Le blog des éditions Libertalia

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Le Vagabond des étoiles sur En attendant Nadeau

mercredi 30 juin 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur En attendant Nadeau, 26 juin 2021.

Aventures dans un cachot

Une nouvelle traduction intégrale par Philippe Mortimer permet de redécouvrir Le Vagabond des étoiles, dernier roman publié de son vivant par Jack London, en 1915. Dans ce véritable testament littéraire – London mourra l’année suivante –, l’auteur a fondu plusieurs de ses projets, mêlant dénonciation du système carcéral, métempsychose, philosophie personnelle et aventures à différentes époques. Cela donne un roman foisonnant, complexe, moderne, qui célèbre la puissance de l’imagination et l’urgence de vivre.

Sous-titré Contes de la camisole, Le Vagabond des étoiles de Jack London se déroule tout entier dans la tête de son narrateur. Suite à un accès de « colère rouge », Darrell Standing, professeur d’agronomie, est emprisonné pour meurtre au pénitencier de San Quentin. Par un engrenage absurde mais propre aux prisons de l’époque – et sans doute à celles d’aujourd’hui –, il se retrouve accusé d’un second crime, imaginaire celui-ci : avoir introduit de la dynamite dans le pénitencier. Dans l’incapacité de révéler où elle est cachée, il passe pour un « incorrigible », ce qui le condamne pour de longues années à l’isolement, et à subir régulièrement le supplice de la camisole de force. Celle-ci, serrée au maximum, empêche les prisonniers de faire le moindre geste pendant plusieurs heures ou plusieurs jours, et les mène souvent à la folie ou au délabrement physique.

L’habileté narrative de London se manifeste avec cette dynamite chimérique que les autorités pénitentiaires recherchent avec acharnement, d’une manière obsessionnelle. Elle revient comme un leitmotiv, symbole d’un monde carcéral coupé du reste du monde, tournant en boucle, transformé en enfer absurde par l’arbitraire. Les répétitions des interrogatoires et des sanglages dans la camisole font sentir le temps délité, décomposé, infiniment étiré, de l’isolement, « mort-dans-la-vie ». En même temps, la dénonciation est ancrée dans la réalité par deux véritables condamnés, Jake Oppenheimer et Ed Morell, devenus personnages du roman.
Et rappelons que London lui-même avait dans sa jeunesse connu la prison pour vagabondage ; la ferveur et la vigueur de son plaidoyer doivent certainement beaucoup à cette expérience.
Ces trois forçats, qui refusent de se laisser briser et recréent une fraternité dans le quartier d’isolement, uniquement par la force de l’esprit puisqu’ils ne peuvent pas se voir et à peine communiquer, ont quelque chose de lumineux, mais cette lumière va briller d’un éclat encore plus intense lorsque Standing, guidé par Morell, va trouver une solution pour supporter la camisole. Par l’autohypnose, son esprit quitte son corps pour rejoindre le souvenir d’existences antérieures, au point de les revivre. London lui-même croyait-il à la transmigration des âmes ? Peu importe au fond, même si, alcoolique, malade, souffrant, la foi vibrante que Darrell Standing exprime quant à la permanence de l’esprit a pu lui apporter une consolation. Le lien entre London et son narrateur est d’autant plus évident quand celui-ci, en raison d’une loi insensée sur la récidive, se retrouve condamné à mort. Ce qui a au moins l’avantage de lui permettre d’écrire le récit que nous lisons, dans la cellule où il attend son exécution.
En remontant par le souvenir aux débuts de l’humanité, à l’invention de l’arc, de l’agriculture, de l’équitation, London affirme l’insertion d’une existence individuelle dans l’histoire collective. Par ailleurs, les vies revécues par Standing peuvent se lire comme autant de nouvelles. Les héros en sont successivement un duelliste médiéval, un anachorète arien jubilant de ses souffrances et privations, un jeune garçon membre d’un convoi de pionniers qui traverse l’Utah desséché, un matelot du XVIIe siècle naviguant entre les îles du Pacifique et la Corée, un centurion viking dans la Palestine de Ponce Pilate, un naufragé échoué sur un îlot désolé. Chaque épisode montre le talent de Jack London pour le récit d’aventures, et l’ensemble donne à la fois variété et cohérence au roman. En effet, tous ces personnages font preuve d’une force de vie exceptionnelle, soit par leur témérité et leur esprit d’entreprise, soit par leur aptitude à survivre et à supporter les privations. Standing juge que sa propre capacité à endurer les mauvais traitements est née de ses vies antérieures. Des échos résonnent entre ce que subissent les personnages du passé et ce que le prisonnier doit supporter.
Jack London met à profit ses propres expériences : il a lui-même navigué dans les « mers du Sud » et a été correspondant en Corée pendant la guerre russo-japonaise. Mais, en transformant Ragnar Lodbrog – personnage de saga scandinave inspiré de figures historiques du IXe siècle – en contemporain du Christ, en le soumettant à une série de captures par des peuples anachroniques, il fait aussi de son livre un manifeste de l’imagination et de la liberté du romancier, affirmant une esthétique du disparate, du manteau d’arlequin de la fiction où se mêlent engagement social, éléments du réel, Histoire, métaphysique personnelle, aventures, science-fiction et fantastique. Le Vagabond des étoiles finit par baigner dans une atmosphère onirique, ce qui est bien loin de lui faire perdre sa force de dénonciation. Les deux coexistent en une sorte d’engagement poétique convaincant.

De plus, London met ses opinions dans son livre : son opposition au fanatisme religieux, à travers le portrait des mormons de l’Utah, les machinations du pape ou l’anachorète espérant l’apocalypse, mais aussi un certain agnosticisme, le magnétisme de Jésus touchant même le mécréant Ragnar. Mais Le Vagabond des étoiles se révèle également crépusculaire par une certaine vision du monde, que la Première Guerre mondiale va mettre à mal : celle d’une civilisation occidentale triomphante, sûre de sa supériorité : « Si les Blancs ont parcouru le vaste monde partout en maîtres, c’est […] en raison de leur désinvolture », juge Adam Strang, colosse blond qui, comme Ragnar Lodbrok, fascine et subjugue les indigènes. Face à lui, les Coréens font de « piètres adversaires » : « Ils tombaient comme des quilles, s’effondrant les uns sur les autres en amas informes ». Ponce Pilate, lui, loue les « Romains qui se comportaient avec droiture et franchise en toutes choses. Les agissements des autochtones [juifs], en revanche, étaient tortueux, tout en esquive ». Les femmes ne sont pas mieux traitées : « Nos yeux aspirent à contempler les étoiles. Les yeux de la femme ne voient pas plus loin que l’horizon, pas plus loin que le corps vigoureux de son amant blotti contre le sien, pas plus loin que l’enfant charmant qu’elle tient dans ses bras. » D’ailleurs, Darrell Standing ne se souvient que de vies liées à la civilisation européenne. Et mâles.
Toutefois, London représente les Européens en Asie comme des pillards, et fait dire à Adam Strang, à propos d’un Coréen devenu son ami : « Kim était jeune. Kim était humain. Kim était universel. Il se conduisait en homme en tout lieu et aurait été admirable dans n’importe quel pays. » Ce qui ressort de l’ensemble du roman, c’est l’expression d’une fraternité fervente et la dénonciation de l’injustice en général – avant tout celle que les Américains pratiquent dans leurs propres prisons, et la barbarie de la peine de mort.
Paradoxalement, puisqu’il s’écrit au seuil de la mort, tous les éléments qu’il rassemble font du Vagabond des étoiles un roman aussi intense et plein de vie que son auteur. Sa lecture aide à comprendre les contradictions et les multiples facettes de Jack London, mais il constitue en outre une œuvre remarquable et moderne par son choix résolu de la diversité, du mélange, de la bâtardise romanesque. Transcendant les genres pour en inventer un nouveau : le roman d’aventures social et métaphysique. On prend autant de plaisir à lire le combat de Darrell Standing contre la cruauté carcérale que les aventures d’Adam Strang et de Ragnar Lodbrok, de Jesse Fancher le jeune pionnier ou de Daniel Foss le Robinson extrême.

Sébastien Omont

Là où le feu et l’ours dans Yggdrasil

jeudi 24 juin 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Yggdrasil (juin 2021).

Là où le feu et l’ours ,
ou comment flotter en beauté ?

Deux ans après la parution de son essai, Corinne Morel-Darleux publie son premier roman jeunesse, dans lequel elle nous invite à suivre les pas de Violette, une jeune femme amnésique, et Têtard, l’ourson qu’elle a recueilli et avec lequel elle parcourt une steppe aride, austère, et souvent dangereuse. Ce territoire n’est pas vierge – on y découvre des habitant·es – humain·es ou non. Violette, Têtard et leurs compagnons partagent leur chemin jusqu’à une Oasis où elle s’installera, non sans poursuivre son errance – intérieure et, sans doute, spirituelle.
Tout au long du chemin, Violette donne à voir ce peut signifier la « dignité du présent » qui était au cœur du superbe essai de l’autrice, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. La force du récit tient notamment à ce que « tout est vrai » dans ce livre – ce que Corinne Morel-Darleux explique longuement dans le « glossaire » de l’ouvrage. Certains éléments de « vérité » sont évidents (le comportement de l’ourson, le réchauffement climatique), d’autres donnent une vraie ampleur au récit (les femmes du Rojava, où l’autrice se rend fréquemment, inspirent les « Mères savantes » de l’Oasis). Ainsi, Corinne Morel-Darleux propose une exploration sensible et touchante de la manière dont nous pourrions parvenir à flotter sans jamais renoncer à la beauté.

Le Vagabond des étoiles dans L’Obs

vendredi 18 juin 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans L’Obs du 10 au 16 juin 2021.

Jack London en prison

1915. Jack London, qui se sait mourant fait le récit d’un homme prisonnier des geôles de San Quentin (Californie), nommé Darrell Standing, condamné pour un crime qu’il n’a pas commis et dont la force d’esprit lui vaut la haine d’un surveillant, et la camisole de force. Jack reste ainsi London avec une plume trempée dans la plaie jusqu’à son dernier jour afin de montrer le sadisme qui s’exerce sans contrôle sur les membres des « classes dangereuses ». Pour échapper à son martyre, le reclus parvient à sortir de son corps compressé et ce vagabondage cérébral le mène dans ses vies antérieures. O la riche idée ! L’auteur de Martin Eden et de Grève générale déplie ainsi son œuvre inachevée, riche de tous les livres qui lui restent à écrire. Autre chose, encore : le reclus observe les mouches dans sa cellule et voit bien que chacune est un « individu à part entière », l’une indolente, l’autre nerveuse, une troisième très joueuse, une autre « maussade et renfrognée », et ceci un siècle avant la découverte de la personnalité des espèces, qui n’est pas le propre de l’homme. Le Vagabond des étoiles, le dernier roman de Jack London est, de loin, le plus surprenant.

Anne Crignon

Le Vagabond des étoiles sur BibliObs

vendredi 11 juin 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur sur BibliObs, le 10 juin 2021.

1914. Jack London se sait mourant et se lance dans le récit d’un homme prisonnier des geôles de San Quentin (Californie), nommé Darell Standing, condamné pour un crime qu’il n’a pas commis et dont la force d’esprit lui vaut la haine d’un surveillant et la camisole de force. Jack reste ainsi London jusqu’à son dernier souffle avec une plume trempée dans la plaie pour décrire le sadisme qui s’exerce sans contrôle sur les « classes dangereuses ». En compagnie des mouches, le reclus les observe et se dit que chacune est « un individu à part entière », l’une indolente, l’autre nerveuse, une troisième joueuse, une autre « maussade et renfrognée ». Comme souvent, l’auteur de Martin Eden a quelques trains d’avance car il écrit ceci un siècle avant la découverte de la personnalité propre des individus au sein d’une même espèce. Voici cet étonnant passage du Vagabond des étoiles, offert à nos lecteurs par les éditions Libertalia : www.nouvelobs.com/romans/20210610.OBS45090/jack-london-cette-fine-mouche.html

A. C.

Un hommage de Raoul Vaneigem à son ami Marc Tomsin

jeudi 10 juin 2021 :: Permalien

Cher Marc,

Tu n’as jamais fait partie, tu ne feras jamais partie des morts-vivants qui perpétuent la longue agonie du vieux monde. C’est pourquoi je m’adresse à toi au nom de cette vivacité qui ne t’a jamais quittée et qui continuera d’être présente parmi nous. Car légataires des insurgées et des insurgés du passé, nous jetons les bases d’une véritable internationale du genre humain. Choisir le parti pris de la vie est désormais le seul recours contre ceux qui sèment la mort sur la terre entière. C’est le combat que tu as choisi de mener et ton amitié rayonnante avait souvent plus d’efficacité que bien des diatribes. L’érudition et la vigilance de l’éditeur nous ont donné des écrits rares et percutants. L’infatigable responsable de la Voie du jaguar a préparé la venue imminente des zapatistes qui débarquent porteurs d’un monde nouveau dans la vieille Europe si acharnée à les réduire en esclavage. Dans toutes les festivités à venir il sera l’ombre du personnage absent.
Mais je ne veux pas verser dans l’oraison funèbre.
Marc était avant tout un ami. Cette magie intime que sont les affinités électives nous avait fait proches. J’ai beau savoir que la mort t’a cueilli dans l’exaltation de Rosa Nera redevenue libre, je n’en reste pas moins convaincu qu’aucune mort n’est heureuse.
Néanmoins, nous étions pour ainsi dire en conversation lors de cet étincellement de l’enthousiasme qui t’a frappé. J’aime à voir dans cette fulgurance – funèbre pour nous, joyeuse pour toi – un appel à ne jamais désespérer ni de sa propre existence ni du monde, si délabré qu’il nous paraisse.
Tu as toujours eu l’art de persuader sans donner de leçons. Merci Marc.

Raoul Vaneigem, 9 juin 2021.

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