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Benjamin Péret l’astre noir du surréalisme sur Zones subversives

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié le 22 Décembre 2016 sur Zones subversives.

Benjamin Péret, surréaliste et révolutionnaire

Le surréalisme tente de relier poésie et politique, révolte et créativité. C’est Benjamin Péret qui incarne le mieux cette démarche originale, à travers sa vie et ses écrits.

Le mouvement surréaliste bénéficie d’une notoriété importante. Parmi ce groupe d’artistes et de poètes devenus célèbres, Benjamin Péret reste le moins connu. Ce surréaliste est toujours resté fidèle à sa démarche révolutionnaire. Il refuse les honneurs, la reconnaissance et la respectabilité bourgeoise. C’est sans doute celui qui a le mieux incarné le projet surréaliste de relier la créativité et la politique, de transformer le monde pour changer la vie. Barthélémy Schwartz propose une biographie du poète dans son livre Benjamin Péret l’astre noir du surréalisme.

Une poésie dadaïste et surréaliste

Benjamin Péret est né en 1899. Il rejette rapidement l’institution scolaire. Pour lui, « l’école est une lourde sujétion, une sorte de prison dont l’enfant est libéré chaque soir ». En 1919, il s’installe à Paris et fréquente les milieux avant-gardistes de la capitale. Il rencontre Francis Picabia et participe à la revue Littérature. Il découvre d’autres jeunes poètes révoltés par la barbarie guerrière. Ce groupe va s’inscrire dans le mouvement Dada. Les soirées dadaïstes cherchent à provoquer et à déstabiliser le public pour le sortir de son rapport passif au spectacle. Les journalistes reproduisent les canulars de Dada, comme les fausses adhésions de Charlie Chaplin, D’Henri Bergson ou du prince de Monaco.
Benjamin Péret apprécie l’esprit Dada, avec le scandale et la contestation. Mais le provincial reste marginalisé au sein d’un groupe habitué à fréquenter les salons littéraires. L’humour de Benjamin Péret traduit une insolence de classe contre les bourgeois. « Il ridiculisait les têtes fortunées qui se pressaient au vernissage dada comme on se rend à l’Opéra », décrit Barthélémy Schwartz.

La mise en scène du procès de Maurice Barrès doit dénoncer la trahison morale de cet écrivain. Mais Benjamin Péret déboule sur scène pour interpréter un soldat. Il dénonce le militarisme et le nationalisme, ce qui provoque la fureur du public. Les interventions de Benjamin Péret apportent un contenu politique à cette révolte artistique. Benjamin Péret pratique l’injure public. Il n’hésite pas à insulter les curés et les pères de familles. Il rejette toutes les figures de l’autorité et peut injurier dans un café le moindre supposé stalinien.
L’écriture automatique permet de se libérer de la rationalité. Pour Benjamin Péret, cette pratique poétique doit surtout permettre de désinhiber la pensée pour contourner les contraintes sociales. L’écriture automatique propose un nouveau rapport social et culturel au langage. « Au-delà, elle remettait implicitement en question l’organisation même de la société », souligne Barthélémy Schwartz.

Un rejet de l’ordre social

Benjamin Péret attaque toutes les formes d’autorité et les valeurs bourgeoises. Il déteste la religion, avec sa fonction sociale autoritaire qui réprime la liberté.
Dans le recueil poétique Je ne mange pas de ce pain là, Benjamin Péret lance une charge violente et comique contre l’ordre social. « Il annonçait, par l’insolence de son contenu, les occupations d’usines du Front populaire et la révolution espagnole qui éclateront quelques mois plus tard », observe Barthélémy Schwartz. Le poète attaque les hommes politiques, les industriels, les hommes d’Eglise et les militaires.
L’humour de Benjamin Péret annonce la colère. Il invente des images incongrues pour sortir de la normalité sociale. Il développe également des insultes, des transgressions, dans un langage direct et cru.

L’engagement politique des surréalistes les conduits à adhérer au Parti communiste. Ils estiment que le changement passe par une révolution sociale. Néanmoins, le communisme demeure un programme « minimum ». Les surréalistes veulent élargir la révolution aux questions liées au langage, à l’inconscient ou au désir.
Benjamin Péret est le premier surréaliste à adhérer au Parti communiste. Il collabore au journal L’Humanité. Il écrit des articles pour dénoncer les valeurs bourgeoises du monde des arts et des lettres. Il publie une série d’articles sur le cinéma, pour évoquer des films populaires. Il tient également une rubrique pour critiquer l’armée et l’Église.
Mais, dès la première sanction, Benjamin Péret quitte discrètement le Parti communiste. Il partage les idées de l’opposition de gauche, animée par l’ancien surréaliste Pierre Naville. Les trotskystes dénoncent le stalinisme et préconisent une révolution internationale.
Benjamin Péret tombe amoureux de la jeune cantatrice brésilienne Elsie Houston. Le couple s’installe au Brésil. Le poète découvre le mouvement anthropophage qui mêle les avant-gardes artistiques européennes avec les traditions noires et indiennes. Ce mouvement culturel rejette les traditions issues du colonialisme.

Un engagement révolutionnaire

Les surréalistes se soumettent à la séparation de l’art et de la politique. Ils privilégient la spécialisation dans le domaine culturel et intellectuel. Ils luttent à l’intérieur du Parti communiste pour combattre un art de propagande. En revanche, les surréalistes acceptent de laisser les bureaucrates staliniens se préoccuper des questions économiques et sociales. Les artistes se désintéressent des questions politiques et se contentent de rester des spécialistes culturels dans des organisations hiérarchisées.
Benjamin Péret participe à des groupes révolutionnaires en tant que simple militant. Il n’adopte pas la posture de l’intellectuel et ne revendique aucun statut. Il s’intéresse réellement à la théorie marxiste et aux luttes sociales. Néanmoins, il cloisonne ses activités politiques et surréalistes, sans rechercher à relier ses deux aspects. « Cette double attraction qu’exerçaient sur lui le surréalisme et la politique ne se traduisait pas, cependant, par des tentatives de sa part pour unifier ses parcours parallèles en une démarche "unitaire", comme le tenteront, à leur manière, les situationnistes par la suite », observe Barthélémy Schwartz.

En 1936, Benjamin Péret rejoint Barcelone insurgée. Il savoure l’intensité de la vie dans le contexte de la révolution espagnole. « La révolution créait de nouveaux rapports sociaux qui modifiaient la perception de chacun », décrit Barthélémy Schwartz. Des comités révolutionnaires se créent, sans attendre les consignes des organisations, pour prendre en charge la vie sociale à la place des anciennes municipalités. Les entreprises sont occupées par les ouvriers, et les terres prises par les paysans.
Benjamin Péret combat aux côtés des militants du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste). Mais le gouvernement et les staliniens répriment cette révolte spontanée. Benjamin Péret rejoint alors la colonne Durruti qui regroupe les anarchistes les plus radicaux. Mais il dresse un bilan critique des limites de la révolution espagnole. Il critique les anarchistes qui prétendent dénoncer les partis pour mieux valoriser les « minorités agissantes ». Les anarchistes dénoncent l’Etat et l’autoritarisme mais participent à un gouvernement aux côtés des staliniens.

Un marxisme marginal

Benjamin Péret, sous l’occupation allemande, est jeté en prison. Il décide de fuir vers le Mexique. Mais il déplore l’influence du stalinisme. Il se sent isolé. Les surréalistes sombrent dans le mysticisme et s’éloignent du matérialisme comme base de pensée critique. Ensuite, les écrivains et poètes liés à la Résistance développent des idées nationalistes et réactionnaires. Benjamin Péret dénonce cette littérature de propagande dans Le Déshonneur des poètes.
Benjamin Péret ne cesse de valoriser les cultures populaires. Comme Walter Benjamin, il dénonce la barbarie qui existe dans la culture des vainqueurs. Sa sensibilité de poète se tourne vers les cultures négligées et persécutées par les classes dominantes. Benjamin Péret « privilégiait la force subversive des cultures marginalisées, sourdement porteuses de traces de contestation toujours présentes », souligne Barthélémy Schwartz.

Benjamin Péret reste lié à des révolutionnaires exilés au Mexique, notamment Grandizo Munis et les trotskistes espagnols. Benjamin Péret propose une analyse critique des organisations comme les partis et les syndicats. Il valorise les comités ouvriers qui se créent dans la lutte de manière autonome. Mais il observe également leur limite et leur bureaucratisation à travers l’influence des organisations. Il publie des articles qui seront diffusés dans le contexte des années 1968 sous un titre percutant : Les Syndicats contre la révolution.
Benjamin Péret s’éloigne également du trotskisme autoritaire, tout comme Munis et Natalia Sadova la veuve de Trotsky. Il dénonce l’URSS comme un véritable « capitalisme d’État » et non plus comme un « État ouvrier dégénéré ». Il critique également le rapprochement des trotskistes avec les partis communistes. Ce marxisme critique influence notamment Cornélius Castoriadis qui va participer à la création de la revue Socialisme ou Barbarie.

Un poète marginal

Benjamin Péret reste un poète marginal. Contrairement aux autres surréalistes, notamment les peintres, il ne parvient pas à vivre de son art. Il travaille comme journaliste puis correcteur. Il reste dans des conditions de précarité.
Benjamin Péret s’attache à relier la poésie à la contestation. Pour lui, le poète est celui qui « prononce les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents ». Le désordre qui bouscule la normalité sociale permet de raviver une force poétique. Mai 68 et ses graffitis sauvages deviennent un exemple incontournable.
« Si la charge poétique perdait sa vitalité dans les périodes d’atonie sociale, elle se ressourçait en revanche dans l’énergie des conflits », souligne Barthélémy Schwartz. Benjamin Péret privilégie les conflits sociaux et politiques. La poésie authentique doit exprimer une rupture avec l’ordre social. La société marchande empêche toute forme de rapport poétique au monde.

La poésie est également considérée comme la médiation indispensable pour l’amour sublime. Néanmoins, Benjamin Péret dénonce la domination des hommes sur les femmes. C’est la première des injustices sociales, celles qui les comprend toutes, et qui perdure dans les sociétés anciennes ou modernes. Cette supériorité supposée de l’homme sur la femme demeure un des fondements de l’ordre social. Trop peu de femmes connaissent l’orgasme sexuel. Pourtant, la satisfaction des besoins sexuels des femmes devient indispensable pour permettre l’épanouissement des relations amoureuses. Benjamin Péret valorise le romantisme et la passion amoureuse contre le monde moderne.
Les surréalistes ont été récupérés par les milieux artistiques et littéraires. Même le situationniste Guy Debord fait l’objet d’une récupération académique. Benjamin Péret est resté dans les marges. Il permet de relier l’utopie surréaliste à l’action politique. « La fascination qu’il a pu exercer sur certains, il la doit d’abord à ce qu’il su concrétiser ses idées surréalistes dans les enjeux de sa vie quotidienne, par une prise de risque dans les mouvements révolutionnaires de son temps », souligne Barthélémy Schwartz.

Un héritage poétique et révolutionnaire

Cette biographie proposée par Barthélémy Schwartz permet de revaloriser un poète resté dans l’ombre et trop méconnu. Son parcours original, au croisement de la poésie et de la révolution, demeure essentiel.
La poésie de Benjamin Péret exprime toute la révolte surréaliste. Il s’oppose à toutes les valeurs bourgeoises comme la famille, l’école, la religion, le travail. Il se révolte contre toutes les formes de contraintes sociales. Il exprime une poésie authentique, directe et vivante, qui s’oppose à l’ordre social. Sa poésie valorise également la spontanéité et la créativité. Elle ne se revendique pas comme un exercice de style littéraire, mais comme l’expression d’une créativité accessible à tous. Benjamin Péret se démarque alors des surréalistes qui finissent par se soumettre aux codes académiques de la peinture ou de la littérature.
Benjamin Péret est également un militant révolutionnaire. Il participe à la plus grande révolte de son temps : la révolution espagnole. Sa trajectoire politique et intellectuelle présente une évolution singulière. Il apparaît d’abord comme un militant marxiste-léniniste. Mais il observe la faillite des organisations, y compris anarchistes. Il estime alors que les révolutions doivent s’appuyer sur la spontanéité et l’auto-organisation des prolétaires. Il rejette toutes les formes d’organisation qui vise à encadrer la révolte.

Néanmoins, Barthélémy Schwartz souligne la grande limite de ce parcours exemplaire. Benjamin Péret sépare ses activités poétiques et son engagement politique. Ce sont deux aspects de sa vie qui restent cloisonnés. Il refuse de dénoncer les illusions des surréalistes à l’égard du stalinisme et du bolchevisme, ni leur quête de reconnaissance artistique. Ensuite, son militantisme politique manque un peu de poésie. Il reste un militant bolchevique qui valorise le sérieux de l’activité politique. Il dénigre les situationnistes qui remettent en cause la routine militante.
Mais Benjamin Péret peut inspirer la révolte d’aujourd’hui. Relier la poésie et la politique permet de valoriser la créativité et la passion qui s’expriment dans toutes les révoltes. La critique de l’exploitation doit se relier avec la critique de la vie quotidienne. Benjamin Péret attaque tous les aspects du monde marchand dans ses différents textes, qu’ils soient poétiques ou politiques. Il insiste sur la nécessité d’une révolution sociale pour rendre la vie passionnante.

Source : Barthélémy Schwartz, Benjamin Péret l’astre noir du surréalisme, Libertalia, 2016.

Entretien avec Claude Guillon sur Jacques Roux, dans Alternative libertaire

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié dans le mensuel Alternative libertaire, décembre 2017.

« Les Enragés ont fait la Révolution mais ils ont été faits par elle. »

Jacques Roux, surnommé « le curé rouge », fait partie de ces anonymes qui ont fait la Révolution française et qui ont été victimes de la Terreur. Peu connu, on retient souvent de lui cette phrase, qu’il prononça face à la Convention nationale (l’assemblée législative de la Ire République) : « La liberté n’est qu’un vain fantôme, quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. » La biographie que lui a consacré Walter Markov, historien allemand, est enfin traduite et publiée par les éditions Libertalia, cinquante ans après sa première publication, après un gros travail d’actualisation mené notamment par Claude Guillon.

Alternative libertaire : Bien que prêtre, Jacques Roux a participé aux événements révolutionnaires dans le courant des « Enragés », considérés comme précurseurs du communisme par Marx. Comment peut-on expliquer ce parcours singulier, d’un ordre privilégié aux révolutionnaires les plus radicaux ?

Claude Guillon : Roux fait partie du bas clergé, où l’on s’engage quand on vient d’une famille pauvre, pour acquérir un peu d’instruction et un « état », un métier. Beaucoup de « petits » curés ont joué un rôle dans la Révolution, à commencer par ceux qui représentaient leur ordre aux états généraux, en ralliant le tiers état, et d’autres dans les sociétés populaires, dont ils ont souvent été – au début – les secrétaires.
Obscur enseignant dans un établissement de province, exilé dans la capitale pour échapper aux conséquences d’une histoire confuse, c’est typiquement le genre de personnage dont l’histoire n’aurait pas retenu le nom… si la Révolution ne lui avait ouvert, comme à la chocolatière Pauline Léon ou à l’employé de la poste aux lettres Jean-François Varlet, des horizons nouveaux. Ces gens ont fait la révolution, mais ils ont été faits par elle.

En juin 1793, Jacques Roux prononça un discours célèbre, passé à la postérité sous le nom de « manifeste des Enragés ».

Jacques Roux est le plus âgé de ces militants et militantes, que l’on appellera plus tard les « Enragés ». Il a 37 ans en 1789. Devenu curé des Gravilliers, au centre du Paris populaire, il connaît les artisans et les ouvriers, qu’il marie, baptise et enterre. Il connaît aussi le prix des denrées de première nécessité et de la journée de travail, et la misère du peuple. Il est convaincu de l’utilité des femmes dans le processus révolutionnaire, notamment de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires, que Pauline Léon et l’actrice Claire Lacombe vont rallier aux Enragés, en en chassant les Jacobines plus modérées.
Même s’il est impossible de deviner ses sentiments d’avant la Révolution, il est possible que Roux ait fait partie des curés qui considéraient leur rôle d’un point de vue davantage social que religieux, sans foi et encore moins fanatisme particulier. Souvenons-nous cependant qu’à l’époque la religion imprègne toute la société et que le monarque absolu est censé tenir sa légitimité directement de « Dieu » !
La constitution civile du clergé (1790) sépare à peu près le clergé français en deux moitiés. La radicalisation du mouvement populaire, l’opposition des curés « réfractaires » (au serment que l’on exige d’eux), puis le mouvement anticlérical, dit « déchristianisateur », vont rendre la position d’un Jacques Roux très difficile. Il a bien sûr pris le parti de la révolution, mais il est commode, pour Robespierre par exemple, de l’attaquer comme prêtre. Roux s’en plaint et dénonce les curés comme des charlatans. Il a annoncé son intention d’épouser une « bonne républicaine », peut-être la femme avec laquelle il cohabitait, mais il n’en a pas eu le temps.

Comment définir les Enragés et que peuvent-ils nous apporter aujourd’hui ?

Je dois dire d’abord que l’étude de la Révolution française me paraît utile et rafraîchissante, dans la mesure où la majorité des gens du peuple qui la font sont presque sans bagage intellectuel (même quand ils et elles savent lire et écrire) et, par la force des choses, dépourvus de tout le savoir révolutionnaire qui remplit aujourd’hui nos bibliothèques. Or, non seulement ils mettent à bas un système monarchique pluriséculaire, mais ils inventent immédiatement de nouvelles manières de prendre des décisions, de faire de la politique – le tout sans électricité, sans antibiotiques et sans machines à laver…
Le qualificatif « Enragés » a été attribué a posteriori à des militantes et militants dont les revendications se rejoignent, à la gauche des Jacobins et de la Montagne. Ils agissent surtout à Paris, mais aussi à Lyon, avec Chalier (Leclerc y a vécu) et à Orléans (Taboureau de Montigny). Ils et elles veulent pousser la Révolution vers ses conséquences logiques en matière d’égalité des conditions, de démocratie directe (mandat impératif et révocabilité des élus), et de participation des femmes à la vie sociale. Ils et elles ne constituent pas un parti, avec des adhérents – même si les Républicaines sont une société de 300 femmes, qui peuvent en mobiliser beaucoup d’autres – et que les Jacquesroutins se réunissent aux Gravilliers. Mais ils sont clairement identifiés par Robespierre comme un courant cohérent, dont il va obtenir en une quinzaine de jours la mise hors circuit, faisant chasser Roux, Leclerc et Varlet du club des Cordeliers et faisant fermer la Société des républicaines, prélude et prétexte à l’interdiction de tous les clubs de femmes. Arrêté et persuadé, à juste titre, qu’il sera condamné à la guillotine, Roux se suicide en prison le 10 février 1794.

Pourquoi traduire cette biographie, déjà vieille de cinquante ans, d’un auteur est-allemand ?

À partir du début du XXe siècle, les premiers historiens qui s’intéressent assez aux Enragés pour produire des monographies sur les uns et les autres sont soviétiques  : ils passeront par les camps staliniens. En France, Albert Mathiez (qui n’aime pas Roux), Daniel Guérin et Albert Soboul leur accordent une bonne place dans leurs analyses, mais seul Maurice Dommanget publie un livre sur Jacques Roux (et Pierre Dolivier, un autre curé radical), et Marie Cerati sur les Républicaines révolutionnaires.
Walter Markov, historien, universitaire d’Allemagne de l’Est a travaillé dix ans sur Jacques Roux et les Enragés. Il a publié quatre livres en RDA, dont un gros volume en français regroupant tous les écrits (discours, brochures et journal) de Roux, que nous avons tenu à reproduire sur un CD-Rom qui accompagne le livre. Le lecteur et la lectrice peuvent donc suivre le récit en se reportant aux documents. Markov a aussi traduit des textes en allemand et publié de nombreux articles (nous en reprenons plusieurs).
Markov écrit un allemand difficile, qui a donné du fil à retordre à notre équipe éditoriale : la traductrice Stéphanie Roza d’abord, Jean-Numa Ducange et moi. Par ailleurs, même s’il a été connu des historiens français de la Révolution, et aidé par eux (Soboul, en particulier) pour faire ses recherches en France, son « héros » et principal sujet d’étude posait problème : on craignait en France qu’il ne fasse de l’ombre à Robespierre ! Le fait que ce projet de traduction puisse aboutir aujourd’hui est donc d’abord la réparation d’une injustice politique et historienne, à l’égard du « curé rouge » Jacques Roux mais aussi à l’égard de son biographe et meilleur connaisseur au monde. Le fait que ce livre paraisse chez Libertalia, un éditeur libertaire, en coédition avec la Société des études robespierristes et à son initiative, est un signe de plus que les lignes ont bougé depuis la chute du mur de Berlin.
Outre la mise en forme du texte, pour le rendre accessible en français, nous avons fait un travail de vérification et d’actualisation des références et de la bibliographie et ajouté un appareil critique, inexistant dans le volume original.

Reste-t-il des choses à découvrir et à faire connaître chez les Enragés ?

J’en suis persuadé ! J’avais publié en 1993 une biographie de Leclerc et Léon (Deux Enragés de la Révolution, La Digitale), complétée depuis par un article sur Pauline Léon dans les Annales historiques de la Révolution française (2005). Dans la deuxième et récente édition de Notre patience est à bout (IMHO, 2016), un recueil de textes des Enragés, j’ai ajouté un texte et une bio-bibliographie de Taboureau de Montigny, qui ne nous est guère plus familier que lorsque Mathiez le surnommait « l’enragé inconnu ». Je pense que Varlet, auteur de la fameuse formule « Pour tout être qui raisonne, gouvernement et révolution sont incompatibles », mériterait un recueil de ses textes. Quant à la société des Républicaines révolutionnaires, je vais avoir l’occasion d’y revenir puisque je prépare un livre sur les clubs de femmes pendant la Révolution. L’édition française du livre de Markov sur Jacques Roux remet le public francophone au niveau de connaissance du public allemand. J’espère que cette édition suscitera d’autres traductions, et l’ensemble de ces travaux de nouvelles recherches. Et puisque nous parlons d’édition et que Libertalia a republié Bourgeois et bras-nus de Daniel Guérin (dont j’ai rédigé la préface), je souhaite que nous puissions rééditer un jour, sous une forme plus accessible, son gros ouvrage en deux volumes La lutte de classes sous la Première République. Bref ! historiens et éditoriaux, les chantiers ne manquent pas !

Propos recueillis par Renaud (AL Alsace)

Jacques Roux, le curé rouge dans Alternative libertaire

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Alternative libertaire, décembre 2017.

Lire Jacques Roux, le curé rouge

La biographie de Walter Markov permet de reconstituer le parcours de ce personnage dont on sait assez peu de choses, y compris dans son parcours avant la Révolution. Devenu curé jeune, sans que l’on puisse deviner un enthousiasme particulier pour la religion, il occupe divers postes de vicaire et d’enseignant en Charente. Il se fait remarquer par ses prêches un peu trop favorables à la révolution, qui sont mis en cause suite à des émeutes visant quelques propriétés de la noblesse de la région en avril 1790.
Renvoyé, il quitte sa région et arrive à Paris, au moment où la constitution civile du clergé oblige les prêtres à prêter un serment de fidélité à la Constitution… ce que beaucoup refusent. Alors que rien ne semblait le pousser à un retour dans le clergé, cette occasion lui permet de retrouver une place de vicaire à Saint-Nicolas-des-Champs, laissée vacante par l’un des prêtres réfractaires.
Dans ce quartier populaire, il participe aux sociétés populaires qui composent cette première Commune révolutionnaire de Paris et s’acharne à défendre le peuple pauvre de Paris, à porter la question sociale jusqu’à la Convention nationale. Le 25 juin 1793, il y prend la parole au nom de la section des Gravilliers et du club des Cordeliers. Son « adresse à la Convention » plus tard rebaptisée « manifeste des Enragés », provoque de violentes réponses de Robespierre notamment.
Plus qu’un simple récit des événements, Walter Markov parvient à reconstituer les actions de Jacques Roux, avec lequel il n’est parfois pas très tendre, malgré le peu de traces laissées par ce personnage, et surtout le peu d’informations sur sa vie privée et ses convictions. Le livre est aussi accompagné d’un CD Rom qui regroupe d’autres textes de l’auteur, ou d’autres historiens, dont Claude Guillon, mais aussi des textes de Jacques Roux ou des témoignages sur le travail de Walter Markov.

Markov, un non-conformiste
Marxiste hétérodoxe, Walter Markov a fait le choix de vivre en RDA après la Seconde Guerre mondiale, qu’il avait passé en prison (depuis 1934) en raison de ses activités communistes. Mais soupçonné de « titisme » et exclu du Parti socialiste unifié (SED) en 1951, intéressé par les Enragés alors que la doctrine stalinienne mettait en avant la figure de Robespierre, ses relations avec le pouvoir est-allemand ont toujours été tendues. Ses recherches sur la Révolution française ont d’ailleurs été compliquées par l’interdiction de se rendre en France, qui le poussa en 1957 à franchir la frontière illégalement de nuit pour débarquer à Paris au petit matin. Il lui fallut passer tout son temps aux Archives nationales, faire ses recherches dans un temps record et compter sur l’aide de ses amis universitaires en France, pour réussir à écrire plusieurs ouvrages sur Jacques Roux. Après la chute du mur de Berlin, Walter Markov adhéra au Parti du socialisme démocratique (PDS), qui succéda au SED, et mourut en 1993.

Renaud, AL Strasbourg.

Un court moment révolutionnaire dans Alternative libertaire

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Un court moment révolutionnaire , recension dans le mensuel Alternative libertaire, décembre 2017.

En 1920, au congrès de Tours, le Parti socialiste se brise en deux. La majorité, inspirée par la Révolution russe, devient la section française de l’Internationale communiste. La minorité, derrière Léon Blum, conserve le nom de Parti socialiste. La scission est consommée.
Il y a pourtant bien des incertitudes sur l’identité de ce tout jeune PC, formation pluraliste qui ne ressemble alors en rien au parti stalinien monolithique qu’il sera dix ans plus tard. Sa direction est entre les mains de parlementaires ex-socialistes, sociaux-chauvins de l’avant-veille aspirant à se refaire une virginité sous le drapeau de Lénine. Mais on y trouve également de vrais internationalistes qui ont résisté à la guerre, comme Fernand Loriot et Boris Souvarine. Bientôt, ils recevront l’appui de syndicalistes révolutionnaires et d’anciens anarchistes, comme Pierre Monatte. Pendant quatre ans, ces tendances très différentes se déchirent sur la ligne politique et le mode de fonctionnement du parti… mais aucune ne se montre très pressée de se convertir au bolchevisme que Moscou essaie de leur inculquer à coups de missives comminatoires.
Julien Chuzeville raconte cette enfance malheureuse du Parti communiste, qui n’eut rien d’héroïque, bien au contraire : en proie à des forces centrifuges, dans un contexte de fort reflux des luttes ouvrières, sous les coups de badine incessants de Moscou. Le parti ne survivra qu’au prix d’un raidissement autoritaire, en systématisant les exclusions collectives et la langue de bois pseudo-léniniste. Résultat : une fuite massive des adhérentes et adhérents, et leur remplacement par des recrues nettement moins nombreuses mais beaucoup plus disciplinées.
De ce livre fouillé, on regrettera deux lacunes. Primo, des protagonistes à peine esquissés : Marthe Bigot, Amédée Dunois, Pierre Monatte, Boris Souvarine, Fernand Loriot ou le « capitaine Treint » étaient de vraies personnalités, qui auraient mérité d’être davantage incarnées. Secundo, une focalisation sur les débats internes du PCF sans illustration de contexte. Ainsi, le livre ne dit quasiment rien des luttes syndicales et politiques des années 1920-1922, du rôle qu’y jouent les communistes, et de la détérioration de leurs rapports avec les socialistes et les anarchistes. Pourtant, tout cela joue nécessairement un rôle dans la mutation du PCF. À titre d’exemple, la lutte acharnée – et parfois sanglante – contre les « anarcho-syndicalistes » dans la CGTU encouragera, au sein du PCF, un sectarisme et un usage de la calomnie à des niveaux jusqu’alors inconnus dans le mouvement ouvrier français… mais caractéristiques du stalinisme en gestation.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

Le Havre la rebelle sur le site Danactu-Résistance

mardi 2 janvier 2018 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Le Havre la rebelle sur le site Danactu-Résistance, 31 décembre 2017.

Cette année fut marquée par les cinq cents ans de la ville dont le maire devint aussi Premier ministre. Les diverses festivités manquaient d’un point de vue alternatif, une grosse lacune que ce livre vient combler. La ville a une histoire populaire forte et déjà ancienne bien documentée par de nombreux auteurs et une préface de Jean-Pierre Levaray que nos lecteurs les plus anciens connaissent bien. Dans cette ville dont l’histoire fut, et demeure, marquée par son port, a souvent flotté un air d’insoumission qui ne pouvait que nous plaire. Insoumission et rébellion, cela ne pouvait offrir qu’un livre contrasté. Nous avons fait le choix de ne retenir que le meilleur.
D’abord la grande qualité de l’ensemble de photographies, noir et blanc et couleurs qui illustrent ces deux cents pages. Une ville, ce sont d’abord des lieux, des lieux de travail, des lieux de luttes, de résistance aux ravages du capitalisme prédateur ! Une ville c’est aussi la culture, elle tient une belle place dans cette ville et donc dans ce livre. Rock and roll et cinéma. Et quand on pense au Havre, on pense au magnifique film signé par Aki Kaurismäki, avec Wilms et Darroussin. Un des plus beaux films de l’auteur. Et dans ce film attachant, on trouve le Bob, le Little Bob, personnage incontournable de cette ville que l’on ne peut résumer à des conflits syndicaux. Sans doute les plus belles pages de ce livre, l’entretien entre Little Bob et Jean-Pierre Levaray, entretien dans un bar, des lieux bien vivants dans cette ville.
Un beau portrait d’une ville qui a beaucoup lutté comme Nantes, Saint-Nazaire ou Toulouse et tant d’autres. Le cinéma, le rock and roll et les résistances ne meurent jamais.

Dan29000

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