Le blog des éditions Libertalia

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Rosa Parks, Mon histoire dans L’Humanité

vendredi 1er mars 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans L’Humanité du 28 février 2019.

Rosa Parks,
une vie derrière l’icône

D’elle, on retient ce geste de refus, de ceux qui fixent dans l’histoire des points de basculement. Le 1er décembre 1955, à Montgomery, Alabama, au sud des États-Unis, une couturière de 42 ans, Rosa Parks, assise à l’arrière d’un bus, là où l’usage et les règles racistes reléguaient les Noirs, refusait de céder sa place à un Blanc. Son arrestation : une flammèche qui devait embraser les consciences, au point que l’historien Howard Zinn remarque, dans son Histoire populaire des États-Unis, que « Montgomery allait servir de modèle au vaste mouvement de protestation qui secouerait le Sud pendant les dix années suivantes ». Du boycott des bus de Montgomery à la marche sur Washington, sept ans plus tard, un puissant mouvement de libération prenait corps. L’acte singulier de cette femme noire en fut l’un des déclencheurs, des catalyseurs. Dans la mémoire du combat pour les droits civiques, une image a figé Rosa Parks en icône muette : la photographie reconstituant un an plus tard la scène du bus, alors que la Cour suprême venait de casser les lois ségrégationnistes dans les transports. Mais par-delà l’emblème, qui est Rosa Parks ? Les éditions Libertalia publient son autobiographie, inédite en France, dans une traduction de Julien Bordier. Coécrit en 1992 avec le journaliste noir américain Jim Haskins, ce patient récit redonne chair et vie à la militante résolue qu’elle fut tout au long de sa vie.

En se racontant, cette arrière-petite-fille d’esclave brosse tout à la fois une fresque familiale et un saisissant tableau de la vie des Noirs dans le sud des États-Unis, dans la première moitié du XXe siècle, entre exploitation, humiliations, élans de révolte et descentes meurtrières du Ku Klux Klan. Son cheminement est celui d’une femme du peuple née à l’aube du siècle, en 1913, tôt engagée dans le mouvement naissant pour l’égalité des droits, pour l’abolition du racisme institutionnel. Au début des années 1940, elle fut parmi les premières femmes à rejoindre les rangs de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP, Association nationale pour la promotion des gens de couleur). « Pendant la moitié de ma vie, j’ai vu s’appliquer des lois et des usages qui séparaient les Africains-Américains et les Blancs dans le sud de ce pays. Des lois et des usages qui autorisaient les Blancs à traiter les Noirs sans aucun respect. Je n’ai jamais pensé que c’était juste et dès ma plus tendre enfance j’ai tenté de m’opposer à ce manque de respect », résume-t-elle.

Le geste d’insoumission de Rosa Parks fut un acte politique réfléchi, inscrit dans un combat collectif et non la simple manifestation d’exaspération isolée d’une travailleuse fatiguée. Elle-même s’en souvient en ces termes : « S’il y avait bien une chose qui me fatiguait, c’était de courber l’échine. » En 1964 et 1965, la loi sur les droits civiques puis celle sur le droit de vote furent promulguées. Rosa Parks, elle, a continué à militer sans relâche. Sans jamais s’habituer, de son propre aveu, au « symbole » qu’elle est devenue.

Rosa Moussaoui

Une culture du viol à la française sur Mediapart

lundi 25 février 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié sur Mediapart, le 22 février 2019.

« Dénoncer des violences sexuelles en France, c’est devenir traître à la nation »

Des récits bibliques à la série américaine « Game of Thrones », la féministe Valérie Rey-Robert, qui tient le blog Crêpe Georgette, déconstruit les préjugés sexistes. Et en France, elle pointe l’alibi patrimonial d’amour courtois ou de libertinage qui invisibilise les violences sexuelles. 

« C’est comme chausser des lunettes qu’on ne peut plus enlever », expliquait l’élue écologiste Elen Debost, l’une des femmes à avoir témoigné publiquement de violences sexuelles, dans l’affaire Baupin. Ce sont ces lunettes que nous invite à mettre la féministe Valérie Rey-Robert pour débusquer un sexisme si ancré dans nos mentalités qu’il en devient invisible au premier abord. Vous ne lirez plus Choderlos de Laclos du même œil.
Des récits bibliques à la série américaine « Game of Thrones », son essai Une culture du viol à la française, du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner » (Libertalia, février 2019) questionne nos préjugés sexistes qui nourrissent ces violences sexuelles. Cadre dans une entreprise de modération sur Internet, Valérie Rey-Robert, 44 ans, a exercé sa pensée sur le forum des Chiennes de garde à la fin des années 1990, avant de créer son blog féministe Crêpe Georgette en 2008. Ce qui lui a d’ailleurs valu de subir des attaques de membres de la Ligue du LOL, ce groupe Facebook privé créé en 2009 dont des membres ont harcelé des internautes, principalement femmes. « Nous condamnons fermement le viol… jusqu’au moment où nous nous rendons compte que le violeur correspond peu à l’image mentale que nous nous étions construite », écrit-elle. Entretien.

Pourquoi l’affaire de la Ligue du LOL ne concerne-t-elle pas qu’un cercle restreint, celui des journalistes parisiens ?
Valérie Rey-Robert : Elle décrit des mécanismes de domination plus large. Le sociologue américain Michael Kimmel a décrit la socialisation des jeunes garçons blancs hétérosexuels aux États-Unis à travers les violences sexuelles, dans Guyland : the Perilous World Where Boys Become Men. Le « guy code » – « code des mecs » – se manifeste par trois faits : la misogynie, le fait de couvrir les actes des agresseurs, ce qui leur assure un sentiment d’impunité, et le culte du silence, car les témoins ont peur d’être à leur tour agressés.
On retrouve ces trois éléments dans la Ligue du LOL. Admettons qu’à l’époque, à la fin des années 2000, le sexisme ait pu ne pas être bien identifié, il y avait aussi des « blagues » racistes et antisémites, qui n’ont pas plus été prises en compte. Cela montre une profonde tolérance à l’égard des actes délictueux ou criminels commis par de jeunes hommes. On considère qu’ils font des conneries et puis ça s’arrête.

Au fil des combats féministes apparaissent de nouvelles notions pour désigner des réalités jusqu’alors passées sous silence, comme le patriarcat, le sexisme, etc. Comment le terme « culture du viol » est-il apparu aux États-Unis dans les années 1970 et à quoi sert-il ?  
Les féministes s’attaquent assez tardivement aux violences sexuelles dans les années 1970. Auparavant, elles se sont préoccupées du droit de vote, de l’accès à la contraception, etc. Elles collectent des témoignages épars, si nombreux qu’ils font sens au-delà du fait divers. Les féministes américaines vont employer le terme de « rape culture » pour faire changer les lois sur la question du viol. Le viol conjugal va progressivement être reconnu. Le terme « rape culture » signifie alors que le viol est extrêmement présent dans toute la culture américaine.
Puis ce terme disparaît presque pendant environ trente ans. Il resurgit en 2013 pour qualifier plusieurs événements très différents : deux viols de lycéennes aux États-Unis, la chanson « Blurred Lines » avec ses paroles « I know you want it, but you’re a good girl » accusées de glorifier le viol, et le viol brutal qui a entraîné la mort d’une jeune femme en Inde. Sa définition a évolué : c’est l’ensemble des idées reçues sur le viol qui concourt à culpabiliser les victimes, à déresponsabiliser les violeurs et invisibiliser les viols.
Le terme culture choque, car il est perçu de façon positive et restreinte, notamment en France. On parle d’homme cultivé. Mais il s’agit bien d’une culture du viol, car les idées reçues sur les violences sexuelles se transmettent de génération en génération, évoluent avec le temps et imprègnent la société.
L’image mentale du viol que beaucoup ont est la suivante : une jolie jeune femme court-vêtue rentrant chez elle tard le soir, violée par un inconnu dérangé mentalement et armé d’un couteau. Or, selon les études, le viol n’est pas une question de beauté, ni de tenue, et il a davantage lieu dans un espace privé commis par un proche.

Contrairement aux États-Unis, le mouvement #MeToo en France a rapidement été étouffé par des polémiques sur ses dérives, ses excès, le risque de remettre en cause un « amour courtois » à la française. Pourquoi parlez-vous de culture du viol à la française ? Quelle est sa spécificité ? 
C’est typique d’une confusion entre les violences sexuelles et le sexe. Quand Donald Trump se vante « d’attraper les femmes par la chatte », ses soutiens américains tentent de justifier ses propos sur le mode : « Vous n’y comprenez rien, c’est du sexe. Il est lourd, on le sait bien. » En France, les justifications sont différentes. Certains éditorialistes vont revendiquer le fait que nous avons une longue tradition d’amour hétérosexuel fondé sur la domination masculine, où les relations entre hommes et femmes sont asymétriques et empreintes d’une certaine violence. Et que c’est très bien ainsi.
Au moment de l’affaire Dominique Strauss-Kahn [en mai 2011, l’ex-directeur du FMI avait été accusé d’agression sexuelle, de tentative de viol et de séquestration par Nafissatou Diallo, une femme de chambre du Sofitel de New York – ndlr], on retrouve cette divergence entre la sociologue française Irène Théry et l’historienne américaine Joan Scott. Irène Théry parlait de la « surprise délicieuse des baisers volés ». C’est quand même une position très particulière pour une féministe d’affirmer que le non-consentement fait partie de l’excitation !
Parler de culture du viol à la française, ce n’est pas dire que nous sommes plus tolérants aux violences sexuelles qu’ailleurs. Mais que lorsqu’on parle de violences sexuelles, aussitôt elles sont justifiées en France au nom de cette asymétrie naturelle des relations amoureuses entre hommes et femmes, qui ferait partie de notre patrimoine. Cette notion de patrimoine, d’identité nationale française, est revenue dans chacun des débats autour d’accusations de violences sexuelles.
Dans le débat sur l’affaire DSK, beaucoup d’éditorialistes ont décrété que ces rustres d’Américains ne comprenaient rien aux relations amoureuses et ne pouvaient nous donner des leçons. Dans #MeToo, à nouveau on a retrouvé cet argument de l’identité française, quand certains ont comparé les féministes aux collabos durant la Seconde Guerre mondiale. Cette comparaison est très forte, car elle nous assimile à des personnes aujourd’hui considérées comme des traîtres à la nation. Si nous dénonçons des violences sexuelles, nous devenons des traîtres à la nation, car nous mettons à bas des traditions françaises multiséculaires.

S’agit-il d’arguments utilisés de façon très cynique ou inconsciemment, parce que le poids de ces préjugés transmis depuis des siècles les rend invisibles ?
Certains assument d’aimer ce genre de relations. La cheffe d’entreprise Sophie de Menthon a par exemple revendiqué : « Si mon mari ne m’avait pas un peu harcelée, peut-être que je ne l’aurais pas épousé. » Nous avons tous et toutes des idées reçues sur le viol. Le problème principal, c’est le refus de l’admettre. Le viol est tellement considéré comme un crime horrible, qu’admettre que nous avons des idées reçues dessus met très mal à l’aise. On ne peut pas lutter contre la culture du viol, sans que les gens se rendent compte qu’ils baignent dedans. Et ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Il y a ainsi une telle sacralisation des œuvres dites classiques, que les gens refusent de reconnaître qu’elles alimentent la culture du viol. Dans le roman Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, le viol de Cécile de Volanges par le vicomte de Valmont est raconté par ce dernier. Il est fier des stratagèmes mis en place. Cette scène est aujourd’hui rarement décrite comme une scène de viol.
Certaines peintures également ont été représentées comme des scènes d’amour, alors qu’il s’agit de scènes de viol. Dans une représentation du viol de Lucrèce par Tarquin, de Luca Giordano en 1663, la scène paraît presque galante, on pourrait croire qu’il s’agit de deux amants. Ou lorsque pour une exposition sur Fragonard amoureux au musée du Luxembourg à Paris en 2015, on choisit une affiche Le Verrou représentant potentiellement un viol. Le débat n’est pas tranché. Mais dans le catalogue d’exposition, le commissaire parle uniquement du « jeu libertin de la femme qui hésite et de l’homme déterminé ».

Et aujourd’hui ?  
Dans les comédies américaines pour adolescents type American Pie, il y a un élément récurrent, censé être comique, qui participe de la désacralisation du viol, jamais présenté comme un crime. C’est la fille qu’on fait boire pour coucher avec.
Il ne s’agit pas de viser des personnes, mais une culture. Dans le film français Gangsterdam sorti en 2017, un des héros pour faire taire le méchant va le forcer à pratiquer une fellation sur un de ses complices et les menace de diffuser la vidéo sur Internet. La scène fait bien rire tout le monde et pas une fois le mot viol n’est prononcé, alors qu’une fellation forcée en est un. Cela alimente de plus l’homophobie, car tout le monde trouve très drôle qu’un homme fasse une fellation à un autre homme. Même si les avis sont partagés, le film Irréversible sorti en 2002 baigne selon moi dans la culture du viol, avec une scène très longue mais esthétisée, des longs plans sur les cuisses de Monica Bellucci. Le violeur est un inconnu un soir dans un tunnel, avec à la fin le petit ami qui se venge dans la plus pure vision patriarcale, bref tous les clichés possibles.

Quelles sont les principales idées reçues sur les auteurs de viols et les victimes ? 
Le violeur, c’est toujours quelqu’un de très différent. Si la norme est l’homme blanc hétéro, il y aura toujours une mise à distance : le pauvre, le chômeur, le moche, le difforme, le malade mental, l’homme racisé.
Les idées reçues sur les violeurs sont aussi homophobes. Dès qu’on parle d’adoption par des couples homosexuels, existe toujours cette suspicion chez les réactionnaires homophobes en sous-texte qu’ils vont violer les enfants. Comme si aimer et désirer des hommes adultes avait quoi que ce soit à voir avec le fait d’éprouver du désir pour des enfants !
La victime parfaite, elle, n’existe pas : si on est trop jolie, on l’a bien cherché. Si on est trop moche, c’est une chance. Si on est pauvre et violée par un homme riche, c’est aussi une chance. Si on n’a pas de blessure grave, c’est qu’on a probablement menti. Si on a été alcoolisée, intoxiquée ou qu’on a une maladie mentale, on n’est pas crédible. Bref, les victimes se voient attribuer la totale responsabilité de ce qu’elles ont subi.

Parmi les préjugés les plus dangereux, vous évoquez celui de la résistance féminine qui ferait partie intégrante du jeu amoureux.  
On part du principe qu’une femme qui se respecte ne doit pas exprimer un désir sexuel de façon trop claire, mais envoyer des signaux que les hommes interprètent. C’est un jeu extrêmement pervers, car quoique dise la femme, l’homme en face entend toujours oui. Il faut apprendre aux adolescents garçons de s’arrêter si la fille n’a pas dit un oui franc et massif. Un adolescent m’a raconté que face à une fille qui disait non, il s’était arrêté, puis la fille l’avait engueulé : « Il fallait que tu continues. » Même dans ce cas, il ne faut jamais prendre ce risque !
Il faut vraiment transformer les relations et apprendre aux adolescentes à exprimer leur désir sexuel de manière claire. Une étude américaine montre que les femmes utilisent souvent des refus détournés pour repousser des avances sexuelles, comme « peut-être pas cette fois ». Et que lorsqu’elles utilisent ces périphrases pour autre chose que le sexe, les hommes comprennent très bien le refus et n’insistent pas. Sauf pour le sexe ! Si les hommes comprennent le refus des femmes mais ne veulent pas l’entendre, toutes les campagnes à base de « Non, c’est non » ne fonctionnent pas. La campagne devrait plutôt être : « Il faut que vous acceptiez qu’une femme vous dise non. »

La culture du viol implique aussi, selon vous, que les principales victimes de violences sexuelles, les femmes, ont très peu de chances d’être considérées comme crédibles. En France, les premières réactions d’Emmanuel Macron et d’Édouard Philippe à #BalanceTonPorc furent qu’il fallait prendre garde aux possibles excès et mensonges. Pourquoi ?
Selon moi, le viol découle de la construction du sexisme qui attribue des qualités et défauts propres aux hommes et aux femmes. Les qualités des hommes sont profondément enviables, celles des femmes moins. Les défauts des femmes rejoignent parfaitement les préjugés sur le viol : les femmes seraient perverses, elles voudraient le malheur de l’humanité, elles mentiraient. Elles ne seraient pas droites comme les hommes.
Le mythe fondateur d’Ève [qui a cédé à la tentation et poussé Adam à manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, entraînant leur expulsion du paradis – ndlr] est repris dans toute la littérature et la philosophie. Quand une telle image des femmes a été inculquée depuis des millénaires, c’est extrêmement difficile ensuite de penser que les femmes qui subissent le viol ne sont pas des menteuses. Car nous avons tous été élevés dans l’idée que les femmes sont menteuses et perverses. De là découlent des lois a minima. Au Moyen Âge, pour prouver le viol, il fallait que la résistance de la victime ait été vue et entendue par des témoins, qu’il y ait eu une force extrême de la part des violeurs garantissant qu’elle n’avait pas d’autre choix.
Ces lois continuent à imprégner les mentalités avec le soupçon éternel que les femmes mentent sur les allégations de viol, ce qui prouve bien leur perversité. Dans les années 1940, on voit ainsi apparaître dans le cinéma américain le stéréotype de la femme fatale, qui cause le malheur des hommes.
Les conséquences sont mécaniques. Une victime de viol, élevée dans la croyance qu’il y a beaucoup de fausses allégations de viols, va minimiser les faits : « Ce n’est pas vraiment un viol, j’exagère » ou se taire par crainte de ne pas être crue. Dans les deux cas, elle ne dénoncera pas le viol.
Côté police et justice, la conséquence est de ne pas croire les victimes quand elles témoignent. Jusque dans les années 1980, « l’avertissement Hale » du nom d’un juge anglais du XVIIe siècle était encore utilisé lors des procès pour viol aux États-Unis : « Le viol est une accusation facile à faire, difficile à prouver et dont il est difficile de se défendre quand on en est accusé, même si on est parfaitement innocent. » Pourtant, aux États-Unis, une étude a montré que comparativement aux hommes accusés de meurtre à tort et envoyés en prison, très peu d’hommes ont été envoyés à tort en prison pour viol. Entre 1989 et 2017, cela représente 52 cas contre 790 pour meurtre. Et plusieurs études dans différents pays ont montré qu’il y avait moins de 10 % de fausses accusations de viol.
On peut aussi relever que pas mal de personnes ont fait de faux témoignages après les attentats en France, soit pour attirer l’attention sur eux, soit pour obtenir de l’argent. Heureusement, cela n’a pas abouti à ce que toutes les victimes d’attentat soient tout à coup considérées comme des menteurs et menteuses potentielles ! Il y a aussi beaucoup d’escroqueries et de fausses déclarations aux assurances, sans créer cette suspicion généralisée.
Il faut se demander : une femme a-t-elle aujourd’hui rationnellement intérêt à mentir sur le fait qu’elle a été violée ? Elle va être traînée dans la boue, les dédommagements au civil sont minimes, c’est une procédure qui coûte beaucoup d’argent, donc il n’y a vraiment aucun intérêt à mentir. Il existe des mensonges, mais cela ne sert à rien de généraliser.

Cela concerne aussi les féministes ?  
Les féministes ne sont toujours pas considérées comme des expertes. Les gens continuent à tenir des discours ineptes sur les violences sexuelles alors qu’ils n’ont jamais lu une étude. Ça participe du sexisme, comme l’immense majorité des féministes sont des femmes, elles ne peuvent pas avoir une expertise sur un sujet. Quand on dit que, selon les études, les violeurs sont des messieurs tout le monde, c’est inaudible pour la plupart des gens.

Vous remarquez que les victimes des deux affaires de violences sexuelles sur mineures qui ont suscité l’indignation en 2018 étaient toutes deux des petites filles noires. En quoi est-ce pertinent pour analyser ces affaires ?  
Beaucoup de journaux français avaient évoqué le fait que ces deux enfants paraissaient plus que leur âge. Déjà, cela devrait mettre mal à l’aise n’importe qui de décrire le corps d’une gamine de 11 ans. Selon une étude américaine, les petites filles africaines-américaines, dès l’âge de 5 ans, sont vues comme beaucoup plus adultes, en particulier en matière de sexe, que les petites filles blanches. Pour les femmes noires, il y a une sexualisation très rapide des enfants. Si vous vous mettez en tête que ces gamines sont « prêtes » pour l’amour, comme le disent certains pédocriminels, cela participe à des violences sexuelles. Il y a aussi ces fantasmes coloniaux et postcoloniaux autour des femmes racisées qui en font des êtres lascifs, érotisés, prêts à l’amour. Il faut réfléchir à la représentation par Gauguin des corps de ces Tahitiennes extrêmement jeunes, avec lesquelles il a eu non des rapports sexuels, mais, pour moi, des viols. Cela reste un angle mort de l’histoire de l’art. Il est donc capital de prendre en compte le fait que ces deux enfants étaient noires dans le fait que l’un des violeurs ait été acquitté, et l’autre en premier lieu jugé pour atteinte sexuelle.

Le gouvernement français a surtout réagi au mouvement #MeToo en durcissant son arsenal pénal contre les violences sexuelles. Les autorités publiques ont conseillé aux femmes victimes de déposer plainte. Mais les condamnations pour viol ont baissé de 44 % cette dernière décennie alors que les plaintes n’ont cessé d’augmenter. Comment lutter ?
Certains voudraient inclure le mot consentement dans la définition légale du viol. Moi, je pense que sur les lois, nous avons grosso modo les outils suffisants. Mais tant qu’il y aura de la culture du viol, tant que les policiers, juges et avocats n’auront pas été formés sur ces idées reçues, le Parlement peut voter toutes les lois, les violences sexuelles ne baisseront pas.
Il faut vraiment restaurer les ABCD de l’égalité à l’école, c’est capital [L’expérimentation de ces programmes de lutte contre les stéréotypes de genre a été abandonnée en 2014 après une polémique sur une prétendue « théorie du genre » – ndlr]. Il y a une telle méconnaissance des violences sexuelles, que même les gens plein de bonne volonté n’y comprennent rien.
Dès le plus jeune âge, les garçons sont poussés à écouter leur individualité, leurs désirs, se sentir supérieurs aux filles, et tout l’inverse pour les filles. Une certaine catégorie de garçons – je ne dis pas tous les hommes sont des violeurs – va considérer que c’est la même chose en matière sexuelle : leur désir vaut plus que celui des filles, il est plus fort et légitime.
Tant qu’on continuera à exercer une éducation genrée et différenciée, il y aura des violences sexuelles. Ça passe aussi par la neutralisation du langage, le fait d’avoir plus de femmes dans les noms de rue, dans les livres pour enfant, dans les programmes scolaires. Cela concourt à l’idée qu’une fille vaut autant qu’un garçon et qu’elle peut faire autant de choses. Cela limite le risque qu’à l’adolescence un garçon se dise que son désir sexuel est plus important que le « non » de la fille. On doit apprendre aux garçons que, non, les hommes n’ont pas besoin de sexe, qu’ils en ont éventuellement envie et qu’une envie ça se refrène.

Propos recueillis par Louise Fessard

Une culture du viol à la française dans Neon

lundi 25 février 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Neon, le 21 février 2019.

« Tant qu’on sera convaincus que les violeurs, c’est les autres, on n’avancera pas »

Valérie Rey-Robert, militante féministe et auteure du blog de référence Crêpe Georgette, publie aujourd’hui le livre Une culture du viol à la française, du troussage de domestique à la liberté d’importuner. Interview.
 
Son blog Crêpe Georgette fait partie des références françaises en matière de féminisme. Souvent énervé, toujours érudit, il décortique, références à l’appui, les stéréotypes patriarcaux qui infusent la société, du traitement de l’affaire Cantat aux attaques sexistes dans certaines plaidoiries d’avocats, en passant par les complicités qui ont permis les agissements d’Harvey Weinstein. La semaine dernière, elle a analysé pour nous les ressorts de la Ligue du Lol dont elle fut victime.
Aujourd’hui, elle sort son premier livre : Une culture du viol à la française, du troussage de domestique à la liberté d’importuner. Dans cet essai dense et fouillé, on retrouve son art de pointer nos fausses représentations, ici sur ce crime endémique et mal appréhendé : le viol.
Ce phénomène si fréquent, on a collectivement choisi de le ranger dans la case « dérives de psychopathes ». Valérie Rey-Robert n’a que faire de ce confort mental, et démonte cliché après cliché cette culture ancrée qui consiste à estimer que la victime n’est jamais assez pure, le violeur toujours un peu excusable.
Si elle retient un peu la virulence qui fait le charme de ses posts, c’est pour en remettre une couche sur la pédagogie : des chiffres, des études, du concret. La réalité, elle la résume ainsi : «  Le violeur est un conjoint, un ami, un cousin, un thérapeute, notre acteur ou notre chanteur préféré, un supérieur ou un collègue, un SDF comme un PDG. Bref, il n’a aucune caractéristique particulière. »
Elle a bien voulu nous en dire plus sur son ouvrage et sur le message qu’elle tient à faire passer.

Vous démontrez que la culture du viol est mondiale, qu’elle n’est pas le fait d’une société en particulier. Pourquoi alors parler de « culture du viol à la française » ?
C’est vrai que dans la plupart des pays, on mélange la culture du viol et le sexe. On part du principe que la relation entre un homme et une femme se déroule sous le prisme de la domination. Mais ici en France, on est le seul pays qui convoque mille ans d’histoire pour justifier que les violences sexuelles font partie de l’identité nationale, sous couvert de « galanterie ». D’ailleurs, si vous regardez le traitement de l’affaire DSK en 2011 (le futur candidat à la présidentielle est accusé de viol par Nafissatou Diallo, femme de ménage au Sofitel de New York, ndlr), il y a eu dans les discours de ses défenseurs une comparaison très fréquente entre les féministes qui dénonçaient ses agissements et ceux qui dénonçaient les Juifs pendant la guerre. Comme si en dénonçant ses agissements on était des traîtres à la nation, parce qu’on porterait atteinte à un bastion du patrimoine français. C’est ce que défendent Sophie de Menthon ou Élisabeth Levy ; ce sont des femmes de droite telles que les définit Andrea Dworkin.

Vous n’avez pas l’impression que les mentalités commencent à évoluer ?
Les choses ont changé, oui, par rapport à 2011. Mais ce qui est frappant c’est que les mêmes éditorialistes sont là pour déblatérer les mêmes contrevérités. Et les réactions françaises des politiques après #MeToo sont très frappantes. La première réaction du Premier ministre est de dire, “mais quand même la séduction”, et Macron parle de fausses déclarations de viol. Les fausses déclarations c’est un fantasme qui existe partout. L’argument de la séduction menacée, c’est typiquement français.

Votre livre est très pédagogique, il redéfinit des concepts féministes de base. Le but était de s’adresser à un maximum de monde ?
À part Sorcières de Mona Chollet, l’exception qui confirme la règle, ces livres restent dans la sphère militante. Les féministes lisent plein de livres féministes et c’est très bien ! Mais le viol n’est pas un problème de féministes, c’est un problème de société. Tant qu’on sera convaincus que les violeurs, c’est les autres, notre discours continuera de changer quand c’est notre pote, notre père, etc. On est toujours dans l’abstraction quand on parle de viol ; un viol concret n’en est jamais vraiment un. Tant qu’on n’aura pas admis notre ambivalence sur ce sujet, on n’avancera pas. Ils disent tous « Faut tuer les violeurs », mais quand on est confrontés à un vrai viol, la victime n’a jamais eu la bonne attitude. Même sur l’affaire Natascha Kampusch, des gens ont réussi à estimer qu’elle n’avait pas bien réagi ! Comme au Moyen Âge, il semblerait que la seule bonne manière d’être violée est d’en mourir.

C’est ce que vous pointez : à quel point notre conception du viol repose sur des fantasmes, à la fois sur les victimes et sur les auteurs.
Un point intéressant, c’est la manière dont les hommes mettent à distance les violeurs en les désignant comme dévirilisés. Cette idée selon laquelle ceux qui violent ne seraient pas des « vrais mecs ». Alors que si, ce sont bien des hommes virils qui violent. Les discours qui consistent à réaffirmer la virilité sans la questionner, comme de dire « les hommes qui violent ne sont pas des vrais hommes », ne servent à rien. 

Vous faites référence à de nombreuses études mais la plupart sont américaines. J’imagine que tous les chiffres ne sont pas transposables tels quels à la situation en France.
J’ai fait de la transposition des statistiques car ça ne fait pas de mal d’en avoir qui émanent d’un autre pays occidental, et on manque cruellement d’études sur les violeurs en France. Pour moi l’étude prioritaire, elle est là : sur les violeurs non détectés, pas seulement chez ceux qui ont été arrêtés et condamnés. Ce sont des chiffres biaisés, avec une surreprésentation des hommes pauvres et racisés. Les chiffres globaux sur les auteurs de viols disent ceci : les violeurs sont souvent des récidivistes. Et les viols s’accompagnent en général d’autres violences, sur les enfants, du harcèlement, etc. Il serait intéressant d’étudier ces profils pour lutter contre le phénomène. Actuellement on a des enquêtes de victimation mais ça ne suffit pas : on ne peut pas savoir si deux femmes ont été victimes du même mec.

On a beaucoup parlé zone grise du consentement au moment de #MeToo. Vous citez une étude de 1999 qui m’a frappée : une analyse des attitudes et mots des jeunes femmes face aux invitations sexuelles. L’étude montre qu’elles expriment leur refus de manière polie, mais claire : « pas cette fois », « pas pour le moment »… Ça montre que ce qu’un homme est capable d’entendre quand il propose un dessert, il ne l’entend plus quand il s’agit de sexe.  
Exactement. Les femmes disent non, ce sont les hommes qui ne veulent pas entendre. C’est pourquoi les campagnes de sensibilisation autour du « non c’est non » ne sont pas adaptées, elles ne recouvrent pas la réalité du viol. Dans mon livre, je fais référence à cette étude qui s’est intéressée à une équipe de foot qui scandait des slogans anti-viol, type « Yes means yes », « no means no »… En interrogeant les membres de cette équipe sur leurs comportements sexuels, sans faire référence au mot viol, les auteurs de l’étude se rendent compte qu’eux aussi ont commis des viols, en réalité, sans en avoir conscience.

Il y a un point de votre discours qui diverge de la plupart des féministes. Elles disent en général que le viol et le sexe sont deux choses différentes, que le viol consiste à asseoir son pouvoir sur l’autre, mais n’a rien à voir avec le désir sexuel. Vous n’êtes pas d’accord…
Oui, je pense qu’il y a un continuum entre le sexe et les violences sexuelles. Bien sûr que le viol c’est l’exercice du pouvoir, mais le sexe aussi. Pourquoi le sexe s’extrairait magiquement des dynamiques de pouvoir qui existent partout ailleurs ? Il faut lire Christine Delphy. Elle dit qu’on a tout étudié, les dynamiques connexes au sexe, mais on ne s’est pas attaqué au sexe hétérosexuel. Or il n’y a qu’à entendre la question du langage. Se faire baiser, c’est se faire avoir. Il faut questionner la domination homme-femme telle qu’elle est pensée.

Quelles sont les solutions ?  
Si on parle de sensibilisation, j’aime bien cette campagne canadienne qui montre une nana inconsciente à moitié à poil et la question qui s’affiche au-dessus : « As-tu envie d’être ce gars ? » 

Pauline Grand d’Esnon

Panaït Istrati dans Les Lettres françaises

vendredi 22 février 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Les Lettres françaises, janvier 2019.

Istrati, amant de la liberté

À la nuit tombée, Adrien Zograffi part avec son oncle couper les roseaux dans les marécages du delta du Danube : « De temps en temps, des vols d’oies et de canards sauvages, dénichés et épouvantés dans leur sommeil par cette visite nocturne, prenaient l’air avec de grands battements d’ailes. Au clair de lune, Adrien les contemplait avec émotion ; une forte envie le prenait de leur crier : “Prenez-moi aussi avec vous !” »
Ce vertige que lui donne l’horizon, c’est cela qui va le rapprocher de Codine, un colosse, redoutable et rebelle, bouleversé par l’amitié de cet enfant comme lui épris d’absolu et de liberté. Lorsque Codine emmène Adrien chasser les oies sauvages, le jeune garçon est submergé par l’envie de se jeter à l’eau : « La vaste étendue d’eau frémissante sous la lune et bordée de rives mystérieuses me faisait croire que la terre avait subi un nouveau Déluge et que nous étions les seuls êtres restés vivants au monde. »
Cet appel de l’ailleurs, du large, a le même caractère impérieux que celui que décrit le Marius de Marcel Pagnol : « Ce n’est pas moi qui commande… Lorsque je vais sur la jetée, et que je regarde le bout du ciel, je suis déjà de l’autre côté. Si je vois un bateau sur la mer, je le sens qui me tire comme avec une corde. » Adrien comprend que cette fièvre ne s’éteindra pas. À la mort de Codine – une fin violente, atroce, inéluctable, – Adrien part à son tour.
Codine appartient au cycle des aventures d’Adrien Zograffi, « oiseau voyageur », « amant de la Méditerranée », double littéraire de son créateur, Panaït Istrati, auteur roumain qui a toujours écrit en français. (Istrati a appris le français par ses propres moyens, en côtoyant les grands auteurs, et l’on ne peut qu’admirer la maîtrise que cet autodidacte en a acquise.) Codine constitue le point de départ de cette saga inspirée de la vie vagabonde d’Istrati, écrivain nomade dont les périples représentent plus une quête de liberté et de poésie que d’action.
Panaït Istrati, figure célèbre de la littérature « prolétarienne » des années 1920-1930, avait sombré dans un certain oubli, pour des raisons essentiellement politiques. C’est sa connaissance intime de la misère et de l’injustice qui l’avait mené au communisme. Un voyage en URSS sonna la fin de ses illusions. Sa critique du régime lui valut de rudes attaques et l’amena à rompre douloureusement avec d’anciens amis. Mais l’antisoviétisme qu’il développa par la suite s’accommoda assez bien de son goût de la liberté, qu’il plaçait au-dessus de tout. Il n’est sans doute pas un hasard que ce soit aujourd’hui des maisons d’édition de tendance libertaire qui le ressortent de ce purgatoire immérité : L’Échappée a republié Méditerranée à l’été 2018, et Libertalia vient de faire reparaître son Codine en fin d’année dernière.
Dans notre monde où les frontières se resserrent, il est bon d’entendre à nouveau la voix d’Istrati, éternel exilé à la recherche de l’Autre  : « Quand tu seras grand, je ne serai plus qu’un souvenir pour toi. Sache donc ceci : l’étranger est une ombre qui porte son pays sur le dos. Cela ne plaît pas aux patriotes et c’est pourquoi l’étranger est partout un homme de trop. »

Sébastien Banse

Le Gros Capitaliste dans la revue N’Autre École

vendredi 22 février 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans la revue N’autre École, hiver 2019, n° 11.

Dans la nouvelle qui donne son titre au volume, Traven raconte dans un conte à la fois naïf et pragmatique, la tentative d’un financier pour faire de « l’Indien » un producteur intensif. Le « seul bénéfice qu’il retira de la subtile conférence à la haute signification économique de l’Américain fut d’apprendre qu’un homme est capable de parler pendant des heures pour ne rien dire ». Un petit bijou !
Parmi les quatre textes, ma préférence va cependant à Administration Indienne et démocratie directe où un chef indien du Chiapas est intronisé sur une chaise placée au-dessus d’un pot de braises… afin « de lui rappeler qu’il n’y est pas installé pour se reposer mais pour travailler pour le peuple ». Une fable politique à lire et à relire !
Ce court recueil ouvre la porte à l’œuvre toujours indispensable et toujours brûlante de Traven. Lire, chez le même éditeur, la réédition de sa biographie par Rolf Recknagel du rédacteur du journal Der Ziegelbrenner (Le Fondeur de briques), du militant de la république des conseils de Bavière en 1919 et de l’écrivain « chantre des revendications égalitaires des populations indienne ».

F. S.

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