Le blog des éditions Libertalia

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Plus vivants que jamais sur le blog de Jean-Claude Leroy

mardi 13 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le blog Mediapart de Jean-Claude Leroy, mars 2018.

Le printemps 68 du poète Pierre Peuchmaurd

« Quelque chose passe. C’est la première caresse de mai. Il y a des ouvriers, des jeunes. C’est la première victoire mais Saint Denis n’est pas pour ce soir. Ce qu’on disait, c’est trop bête de l’écrire. Ça ne vit que sur les lèvres. » [mardi 7 mai 1968]

Il est pour beaucoup d’entre nous un des poètes marquant de sa génération. Résolument surréaliste quand l’heure n’y était plus forcément, il demeura fidèle à cette famille et œuvra discrètement, toujours dans et pour le maillage des amitiés fertiles, maillage résistant à cette grise époque, maillage dont la trace exquise fournit l’exemple d’une manière de vivre, d’aimer, de créer.
Au printemps 68 Pierre Peuchmaurd attrape ses 20 ans. Il est à Paris, a déjà quitté les études. Très vite il rejoint la rue, se fait protagoniste lambda. Non pas à Waterloo mais à Saint-Michel, il n’a que ses yeux pour voir et les rumeurs pour entendre. Bruits et mots de la rue, à odeur de pavé et de lacrymo.

« Ceux qui étaient aux barricades les racontent à ceux qui n’y étaient pas. Les embarqués expliquent aux intacts. »

Il écrit ce Plus vivants que jamais de l’intérieur de l’émeute, fait part de la peur et surtout du plaisir, et s’il rapporte les idées du temps, ce n’est jamais avec grandiloquence, plutôt avec précision. Ce printemps-là, Pierre Peuchmaurd, rêveur comme bien d’autres, n’avait pas osé l’espérer.

« Il y avait si longtemps qu’on l’attendait. Qu’on ne l’attendait plus. Avant c’était avant. Ce que cela fait drôle, aujourd’hui dans la bouche. »

Alors ce sont les barricades. Il croise des amis, reconnaît Cohn-Bendit, qui se marre tout le temps (on a compris depuis pourquoi). Rappelle que, dans les esprits avides de révolution, courent le plus souvent en bruit de fond la trahison de l’URSS, la poudre de Guevara, le vent diviseur de la Chine. Il résume : « Nous étions en suspens. »

Peuchmaurd observe « ceux chez qui une idéologie cotte de maille renforce un indécrottable optimisme », remarque les anars, « ce sont eux les plus sympas, aujourd’hui ». Ajoutant : « Et puis un drapeau noir par-ci, par-là, ça soutient.  »

Le 10 mai, il décrit une troisième barricade : « Sous les grenades, entre les incendies, dans la terreur du chlore, ce n’est plus une bataille, c’est une battue. Le troupeau qu’on pousse devant soi et qui renâcle. Qui renâcle tant qu’il peut et peut de moins en moins. »

Parmi les inscriptions murales qui fleurissent sur les murs et que relève le diariste sensible, quelques vers opportuns d’un poète d’exception (et donc toujours ignoré des cuistres), qu’avec brio, il contribuera plus tard à faire reconnaître : Maurice Blanchard. « LA PLUS BELLE SCULPTURE/C’EST LE PAVÉ DE GRÈS/LE LOURD PAVÉ CUBIQUE/C’EST LE PAVÉ QU’ON JETTE SUR LA GUEULE DES FLICS. » Le jeune rebelle avait pourtant fait part de son scepticisme devant la capacité du pavé, avant d’ajouter, quasi converti : « Je ne sais pas encore que le pavé est sauvage, je ne sais pas encore sa force. »

Le 13 mai, il déplore : « Dire qu’on défile avec Marchais ! » Le 17, comme, d’autres, il sent que les choses échappent vraiment aux premiers allumeurs de feu, et il s’en réjouit, car, en dépit des organisations syndicales (« qui en sont encore à se demander ce qui leur arrive ») ou politiques, la classe ouvrière prend le relais.

Le 24 mai, avec un certain regret : « Nous sommes même un certain nombre à loucher vers l’armurerie sur le trottoir d’en face. On ne lui fera pas le sort qu’elle méritait. On est trop cons. »

Et puis le 25, une notation qui n’a pas vieilli du tout, on croirait entendre nos ministres d’aujourd’hui pester contre « les casseurs, les cagoulés venus d’on ne sait où » : « Il n’y a pas que l’aube qui soit fasciste. Il faut avoir entendu Monsieur Fouchet – ah Monsieur Fouchet ! – hurler au complot, à la pègre, et le reste.
La pègre. Des dizaines de milliers de jeunes ouvriers, la pègre. Des dizaines de milliers d’étudiants, la pègre. Toi et moi, nous, vous, la pègre. La pègre, Monsieur Fouchet, mais regardez donc autour de vous ! »

Le jeune émeutier parle de victoire, mais d’une victoire « qui nous a brisés ». Les flics ont été débordés. Il y avait un début de guérilla urbaine. Cependant Paris n’a pas été pris. « Paris, ce soir, était à prendre. Et nous ne l’avons pas fait. Paris était à prendre, dans les ministères on faisait ses valises, le pouvoir n’avait plus que ses flics, il en aurait fallu davantage pour nous arrêter. Nos erreurs, cette nuit-là, furent politiques. Nous étions là, tous, pour faire une aube socialiste. C’est raté, joyeusement raté. Là est peut-être le vrai tournant de mai. »

Plutôt que retourner au Quartier latin, il fallait, selon lui, « généraliser la guérilla, multiplier les offensives [alors que] très tôt, nous n’avons plus mené qu’un combat défensif ».

Précieux témoignage que ce journal sans fard, sans envolées surplombantes comme on en lira tant par la suite, mais d’une « précision de sentiment » imparable. Si le jeune témoin-acteur ne s’interdit pas de dire parfois son incompréhension comme son enthousiasme, c’est qu’il ne triche pas avec lui-même. L’histoire, s’en chargeront les futurs rentiers des causes perdues qu’on fait semblant d’avoir tout à fait gagnées. Peuchmaurd ne mange pas de ce pain-là. Il fera sa route au gré d’un orbe minoritaire et comme se souvenant avec le sérieux d’un homme d’esprit de ce qu’il avait écrit en 68, une sorte de sienne devise qu’il se chargera d’appliquer : « Une raison différente naît de la folie retrouvée. Cette fois, c’est vrai, la poésie est dans la rue. »

Les fins lecteurs du Comité invisible citent ce livre dans leur dernier essai, ceux de Lundi matin le reprennent à temps opportun, le goût comme l’expérience de l’insurrection et son expression à certains moments se propagent, postérité véritable. Et qui opère.

L’auteur de Plus vivants que jamais s’est effacé en 2009. Dans une préface éclairante à cette réédition, Joël Gayraud nous rappelle le parcours du poète et souligne la pertinence de cette réédition : « Aujourd’hui, une fois refermé ce petit livre, le lecteur sort convaincu que mai 68 a bien été, sinon une révolution, puisque l’ordre apparent a été rétabli, mais un authentique moment révolutionnaire, où pour chacun de ceux qui l’ont vécu s’imposait l’évidence que désormais l’on pouvait “plus vivre comme avant”. »

Et quelques vers de Pierre Peuchmaurd :

La vérité n’est jamais nue
elle porte une robe de ronces
Le vent dans son dos ne fait battre aucune aile
sa langue est un crochet
aux yeux de clairs charniers
 [1]

Jean-Claude Leroy

[1in Parfaits dommages et autres achèvements, Montréal, éditions L’Oie de Cravan, 2007.

Voyage en outre-gauche dans Le Monde des livres

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Le Monde des livres, 8 mars 2018.

Voilà un livre qui participe salutairement de l’inflexion historique consistant à « décentrer » Mai 68. Comme le montre Lola Miesseroff, la révolte ne fut pas seulement parisienne mais provinciale, à la fois étudiante et ouvrière, animée par une multitude d’acteurs fuyant la notoriété, soucieux de réaliser ici et maintenant un monde libéré de la marchandise et de la hiérarchie. La limite et la beauté de ce livre tiennent à son absence de visée scientifique : en se fondant sur son expérience de militante forgée autour de Marseille, et sur une trentaine de témoignages anonymes, l’auteure déploie des « mémoires croisées » qui rappellent comment, à partir du milieu des années 1960, la révolte s’est cristallisée à partir de foyers de contestation radicaux et atypiques.
Elle baptise « outre-gauche » cet archipel hétérogène, à la fois anticapitaliste et antistalinien, qui rêvait de démocratie des conseils, dans le sillage du groupe Socialisme ou barbarie et sous l’influence de l’Internationale situationniste. Chahutant les organisations maoïstes et même trotskistes, cette nébuleuse libertaire a joué un rôle-clé dans le déclenchement de la révolte. À Strasbourg, puis Nantes et Bordeaux, elle a débordé les bureaucraties syndicales étudiantes et ouvrières, sous le signe de la démocratie directe, de l’anarchie et du surréalisme. On apprend beaucoup de choses, par exemple comment, sur la plage d’Arcachon, avaient été expérimentés des pyramides humaines – les « tas » – entre gens qui ne se connaissaient pas : dans ce cas-là du moins, « l’idée n’était pas de baiser, mais de sentir les corps ». Dénonçant la civilisation du travail et de la consommation, exaltant la libération de la parole, ce mouvement était aussi porteur de contradictions et d’illusions que les décennies 1970-1980 allaient révéler.

Serge Audier

B. Traven dans Le Monde diplomatique

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Le Monde diplomatique, mars 2018.

« B. Traven, écrivain mystère et œuvre légendaire »

Grand romancier d’aventure et artisan de fables sociales, B. Traven, l’auteur du Trésor de la sierra Madre – un roman mondialement célèbre depuis la sortie en 1948 du film de John Huston avec Humphrey Bogart –, considérait qu’« un créateur ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre ». Et il passa sa vie à si bien brouiller les pistes qu’on ignore encore aujourd’hui ses date (1882 ?), lieu de naissance et patronyme véritables. On ne connaissait guère qu’une légende d’écrivain-aventurier traversant de nombreux pays et finissant par s’installer au Mexique… Il fallut donc beaucoup de passion et de recherches à Rolf Recknagel (1918-2006) pour mener à bien sa précieuse entreprise biographique. Aujourd’hui publié en format poche par Libertalia, le résultat parut en 1965, et il le compléta quatre fois.

S’il ne résout pas l’énigme des origines, Recknagel parvint à établir sans conteste, et du vivant même de Traven, que ce dernier était bien allemand et qu’il ne faisait qu’un avec Ret Marut, connu en Allemagne de 1907 à 1922 – deux points que ledit Traven s’obstina à nier jusqu’à la fin de ses jours. Dans plusieurs villes, Recknagel a retrouvé les traces de Marut, comédien puis pamphlétaire dans le brûlot Der Ziegelbrenner (Le fondeur de briques). Enfin, durant la révolution des conseils de Munich, en 1919, il est aux côtés de son ami le socialiste libertaire Gustav Landauer. Recknagel établit aussi sa filiation avec l’anarchisme individualiste, et en particulier avec la pensée de Max Stirner, l’auteur de L’Unique et sa propriété.

Il mena ses recherches en historien scrupuleux et en spécialiste de la littérature contemporaine, citant largement les textes de l’auteur, mais aussi les documents et les témoignages retrouvés. Parmi ses nombreux mérites, le moindre n’est pas de donner sans conteste l’envie de lire, ou de relire, les romans de Traven. En complément de cette biographie, signalons la parution d’un tout petit, mais réjouissant, recueil de nouvelles, Le Gros Capitaliste. On y apprendra comment un Indien déconcerte un industriel yankee adepte des « bienfaits de la croissance », ou encore comment une communauté indienne conçoit la démocratie directe, refusant tout privilège au chef.

« Ma vie m’appartient, seuls mes livres appartiennent au public », disait B. Traven. Cependant, beaucoup de ses œuvres restent à traduire. Pour la période de 1912 à 1921, seules quelques nouvelles l’ont été, en dehors de la petite anthologie du Ziegelbrenner parue à L’Insomniaque. Pour la période allant de 1926 à sa mort, plusieurs romans sont inédits en français – Der Wobbly (1926), Der Marsch ins Reich der Caoba. Ein Kriegsmarsch (1933), Die Troza (1936)… Alors qu’on lui demandait quel livre il emporterait sur une île déserte, Albert Einstein aurait répondu : « N’importe lequel pourvu qu’il soit de B. Traven ! » Le conseil vaut d’être suivi. Mais, s’il fallait tout de même choisir parmi la bonne quinzaine de titres disponibles (La Révolte des pendus, Indios, etc.), ce serait Le Vaisseau des morts (1926) et Le Trésor de la sierra Madre (1927). Sans doute parce qu’il y a mis beaucoup de lui-même et de son expérience : pour le premier, celle de l’échec des révolutions européennes des années 1918-1920, et de la condition d’un sans-papiers livré à la plus cynique exploitation capitaliste ; pour le second, celle de l’échec de la course au profit, qui tourne à l’obsession, voire à la folie.
Les cendres de celui qui fut un ardent défenseur des populations indiennes ont été dispersées au-dessus des forêts du Chiapas, là où, le 1er janvier 1994, débuta l’insurrection zapatiste. Une autre histoire…

Charles Jacquier

Blues et féminisme noir dans Le Matricule des anges

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Le Matricule des anges, n° 190, février 2018.

Trois femmes puissantes

À travers l’œuvre de trois grandes artistes noires américaines, Angela Davis s’attache aux origines souterraines des combats menés et à venir.

Militante et universitaire, engagée depuis son plus jeune âge dans la lutte contre toutes les formes d’oppression politique et sociale, Angela Davis propose avec Blues et féminisme noir une saisissante relecture d’un pan de l’histoire de la musique populaire américaine. Les voix qu’elle nous fait entendre sont celles de deux « blueswomen » aujourd’hui peu connues, Gertrude « Ma » Rainey (1886-1939) et Bessie Smith (1894-1937), ainsi que celle de Billie Holiday (1915-1959), trop souvent réduite à quelques poncifs admiratifs et compatissants. Pour les deux premières, pionnières du blues, Davis s’est lancée dans un important travail de retranscription de tous les enregistrements disponibles, « 252 chansons, dont certaines sont presque inaudibles », réalisés pour la plupart dans les années 20 et au début des années 30.
Autant que par l’éclairage sociologique et esthétique qu’il propose, Blues et féminisme noir vaut par la démarche dialectique dont l’auteure, lectrice de Marx, disciple d’Herbert Marcuse et de l’École de Francfort, ne s’écarte jamais. Son propos y puise son énergie et sa pertinence : « Ce qui donne au blues un potentiel si fascinant (...) est la manière dont il présente des relations qui semblent antagonistes comme des oppositions non contradictoires. Dans une chanson de blueswoman, la narratrice qui se trouve entièrement soumise au désir amoureux peut dans le même mouvement exprimer un désir autonome et un refus de laisser un amant indigne la malmener psychiquement. »
Né dans les années d’après l’esclavage, le blues est une forme poétique et musicale centrée sur l’évocation des tourments personnels, des difficultés du quotidien, quand les chants de travail et les spirituals « exprimaient le désir collectif de mettre fin au système asservissant » la communauté. C’est aussi au sein de cette « culture populaire de la performance esthétique » qu’émerge la figure de l’artiste, interprète désormais séparé du public par la scène. Gertrude « Ma » Rainey, pionnière restée très ancrée dans le Sud rural, et Bessie Smith, dont la trajectoire a épousé celle des Noirs ayant migré vers les grandes villes du Nord, se produiront devant des auditoires très nombreux. Elles deviendront, avant leurs homologues masculins, les premières grandes stars de la musique noire, dans des spectacles empreints d’une ferveur quasi sacrée.
Angela Davis met l’accent sur deux thèmes fondamentaux du blues nés de l’émancipation : la liberté acquise de voyager (les esclaves étaient rivés à la propriété de leurs maîtres) et la sexualité libérée (les unions entre esclaves étaient contrôlées dans le but d’accroître la main-d’œuvre disponible). L’évocation souvent crue des relations charnelles, l’aspiration à l’errance géographique et amoureuse, bien plus que le « mariage romantisé » ou la maternité sont en effet très présentes dans les chansons de « Ma » Rainey, de Bessie Smith et de leurs consœurs. Refusant de privilégier la dénonciation du racisme au détriment de celle du sexisme, ces chanteuses tiennent sur le mode du défi « un discours public » sur la violence masculine, l’infidélité, le sentiment d’abandon. Le blues, art basé sur l’oralité, autorise la levée des tabous qui marquent les formes d’expression plus littéraires assujetties à la bienséance (celles que les avant-gardes, tel « The Harlem Renaissance », préféraient promouvoir).
Nommer, dans la tradition héritée du « nommo » des peuples d’Afrique de l’Ouest, c’est aussi « exercer un contrôle » sur ce qui blesse ou menace. C’est extraire ces maux de « l’expérience individuelle » pour les affronter « dans un contexte collectif et public ». Une étape importante sur le chemin de la prise de conscience et des luttes à venir, tracé par ces « femmes noires de la classe laborieuse ».
Pour répondre au reproche souvent adressé au blues de ne pas tenir un discours d’opposition frontale à l’ordre établi, Angela Davis cite « Poor Man’s Blues » (1928) de Bessie Smith, « un ancêtre vénérable mais oublié de la contestation dans la musique populaire noire » telle que la perpétueront « blues, jazz, rythm and blues, funk et rap ». Par la place isolée qu’elle occupe dans le répertoire de Bessie Smith, cette violente et ironique interpellation de l’égoïsme criminel des nantis incite Davis à un rapprochement avec une autre chanteuse, Billie Holiday, dont elle analyse subtilement l’art de l’interprétation. Cantonnée par ses producteurs à un répertoire conventionnel tissé d’histoires d’amour et de relations contrariées, l’artiste a dû mener une lutte au cœur de chaque mot, de chaque son pour faire entendre par la voix sa vision personnelle. L’enjeu était d’accomplir un travail de « transformation esthétique » de ce matériau pauvre, de « confirmer et subvertir dans un même mouvement les conceptions sexistes et racistes des femmes amoureuses » pour offrir une perspective nouvelle de la condition féminine. L’astre noir que représente « Strange Fruit »(1939) – dénonciation implacable des lynchages perpétrés dans le Sud – dans l’œuvre de Billie Holiday est un révélateur du sens profond de l’ensemble de sa démarche artistique : subvertir l’ordre en place en s’installant dans la langue de l’ennemi.

Jean Laurenti

Pierre Peuchmaurd sur le site En attendant Nadeau

vendredi 9 mars 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site En attendant Nadeau, février 2018.

Sous les pavés, l’utopie

Cette chronique aura quelque chose de particulier que le lecteur voudra bien accepter : il se trouve que je suis mêlé, directement ou non, aux événements relatés avec fougue par Pierre Peuchmaurd. Dans toute la mesure du possible, je vais tenter de contourner les aspects « ancien combattant » de cette situation pour mieux faire comprendre aux amis d’En attendant Nadeau de quel Mai 68 il sera ici question, sachant que celui-ci risque d’être assez différent de celui que nombre d’ouvrages et de reportages vont commémorer de conserve. En effet, un grand malentendu s’est installé avec le temps, qui masque la vérité.

L’Utopie est le moteur de l’Histoire ; si l’homme n’avait jamais rêvé de voler comme un oiseau, il n’aurait pas non plus inventé l’avion. Le rêve nourrit et se nourrit de l’imaginaire qui, selon André Breton, « tend à devenir réel ». Or, Mai 68 a mis en marche la forme la plus élaborée de l’utopie : l’utopie-critique. Par une sorte d’intuition révolutionnaire relevant de la spontanéité poétique, ceux qui allumèrent le feu en ce joli mois de mai retrouvèrent, comme par hasard, l’insoumis La Boétie qui déclare, dans le Discours de la servitude volontaire : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Le concept d’utopie-critique doit être envisagé à deux niveaux différents : d’une part, il s’agit de se servir de l’utopie comme moyen critique de l’état présent du monde et de la société ; d’autre part, il faut pratiquer la critique de l’utopie dans le moment même où on la pense, dans le mouvement de l’esprit qui l’accompagne, afin de ne jamais se leurrer quant aux chances de réalisation qu’elle recèle. Dans les deux cas, la lucidité doit mener le jeu – la lucidité spontanée, non le calcul mesquin –, le champ du possible ne devant jamais s’ouvrir sur l’illusion, mais toujours sur la perspective. Des convictions, certes, mais jamais de certitudes. Examinons de plus près l’hypothèse.
Ceux qui ont voulu voir dans Mai 68 l’échec d’une révolution ont tout faux. Ils font l’erreur, volontaire, de confondre en un même moment les deux volets temporels de la grande insurrection populaire : mai et juin. Pourtant, les objectifs en étaient radicalement différents ; d’un côté, en mai, il s’agissait d’annuler le pouvoir en ignorant ses structures, en lui substituant une autre manière de vivre et de penser ; de l’autre, en juin, c’est l’espoir, politiquement vain, de prendre le pouvoir qui dominait, appuyé sur de vieux schémas épuisés, où la notion de « parti » l’emportait encore du fait d’un aveuglement militant que la noria des « groupuscules » trotsko-maoïstes agitait mécaniquement, de manière pavlovienne. Toutefois, si le gigantesque mouvement d’émancipation amorcé par les étudiants en sociologie de Nanterre et la verve utopique qui l’accompagnait perdent de leur virulence fin mai, il faut néanmoins prendre en compte le fait que des millions d’ouvriers et de salariés divers poursuivront encore la grève générale durant les premières semaines de juin ; et là, ce ne sont pas les manipulations des partis et des syndicats qui sont à la manœuvre, mais bel et bien ce quelque chose de l’esprit barricadier du peuple qui demeure vif et actif.

On signale que, dès l’automne 1968, on comptait déjà 124 livres répertoriés à propos de Mai 68 ! Ici, j’ai choisi de mettre en lumière le seul de ces livres, paru dès novembre 1968, totalement voué aux « événements », au jour le jour, à la nuit la nuit, qui permet de suivre sur le terrain, comme si vous y étiez, les émotions lucides qui menèrent aux barricades. Il s’agit du livre de Pierre Peuchmaurd que l’on vient de rééditer, Plus vivants que jamais, sachant qu’une préface de Joël Gayraud vient à point nommé mettre l’accent sur son auteur, l’un des meilleurs poètes des dernières décennies, aujourd’hui disparu. Et quand je dis « comme si vous y étiez », c’est à moi que je pense d’abord, car les moments, les lieux, les actions décrits par Peuchmaurd sont très exactement les mêmes que ceux que j’ai alors vécus, et il est plus que probable que certains pavés sont passés des mains de l’auteur aux miennes, dans le feu de l’espoir, alors que je ne connaissais pas encore le poète qui deviendrait plus tard l’un de mes très chers amis !
« Alors quand cela a-t-il commencé ? Il y a la rue et il y a ceux qui descendent dans la rue. La rue, il y avait longtemps que nous la regardions d’un drôle d’œil, avec comme l’idée d’y ‟machiner les pavés”. » Peuchmaurd a vingt ans cette année-là, et si, absent de Paris, il « rate » les premières manifestations des 1, 2, 3, 4 et 5 mai – la faculté de Nanterre fermée par le doyen Grappin, la police pénétrant dans la cour de la Sorbonne pour embarquer 527 personnes, la décision de fermer aussi la Sorbonne, les premières barricades qui s’élèvent au Quartier latin, Georges Marchais qui, dans L’Humanité, déclare : « Ces faux révolutionnaires doivent être énergiquement démasqués car, objectivement, ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes », Cohn-Bendit, l’un des leaders du Mouvement du 22 mars, interrogé vingt heures durant par la police judiciaire –, en revanche il est bien là le 6 au soir, quand la ville commence à vraiment s’embraser, et que l’odeur des lacrymogènes, « cette odeur de pomme qui aurait trahi », lui saute au nez du côté du carrefour Sèvres-Raspail. C’est parti…
Flash-back : avant de suivre plus en détail le déroulement des nuits de mai, rappelons que le Mouvement du 22 mars est né de l’occupation, à cette date, d’un amphithéâtre de Nanterre, par des militants anarchistes, des membres des comités Vietnam, de ceux qu’on appelait déjà les « enragés », largement sous influence situationniste, et des libertaires du département de sociologie où Daniel Cohn-Bendit jouait un rôle capital d’animateur au sourire malicieux. Au fur et à mesure qu’il se consolidera, ce mouvement revendiquera le fait de n’être ni une organisation de masse ni une avant-garde révolutionnaire, estimant qu’il n’y avait pas de « modèle » en la matière ; pour ses membres, il s’agissait d’opérer une coupure radicale avec les schémas de type bolchevique selon lesquels il fallait intégrer le camp « socialiste », autrement dit le camp stalinien, afin d’arracher le plus de pays possible au camp « capitaliste », soit par le révisionnisme (pour le très sage Parti communiste français), soit par la violence (pour les groupuscules trotskistes ou maoïstes). Cette façon de poser le problème était originale, rafraîchissante et lucide, et pouvait déboucher sur un anti-impérialisme conséquent. On verra que le Parti, et sa courroie de transmission syndicale, la CGT, feront tout pour saborder l’énorme contestation qui s’annonce, dont la jeunesse étudiante et ouvrière sera le fer de lance !

Le 7 mai, alors qu’une partie de la manifestation du jour passe par la rive droite – c’est le mot ! –, Peuchmaurd écrit : «  Si pressés d’en finir avec les beaux quartiers qu’on en oublie l’ambassade américaine. Même chose pour l’Élysée, l’Assemblée nationale. On a déjà perdu trop de temps avec l’Arc de Triomphe. On ne peut pas s’arrêter à toutes les urnes funéraires de ce pays, on n’en finirait plus. » Clairement, à ce stade, le mouvement confirme déjà que c’est en « ignorant » les structures et édifices du pouvoir que l’on a le plus de chances de le voir vaciller ; cette « ignorance » relève d’ailleurs de la spontanéité, de l’intuition révolutionnaire, non d’un calcul politique obsolète. Plus tard, on s’apercevra que seuls des symboles du « vrai » pouvoir, celui qui s’exerce à l’ombre des instances politiciennes, en ce moment où se fige le gaullisme, seront délibérément mis à mal durant cette période, c’est à dire : occupation de la Sorbonne, lieu où le savoir enseigne à penser dans l’ordre et la mesure afin que rien ne change, car l’esprit critique est l’ennemi ; occupation du Théâtre de l’Odéon, lieu où une certaine culture spectaculaire se mire dans son propre miroir avec satisfaction ; incendie de la Bourse, lieu où le capitalisme financier se remplit allègrement les poches, au mépris de l’économie réelle, vrai vecteur d’amélioration sociale.
On notera, c’est important, que les étudiants ne sont pas seuls à affronter les forces de l’ordre ; dès le 3 mai, les fiches d’interpellation des archives de la préfecture de police permettent un petit inventaire : « Parmi les personnes arrêtées, on compte beaucoup d’ouvriers, ainsi que des techniciens, des coursiers, des plongeurs de restaurant, des serveurs de café, des soldats du contingent… », signale Ludivine Bantigny dans L’Obs du 4 janvier 2018. La volonté d’interrompre la reproduction de l’ordre social est largement partagée, et le pouvoir se sait en danger, d’autant qu’il ne va pas tarder à perdre pied.
Le 9 mai, la journée est lourde ; la veille, l’ordre de dispersion de la manif a été donné par un membre de la FER, sous-produit de l’OCI, autrement dit l’organisation trotskiste du sieur Lambert, qui donnera plus tard à la France des « vedettes » comme Jospin, Cambadélis ou Mélenchon ! « Ce n’est que le début d’une longue trahison », note Peuchmaurd. Pour le même jour, il note encore : « De bon après-midi, Aragon descend dans la rue. Tout seul, comme ça. Rien dans les mains et le Comité central dans les poches. Il proteste de son innocence, de sa jeunesse. Nous, on veut bien. Et puis d’ailleurs non, on n’en veut plus. »

Relatant le même incident dans son livre Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme (Le Seuil, 1968), Cohn-Bendit précise : « Celui qui glorifia le Guépéou et le stalinisme venait faire une cure de jouvence parmi cette jeunesse qui, sûrement, ‟lui rappelait la sienne”. Un groupe le reconnaissant, l’accueillit aux cris de ‟Vivent le Guépéou et Staline notre père à tous !” » Ainsi, le niveau de politisation des manifestants leur permet de refuser le paternalisme des représentants officiels du PC, et si le « poète » du culte de la personnalité ne peut se faire entendre, c’est parce qu’il n’a rien de commun avec ce qui est à l’œuvre : on ne peut se déclarer « avec la jeunesse » tout en trônant au comité central, alors que le mouvement s’affirme de plus en plus comme violemment opposé au parti qui trahit régulièrement le monde ouvrier, sous prétexte de « responsabilité ». Aragon avait pourtant là l’occasion d’agir honnêtement au moins une fois dans sa vie en se désolidarisant de ses maîtres, mais c’était au-dessus de ses maigres forces ! Rideau.
S’annonce maintenant LA nuit des barricades, celle qui va bouleverser la distribution des cartes ; je ne vais pas entrer dans le détail de cette nuit dont Peuchmaurd donne une vision à la fois exaltée, lucide et sereine. Quelques passages, cependant, pour en saisir le ton : « Nous envoyons valdinguer un peu plus toute organisation, fût-elle des nôtres, au nom de la spontanéité de la base. Ce sera cela, la révolution de mai […]. Denfert, 18 h 30 […]. Les toits sont noirs de monde […]. Le lion, son grand corps vert taché de rouge est avec nous […]. Les surréalistes sont là, ça fait diablement plaisir. Pour la première fois, je pense à Breton dans tout ça. Je commence à entrevoir que ç’aurait été là SA révolution. Il est un peu amer de l’imaginer la crinière blanche fièrement portée, l’œil en projection, marchant parmi nous, avec nous, et de ne pouvoir que l’imaginer […]. Le Quartier est à nous […]. Et tout se fait sans qu’on sache bien comment, sans qu’on cherche à savoir. Une barricade ça sort de terre plus vite que le blé. Il suffit de semer l’espoir. »
Plus tard, dans la nuit, sont évoquées les barricades de la rue Gay-Lussac, les plus grandes, celles qui résisteront jusqu’à l’aube : « Un mur couvert de tuiles. L’aubaine. On s’y attèle. Passe une bonne femme causante, du genre malheureux-vous-ne-savez-pas-ce-que vous-faites-là ! Paraît que ce qu’on fait, c’est d’abîmer un couvent de bonnes sœurs. ‟Raison de plus”, lui dis-je pour en rester là. ‟Vous n’avez donc aucune morale ?” Si, madame, la liberté. »
Pendant ce temps, les pouvoirs publics négocient avec Geismar et Cohn-Bendit. On se regroupe autour des transistors (je dis « on » parce que j’étais là), « les nôtres et ceux que les gens nous tendent à leur fenêtre […]. Et puis aussi on parle. Les gens descendent pour ‟comprendre”, disent-ils. La révolution est à l’ordre du jour, nous inventons demain […]. 1 h 50. Cohn-Bendit parle à la radio. Les négociations ont été bidon à souhait. Nous ne bougerons pas du Quartier. Voilà. 2 h 15. Ils attaquent. » La nuit la plus longue va s’étirer jusqu’à 5 h 30, quand Dany appelle à la dispersion. Pluies de grenades, voitures en flammes, chasse à l’homme, soutien des riverains qui arrosent le feu, les flics et les gaz lacrymogènes depuis leurs fenêtres ; barricade après barricade, il faut lâcher du terrain, se replier sous les tirs, sans panique toutefois. « Nous ne savons pas encore que nous avons gagné », écrit Peuchmaurd. Tout son livre relève de ce que j’appelle subobjectivité, c’est-à-dire la faculté de transmettre avec la plus grande objectivité toute la subjectivité du ressenti, laquelle ne saurait évidemment être de même nature que celle du CRS en vis-à-vis.

Le lendemain, samedi 11, la grève générale est décidée à partir de lundi, les syndicats, tout fringants, venant de découvrir avec ingénuité la terreur policière. Ils ont la mémoire courte, mais bon. Je crois bien, d’ailleurs, que Cohn-Bendit l’avait suggéré avec insistance, à la radio du petit matin blême. De retour d’un voyage au pays des Mille et Une Nuits, Pompidou rouvre la Sorbonne. Il va être surpris. Le 13 mai, c’est près d’un million de personnes qui vont défiler, travailleurs, lycéens et étudiants réunis, en dépit des tentatives de récupération syndicales, le service d’ordre de la CGT cherchant à disperser à tour de bras, en hurlant qu’il fallait le faire « dans le calme et la dignité ». Les grandes manœuvres du Parti commencent, il y va de sa survie ; pour cela, sa connivence avec le pouvoir gaulliste va s’affirmer de jour en jour, tandis que la grève s’étend à tout le pays ; on comptera bientôt dix millions de travailleurs à l’arrêt. Quant à la Sorbonne, en ce soir du 13 mai, elle est libre « pour la première fois de son histoire », ce qui deviendra rapidement les comités d’action s’y installant comme chez eux. Leur rôle est considérable pour ce qui vient.
Mais avant d’analyser pourquoi juin sera très différent de mai, il faut encore rappeler que la nuit du 24 mai fut exceptionnellement chaude, une nouvelle forme de combat de rue surgissant, qui impliquait « le harcèlement des cordons de flics par petits groupes, cent à deux cents types. La guérilla urbaine ». C’est ce soir-là que la Bourse fut incendiée, et que Paris était à prendre. Panique à bord, mais le ver du dogmatisme était déjà à l’œuvre, glissé dans le fruit de l’utopie libertaire par les fameux « groupuscules » dont la liste laisse rêveur : pas moins de quatre organisations trotskistes se tirant dans les pattes (les lambertistes de la FER, les frankistes de la JCR, les pablistes non affiliés à la IVe Internationale, et Voix ouvrière, bandapartiste), deux organisations maoïstes (PCMLF, UJCML) qui s’enrichiront de deux autres au fil du temps (MSLP et Mao-Spontex – les moins cons), qui revendiqueront chacune la « bonne » lecture du Petit Livre rouge  ; d’autres encore, que j’oublie, bref, de quoi faire éclater le mouvement de l’intérieur, ce qui évidemment ne pouvait manquer d’en réduire la portée.
Car que veulent ces différents groupes ? J’emprunte au périodique Rouge, alors rédigé par des journalistes et militants frankistes, un programme valable pour tous ces braves gens, par des méthodes différentes, cela va de soi ! Au menu : création d’un nouveau parti d’avant-garde d’une grande homogénéité théorique, d’une grande cohésion politique et d’une grande rigueur organisationnelle, en s’appuyant sur les principes léninistes d’organisation, seuls capables de produire un parti répondant à ces critères. C’est effectivement la meilleure des recettes pour cuisiner ce plat historiquement indigeste que toutes les gargotes de la Révolution s’obstinent à inscrire en tête de leur carte sous le nom de « parti ». De plus, par la bande, cela redonnait du poil de la bête au PCF !
Tout au contraire, c’est la spontanéité du mouvement déclenché en mai par les étudiants qui a entraîné des millions de travailleurs à faire l’expérience de la grève générale avec occupation des entreprises, en dépit du PC et des syndicats qui, le moment venu, tronquèrent sournoisement la nature des revendications les plus radicales en négociant avec le patronat « une victorieuse reprise du travail » en forme de Waterloo ; et c’est ainsi que Georges Séguy, grand patron de la CGT, se fera copieusement conspuer par les ouvriers en grève de chez Renault, lorsqu’il viendra, le 27 mai au matin, tenter de défendre le « protocole d’accord » signé la veille avec le CNPF, sous la houlette de Pompidou. Voyez caisse !
La leçon utopique de Mai 68, c’est que les comités d’action, les comités de base, le double pouvoir au niveau syndical, la révocabilité permanente des responsables, la libre circulation des idées et la lutte contre toutes les formes de la hiérarchie – patronale ou bureaucratique – feront plus pour l’émancipation des travailleurs que tous les catéchismes pseudo-révolutionnaires.
Afin de clore cette partie de ma chronique consacrée au livre de Pierre Peuchmaurd, voici deux citations qui n’y figurent pas, mais qui me semblent synthétiser analogiquement l’esprit qui y règne. D’abord, Rosa Luxemburg, dans Grève générale, parti et syndicat : « Si l’élément spontané joue dans les grèves de masse en Russie un rôle si prépondérant, ce n’est point que le prolétariat russe est insuffisamment ‟éduqué”, mais que les révolutions ne se laissent pas diriger comme par un maître d’école ». Pour mémoire. Ensuite, une déclaration de Dany Cohn-Bendit, bel exemple d’utopie-critique, figurant dans le numéro 4 de la revue surréaliste L’Archibras daté du 18 juin 1968 : « L’important, ce n’est pas d’élaborer une réforme de la société capitaliste ; c’est de lancer une expérience en rupture complète avec cette société, une expérience qui ne dure pas, mais qui laisse entrevoir une possibilité : on aperçoit quelque chose fugitivement, et cela s’éteint. Mais cela suffit à prouver que ce quelque chose peut exister. » La fugacité des situations insurrectionnelles relève, en effet, de l’expérience poétique, donc révolutionnaire.

Alain Joubert

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