Le blog des éditions Libertalia

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La Semaine sanglante dans Le Monde

lundi 12 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié dans Le Monde du 18 mars 2021.

Michèle Audin :
« On a trouvé des ossements de communards dans le sous-sol de Paris jusque dans les années 1920 »

Dans La Semaine sanglante. Mai 1871, légendes et comptes, la mathématicienne et écrivaine entreprend de réévaluer le nombre des victimes de l’écrasement de la Commune.

La mathématicienne et écrivaine Michèle Audin a publié cinq livres sur la Commune, dont deux fictions aux éditions Gallimard, Comme une rivière bleue (2017) et Josée Meunier. 19, rue des juifs, qui vient de paraître (L’Arbalète, 208 p., 17 €, numérique 12 €). Dans La Semaine sanglante, elle procède à un examen critique des travaux de comptage du nombre de victimes de la semaine du 21 au 28 mai 1871, qui a vu la Commune violemment réprimée par le pouvoir versaillais, et en propose une nouvelle estimation.

Comment en êtes-vous arrivée à écrire sur la « semaine sanglante » ?
Pour les personnes de ma génération qui, comme moi, ont été élevées dans une famille communiste, la Commune de Paris fait partie du patrimoine génétique. J’avais 17 ans la première fois que je me suis rendue au mur des Fédérés [lieu de commémoration dans le cimetière du Père-Lachaise, à Paris]. C’était à l’occasion du centenaire, en 1971. Ça m’a marquée. Puis, à partir de 2014, je me suis beaucoup documentée pour écrire mes deux romans sur la Commune.
Or, plus je m’y intéressais, plus je me rendais compte que, si nous savons que ces quelques semaines d’espoir se sont terminées par un massacre, personne ne sait exactement ce qui s’est passé ni combien de personnes ont été tuées, notamment lors de la Semaine sanglante. Le moindre des respects qu’on leur doit, c’est de ne pas les laisser disparaître encore une fois. J’ai repris le décompte des morts, de façon sérieuse, en faisant état de toutes les sources que j’ai pu trouver.

Pourquoi ce décompte reste-t-il un sujet polémique ?
Dès le 2 avril 1871, le gouvernement installé à Versailles mène une guerre meurtrière contre cette révolution. Pendant la Semaine sanglante, chacune de ses avancées dans Paris est suivie de massacres dans les quartiers conquis. Les vainqueurs se sont empressés d’écrire l’histoire de l’événement, ce qu’ont fait aussi quelques-uns des vaincus. Mais l’état de certaines sources en dit long sur les édulcorations et les falsifications effectuées dès juin 1871 par le pouvoir.
Une utilisation rigoureuse de ces sources montre que le nombre des inconnus inhumés dans les cimetières parisiens n’est pas de 6 500, comme l’a dit, vers 1879, l’historien « versaillais » Maxime Du Camp [1822-1894], mais d’au moins 10 000. Elle confirme aussi que de nombreux corps ne sont jamais arrivés dans ces cimetières, comme l’avait montré le journaliste radical Camille Pelletan [1846-1915], et que des évaluations plus hautes, autour de 15 000 ou 20 000 morts, ne sont pas exagérées.

Comment êtes-vous arrivée à ces nouvelles estimations ?
Je me suis essentiellement appuyée sur les registres d’inhumation des cimetières de Paris et de sa banlieue. Ils sont assez complets pour la période, non moins meurtrière, du 2 avril au 20 mai. Ce n’est pas le cas pour ce qui est de la Semaine sanglante, pendant laquelle les cimetières voient arriver des cadavres ramassés dans les rues par cinquantaines. Dans certains cimetières, on a un peu paniqué, et on a attendu quinze jours avant d’inscrire les inhumations. Dans d’autres, le registre est relativement bien tenu, comme à Montparnasse.
Certains historiens se sont arrêtés de compter le 30 mai. Mais si l’on prend le premier registre de cimetière venu, Montmartre, par exemple, on remarque que 492 corps d’inconnus sont arrivés le 31 mai. Pour compter les morts de la Semaine sanglante, il faut donc examiner tous les documents sur des inconnus enterrés dans les cimetières entre le 22 mai et le 22 juin. Or certains de ces papiers n’avaient jamais été consultés.

Que vous ont-ils appris ?
Par exemple, que le nombre de morts communiqué par le directeur des cimetières à Maxime Du Camp a été minimisé. Cette même historiographie a longtemps soutenu que de nombreux corps enterrés en dehors des cimetières, notamment dans des squares ou des chantiers, avaient été exhumés pour être finalement placés dans les cimetières. Ce n’était pas vrai. On a trouvé des ossements de communards dans le sous-sol de Paris jusque dans les années 1920, en particulier lorsqu’on a creusé les tunnels du métro. Ceux-là comme bien d’autres n’ont pas été comptés. De sorte qu’il est probable qu’on ne saura jamais exactement combien de personnes ont été tuées pendant la Semaine sanglante.

Propos recueillis par Antoine Flandrin

Léo Frankel dans Le Monde des livres

lundi 12 avril 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde des livres, le 18 mars 2021.

Léo Frankel fut le seul élu étranger de la Commune, au sein de laquelle il fut responsable de la commission du travail. L’un des intérêts de cette biographie de facture classique, la première consacrée au personnage, tient donc à l’analyse de son action publique. Frankel signe notamment le décret interdisant le travail de nuit des boulangers, selon lui « le seul décret véritablement socialiste […] rendu par la Commune ». À l’heure où l’historiographie remet en lumière les dimensions internationales du militantisme ouvrier, cette biographie tombe à point nommé : la vie « sans frontières » de ce Juif hongrois militant dans plusieurs États européens mérite assurément d’être connue.

P. K.-C.

Léo Frankel, communard sans frontières dans Politis

jeudi 18 mars 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Politis, 18 mars 2021.

Un élan révolutionnaire

L’anniversaire de la Commune bat son plein. Et comme tout événement, cette dernière a son panthéon. On égraine les noms de Louise Michel, Jules Vallès, Gustave Courbet… Paradoxe quand les archives montrent à quel point être communard, c’est surtout se fondre dans un collectif. De ce point de vue, fallait-il une nouvelle biographie ? Julien Chuzeville fait le pari que oui et la consacre à Léo Frankel, le seul élu étranger de la Commune. C’est réussi, car à travers cette singulière trajectoire se rappelle à nous le constat que la puissance du collectif n’a pas de frontières.

LDC & ML

Entretien avec Robert Tombs dans Libération

jeudi 18 mars 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien publié dans Libération, le 17 mars 2021.

Robert Tombs :
« Il n’y a jamais eu de système aussi démocratique que la Commune »

L’historien britannique, professeur émérite au St John’s College de l’université de Cambridge, est l’un des plus grands spécialistes de l’insurrection de 1871. Il explique à Libération les dessous d’une aventure politique sans équivalent, et n’hésite pas à briser des légendes solidement ancrées.

Auteur notamment d’une thèse sur l’armée versaillaise et d’un ouvrage très remarqué, traduit en français et mis à jour en 2016 sous le titre Paris, bivouac des révolutions, Robert Tombs est souvent considéré, avec Jacques Rougerie, comme l’un des deux meilleurs historiens de la Commune. Le chercheur a remis en cause un certain nombre de mythes associés à l’événement, provoquant parfois la polémique, comme lorsqu’il a revu à la baisse le bilan de la Semaine sanglante [1]. Il revient pour Libération sur différents aspects de la révolte parisienne.

Peut-on, en quelques mots, décrire la nature de la Commune de 1871 ? C’est une révolution ?
C’est la grande question. Disons qu’il s’agit d’une insurrection spontanée, inattendue. Comme l’a dit Jacques Rougerie, on peut l’interpréter comme le « crépuscule » d’une tradition révolutionnaire parisienne, beaucoup plus que comme une « aube ». Cette tradition remonte évidemment à 1789, mais revient notamment pendant les années 1830, ou lors des journées de juin 1848. Avec la fin de la Commune, c’est aussi la fin d’une pratique révolutionnaire organisée, en un sens, autour de la barricade. Il y a également la vision marxiste, décrivant l’événement comme le prototype d’un nouveau genre de révolution et d’État révolutionnaire. Marx, Engels et Lénine ont beaucoup contribué à élaborer cette idée et le Parti communiste a, pendant longtemps, fait sienne cette interprétation. Donc il y a ces deux visions et d’une certaine manière, on peut dire que les deux détiennent une part de vérité : si la Commune marque effectivement la fin d’un type d’insurrection « sans culotte », il faut aussi considérer qu’elle a pu inspirer de nouvelles générations. Cependant, jamais une nouvelle insurrection parisienne de ce type n’a été à nouveau tentée. Avec la mort de la Commune, c’est aussi la naissance d’un « socialisme légal ». La tradition de la barricade est remplacée par la gauche parlementaire.

La Commune est, encore aujourd’hui, revendiquée par la gauche, même modérée.
Oui, elle est restée une source d’inspiration très forte. Par ailleurs, comme elle n’a pas duré, et je ne crois pas être cynique sur ce point, il n’y a jamais eu le moment de la désillusion. La plupart des révolutions, après tout, finissent par décevoir leurs partisans.

Il y a l’idée, dans une partie du monde politique, que Thiers a sauvé la République.
On ne sait pas ce que serait devenue la République : il est plausible de penser que si la Commune avait gagné, si l’armée versaillaise avait été battue aux portes de Paris, si l’Assemblée nationale s’était dispersée, alors on aurait peut-être eu une restauration monarchique. Donc on peut considérer qu’en ce sens-là, Thiers a « sauvé la République ». C’est un gouvernement républicain qui a restauré l’ordre, et il a pu dire au reste de la population, en province : « Vous voyez, la République ne risque rien, je suis le sauveur, je vais faire partir les Allemands, et si la Commune avait gagné, ça aurait été le chaos. »

Mais la Troisième République n’était pas du tout la même que celle voulue par les communards…
Absolument. C’est intéressant de voir que la Troisième République, qui a longtemps été vilipendée par les communistes comme étant un régime bourgeois, est devenue pour beaucoup le grand moment de la République. Je pense que lorsqu’on dit « les valeurs de la République » aujourd’hui, il s’agit surtout des valeurs de la Troisième. C’est évidemment quelque chose de difficile à accepter. La Commune, elle, voulait un gouvernement beaucoup plus démocratique, par la base, dans lequel les citoyens eux-mêmes seraient chargés de l’administration. On peut supposer que ça n’aurait pas duré longtemps, mais c’était leur idéal. Il n’y a jamais eu de système aussi démocratique. La Commune était peut-être unique, elle a repoussé les limites de ce qui était possible.

Au sein de la Commune, il y avait des divisions.
Oui, les communards avaient toutes sortes d’idées et pourtant, ils ont réussi à gouverner la ville. On parle souvent du « chaos » de la Commune, mais ils ont résisté et la vie a pu continuer assez normalement. Il y avait des socialistes, souvent membres de l’Internationale, plutôt proudhoniens, encourageant l’idée de coopération ouvrière ; une tendance néojacobine avec des idées plus « politiques » que « sociales » ; et puis le petit groupe des insurrectionnels blanquistes. Ces derniers avaient pris notamment le pouvoir dans la police et constituaient la tendance la plus radicale, certainement la plus violente.

Vous avez démonté un certain nombre d’idées reçues. Avez-vous un exemple de mythe encore vivace ?
Il me semble que l’idée de la Commune comme une sorte de mouvement féministe ne tient pas la route. Personne n’a donné le droit de vote aux femmes. Elles ont joué un rôle important, mais c’était déjà le cas en 1848 et même en 1789. La Commune n’a pas été quelque chose de très nouveau pour les droits des femmes.

Leur présence n’a pas été plus importante sur les barricades, comparé aux révolutions précédentes ?
Il y a une difficulté ici. À l’époque, ce sont les versaillais qui ont voulu faire croire que les femmes s’étaient battues sur les barricades. Le signe, pour eux, que la Commune était quelque chose d’atroce : « Les femmes se battent, qu’est-ce qui pourrait exister de plus extrême ? » J’ai essayé de regarder d’assez près les archives, et il existe peu de preuves du fait qu’elles se soient battues en masse. Elles étaient présentes, c’est sûr, mais la plupart étaient des infirmières, des cantinières, etc., qui remplissaient des rôles assez traditionnels. Donc il me semble que ce côté-là est un peu exagéré.

Les hommes communards n’étaient pas féministes ?
La gauche en général n’était pas féministe. On pensait que les femmes étaient plutôt à droite, qu’elles étaient catholiques, qu’elles voteraient pour les royalistes.

Quel a été le rôle du patriotisme ?
La défense de la France révolutionnaire et républicaine était absolument centrale pendant la guerre de 1870-1871 et pendant la Commune, ainsi que la défense de Paris comme foyer de la Révolution et avant-garde de la République. Être patriote voulait dire qu’on était prêt à se battre contre les Allemands, puis contre les royalistes de Versailles. On aimait s’habiller en uniforme, porter les armes. Il y avait une sorte de militarisme populaire au sein de la garde nationale.

Qu’est-ce que la garde nationale ? Était-elle aussi formée militairement que l’armée versaillaise ?
C’était une milice composée de citoyens armés. Elle qui avait été, sous l’empire et la monarchie de Juillet, une sorte de police bourgeoise chargée de maintenir l’ordre, est devenue une immense armée populaire pendant la guerre contre les Allemands. Beaucoup avaient fait leur service militaire et étaient formés au combat. À l’inverse, une grande partie de l’armée de Versailles était composée de jeunes conscrits, qui n’avaient pas beaucoup d’expérience militaire, parfois même aucune. Donc les troupes versaillaises ne constituaient pas forcément une « armée de métier » et la garde nationale celle « des civils ». Cette dernière était un pilier très important de la révolution.

Vous avez revu à la baisse le nombre de communards tués pendant la Semaine sanglante. Comment interpréter ce nouveau bilan ?
Il ne faut pas oublier qu’il s’agit de toute façon de la plus grande tuerie du XIXe siècle. J’ai longtemps hésité à faire cette recherche, parce que je savais que ça allait être un peu controversé. En fait, j’ai travaillé d’abord sur les versaillais, en essayant de comprendre ce qu’ils avaient fait ; pourquoi et comment ils l’avaient fait. Les histoires décrivant la ville jonchée de cadavres ne reflétaient pas exactement ce que je trouvais dans les documents. Ça n’a pas été une sorte de « massacre sans discrimination ». Les versaillais ont cherché les gens qu’ils considéraient comme les plus coupables : les étrangers, les chefs, les officiers de la garde nationale…

Il s’agit donc d’une répression plus ciblée et plus organisée ?
Exactement, et considérée comme légale. Il y a eu évidemment des massacres dans les rues, des gens pris les armes à la main et fusillés, mais on ne disait pas « on va tuer tous les communards », ce n’était pas du tout ça. Des prisonniers passaient devant des tribunaux, car il fallait découvrir qui étaient les meneurs.

Certains contestent votre comptage.
Vous savez, les recherches historiques sont toujours prêtes à être corrigées. Ce qu’on disait sur la Semaine sanglante était basé presque entièrement sur des écrits de l’époque, souvent de gens qui n’étaient même pas à Paris et qui parlaient de 50 000 fusillés, etc. J’ai donc essayé d’y voir un peu plus clair en regardant dans les archives. Si quelqu’un a trouvé d’autres preuves ou un argument pour réviser à la hausse le chiffre des tués, ce n’est pas quelque chose qui me froisserait. Je serais très intéressé.

Vous dites que la violence des communards était rare et brève ?
Oui. La plupart des élus de la Commune étaient des démocrates qui croyaient en la liberté, qui n’aimaient pas les arrestations arbitraires, la censure (les blanquistes, eux, avaient des idées beaucoup plus dictatoriales). Ils ont utilisé très peu de violence, que ce soit contre leurs ennemis ou contre leurs partisans. Ce doit d’ailleurs être une des seules armées de l’histoire qui n’ait jamais utilisé la force contre ses propres hommes. À la fin, c’est vrai, lorsque la Commune était sur le point d’être détruite, qu’on savait que des communards étaient fusillés en grand nombre, qu’il n’y avait plus d’autorité dans Paris, il y a eu des actes de vengeance sur les otages : des dizaines… à comparer avec les milliers de personnes exécutées sur ordre par les versaillais. C’étaient des actes de désespoir, jamais validés par la Commune ou par les commandants de la garde nationale.

À quelle époque l’étude de la Commune s’est-elle libérée du militantisme ?
C’est clair : ce sont les travaux de Jacques Rougerie dans les années 1960 et 1970, à l’époque extrêmement controversés, qui ont changé les choses. Il est allé contre l’orthodoxie du Parti communiste et est le premier à avoir travaillé avec les archives. C’est lui qui a révolutionné l’histoire de la Commune.

Votre nationalité a-t-elle joué un rôle dans votre vision de l’événement ? C’est tout de même significatif qu’un livre de référence sur la Commune ait été écrit par un Britannique.
(Rires). Être étranger fait qu’on est souvent vu comme neutre, on est moins soupçonné d’avoir des intentions politiques ou idéologiques. Donc j’ai bénéficié, je pense, de cette indulgence de la part de mes collègues français, qui ont considéré mon travail comme étant sans parti pris, ce qui j’espère est le cas. Évidemment, ce n’est pas « mon histoire », ce n’est pas l’histoire de mon pays. J’ai pu avoir beaucoup de sympathie pour les communards, j’ai une certaine affection pour pas mal d’entre eux, qui me semblent être des gens honnêtes ayant essayé de faire de leur mieux dans une situation atrocement difficile. Et je ne dirais pas que j’ai eu de la sympathie pour les versaillais, mais je comprends aussi comment ils ont vu la chose. C’est quand on vient de l’extérieur qu’on peut, dans un sens, avoir de l’« empathie » pour des positions très différentes. J’ai essayé de comprendre pourquoi les versaillais avaient tant détesté la Commune, et pourquoi les communards avaient fait cette révolution.

Récemment, vous vous êtes positionné en faveur du Brexit. Est-ce que vos collègues vous l’ont reproché ?
Certains oui. C’est un peu comme la Commune en France dans les années 1970, c’est une question qui provoque des émotions.

Est-ce que cette prise de position a un lien avec votre vision de l’histoire ? Avec la Commune ?
Quand on est historien, on ne peut pas faire autrement, on est toujours obligé de regarder les causes, la longue durée… Je ne sais pas si les communards auraient aimé l’Union européenne (rires). Est-ce que ma sympathie pour eux m’a amené à avoir des soupçons vis-à-vis de cette grande structure bureaucratique… ? C’est possible.

Propos recueillis par Gabriel Pornet

[1Dans un livre sorti le 4 mars (La Semaine sanglante, Libertalia), l’autrice Michèle Audin conclut à un bilan supérieur à 10 000 morts.

Léo Frankel dans Le Courrier d’Europe centrale

vendredi 12 mars 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Courrier d’Europe centrale, 8 mars 2021.  

Leó Frankel,
un Hongrois au cœur de la Commune de Paris

Personnalité essentielle de la Commune de Paris du printemps 1871, Leó Frankel possède toujours une rue à son nom dans le deuxième arrondissement de la capitale hongroise, où il est né. Malgré la « décommunisation » de l’espace public engagée dans les années 1990 et largement poursuivie depuis le retour du Fidesz de Viktor Orbán au pouvoir en 2010, il a échappé de peu à la damnatio memoriae voulue par les autorités.
C’est au Nord-Ouest de Budapest, sur la rive occidentale du Danube, que le curieux pourra trouver la voie qui porte encore aujourd’hui le nom du syndicaliste et militant socialiste Leó Frankel. Son rôle et son action pendant et après la Commune de Paris de 1871, en France mais aussi en Autriche-Hongrie en Allemagne ou encore au Royaume-Uni, font de lui un acteur important, à l’échelle européenne, de l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste du dernier tiers du XIXe siècle.

Une jeunesse itinérante, d’Óbuda à Paris en passant par Munich
Le jeune Leó naît le 28 février 1844, dans le quartier d’Újlak, à Óbuda. Ce n’est effectivement qu’en 1873 que les villes de Buda, Pest et Óbuda fusionnent pour former Budapest. Dans la première moitié du XIXe siècle, le royaume de Hongrie est totalement soumis au gouvernement de Vienne. La Diète locale, qui siège alors à Presbourg (Pozsony, en hongrois ; aujourd’hui Bratislava), ne se réunit que ponctuellement. L’époque voit néanmoins la progression des revendications nationales qui culminent lors de la révolution de 1848 et de la guerre d’indépendance de 1849. Issu d’une famille juive germanophone de la petite bourgeoisie locale, son père est médecin.
Ainsi que nous l’explique Julien Chuzeville, historien du mouvement ouvrier et auteur, chez Libertalia, d’une récente biographie de Leó Frankel : « Il grandit dans un quartier ouvrier où vit une forte communauté juive avant d’embrasser le métier d’ouvrier-bijoutier, c’est-à-dire un emploi très qualifié, proche de l’artisanat. Il ne faut donc pas voir cette orientation comme une forme de déclassement. C’est un métier recherché qui lui permet de trouver sans difficulté du travail dans tous les pays où il se rend et de s’assurer des revenus ». Au début des années 1860, Frankel gagne ainsi Vienne puis l’Allemagne, très certainement pour compléter sa formation et perfectionner sa technique. C’est sans doute à Munich qu’il adhère aux théories socialistes.
« Il est peu probable – comme cela est souvent évoqué – que Frankel soit ensuite passé par Lyon », clarifie Julien Chuzeville qui a par ailleurs récemment revu la notice que le dictionnaire biographie « Le Maitron » lui consacre. L’historien pense plutôt que c’est là une erreur des services de police parisiens et que l’orfèvre s’est directement installé dans la capitale française, peut-être à l’occasion de l’exposition universelle qui se déroule dans cette ville en 1867. Pour l’historien, il n’est pas impossible que Frankel, qui – outre l’allemand, le hongrois, le yiddish et plus tard l’anglais – maîtrisait très bien le français, ait été dans sa jeunesse familiarisé avec cette langue.

Un partisan et un proche de Karl Marx
Membre de l’Association internationale des travailleurs (AIT) fondée en 1864 à Londres, Frankel met sur pied, avec un autre ressortissant hongrois et un Danois, la section de langue allemande de cette organisation à Paris. Il est particulièrement actif en son sein. Julien Chuzeville précise qu’au sein de cette organisation de la première Internationale parisienne, il n’y a pas vraiment de querelles de tendances. Frankel assure pour sa part les contacts avec les militants installés en Suisse, en Allemagne et au Royaume-Uni et s’avère proche des positions qui sont celles de Karl Marx.
L’historien complète : « Il est l’un des premiers en France, si ce n’est le premier, à avoir lu Le Capital. L’ouvrage, tiré à très peu d’exemplaires, n’est à l’époque disponible qu’en allemand car il n’a pas encore été traduit. Frankel fréquente Paul Lafargue et c’est par son épouse, Laura Marx, fille de Karl, qu’il obtient un volume. Il se situe donc dans le courant collectiviste-révolutionnaire de l’Internationale. On ne sait pas exactement à partir de quel moment Frankel et Marx commencent à correspondre mais les premiers échanges avérés remontent aux débuts de la Commune de Paris ».
En juin 1870, Frankel comparaît libre au procès qui lui est intenté par le pouvoir impérial pour « complot » et participation aux activités d’une « société secrète ». C’est ainsi que le Second Empire désignait l’Internationale, dont l’activité était pourtant publique. En juillet, il est condamné à deux mois de prison. Le 5 septembre, la République ayant été proclamée la veille suite à la capture de Napoléon III à Sedan par les troupes prussiennes, il est libéré.

Un acteur majeur de la Commune de Paris
Au début de l’année 1871, il est présent sur la liste des 43 candidats socialistes révolutionnaires présentés par l’Internationale dans la perspective des élections législatives du 8 février organisées conformément à la convention d’armistice signée entre la France et l’Empire allemand le 28 janvier.
Sans surprise, il est de nouveau candidat, quelques jours seulement après le soulèvement de la ville de Paris survenu le 18 mars 1871, aux élections municipales parisiennes du 26. Frankel est élu par les habitants du XIIIe arrondissement au Conseil de la Commune. Il rejoint la commission du travail et de l’échange. Le 20 avril, il est de surcroît nommé délégué au travail et à l’échange et devient donc membre de la commission exécutive de la Commune, composée de neuf membres. Plusieurs des mesures sociales prises à ce moment sont directement inspirées de ses vues, comme la suppression du travail de nuit pour les ouvriers-boulangers ou encore l’interdiction des amendes et retenues sur les salaires.
Julien Chuzeville nous rappelle à cet égard la singularité de Frankel : « Il est le seul élu étranger de l’exécutif. Karl Marx, dans son texte La Guerre civile en France, met au crédit de la Commune le fait d’avoir intégré un ouvrier étranger. C’était pour lui un acte d’internationalisme fort qu’il fallait prendre en exemple. »
S’il se prononce le 1er mai en faveur de l’instauration du Comité de Salut public destiné à remplacer la commission exécutive, Frankel signe deux semaines plus tard, le 15 mai, le manifeste des opposants au CSP qui dénonce sa « dictature » et rejoint les membres de la minorité. Le 25 mai, lors de la Semaine sanglante qui voit la répression de la Commune par les troupes versaillaises aux ordres du gouvernement d’Adolphe Thiers, il est sérieusement blessé sur la barricade de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, à l’angle de la rue de Charonne. Il ne doit son salut qu’à la bienveillance d’une militante russe de l’AIT, fondatrice de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, Élisabeth Dmitrieff.

Un des fondateurs du mouvement socialiste international et hongrois
Ayant réussi à fuir la France, Frankel est condamné à mort par contumace à l’automne 1872. Pour un court moment réfugié en Suisse, à Genève, il rejoint le Royaume-Uni en août 1871. Marx et Engels sont alors très soucieux d’intégrer les anciens communards qui s’exilent à Londres. C’est la raison pour laquelle Frankel rejoint le Conseil général de l’AIT, son organe directeur. Dans ses fonctions, il est chargé des relations avec les militants de l’Internationale présents en Autriche-Hongrie et joue donc dès ce moment un rôle dans le développement du mouvement dans la double monarchie. En raison de sa proximité avec Marx, il se prononce en faveur de l’exclusion de Bakounine décidée lors du congrès de La Haye de septembre 1872. Ayant quitté l’Angleterre en 1875, il rejoint l’Allemagne puis l’Autriche-Hongrie. Arrêté en décembre 1875, il est emprisonné à Vienne jusqu’en février 1876, avant d’être transféré à Budapest puis libéré fin mars.
Une fois libéré, il plaide pour l’union des forces socialistes, toutes tendances confondues. Il contribue ainsi à la création, au printemps 1880, du parti général des ouvriers de Hongrie (Magyarorsági Általános Munkáspárt) qui fusionne le Parti des non-électeurs (Nemválasztók Pártja) – qu’il avait cofondé en avril 1878 – et le Parti travailliste de Hongrie (Magyarországi Munkáspárt) constitué peu de temps après le Parti des non-électeurs par Viktor Külföldi. L’objectif était de créer un Parti social-démocrate en Hongrie mais le projet ne peut aboutir en raison du refus des autorités de permettre l’utilisation de ce nom. Dans ce contexte, Frankel fait de deux organes de presse du mouvement ouvrier en Hongrie, Népszava de langue hongroise et l’Arbeiter-Wochen-Chronik de langue allemande, les porte-voix du parti.
Julien Chuzeville souligne que le rôle de Fankel ne s’arrête pas là : «  En plus de cette activité, il contribue à maintenir les liens et les contacts internationaux après l’autodissolution de la première Internationale qui survient en 1876. Son activité de presse est alors essentielle. C’est ainsi Frankel qui signe le premier article dans le journal allemand socialiste Vorwärts, lancé à Leipzig en octobre 1876. Il écrit aussi pour L’Égalité, un journal marxiste fondé par Jules Guesde en 1877. »
De nouveau condamné à une peine de prison en mars 1881 pour des articles de presse antimilitaristes, il est libéré en février 1883. Après un séjour à Vienne, il regagne Paris en 1889 pour participer au congrès socialiste international qu’il a contribué à organiser et où il est délégué. Demeurant finalement dans la capitale française à l’issue de ce rendez-vous, poursuivant sa collaboration à différents journaux français et étrangers, il se trouve toutefois désormais relativement en marge du mouvement. Pour Julien Chuzeville, ce retrait s’explique par l’atomisation qui affecte le mouvement ouvrier à la fin des années 1880 et par le refus de Frankel de trouver une place dans l’un des multiples partis qui existent alors. Ce dernier milite en effet pour l’unification des socialistes, et cela contre la ligne défendue par Engels qui souhaite voir le parti ouvrier de Jules Guesde prendre l’ascendant.
« Manifestement, Frankel ne considérait pas le parti guesdiste comme le meilleur représentant de ses idées. De plus, il n’a pas participé aux différentes luttes qui ont divisé les socialistes français à cette époque-là. Pourtant, il connaît parfaitement les dirigeants et ses principaux militants. Sa position est donc singulière et il commence sans surprise une collaboration avec le journal La Bataille, fondé par Prosper-Olivier Lissagaray, qui se veut indépendant des différents courants. En somme, Frankel est essentiellement un militant internationaliste. Avec la deuxième Internationale, créée en 1889, cela ne fonctionne plus : ses responsables sont d’abord des chefs de tendances ou de partis nationaux. C’est une autre époque qui commence », ajoute Julien Chuzeville.
Le 29 mars 1896, à 52 ans, Frankel meurt d’une pneumonie à Paris. Preuve de son importance dans le mouvement ouvrier, ses funérailles au Père-Lachaise (96e division) rassemblent de nombreux militants et tous les responsables socialistes du moment, y compris Jaurès.

Une figure embarrassante dans la Hongrie post-communiste, puis « illibérale » de Viktor Orbán
Si, à Paris, le souvenir de Leó Frankel a été rappelé – en 2015 – grâce à une nouvelle voie baptisée de son nom dans le XIIIe arrondissement, à Budapest, en revanche, la mémoire du syndicaliste-révolutionnaire ne subsiste qu’avec peine.
Dans la Hongrie communiste, son souvenir a naturellement été valorisé. Proche de Marx, il est sans doute le seul Hongrois à l’avoir côtoyé d’aussi près. Une plaque est apposée dès 1896 par ses camarades socialistes sur sa maison natale. En 1919, sous l’éphémère République des Conseils de Béla Kun, la mémoire de Frankel est convoquée, à l’appui du régime révolutionnaire communiste.
Le régime stalinien qui s’installe en Hongrie après la Seconde Guerre mondiale trouve lui aussi dans Frankel un moyen de légitimation. En 1953, une rue est baptisée de son nom à Budapest (Frankel Leó út). Puis, au numéro 22 de cet axe, au croisement de Margit körút, sur le mur d’une pharmacie qui, d’ailleurs, existe toujours aujourd’hui, est installée en 1954 une plaque à sa mémoire réalisée par le sculpteur István Csillag. Cette œuvre célébrait « l’une des plus importantes figures du mouvement ouvrier hongrois du siècle dernier, ministre de la Commune de Paris en 1871, grand combattant de l’internationalisme prolétarien ». Dans le contexte de la Détente et de l’ouverture de la France du général De Gaulle à l’Est, la dépouille de Frankel est transférée à Budapest et inhumée le 29 mars 1968 au cimetière national de Fiumei út (Kerepesi temetö).
Après l’effondrement du mur de Berlin, du rideau de fer et des démocraties populaires d’Europe centrale et orientale, la donne évolue avec le changement de régime politique qui survient au début des années 1990. La plaque en hommage à Frankel a en effet été retirée à une date indéterminée. Comme l’indique Julien Chuzeville, « le discrédit jeté avec raison sur la dictature stalinienne hongroise de la fin des années 1940 et des années 1950 entraîne avec elle, au moment de la transition, celui de certaines figures antérieures récupérées par le régime et qui n’ont pourtant rien de commun avec lui. On retrouve sensiblement le même phénomène en RDA puis dans l’Allemagne réunifiée avec la personnalité de Rosa Luxemburg ».
Pour le Fidesz et ses dirigeants, revenus durablement au pouvoir en 2010 après un court passage à la tête du gouvernement entre 1998 et 2002, la figure de Leó Frankel pose naturellement un problème de nature plus idéologique. Le 12 décembre 2012, le bourgmestre principal de Budapest, István Tarlós, affirmait de la sorte vouloir débaptiser la rue à son nom pour lui rendre celui du roi Sigismond, souverain de Hongrie de la fin du XIVe et du début du XVe siècle, qu’elle portait jusqu’en 1953. Face à la fronde des habitants, la municipalité a finalement reculé et renoncé à cette opération.

Matthieu Boisdron

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