Paris ou les premiers soviets de Russie avant leur confiscation par les bolcheviks. Un courant anarcho-dadaïste s’empare de quelques salles de cours désertées et leur donne les noms d’Antonin Artaud, d’André Breton et de Tristan Tzara, ignorant délibérément les sinistres héros positifs d’un gauchisme essayant de rattraper le mouvement. [1] »

C’était l’époque où les jeunes les plus affûtés apprenaient à vivre avec Vaneigem et à penser avec Debord. Par ailleurs, « on critiquait le PC, mais critiquer la CGT, c’était beaucoup plus compliqué. […] Après 68, c’était facile, mais avant, taper sur la CGT, c’était s’attaquer directement à la classe ouvrière ».

« Non contents d’entraver les contacts, les miliciens de la CGT n’hésitaient pas à employer la violence et à cracher leur haine au visage de ces salauds de jeunes. »  Les étudiants venus semer leur graine à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt se souviennent du service d’ordre musclé qui les chassa violemment. Pas question de révolution par ici. 

Par ailleurs, quelques-uns remarquent déjà l’arrivisme de Cohen-Bendit : « Quand les caméras ou les photographes arrivaient à Nanterre, Dany était le premier à se faire photographier, c’était un mec avide de notoriété, de se montrer. »

Et puis ce moment où se constitue, regroupant enragés et situationnistes, le Conseil pour le maintien des occupations (CMDO). « Outre leur participation aux manifestations et barricades, les camarades du CMDO publièrent moult affiches, textes, bandes dessinées et chansons détournées. Jusqu’à son auto-dissolution à la mi-juin, le CMDO s’efforça, avec un notable succès, d’établir et de conserver des liaisons avec les entreprises, des travailleurs isolés, des comités d’action et des groupes de province. » Selon René Viénet, auteur de Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations [2], cité par Lola Miesseroff : « Le CMDO, pendant toute son existence, réussit une expérience de démocratie directe, garantie par une participation égale de tous aux débats, aux décisions et à l’exécution. Il était essentiellement une assemblée générale ininterrompue, délibérant jour et nuit. Aucune fraction, aucune réunion particulière n’existèrent jamais à côté du débat commun. »

À Censier, haut lieu de la période, il est notable après coup, car cela était plutôt nouveau, que les filles prennent des responsabilités, elles « apportent aussi une liberté de parole nouvelle, celle de “parler sans réticence de sa vie, de ses expériences, de son travail” ». Au même titre que les garçons, elles participent aux décisions et aux actions politiques. Cependant l’une d’elles conclut son témoignage ainsi : « J’ai su que Mai était terminé lorsque, après le 24 mai, un type m’a draguée dans un couloir de Censier. L’ordre ancien était restauré. À nouveau, j’étais une nana. »

En plein mouvement il faudrait réfléchir aussi vite que l’action qui se mène, et même un peu plus. Or, c’est rarement le cas. En outre il serait indispensable et heureux d’« établir des points de vue communs ». Ne pas louper le coche. L’histoire n’aime pas repasser les plats, comme on dit. Certaine se souvient aujourd’hui de l’état d’esprit du moment : « Je n’ai pas imaginé une seconde que la révolution viendrait plus tard. On avait mis toutes nos forces et c’était impossible qu’on en retrouve autant. J’étais convaincue que la répression serait définitive et mortelle. Que cela ne reviendrait plus… et ça n’est jamais revenu. »

Maintenant, qui sont ces francs-tireurs ? Évidemment, le plus souvent des gens peu organisés, mais se donnant pourtant les moyens d’agir et d’opérer. L’argent manquant, il en faut. D’aucuns n’hésitent donc pas à franchir le seuil de l’illégalité. Pourquoi pas ? Ils témoignent : « On s’est fait cracher dessus par toute l’ultragauche, ils critiquaient le fait d’avoir recours à la délinquance […]. » C’est en effet l’occasion pour une partie de l’ultragauche de préciser sa réprobation, mais d’autres soutiennent ces pratiques, se référant au Mouvement Ibérique de Libération, dont les membres sont à la fois gangsters et révolutionnaires, l’argent volé servant uniquement les caisses de solidarité et la cause antifranquiste.

Quand un mouvement échoue, chacun a tendance à se replier sur sa particularité, et revendique à partir d’elle. Mai 68 aura vu fleurir à sa suite notamment les mouvements féministes et homosexuels, pensons au Front homosexuel d’action révolutionnaire, le FHAR, cofondé par le talentueux Guy Hocquenghem, le même qui signera en 1986 un pamphlet impitoyable pour ceux de ces camarades qui ont tourné leur veste.

Quand les protagonistes vieillissent c’est bien sûr qu’ils ne meurent pas, du moins est-ce vrai pour ceux qu’a choisi d’interviewer Lola Miesseroff (à la différence de ceux qui ont choisi la carrière nimbée de reniements). Ces vivants-là ne se font plus guère d’illusion, ils pensent qu’ils ne verront pas la révolution à laquelle toujours ils aspirent. Parfois, au coin d’un sourire échangé avec un ami ou un passant, un lecteur, ils se souviennent que « les événements historiques explosent, éclatent alors que personne ne s’y attend, ou que très peu de gens s’y attendent. On a parfois un peu d’intuition en se disant qu’il va se passer quelque chose, mais on ne peut pas deviner quelle va être sa dimension ».

Mais c’est l’auteur du livre qui, après avoir écouté à longueur de pages des échos assez divers, au final, donne son sentiment raffermi : « Quoi qu’il en soit, je maintiens, pour ma part, que la question de la révolution reste d’actualité et que la lutte de classes est la seule façon d’éviter que la faillite du capitalisme soit la destruction de l’humanité. »

À condition, bien sûr, que la lutte soit aussi une lutte pour la vie, avec la vie.

Jean-Claude Leroy

[1Gayraud Joël, Ravachol-city, Lycée en 68, in Un Paris révolutionnaire, éditions L’esprit frappeur/ Dagorno, 2001.

[2Éditions Gallimard, 1968.

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