Le blog des éditions Libertalia

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Grèves et joie pure sur le site Ballast

samedi 7 mars 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru sur le site Ballast (28 février 2020).

Quatre articles se trouvent là réunis. Tous ont été écrits l’année 1936 par la philosophe Simone Weil, alors employée d’usine. Le Front populaire – qui compte en ses rangs la SFIO, le Parti radical et le PC — gagne les élections au mois de mai ; des grèves éclatent aussitôt. Au Havre, d’abord. Puis à Toulouse et Courbevoie. Bientôt, ce sont deux millions de grévistes que l’on dénombre dans les rues et les lieux de travail de France. L’euphorie est populaire ; le patronat claque des dents. « Enfin, on respire ! », clame Weil. D’ordinaire, on baisse la tête, on ne pipe mot. On compte les pièces, docile ; on ne sait plus bien ce qui, de l’angoisse ou de la faim, creuse ainsi le ventre. « On est au monde pour obéir et se taire. » Pour compter chaque sou, un à un, si durement conquis. « Jamais on ne se détend. » Il faut produire, voilà tout. Produire et la boucler, produire et encaisser. « Cela, chaque ouvrier le sait. » Et puis voilà la grève. Et avec elle les têtes qui se relèvent. L’humanité qui se révèle. « Indépendamment des revendications, cette grève en elle-même est une joie. » Le froid métal cède place à la fierté, l’esclavage quotidien voit son empire soudain s’effriter. « Pour la première fois, les ouvriers se sont sentis chez eux dans ces usines où jusque-là tout leur rappelait tout le temps qu’ils étaient chez autrui. » Alors oui, il faudra reprendre le travail. Les accords Matignon seront signés en juin entre la CGT et la direction capitaliste. Il n’empêche. Le travailleur a connu ce qu’il n’oubliera pas ; restera, un jour, à arracher aux puissants le contrôle ouvrier du travail.

E.C.

Dix questions sur l’anarchisme sur le blog Fahrenheit 451

samedi 7 mars 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru sur le blog Fahrenheit 451, 1er mars 2020.

Guillaume Davranche présente de façon extrêmement synthétique l’anarchisme, comme courant politique très structuré, porteur d’une alternative au capitalisme et d’une vision globale de transformation de la société, à partir de ses fondamentaux idéologiques, tout en se référant aux pratiques existantes.

Les origines.
Il choisit une approche historique, plutôt qu’une inscription dans le « continuum plurimillénaire » d’une tendance à rejeter l’autorité, et date de la fin des années 1870, la naissance d’un mouvement, au sein de la Première Internationale, réunissant une poignée d’ex-communards, d’ouvriers suisses, de révolutionnaires russes en exil et de maquisard italiens, aspirant au communisme tout en répudiant la voie parlementaire. Il revient sur les bases jetées par Proudhon d’un socialisme non étatique, fédéraliste et autogestionnaire, le clivage initié par Bakounine, opposé à Marx, puis la scission de l’AIT, les congrès de la Fédération jurassienne autour de Kropotkine et Élisée Reclus, la courte période de la « propagande par le fait » puis la conversion à la grève générale avec la naissance du syndicalisme révolutionnaire.

Le projet économique.
« L’abolition du capitalisme, du marché, et la distribution égalitaire des richesses sont une condition sine qua non pour l’épanouissement d’un système démocratique et écologique, propice à la dissolution des hiérarchies sexistes et racistes. » Les infrastructures de production et d’échanges vitales ne doivent pas être confisquées par une classe d’actionnaires capitalistes ou une bureaucratie étatiste mais appartenir de droit à toute la société, devenir propriété sociale. Chaque établissement autogère son travail et le débat démocratique détermine les choix dans les domaines alimentaire, énergétique, urbain, éducatif, des transports, au lieu d’être décidés par le marché ou des lobbies capitalistes au sein de l’appareil d’État. Chacune et chacun travaille librement et consomme sans limitation. « Le point d’équilibre à atteindre, c’est l’adéquation entre les besoins de la population, les capacités productives et les capacités de la biosphère. Jamais le capitalisme ne le permettra : c’est le grand défi du communisme libertaire. »

Le projet démocratique.
« En réalité, l’anarchisme ne prône pas simplement la destruction de l’État, mais son remplacement par un système d’autogouvernement fédéral, structuré « de bas en haut et de la périphérie vers le centre » pour reprendre une formule bakouninienne, encadrant l’exercice d’un authentique pouvoir populaire. » Chaque échelon gère les affaires qui le concernent directement, sans ingérence de l’échelon supérieur. Tous les grands choix de société relèvent de la législation directe de la population et les élu.es sont « les maîtres d’œuvre du pouvoir populaire », leur mandat est impératif, révocable et leur renouvellement limité.

L’approche écologique.
Que l’on socialise l’économie en la réorientant radicalement avant que la situation soit irréversible, ou qu’on n’y parvienne pas avant l’effondrement et que s’ouvre alors une ère révolutionnaire, dans les deux cas, l’anarchisme propose des réponses. Murray Bookchin contribua à introduire l’écologie dans l’anarchisme. Il martelait que, plus que l’ « humanité » ou la « société industrielle », les rapports sociaux induits par le capitalisme menaçaient la biosphère, notamment les rapports de domination parce qu’ils légitiment que l’homme doit dominer la nature. L’anarchisme prône une décroissance collective (à l’opposé des démarches individuelles qui n’ont aucun effet sur le capitalisme), démocratique (plutôt qu’un « écofascisme » qui rationnerait la majorité de la population pour qu’une petite classe privilégiée maintienne son niveau de vie) et raisonnée (avec une décroissance différenciée selon les régions).

L’approche féministe.
Rétif au suffragisme, le mouvement libertaire était en revanche en pointe sur les questions de la liberté sexuelle, de la contraception, de l’union libre. 1968 a donné l’impulsion de la « deuxième vague féministe » : le mouvement révolutionnaire dans son ensemble a intégré le féminisme comme front de lutte à part entière contre le système de domination politique et économique fondé sur la division sexuée du travail : le patriarcat.

La politique internationaliste.
Face à l’ambivalence des luttes de « libération nationale », porteuses d’un potentiel à la fois progressiste et réactionnaire, les anarchistes combattent l’idéologie nationaliste, le patriotisme, « instrument de l’État pour museler la contestation », et prônent « la fédération libre des individus dans les communes, des communes dans les provinces » (Bakounine), etc., une autonomie productive de chaque région du monde.

L’anarchisme invite à la mise au rebut des religions, instruments d’aliénation collective, mais s’oppose à toute forme de persécution contre les croyants et les croyantes, préconise une société laïque garantissant liberté de culte et de conscience.
Guillaume Davranche présente les trois grands types de stratégies, non exclusives, coexistant au sein de l’anarchisme :
• L’insurrectionnalisme qui cherche à provoquer l’étincelle suffisante pour enclencher l’insurrection, puis un basculement révolutionnaire.
• Le syndicalisme qui cherche à mettre en mouvement les travailleurs de toutes opinions, tout en espérant éveiller en eux une conscience anticapitaliste. La rupture révolutionnaire surviendrait suite à une grève insurrectionnelle.
• Et l’éducationnisme-réalisateur qui propose d’élever les consciences par l’éducation populaire et l’exemplarité des « alternatives en actes ».

De la même façon, il développe les différents types d’organisation qui ont été expérimentés : informel, en réseau, des « minorités agissantes » selon la conception bakouninienne, anarcho-syndicaliste, plateformiste, synthétiste, « spécifiste ». Puis il rappelle le rôle joué par les anarchistes dans les révolutions espagnole, russe, mexicaine, macédonienne et dans la Commune de Shinmin, avant de présenter rapidement une vingtaine de figures parmi les plus importantes.
Nous proposons une sorte de synthèse de ce bref ouvrage déjà très synthétique. D’une densité et précision remarquable, il évite de noyer le lecteur, veillant au contraire, à lui proposer les informations les plus pertinente pour une appréhension globale. Magnifique travail, aussi nous empressons nous de commander une dizaine d’exemplaires, pour commencer, à offrir à quelques personnes qu’on sent intéressées mais avec qui on ne sait jamais par où commencer, et invitons bien sûr nos lecteurs à faire de même.

Ernest London

Plutôt couler en beauté dans Ça m’intéresse

samedi 7 mars 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Ça m’intéresse, hiver 2020.

Préparer l’effondrement avec poésie

Militante de l’écosocialisme, Corinne Morel-Darleux apprend le départ d’un ami qui a tout plaqué pour aller naviguer. Cet événement la plonge dans le récit d’un autre marin, Bernard Moitessier, passé à la postérité en 1969 après avoir tourné le dos à la victoire qui s’annonçait, lors de la première course en solitaire autour du monde. Inspirée par ces choix radicaux, l’autrice plaide pour anticiper sur l’effondrement écologique qui menace et appelle à la lutte pour développer la souplesse, l’adaptabilité et la robustesse nécessaires à la société pour résister au choc. Autant de qualités qui n’iront pas sans solidarité ni entraide. Poétique et visionnaire.

Plutôt couler en beauté dans Imagine

samedi 7 mars 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Imagine, janvier-février 2020.

« Pour reconstruire un horizon, il faut nourrir notre puissance d’agir. »

Dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia), un essai philosophique roboratif, la militante écosocialiste Corinne Morel Darleux défend le « refus de parvenir » et la « dignité du présent » pour affronter le naufrage écologique et social en cours. Dialogue avec une ex-consultante d’un cabinet conseil qui a passé dix ans en politique, avant de devenir terrienne dans le Vercors.

« Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme », annonce Bernard Moitessier dans un message daté du 18 mars 1969 lancé sur la passerelle d’un pétrolier à l’aide d’un lance-pierre. Le navigateur français est en mer depuis sept mois et sur le point de remporter le Golden Globe, la première course de vitesse en solitaire autour du monde sans escale et sans assistance.
En absolue symbiose avec l’océan Atlantique et les éléments, il renonce alors à la victoire et à la gloire, et met le cap sur la Polynésie. Seul, à bord du Joshua, son fidèle voilier, il se dirige « là où les choses sont simples ». Deux ans plus tard, il écrira La Longue Route, un récit autobiographique où il dénoncera le fléau du monde moderne qu’il qualifie de « Monstre », qui « détruit notre terre » et « piétine l’âme des hommes ».
Cette histoire de « perdant magnifique » va littéralement précipiter Corinne Morel Darleux « dans les bras de Moitessier ». Elle décide à son tour de se lancer dans une folle traversée : raconter le naufrage de notre société « obscène et obèse » en train de « s’effondrer sous son propre poids » au travers d’un essai philosophique tonifiant au titre incantatoire : Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce.
À 46 ans (depuis le 1er octobre dernier), cette ancienne diplômée de l’École supérieure de commerce de Rennes devenue par la suite militante écosocialiste, s’appuie sur son parcours professionnel hors normes pour rédiger un petit manuel mi- poétique mi- politique qui, depuis sa sortie en juin 2019, suscite l’admiration et la curiosité de milliers de lecteurs : « Visiblement, ce livre fait du bien, se réjouit l’animatrice du blog Revoir les lucioles lors de son récent passage en Belgique. De petits ou grands lecteurs, des gens peu ou très politisés venus d’horizons divers me font des retours extrêmement touchants. C’est comme si j’avais mis des mots sur leurs déchirements, leurs questionnements, leurs engagements et leur place dans la société. Comme si cette réflexion personnelle touchait à une forme d’universalité et donnait envie d’agir, de s’émerveiller, d’entrer dans la lutte collective. » En matière de lutte collective, elle en connait un rayon. Même si, comme le marin du Joshua, Corinne Morel Darleux n’a pas toujours été là où on l’attend : née de parents trotskistes engagés à la LCR, elle opte pour une école supérieure de commerce, avant d’ouvrir une galerie d’art contemporain à Paris. « Ce projet a connu son petit succès d’estime, mais il n’était pas rentable. J’ai alors bifurqué vers la consultance. » Comme directrice associée d’un cabinet de conseil, elle anime des séminaires de direction et de réflexion stratégiques de grandes entreprises du CAC 40 (Total, Renault, Sanofi, EDF…). « Certes, nous n’étions pas confrontés au pire, nous avions une éthique d’intervention très forte, et j’ai énormément appris, tout en travaillant avec plaisir et appétit, analyse-t-elle avec recul. Néanmoins, au bout d’un temps j’ai pris conscience de l’absurdité de la situation : des missions facturées 2 000 euros la journée, des clients à qui je conseillais d’embaucher plutôt que de nous engager… En parallèle, je ne supportais plus charnellement de voir tous ces gens dormir dans la rue sous des vitrines illuminées toute la nuit regorgeant de gadgets plastiques fabriqués à l’autre bout de la planète. J’étais prise dans un système indigne, indécent, insupportable. »
Comme l’auteur de La Longue Route, « CMD » vire de bord : cap sur la ville des Lilas en Seine-Saint-Denis, au service éducation et temps d’enfants de la commune. Elle entre ainsi de plain-pied en politique. À gauche toute, entre socialisme et écologie radicale. Au sein du mouvement Utopia qui promeut « un projet de société solidaire, écologiquement soutenable et convivial », inspiré des travaux de Thomas Moore, Dominique Meda et André Gortz, qui tentera – en vain – de faire entendre sa voix lors du congrès du Mans de 2005 du Parti socialiste alors dirigé par François Hollande.
Mais les « petits arrangements de la rue Solferino », trop peu pour elle. Et quand Jean-Luc Mélenchon quitte le PS pour créer le Parti de Gauche, elle le suit, devient secrétaire nationale, coordonne le Manifeste pour l’écosocialisme, participe à la création d’un réseau européen et se lance dans « une magnifique aventure collective » qui l’entraînera ensuite au cœur de la France Insoumise. Qu’elle quittera finalement en novembre 2018 déçue par la tournure des événements : « La France Insoumise a abandonné l’idée de gauche, reculé sur les grands principes écologiques pour mettre en place le populisme et une stratégie anti-Macron qui ne fait pas, selon moi, un projet politique. Par ailleurs, je n’étais plus en phase avec un certain discours hypocrite sur la démocratie et ce mouvement sans structure interne. C’était prendre les militants pour des dupes. Par ailleurs, je percevais un rétrécissement de la pensée, plutôt qu’une ouverture, alors que l’urgence climatique et le déclin de la biodiversité sont là, sous nos yeux », dénonce Corinne Morel Darleux, qui admet néanmoins « la stratégie gagnante » de Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle de 2017.
Malgré un certain « désenchantement », elle ne regrette rien : « Durant ces dix années d’engagement partitaire, j’ai fait de belles rencontres aux côtés de nombreux camarades. J’ai appris et mûri politiquement en découvrant notamment la République de Jaurès. Je me suis fait les armes et mené de merveilleux combats autour de Notre-Dame-des-Landes, de la gratuité des premières tranches d’eau et d’électricité, du revenu universel… » Après « le temps de l’intellect », vient progressivement celui de « l’expérience » : sa Polynésie à elle, ce sera la vallée du Diois, dans la Drôme, au cœur du Vercors, où elle s’exile. Loin de ces villes « où l’on a construit la ségrégation urbaine et un environnement bétonné ; où l’on vit coupé du sol, des saisons et de la terre ; où le ciel semble gris toute l’année », nous confie-t-elle d’une voix douce et légère.
Soudain, « ce qui était raisonnement devient intuition » : exposée à la beauté des paysages et à la nature qui s’exprime sous ses fenêtres, son combat descend « du cerveau aux tripes », et l’insupportable massacre de la planète devient palpable. Persuadée que l’« on ne défend bien que ce qu’on a appris à aimer ».
Entre son mandat de conseillère régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes au sein du groupe Rassemblement des citoyens écologistes et solidaires (RCES) et ses collaborations médiatiques (Là-bas si j’y suis, Reporterre,…), elle musarde, farfouille, explore les récits de navigateurs au long cours, dévore les textes de Romain Gary, Mona Chollet, Emma Goldman, Bruno Latour… Curieuse et insatiable, elle décide ainsi de s’intéresser à « ces individus fiers, libres et heureux d’avoir un jour choisi de dire non ». Comme Bernard Moitessier. Comme celles et ceux qui, dans cette société du paraître, de la compétition et de la réussite, refusent « de marcher sur quelques têtes, oublier quelques principes, perdre quelques grammes de dignité » et décident de « s’alléger pour mieux avancer ».
Des cadres de grandes entreprises, des néoruraux, des travailleurs broyés par le système… qui partagent ce « refus de parvenir », décident de changer de cap à 180° pour retrouver leur « puissance d’agir ». Pour l’auteure de Plutôt couler…, il s’agit ainsi d’inviter chacun à prendre une part active à l’avenir de notre humanité, et à se réapproprier ses choix. Une éthique de la solidarité (« de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ») qui nous invite « à passer de la soumission à l’action », d’arrêter cette prétendue « marche du progrès », de lutter collectivement « contre l’hubris et la démesure qui sont en train de détruire les conditions d’habitabilité de la planète ».
« Il s’agit aujourd’hui de cesser de nuire », plaide Corinne Morel Darleux. Pour sauver ce qu’il est encore possible dans cette société qui étouffe sous le panem et circenses (du pain et des jeux), le matérialisme et la surconsommation, et où « la revendication de l’argent et de la notoriété pour chacun remplace insidieusement le droit à une vie digne pour tous. »
Sa réflexion est nourrie par l’idée d’« individualisme social » de l’anarchiste Charles Auguste Bontemps et par ses années de luttes : « J’ai vu trop de militantisme sacrificiel, de gens qui se sont oubliés dans leurs combats, de familles qui ont volé en éclats. Modestement, ce livre tente de tirer un trait d’union entre l’individuel et le collectif. Lorsqu’on s’engage collectivement, on n’est pas forcé d’oublier qui l’on est. On peut aussi se sentir individu, souverain, muni d’un libre arbitre, capable de dire non. »
Cet ouvrage fait par ailleurs des liens permanents entre la défense de l’environnement et la lutte contre les inégalités sociales : « Les classes riches ont davantage pollué la planète, émis des gaz à effet de serre, ruiné les écosystèmes, tout en exploitant des générations de travailleurs. Les premières victimes de la crise climatique sont les populations les plus précaires à travers le monde et on assiste à un mouvement de sécession des riches, comme le décrit très bien Bruno Latour, lesquels ont les moyens de se mettre à l’abri des événements climatiques extrêmes et de faire face à la raréfaction des ressources. On est là au cœur de la lutte des classes. L’écologie est définitivement incompatible avec le système capitaliste. Et je suis totalement en opposition avec les discours qui tentent de lisser tout ça sur le mode : “oublions les désaccords passés, c’est une fable, faisons cause commune”. »
Pour renverser le « Monstre », l’auteure de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce se méfie aussi des solutions sur mesure : le capitalisme vert, les techno-sciences, les éco-gestes qui feront contagion, l’écofascisme…
Elle se méfie enfin de cette écologie intérieure « dépourvue de conscience de classe qui se drape dans l’apolitisme et s’exonère d’analyse systémique » : « Comment se soucier de son cosmos intérieur sans se préoccuper des océans de misère qui l’entourent ? », s’interroge-t-elle, convaincue qu’il faut d’urgence « repolitiser l’écologie ». Mais pas à n’importe quel prix : « pour mener à bien ce combat collectif, il faut être inclusif, accueillant, créer des sas de politisation, proposer des actions progressives et variées qui permettent à des familles, à des enfants, aux moins nantis, de s’exprimer et de faire corps. Car tout le monde n’a pas les moyens et l’envie d’aller directement à la castagne, de se payer le luxe d’une arrestation, d’une garde à vue ou d’un casier judiciaire ».
Après des années de recherche d’ « unité politique », l’ex-cadre du Parti de Gauche, en est revenue : « ce dont nous avons besoin n’est pas de former un continent, mais d’archipéliser les ilots de résistance », écrit-elle. Tout en mettant en garde contre les risques de division au sein d’une gauche écologiste plus ou moins radicale : « Nous ne devons pas nous tromper d’adversaire et arrêter de nous épouiller entre nous. En face, ils n’attendent que ça. »
Parmi ces archipels de résistance, il y a évidemment les thèses autour de l’effondrement, à quelques nuances près : « La collapsologie a les faiblesses de ses forces. D’un côté, ce mouvement de pensée a donné un coup d’accélérateur phénoménal aux enjeux planétaires. Il est parvenu à toucher là où la politique institutionnelle a échoué. De l’autre côté, il n’a pas encore transformé l’émotion individuelle, le choc, le constat sans appel, en combat politique, avec les risques que l’on connait (découragement, repli sur soi, peur anxiogène, tentation survivaliste…). Là, on est à un moment charnière : il faut aussi politiser la collapsologie. Cela passe par la formation par le débat, le transfert de connaissances et d’expériences, la mise en réseau, la création de bataillons de désobéissance civile… Mais cela passe aussi par la médiation, le déminage des mauvais procès, l’instauration de la pédagogie et de la nuance », insiste Corinne Morel Darleux.
Avec un autre concept développé dans son livre : la dignité du présent. « On ne mène pas des combats parce que l’on pense que l’on va les gagner à la fin, pour des victoires futures, mais parce qu’ils nous semblent justes et dignes à mener ici et maintenant. Pour la dignité du présent. Que l’on n’abandonnera jamais la partie, que l’on gardera toujours de la tenue et de l’élégance. »
Tenue, élégance, grâce, beauté… Ce sont aussi les clés de la « bataille culturelle » à gagner pour toucher « les tripes, les veines, les poings », écrit Corinne Morel Darleux : « Il nous faut aller puiser dans de nouveaux registres cognitifs pour affecter : les intuitions du cerveau, les chiffres imprimés dans les journaux, tout ceci doit maintenant être éprouvé par les sens. Nous avons besoin pour cela de pieds nus dans la boue, de morsure du soleil, de parfums d’altitude, de piqûres d’ortie et de caresses de prairies (…) mais nous avons aussi besoin d’alimenter notre cerveau de constructions intellectuelles nouvelles (…) il faut nourrir la puissance d’agir de nouvelles sources d’inspiration pour reconstruire un horizon. » Son crédo : mêler intimement la création artistique, l’urgence environnementale et la critique sociale. En convoquant notamment ces mots magnifiques du géographe libertaire Élisée Reclus (1830-1905) : « Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort. »
Car, pour l’essayiste : « dépourvue de ses sens, la politique n’est plus rien qu’un discours désincarné, lunaire et, à force déserté ».

Hugues Dorzée

Plutôt couler en beauté sur le site Le Comptoir

mercredi 26 février 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site Le Comptoir, 25 février 2020.

Corinne Morel-Darleux, pour une éthique de l’effondrement

Étendard pour les uns, repoussoir pour les autres, la collapsologie, largement popularisée par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, est aujourd’hui au cœur des débats qui agitent l’écologie politique. À l’heure des marches pour le climat, de Greta Thunberg et de l’émergence de nouveaux mouvements écologistes prônant l’action directe, comme Extinction Rebellion, l’ancienne figure de la France Insoumise Corinne Morel-Darleux propose dans son dernier livre, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (éditions Libertalia, 2019), une réflexion pour repolitiser la question de l’effondrement.

Après un doctorat britannique et une carrière de consultante pour des entreprises du CAC 40, Corinne Morel-Darleux entame un virage à 180° et devient en 2008 co-fondatrice du Parti de Gauche. Elle y développe pendant dix ans une nouvelle approche de l’écosocialisme jusqu’à son départ du parti comme de la France Insoumise en 2018, pour se mettre davantage à l’écoute des mouvements de désobéissance. Son dernier livre, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, est une méditation personnelle à la fois politique et philosophique, qui emprunte notamment au panthéon de la pensée libertaire, afin de proposer une éthique de l’effondrement.

Refus de parvenir et dignité du présent

Dans une époque qui prône la compétition, récompense le conformisme et où la réussite est symbolisée par les logiques de consommation ostentatoire et de rivalités mimétiques des classes supérieures, Corinne Morel-Darleux fait au contraire l’éloge du « refus de parvenir ». Ce concept, issu de la pensée anarchiste désigne ces individus, quoique minoritaires, « fiers, libres et heureux d’avoir un jour choisi de dire non » : une salariée qui quitte un poste à responsabilité chez HP, un autre qui refuse un contrat avec Total qui lui aurait assuré six mois de chiffres d’affaire ou – pourrait-on ajouter – une ancienne consultante pour entreprise du CAC 40 qui choisit de changer de vie pour intégrer la fonction publique au service des écoles d’une mairie de Seine-Saint-Denis en acceptant de diviser son salaire par trois, et bien d’autres.

L’ancienne insoumise convoque la figure du navigateur Bernard Moitessier, comme métaphore du « refus de parvenir ». Le 18 mars 1969, ce dernier participe à la toute première course autour du monde, en solitaire et sans escale, le Golden Globe Challenge, partie depuis Plymouth. Alors qu’il est annoncé vainqueur et sur le point de gagner, il renonce à franchir la ligne d’arrivée, abandonne la course et continue en direction de l’océan indien après avoir expédié depuis son voilier Joshua ce message sur la passerelle d’un pétrolier : « Est-ce la sagesse de se diriger vers un lieu où on sait qu’on ne retrouvera pas sa paix ? Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ». Corinne Morel-Darleux réinscrit le geste de Moitessier dans l’ambiance post-1968 qui voit la même année la création du Club de Rome, suivie quatre ans plus tard de son célèbre rapport sur les limites de la croissance. Le récit de Moitessier, La longue route (1971), témoigne en lui-même d’une critique acerbe de la société de consommation : « Oublier totalement la Terre, ses villes impitoyables, ses foules sans regard et sa soif d’un rythme d’existence dénué de sens. Là-bas… si un marchand pouvait éteindre les étoiles pour que ses panneaux publicitaires se voient mieux dans la nuit, peut-être le ferait-il. Oublier tout ça. Ne vivre qu’avec la mer et mon bateau, pour la mer et pour mon bateau ».

« Le refus de parvenir, c’est le dédain des distinctions sociales, c’est s’exonérer des démarches avilissantes, des promotions de tout ordre qui supposent un compromis avec soi-même et une compromission avec autrui. » Charles Auguste Bontemps

Moitessier prend le large pour s’échapper d’un monde en furie dans lequel il ne se reconnaît pas, pour fuir le Monstre, comme il désigne le monde moderne gagné par la société de consommation, le règne de l’argent et de la compétition. À l’image du maverick, ce cheval sauvage qui choisit de se mettre à distance du troupeau et de refuser l’autorité du mâle sans pour autant se désolidariser intégralement du groupe, le navigateur ne refuse pas la société mais cette société-là.
L’époque est au narcissisme et au « tout à l’égo » pour reprendre la formule de Régis Debray. Le consumérisme et les réseaux dits sociaux conduisent, comme le souligne Corinne Morel-Darleux, à l’expression d’un moi hypertrophié : « L’émotion ne prend plus le temps de la réflexion et du combat intérieur. Tout est épidermique. Tout est réaction. La polémique, le raccourci le plus sûr pour se faire un nom. Il faut réagit à tout et vite. On commente les commentaires, sans rien apporter dans un rétrécissement de la pensée. On ajoute du bruit au bruit. Au vacarme de la Machine qui couvre les sons réfléchis ». L’ancienne insoumise plaide pour réinvestir notre capacité à faire des choix autonomes. Elle invite à lutter contre l’hubris, le toujours plus, à renoncer au FOMO (Fear of missing out), cette anxiété contemporaine caractérisée par la peur de manquer la dernière nouveauté, et prône le « pas de côté » comme moyen de se réapproprier le contrôle de nos existences. Il ne s’agit bien évidemment pas de nier le rôle des conditions matérielles dans la formation des consciences et des désirs. Il ne s’agit pas non plus de prôner la misère. L’enjeu est de garder à l’esprit que nous conservons toujours une part de libre arbitre et (re)donner à chacun la possibilité de choisir pour transformer la pauvreté subie en frugalité choisie.

Corinne Morel-Darleux avance également le concept de « dignité du présent » pour désigner cette capacité qu’ont certains à mener des combats désintéressés, quoiqu’on les sache perdus d’avance. Elle en trouve une illustration chez Romain Gary, dans Les Racines du ciel (1956), qui raconte la lutte de Morel pour faire cesser les massacres des éléphants en Afrique. Un livre que Moitessier emportera d’ailleurs avec lui à bord de Joshua.

L’écosocialisme contre l’écologie « apolitique »

Corine Morel-Darleux avoue son découragement face au développement d’une écologie intérieure, dépourvue de la moindre conscience de classe, qui se drape dans l’apolitisme et refuse de s’interroger sur le système économique. Comment se piquer d’harmonie avec la Terre et d’humanisme en regardant s’organiser les luttes collectives, dans l’indifférence voire le mépris à peine dissimulé ? Comment se soucier de son « cosmos intérieur », sans se préoccuper le moins du monde des océans de misère qui l’entourent ? Comment avoir à cœur de se nourrir sainement dans une coopérative locale, sans éprouver l’envie de s’attaquer à la grande distribution ? se demande celle qui a coordonné les 18 thèses pour l’écosocialisme en 2013.
Il y a en effet quelque chose, au mieux de naïf, au pire de profondément hypocrite, à prôner une vie en harmonie avec le vivant, défendre la biodiversité, lutter contre le dérèglement climatique, sans chercher à s’opposer aux multinationales qui déforestent outre-Atlantique et nourrissent le bétail ici, à l’Union européenne qui décide des critères de la PAC, libéralise le chemin de fer, vote les traités de libre-échange, reconduit l’autorisation du glyphosate ou encore au Parlement national qui vide de sa substance la loi sur l’alimentation…
« J’ai toujours du mal à comprendre que des mouvements végans ou pro-loups s’en prennent aux petits éleveurs, des militants antinucléaires aux salariés des centrales, des antivaccins aux médecins, des antipollutions aux automobilistes, mais que les mêmes ne fassent pas le lien, au nom d’une pureté apolitique, avec les décisions prises ailleurs. »
Il ne s’agit pas de nier l’impact des gestes et des comportements individuels – prendre les transports en commun, réduire sa consommation de viande, maîtriser son utilisation du numérique –, qui permettent de mettre sa vie en cohérence avec ces idées. Mais ceux qui laissent entendre que cela suffira à changer le monde et que la société peut se résumer à la somme des individus qui la composent sont des faussaires. Une étude du cabinet Carbon4, réalisée en 2019, a d’ailleurs fait la démonstration que, dans le scénario le plus optimiste, les changements de comportements des individus permettraient d’obtenir une réduction de l’empreinte carbone de maximum 25%, les 75% incombant à l’État et aux entreprises…
La militante écosocialiste se méfie également du glissement pervers du combat politique vers le registre moral et personnel. Face au développement d’une écologie de consensus, sympa, qui s’indigne contre les affreux « climato-sceptiques » mais ne trouve rien à redire au libre-échange, à la globalisation et la finance dérégulée, l’écosocialisme s’efforce au contraire de penser de façon globale les effets économiques, sociaux, environnementaux et démocratiques du système d’organisation productiviste. Sa radicalité – au sens étymologique d’une analyse qui s’efforce de prendre les problèmes à la racine – permet de ne pas s’égarer du côté de la croissance verte, de l’écologie libérale et des accommodements cosmétiques qui consistent à n’agir qu’en surface sur les conséquences, sans s’intéresser aux causes. « L’acte isolé, même démultiplié n’a aucune chance d’aboutir dans un univers dominé par les oligopoles et les lobbys ». Il ne s’agit pas de brocarder les petits gestes sur le mode du « tout ou rien » mais de les concevoir comme un premier pas vers un parcours de radicalisation.

Décoloniser l’imaginaire par la fiction

Corinne Morel-Darleux prend acte du fait que les appels des scientifiques, les rapports du GIEC ne sont pas suffisants et produisent parfois davantage de fatalisme, de découragement qu’un véritable désir d’action. « La partie consacrée aux informations est saturée et il faut nourrir la puissance d’agir de nouvelles sources d’inspiration pour reconstruire un horizon ». L’enjeu est désormais de faire émerger un nouvel imaginaire et un récit collectif qui nous aide à reprendre pied en fournissant une culture de résistance. En s’adressant à nos émotions, nos tripes et nos affects, la fiction nous permet d’éprouver les choses par les sens. Elle facilite un processus à la fois de projection et de mise à distance. D’un côté, l’anticipation permet de débusquer dans le présent les prémices du futur. De l’autre, en mettant en scène des personnages fictifs, la science-fiction introduit une proximité d’émotion avec des figures qui permettent de libérer l’imaginaire. Des films, comme Rollerball (1975) et Children of Men (2006), qui décrivent des sociétés à deux vitesses où une oligarchie se met à l’abri pendant que les masses s’efforcent de survivre, font œuvre de critique sociale quand aujourd’hui des milliardaires de la Silicon Valley rêvent d’îles artificielles pour se protéger des conséquences du réchauffement climatique.
De même, dans le cycle Fondation d’Isaac Azimov, Hari Seldon entend engager son savoir pour limiter la portée d’un effondrement de l’empire qu’il sait inéluctable. Une vision faisant écho au « catastrophisme éclairé » de Jean-Pierre Dupuy qui invite à considérer la catastrophe comme certaine pour mieux l’affronter, ou encore au slogan d’Extinction Rebellion : « Quand l’espoir meurt, l’action commence ». Bien sûr, l’effondrement de la biodiversité, le bouleversement des saisons, l’élévation du niveau des mers, la fonte du permafrost ou encore l’augmentation des canicules ne poussent guère à l’optimisme. Toutefois, comme l’évoquent certains collapsologues, il est également possible d’imaginer certaines formes de résilience et de rebonds dans des directions nouvelles qui pourraient susciter davantage d’espoir : « Ainsi, au xiie siècle avant J-C, une série d’épisodes sismiques et climatiques extrêmes, de révoltes et d’invasions, provoqua la fin de l’Âge de bronze et l’effondrement d’une multitude de sociétés florissantes en Méditerranée. L’interdépendance de ces sociétés, via le commerce maritime notamment, provoqua un effet de contagion qui se conclut dans un chaos généralisé. Y succédèrent les siècles obscurs, mais aussi la formation de communautés isolées, puis de micro-États, et enfin l’arrivée de l’Âge de fer, qui mena l’humanité au début de l’écriture – une de ses plus belles inventions ».

Il ne s’agit pas de tirer de conclusions dans un sens ou dans un autre, tant la part d’incertitude est grande. Mais, comme le souligne Corinne Morel-Darleux, « ce n’est pas au plus fort de l’urgence, dans un contexte de pénurie et de violence, que l’on organise des réseaux d’entraide, qu’on conceptualise un horizon de société, qu’on trouve un sursaut de dignité et que l’on se fixe des principe politiques ». D’aucuns, attachés aux signifiants et aux étiquettes, trouveront peut-être l’ancienne figure de la France Insoumise pas assez décroissante. Le livre propose en tout cas une véritable éthique de l’effondrement à même de marier la tradition socialiste à l’écologie politique afin de réconcilier des familles politiques qui ne cessent de s’opposer.

Romain Masson

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