Le blog des éditions Libertalia

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La Semaine sanglante sur En attendant Nadeau

mardi 25 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur En attendant Nadeau, le 22 mai 2021.

La Semaine sanglante :
les comptes d’un massacre

72 jours qui ont 150 ans.
Cent cinquante ans après la semaine que la chanson de Jean-Baptiste Clément et ceux qui y avaient survécu appelèrent « sanglante », le nombre de personnes exécutées dans Paris entre le 21 et le 28 mai 1871 demeure flou, ou comme voué à l’ignorance. Dans un livre bref et méthodique, Michèle Audin sollicite les archives pour réexaminer les « comptes » du massacre, mais aussi ses « légendes ». Ce « recompte » donne aux morts le droit de compter un peu plus.

La mathématicienne membre de l’Oulipo qui signe ce livre d’histoire a déjà consacré plusieurs livres à la Commune de Paris, laquelle occupe aussi son site Internet : un roman composé à partir d’archives, Comme une rivière bleue (Gallimard, 2017) ; une biographie d’Eugène Varlin et une édition des textes d’Alix Payen, ambulancière d’un bataillon de Gardes nationaux (Libertalia, 2019 et 2020) ; et, récemment, un autre roman documentaire, Josée Meunier. 19, rue des Juifs (Gallimard).
Parmi les multiples entrées possibles de la Commune, Michèle Audin reconnaît s’intéresser « davantage à la joie et à la fête qu’aux massacres ». Mais, cette fois-ci, elle qui est fille d’un disparu, le militant anticolonialiste et communiste Maurice Audin, assassiné par l’armée française en Algérie en 1957 – la responsabilité de la France fut officiellement reconnue en 2018 –, recherche les traces d’une mort de masse : la liquidation des dernières barricades de mai 1871 et des mises à mort de prisonniers dans Paris « pacifiée ». Elle veut aussi vérifier les récits qui ont dissimulé voire falsifié la réalité et l’ampleur des assassinats : « À cause de la façon dont elle a été écrite, mais aussi parce qu’elle a été (et est toujours) instrumentalisée de toutes parts, le plus souvent à des fins politiques, cette histoire est mal connue. Pour les mêmes raisons, elle est emplie de mythes et de légendes de toutes sortes. »

La Commune a très tôt engendré des écrits où acteurs et témoins se sont fait historiens de leur propre histoire ; mais, cent cinquante ans après, ces textes pléthoriques ont laissé les données factuelles englouties dans les controverses et les narrations. Pourquoi ne pas essayer de recompter ? Michèle Audin le précise d’emblée, il est question ici des morts de la Commune, pas de ceux de l’armée, puisque « tous les auteurs s’accordent, il y en a eu exactement 877 ». Ce qui dit déjà beaucoup : il y a ceux dont on sait combien sont morts, et il y a les autres.
Ce livre serré, touffu, parfois composé pied au plancher (pour ne pas rater le rendez-vous des cent cinquante ans ? à cause de la pandémie ?) est d’abord la restitution (avec remerciements aux archivistes au début, et non à la fin !) d’un scrupuleux travail de lecture et de recoupement des témoignages, des documents et des recherches qui l’ont précédé. Si Michèle Audin fustige certaines erreurs (les « âneries ») de ses prédécesseurs, en particulier Jacques Rougerie et son collègue britannique Robert Tombs (La Guerre contre Paris, Aubier, 1997), elle reprend surtout à nouveaux frais l’enquête faite par Maxime Du Camp pour le deuxième des quatre tomes des Convulsions de Paris publié dès 1879 (disponible en ligne). L’ami de Flaubert, souhaitant explicitement récuser les témoignages communards et minimiser la répression, avait en effet pris un malin plaisir à réfuter les chiffres aussi vagues que gigantesques donnés très vite par les communards – 20 000 morts chez Lissagaray, 30 000 pour Louise Michel – en leur opposant le sérieux prétendu d’une enquête scientifique auprès de la direction des cimetières parisiens. Il concluait à l’inverse à un chiffre très précis : 6 667 morts.
Trop précis ? Chercher un chiffrage exact, c’est ne pas voir ou feindre d’ignorer que la démesure des chiffres disait d’abord la démesure de la violence, que « 20 000 » ou « 30 000 » signifiaient autant le grand nombre de victimes que l’impossibilité de les compter. Michèle Audin ne baisse pas la garde, oppose de la science à la science. C’est le premier aspect du livre : contre la minimisation, la falsification, voire l’occultation, il faut recompter, ne pas laisser la force des chiffres aux vainqueurs, donner des gages de factualité. Pour cela, elle déniche des documents inédits ou peu exploités (conservés aux Archives de la Ville de Paris, porte des Lilas, et au Service historique de la Défense, au château de Vincennes, mais aussi les différentes archives départementales issues de l’ancien département de la Seine), elle visite les cimetières, épluche la presse, fouille les registres d’état civil et d’inhumation, les rapports, les factures… et réhabilite, contre Du Camp, les estimations faites par Camille Pelletan dès 1880, dans un texte, La Semaine de mai, qu’on ne s’était pas empressé de prendre au sérieux (lui aussi disponible en ligne).
Par additions successives, « nous avons, avec certitude, 10 000 morts de la Semaine sanglante inhumés dans les cimetières parisiens » ; en ajoutant les morts reconnues en détention avant et après jugement, c’est « ainsi certainement 15 000 morts ». Sur un tel sujet, un savoir qui se prétend exhaustif a de quoi éveiller le soupçon ; quoique son enquête soit précise, Michèle Audin donne seulement des estimations provisoires. À la fois parce que l’enquête n’est jamais close (elle n’a pu notamment, à cause de la fermeture puis la restriction des Archives pendant la pandémie, consulter les registres de la morgue) ; mais aussi parce que c’est une juste manière d’approcher le vrai… ou d’éviter le faux.
Car 15 000 morts, c’est sans (pouvoir) compter les corps ni retrouvés, ni inhumés, ni répertoriés – noyés dans la Seine et dans le canal Saint-Martin, enterrés à la va-vite sur le chemin des prisons de Versailles… ou éliminés par le feu, ou laissés à l’état de « débris humains », comme disent certains registres. Et pour cause, ceux qui devaient les comptabiliser en les inscrivant sur les registres de décès et d’inhumation étaient les mêmes qui interdirent, par un décret de juin 1871, de rendre hommage à la fosse commune du Père-Lachaise (voir Danielle Tartakowsky, Nous irons chanter sur vos tombes, Aubier, 1999). L’étude de Michèle Audin montre que cette absence de chiffres, loin d’être une simple lacune, constitue un élément central de l’histoire de la Commune et de la Semaine sanglante : le comptage des victimes est rendu impossible non pas seulement par le temps qui nous en sépare ou par le manque d’archives et de traces, mais en premier lieu par les conditions de leur disparition et par le type d’actes de leurs meurtriers.

Dans ce cas, l’état civil – dont Michelle Audin a travaillé les béances dans un précédent livre, Oublier Clémence (Gallimard, 2018) – n’est pas d’un grand secours, puisqu’il y manque quantité de noms ; il s’avère illusoire. Une grande partie des communards ont été assassinés sans qu’on puisse le prouver puisqu’il n’y a pas de corps, pas de documents ; et cette description des techniques de mise à mort et de dissimulation fait étrangement écho à un temps qui, en 1871, n’existe pas encore mais qui est celui du lecteur de 2021. La Semaine sanglante ne signe pas seulement la fin de la Commune, mais aussi une modernité où il y a trop de disparus pour pouvoir oublier, et pas assez de morts pour pouvoir se souvenir.
Le second fil suivi par le livre porte sur une question narrative. En plus des morts, Michèle Audin dénombre les lieux communs tissant la trame légendaire de la Semaine sanglante, et ce dès son propre nom qui concentre le regard en omettant l’avant et l’après. Derrière des motifs dramatiques (le fleuve teint de rouge, le dernier coup de fusil, les morts qui bougent encore…) se cachent des récits falsificateurs qu’on appellerait désormais fake news (par exemple, dire qu’il y eut autant de morts des « deux côtés ») ainsi que des histoires marginalisées. Comme celle des viols des communardes, à propos desquels Michèle Audin a cette remarque très juste : « On en parle si peu… qu’il n’y a même pas de légende. » Une telle démarche définit une véritable éthique d’écriture et de recherche, qui préfère conclure sur ce qu’on ne sait pas, sur ce qui n’est pas vrai – et même que « le nombre de victimes ne sera sans doute jamais connu ». Cela n’empêche pas cette étude d’être une mine d’informations fiables et de pistes de recherche neuves ; et même quand elle s’astreint à la rigueur du calcul et du recoupement, elle ne se déprend jamais de l’émotion qui accompagne l’inscription d’histoires oubliées.
Dès lors, Légendes et comptes ne fait pas qu’additionner des morts ou soustraire des récits, et on peut se demander ce que signifie un tel tombeau troué. Si toutes les listes sont lacunaires, celle-ci l’est peut-être plus encore, car on ne sait plus qui manque à l’appel. Cette absence est le legs de Paris, son héritage négatif. La violence dessine une nouvelle carte, dénaturée : on jugeait dans un théâtre (le Châtelet), on fusillait dans des jardins (le Luxembourg et le bois de Boulogne), on brûlait les cadavres dans des parcs (les Buttes-Chaumont), on ensevelissait des corps dans les squares (à la tour Saint-Jacques) et, bien sûr, sous les pavés…
Cent cinquante ans après, marcher dans Paris, c’est fouler une grande nécropole invisible. Victor Hugo le voyait déjà en 1876, évoquant, dans son discours pour l’amnistie des communards, « ce tragique sous-sol de Paris » d’où provient « cette clameur confuse des victimes qui vont quelquefois si loin dans l’avenir ». Recompter, raconter, c’est faire en sorte que toutes les vies se remettent à compter, même celles qui n’ont plus de nom ; on aurait pu l’oublier.

Pierre Benetti

Merlin est-il un être maléfique ?

mardi 25 mai 2021 :: Permalien

Émission Nota Bene (Benjamin Brillaud) du 16 avril 2021, préparée par William Blanc (Le Roi Arthur, un myuthe contemporain ; Winter is coming. Une brève histoire politique de la fantasy).

Entretien avec Corinne Morel Darleux sur lareleveetlapeste.fr

mardi 25 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site La relève et la peste le 26 avril 2021.

« On ne mène pas un combat parce qu’on est sûr de le gagner, 
mais parce qu’il est juste à mener »

Il y a une illusion folle à penser qu’on peut se mettre à l’abri seul dans son coin. On est toujours rattrapé par la société. Le réchauffement climatique et la crise de la biodiversité rendent cela encore plus évident : quand il n’y a plus de pollinisateur, que les périodes de canicules s’étendent, se multiplient et s’approfondissent, l’oasis dépérit, comme le reste du monde.

Avec Là où le feu et l’ours, Corinne Morel Darleux, autrice, militante écosocialiste et conseillère régionale de la Drôme, signe un très beau premier roman jeunesse à lire à tous les âges. Une aventure haletante des steppes aux jungles luxuriantes qui brosse une allégorie de l’effondrement, mais surtout une quête vers la joie. Entretien autour de l’aventure, de la survie, de la transmission et du nécessaire oubli. Et l’amour, aussi.

LR&LP : Une femme, Violette, et un ourson, Têtard, fuyant les incendies qui ravagent un pays, marchent à travers la steppe en quête d’un lieu où faire halte. Bientôt rejoints par d’autres personnages, les voilà qui cherchent l’oasis. Tel est le décor de Là où le feu et l’ours. D’où vous est venue cette histoire ?

J’ai commencé à l’écrire le 1er janvier 2020 chez moi, au pied du Vercors, dans une ambiance assez glaciale : je travaille dans un bureau chauffé par un petit poêle. Le matin, il y fait 12 °C l’hiver et j’avais très envie de me plonger dans une histoire qui m’emmène dans un lieu foisonnant, verdoyant, chaleureux, plein de vie, de couleurs et de lumières.
C’est ce qui est devenu la seconde partie du roman, L’Oasis. Au-delà de cette anecdote matérielle, suite à mon essai précédent Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, j’avais été contactée par une éditrice jeunesse qui souhaitait travailler avec des autrices et auteurs qui ne viennent pas du roman jeunesse afin de bousculer un peu les codes d’un genre qui peine à se renouveler après les succès de Harry Potter ou de la fantasy, souvent dominé par des écrivains anglo-saxons. J’avais trouvé la démarche enthousiasmante.
Moi qui suis une grande lectrice et très admiratrice de certaines œuvres, je n’osais pas imaginer devenir romancière. L’idée d’écrire pour la jeunesse a renversé ma perspective et m’a libérée d’une forme de complexe.
Je me suis lancée à corps perdu dans l’écriture avec une image en tête : une jeune femme portant un ourson à son sein pour l’allaiter. Le reste est venu se broder autour de cet élément magnétique qui a convoqué d’autres personnages, une structure narrative et des paysages.

LR&LP : Pourquoi cette image d’un ours au sein d’une humaine ?

Je ne sais pas quand l’image est née, mais elle est peut-être en partie liée au fait que j’étais environnée d’un imaginaire d’ours ! Cela faisait deux hivers que j’annonçais me mettre en hibernation : je souhaitais profiter de la saison froide pour réduire mes déplacements, être moins dans le contact social permanent comme c’est le cas le reste de l’année en raison de mes engagements militants.
Je lisais un livre, Survivre à l’hiver, sur les techniques animales pour passer l’hiver au chaud. Et dans cet univers de cavernes et de terriers, j’écoutais aussi des conférences sur l’ours et sa représentation à travers les âges, dans la mythologie et les temps archaïques.
J’ai ainsi découvert la manière dont l’Église, voyant que l’ours prenait trop de place dans le cœur de la population par rapport au Christ, a diabolisé l’animal en faisant circuler des histoires d’ours violents, kidnappant les jeunes femmes.
Il était dépeint comme un être maléfique et libidineux. J’ai eu envie de prendre le contrepied de ce mauvais procès, d’inverser les rôles et les métamorphoser avec cet ours jeune, vulnérable, qui non seulement ne se fait pas violenter, mais est recueilli et adopté par une femme.

LR&LP : Ce roman est une superbe histoire d’aventure mais aussi de survie et de renaissance. Chez vos personnages, il y a cette force de vouloir rester en vie pendant les périodes de crise mais aussi de vouloir renaître à tout prix. Quel est votre rapport à ces aspects de l’aventure, de la survie, de l’effondrement ?

Dans Là où le feu et l’ours, j’aborde la thématique de la vie en milieu hostile avec la steppe et ce climat complètement déréglé, les vents de feu qui frappent au hasard, la rareté de la pluie, de la végétation, de toutes les ressources nécessaires à la vie.
Dans cette partie, les personnages vivent des conditions pour le moins rugueuses et on peut imaginer que le roman s’inscrit dans une veine post-apocalyptique ou qu’il se déroule dans des temps très anciens. Il est difficile à situer, temporairement comme géographiquement, et il me plaisait de laisser cette part aux lectrices et lecteurs.
Dans la deuxième partie, située dans l’oasis, il est davantage question de nos capacités d’adaptation. On peut l’imaginer comme la part rêvée, voire fantasmée, de l’effondrement où l’être humain aurait renoué avec une forme de rapport harmonieux au vivant, une manière simple et « basse technologie » de vivre, la gestion des communs, la sortie de la société patriarcale.
On peut voir des liens entre ce roman et mon essai précédent, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Tout cela est en filigrane, mais Là où le feu et l’ours reste un roman avant tout !
Quant à mon rapport à l’aventure, il est très longtemps passé par le voyage. Pour alléger mon bilan carbone j’ai mis le frein depuis trois ans, mais avant cela j’ai beaucoup parcouru le monde, à titre personnel puis pour des missions politiques pendant dix ans, dans une perspective internationaliste.
Et c’est sans doute la part d’imprévu et de péripéties qui me manque le plus aujourd’hui. Le confinement vient l’accentuer en contraignant et en balisant, il ne laisse plus de place à l’imprévu.
Où est l’aventure, sous attestation et cadres horaires ? Où est l’évasion et l’inconnu, à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux ? C’est pour cela que j’ai voulu en parsemer toute l’épopée de Violette et Têtard.

LR&LP : Vous citez un passage du somptueux livre de Joseph Kessel, Les Cavaliers, en empruntant cette citation à Guardi Guedj, « L’aïeul de tout le monde » – « Distinguer ce qui dépend de soi et y concentrer ses efforts, identifier au contraire ce contre quoi il est vain de prétendre lutter et l’accepter, est-ce que cela ne relève pas davantage de la sagesse que du renoncement, Violette ? Si la chance est avec toi, pourquoi courir ? Et si la chance n’est pas avec toi, pourquoi courir ? » Les personnages de ce roman acceptent les choses telles qu’elles sont, mais continuent de marcher. Vous situez-vous dans un militantisme fataliste ?  

Cette citation rejoint des réflexions que j’avais dans mon essai sur « la dignité du présent », et sur une forme de stoïcisme militant. Cette dignité du présent, je la définis comme une consolation ou un moteur qui permet de continuer à mener des batailles, même quand les victoires futures sont de plus en plus hypothétiques et se rétrécissent, ce qui me paraît être le cas sur le climat ou la biodiversité.
Nous sommes nombreux à être parfois touchés par le découragement face à l’ampleur de la tâche, l’urgence et la gravité de la situation et le caractère disproportionné du rapport de force, avec des bulldozers face à nous.
Il faut donc trouver des ressources pour continuer et rester debout malgré tout. Or on ne mène pas un combat parce qu’on est sûr de le gagner, mais parce qu’il nous semble juste à mener, tout simplement.
On retrouve un peu de cette lucidité désillusionnée chez certains personnages de Là où le feu et l’ours. Dans la steppe, le seul repère qu’ils possèdent est d’avancer en tournant le dos à l’incendie : l’urgence est de fuir le danger. Mais ils se mettront plus tard en quête d’un avenir désirable, qui leur apparaît sous la forme de l’oasis.
Cette capacité à continuer, même quand le but est incertain, lointain et le rapport de forces défavorable, je la connais bien et il faut savoir se montrer stoïque parfois : distinguer ce qui relève de nous et ce sur quoi on n’a pas prise.
Résister à l’emprise du système, empêcher la bétonisation de terres paysannes, trouver d’autres manières de fonctionner par le biais de l’autonomie, la simplicité et la basse technologie, voilà ce qui me semble être la voie à suivre, en restant lucides sur le fait que tout ne dépend pas de nos efforts, de notre inventivité et de notre capacité de résistance.

LR&LP : Là où le feu et l’ours parle aussi de mémoire, du nécessaire oubli et de la transmission. Si ce roman jeunesse est en réalité destiné à toutes et tous, je me demandais si vous souhaitiez passer un message à cette jeune garde très éprouvée par la période que nous traversons ?

Je lis régulièrement des romans jeunesse et certains m’affolent par le degré de sadisme qu’ils contiennent. Je fais pour ma part une grosse différence entre violence et sadisme. Dans ce dernier, il y a une forme de délectation. Moi je n’aime pas la violence.
Je l’accepte dans des situations d’autodéfense, elle est parfois nécessaire et on ne peut pas toujours l’évacuer, mais je ne veux pas être complaisante par rapport à elle. Dans mon propos politique, je m’efforce de suivre une ligne de crête consistant à ne pas me délecter de la noirceur de la situation, sans pour autant l’enjoliver.
Je ne veux pas être dans une approche simpliste et désespérante de fin du monde, de récit eschatologique ou d’appel au survivalisme. Mais je n’ai pas non plus envie de raconter aux gens que « tout va bien se passer, qu’on va tous se mettre à faire des petits gestes et que des trouvailles technologiques nous sauveront ».
Dans mon roman également, il y a des aspects plus sombres de l’univers que je partage, mais je voulais à tout prix éviter deux écueils : la niaiserie et la violence gratuite. Ainsi, l’idée de la caverne de l’oubli et l’importance de la transmission se sont imposées.
Parce qu’à la suite d’un traumatisme, on peut avoir besoin d’oublier certaines choses, ne serait-ce que temporairement, quand elles empêchent de vivre : le souvenir peut devenir mortel.
Mais collectivement, oublier son histoire, c’est risquer le naufrage.
Aussi la transmission est-elle très importante dans Là où le feu et l’ours : pour éviter de répéter les erreurs du passé et garder en tête ce qui doit être préservé. Je voulais inclure ces questions qui me semblent essentielles dans notre époque de déstabilisation totale, notamment pour les jeunes, en pleine crise sanitaire, sociale, économique, environnementale, où les horizons sont bouchés de toute part.
Tous nos repères vacillent. La notion de progrès et de croissance est remise en question, tout comme la capacité des forces de l’ordre à rester des gardiens de la paix par exemple. Tout vole en éclat.
Dans ces périodes, on a besoin de se construire des repères et de se « choisir des ancêtres » comme l’écrivait Walter Benjamin. J’espère que mon roman y contribuera.

LR&LP : Comment voyez-vous notre fuite en avant, faisant dos aux flammes qui nous poursuivent ? Depuis un an, elles se rapprochent de plus en plus près. Voyez-vous poindre l’oasis ?

Des oasis, il en existe depuis les années 70, avec un certain nombre de communautés alternatives, et aujourd’hui avec les ZAD ou les fermes collectives qui expérimentent d’autres formes de paysannerie.
Mais on assiste aussi à un phénomène de sécession, celui de riches privilégiés qui, comme les milliardaires de la Silicon Valley, s’achètent des bunkers, des îles désertes qu’ils équipent en eau, en nourriture et munitions dans une optique survivaliste et libertarienne qui n’est pas mon projet politique.
Il y a une illusion folle à penser qu’on peut se mettre à l’abri seul dans son coin. On est toujours rattrapé par la société.
Le réchauffement climatique et la crise de la biodiversité rendent cela encore plus évident : quand il n’y a plus de pollinisateur, que les périodes de canicules s’étendent, se multiplient et s’approfondissent, l’oasis dépérit, comme le reste du monde.
Sans parler des personnes venues de l’extérieur qui elles n’ont pas eu les moyens de se créer une oasis et vont chercher l’eau fraîche, l’air pur et de quoi manger. On a donc besoin de penser global et collectif.
La difficulté, c’est que les îlots de résistance et d’alternative politique restent dans les interstices et ne sont pas partis pour devenir majoritaires. La question majeure qui se pose aujourd’hui est donc stratégique : on sait à peu près vers où aller en termes d’horizon de société et de projet politique.
On sait ce qu’il faudrait faire pour y parvenir en termes de programme ; ce qui nous manque c’est le comment archipéliser ces îlots et créer un mouvement majoritaire, sortir des marges et faire système.

LR&LP : Le procès que vous instruisez avec d’autres, de la mouvance survivaliste, en l’axant sur le cliché « ultra guerrier républicain US » est-il nécessaire ? Les survivalistes ne sont-ils pas les ennemis désignés par un système qui craint les marges ? N’y aurait-il pas beaucoup de jonctions à faire dans ces deux types d’oasis ?

Il y a peut-être des approches diverses dans le survivalisme, mais en France on en a une vision très influencée par certains reportages sur les États-Unis ou le salon du survivalisme à Paris où on trouve des armes, des systèmes de protection, de surveillance, etc.
C’est peut-être un biais, en tout cas je ne vois aucun début de solution dans le fait de se retrancher dans des places fortes, avec une culture du secret et une approche militarisée. Mais s’il existe d’autres branches plus proches de l’autonomie collective, qui réfléchissent à aborder la chose de façon coopérative, regardons !
Dans ce cas il faudrait qualifier le survivalisme dont on parle, de la même manière qu’on qualifie l’écologie, car ce sont des termes qui recouvrent beaucoup de réalités différentes aujourd’hui.

LR&LP : « On sait à peu près vers où aller en termes d’horizon de société et de projet politique. On sait ce qu’il faudrait faire pour y parvenir en termes de programme. » Qui est ce On ? Combien de divisions ? A-t-on intérêt à ce que ça fasse système ? S’il grossit trop, ne deviendrait-il pas inefficace ?

Sur le nombre de divisions je suis d’accord. J’ai souvent le rôle ingrat de dégonfler les bulles de filtres de militants qui ont l’impression qu’on reprend du terrain parce que de plus en plus de personnes prennent conscience et s’engagent dans l’action. C’est en partie vrai, mais ce n’est pas décisif.
Si nous sommes plus nombreux qu’il y a dix ans, cela reste totalement minoritaire. De surcroît, la courbe d’augmentation des militants est beaucoup plus faible que la courbe de destruction qui elle est exponentielle.
C’est pour cela que la stratégie d’archipélisation me semble d’autant plus importante, parce que le rapport de forces n’est pas, et ne sera jamais je le crains, en notre faveur. En tous cas, pas à temps.
Je ne crois plus au fait de devenir majoritaire par la conscientisation, la pédagogie, l’exemplarité ou les élections. Ça ne suffira pas, on a besoin de stratégies alternatives.
L’expression « faire système » n’est sans doute pas très heureuse, elle me semble quand même donner une image marquante du fait que sortir des interstices, ce n’est pas juste devenir majoritaire, c’est aussi cesser de servir de caution au système, même involontairement.
C’est une réflexion en cours par exemple dans le champ de la paysannerie avec la question de la bio qui est détournée et utilisée comme une filière par les syndicats agricoles majoritaires, bien commode pour se dédouaner : « Vous aimez l’environnement ? Très bien. Achetez bio. (Et ne venez pas nous emmerder.) »
Insidieusement, de nombreuses alternatives sont récupérées par le système qui montre que chacun peut faire comme il l’entend, et que « la diversité des pratiques et la liberté de choix, c’est aussi ça la démocratie » !
Je n’ai pas encore trouvé la formulation juste pour exprimer cette nécessité de sortir de la marginalité et avancer sans être majoritaire mais, pour résumer, le but n’est pas de se faire une place dans le système, mais bien de le changer. Et pour ça on a besoin d’une stratégie commune.
L’« archipélisation », très inspirée des travaux d’Édouard Glissant, permet d’imager et matérialiser cette idée. Celle de lieux qui peuvent avoir des cultures, des pratiques et des tactiques différentes, qui partagent un même projet tout en conservant leur singularité mais vont se confédérer pour mener à bien le projet.
C’est pour cela que je m’intéresse au Rojava et au confédéralisme démocratique qui s’y met en place. Nous gagnerions sans doute beaucoup à nous en inspirer.

LR&LP : Votre texte traite aussi de l’amour et de l’amitié. N’est-ce pas une façon d’encourager à préserver cette vertu de la nature humaine ?

Tout à fait ! Cultiver l’amitié et de manière plus générale l’attachement à un ami, une copine, un paysage, un animal, un lieu ou un milieu. J’habite au pied de la montagne. Je suis attachée à ses falaises, à la vue que j’en ai de la fenêtre de mon bureau, comme je suis attachée aux chevreuils, renards et sangliers que je vois passer de temps en temps.
J’y puise de l’amour et du courage, même si c’est souvent considéré comme peu sérieux et inopérant dans le milieu politique. Par cet attachement, je trouve l’énergie de continuer à mener mes combats. Ces amitiés, ces liens et ces affinités sont à cultiver et préserver.
Je plaide d’ailleurs pour qu’on explore davantage la question des réseaux affinitaires dans l’engagement militant. La politique idéologique est importante mais c’est aussi important d’agir avec des personnes qu’on apprécie, humainement.
C’est pour moi une manière de réhabiliter l’individu au sein du collectif, ce qui me semble crucial si on veut que l’engagement ne soit pas sacrificiel. Ce n’est déjà pas simple tous les jours, il faut pouvoir y trouver un peu de plaisir !

LR&LP : C’est aussi la beauté de vos deux livres qui sont aussi doux, affectueux et affectifs. Comment expliquez-vous cette défiance face à cette douceur ? Est-ce la culture viriliste dominante ?

Sans doute, et ce n’est pas l’apanage des hommes. C’est davantage une culture patriarcale qui touche aussi des femmes, et la culture sans doute de milieux politiques qui ont intégré le fait minoritaire, d’opposition et de résistance.
Il y a une posture guerrière liée à la réalité de la répression. Moi-même je parle de luttes, de combats. Se démener continuellement crée et nourrit des réflexes guerriers : être dure à la tâche, endurante, encaisser les coups et savoir les rendre, etc.
Je ne suis pas indemne de cela, étant aussi l’héritière de cette culture, et je l’assume. Là où j’ai plus de mal, c’est quand cette posture vient frapper d’inanité tout ce qui ne rentre pas dans ses cases : amour, poésie, amitié, douceur, contemplation.
On a aussi besoin d’espaces de ressourcement, d’autant plus quand on a le sentiment d’être en permanence au front ! Moi j’ai besoin de lieux, de compagnies et de paysages qui m’apportent de l’affection, du calme, de la réassurance, sinon je meurs !
Ces espaces-là sont souvent intimes, mais j’aimerais qu’il y en ait plus dans l’espace politique. Ça se met en place pour moi par de nouvelles formes de sororité. Je ne suis pas de tradition politique féministe au départ, mais j’ai éprouvé le bonheur qu’il peut y avoir à parler politique ou élaborer des actions entre femmes. Il y a une forme de bienveillance et de mansuétude qu’on trouve rarement le reste du temps.
Cet apaisement émerge aussi dans le champ des idées il me semble en ce moment, avec une philosophie politique issue des travaux de Philippe Descola et d’autres anthropologues, sur le rapport au vivant et la manière dont un autre regard peut fournir de la consolation, de la force et ouvrir à d’autres formes d’engagements.
Léna Balaud et Antoine Chopot parlent dans Nous ne sommes pas seuls d’alliances terrestres, entre humains et non-humains, il y a là des pistes qui me semblent intéressantes à glaner. Je crois qu’on ne défend bien que ce qu’on a appris à aimer et c’est ce que j’expérimente en vivant ici, au pied du Vercors.
Quand j’assiste de ma fenêtre à la mise à mort d’un sanglier par des chasseurs, quand je contemple la montagne ou quand la rivière est à sec, ça me rappelle pour quoi je me bats. Ça me le rappelle à un endroit qui ne se situe pas du côté du cerveau, mais de celui du cœur et des tripes.
Et on a aussi besoin de cœur et de tripes pour faire de la politique, comme d’ailleurs pour écrire des romans vibrants.

Propos recueillis par Matthieu Delaunay

Le 3 juin en librairie : La Révolution palestinienne et les Juifs

lundi 17 mai 2021 :: Permalien

La crise à Jérusalem, les émeutes dans les villes israéliennes à forte population palestinienne, les attaques contre Gaza ont confirmé que le statu quo n’était pas possible ou, plutôt, qu’il signifiait des guerres à répétition. L’installation de plus de 750 000 colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est a tué l’idée d’une solution à deux États.
C’est la raison pour laquelle ce texte, publié en 1970 par le Fath, l’organisation de Yasser Arafat, et les éditions de Minuit, reprend des couleurs.
Le projet ? L’établissement d’une société progressiste ouverte à tous, juifs, musulmans et chrétiens, et le rejet des slogans « les Arabes dans le désert », « les Juifs à la mer ».
Afin d’en finir avec la société d’apartheid instaurée par l’occupation et que viennent de dénoncer les organisations de défense des droits humains B’Tselem (israélienne) et Human Rights Watch (internationale).
Les éditions Libertalia et OrientXXI rééditent cet ouvrage avec une longue présentation d’Alain Gresh, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique et directeur du site OrientXXI, qui revient sur les conditions dans lesquelles il fut rédigé et les raisons de son actualité.

La Révolution palestinienne et les Juifs, Le Fatah, 92 pages.
Premier ouvrage de la collection OrientXXI, aux éditions Libertalia.
En librairie jeudi 3 juin 2021.

Comprendre pour agir

dimanche 16 mai 2021 :: Permalien

Antisionisme = antisémitisme ? en téléchargement libre :
epub (352 ko) / pdf (515 ko)

Seules sont perdues d’avance les batailles qu’on ne livre pas. 
En entendant Emmanuel Macron, le 16 juillet 2017, confondre « antisionisme » et « antisémitisme », qui plus est face à Benyamin Netanyahou invité pour la première fois à la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, j’ai aussitôt pensé et écrit : « Erreur historique, faute politique ». Comment croire que l’antisionisme, un mouvement né parmi les Juifs, serait antisémite ? Et comment, pour le combattre, mettre le doigt dans un engrenage totalitaire ?
Un article, même dans l’excellent Mediapart, n’aurait pas suffi à lui répondre sérieusement. Libertalia a accepté d’emblée l’idée d’un petit livre, non pas pamphlétaire mais pédagogique et serein. Je suis heureux qu’il ait touché de nombreux lecteurs, que j’ai eu la chance de rencontrer en nombre au cours des dizaines de conférences où je l’ai présenté.
Heureux d’abord qu’il ait contribué au recul présidentiel. Le lobby pro-israélien, qui rêvait d’une loi liberticide, a dû se rabattre sur une résolution mal votée à l’Assemblée nationale et ne reprenant que les deux phrases, bien insignifiantes, de la « définition de l’antisémitisme » par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Tout ça pour ça ?
Heureux aussi car j’ai pris un immense plaisir à ce dialogue à quelque 10 000 voix, où se sont exprimées tant de « belles personnes », jeunes et aînées mélangées, mues par la volonté de comprendre et d’agir. Par ces temps « préfascistes » qui courent et rappellent de douloureux souvenirs au fils d’une famille éprouvée, comme tant d’autres, par la Shoah, cela fait chaud au cœur.
Puisse le libre accès aux fichiers numériques de mon petit bouquin inciter ses nouveaux lecteurs à s’engager à leur tour pour le « taayush » – le « vivre ensemble » – là-bas au Proche-Orient meurtri comme ici, où les pyromanes se déchaînent. Il n’y a pas de paix sans justice, et pas de justice sans le respect du droit.

Dominique Vidal, 16 mai 2021.

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