Le blog des éditions Libertalia

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Entretien avec Corinne Morel Darleux sur lareleveetlapeste.fr

mardi 25 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site La relève et la peste le 26 avril 2021.

« On ne mène pas un combat parce qu’on est sûr de le gagner, 
mais parce qu’il est juste à mener »

Il y a une illusion folle à penser qu’on peut se mettre à l’abri seul dans son coin. On est toujours rattrapé par la société. Le réchauffement climatique et la crise de la biodiversité rendent cela encore plus évident : quand il n’y a plus de pollinisateur, que les périodes de canicules s’étendent, se multiplient et s’approfondissent, l’oasis dépérit, comme le reste du monde.

Avec Là où le feu et l’ours, Corinne Morel Darleux, autrice, militante écosocialiste et conseillère régionale de la Drôme, signe un très beau premier roman jeunesse à lire à tous les âges. Une aventure haletante des steppes aux jungles luxuriantes qui brosse une allégorie de l’effondrement, mais surtout une quête vers la joie. Entretien autour de l’aventure, de la survie, de la transmission et du nécessaire oubli. Et l’amour, aussi.

LR&LP : Une femme, Violette, et un ourson, Têtard, fuyant les incendies qui ravagent un pays, marchent à travers la steppe en quête d’un lieu où faire halte. Bientôt rejoints par d’autres personnages, les voilà qui cherchent l’oasis. Tel est le décor de Là où le feu et l’ours. D’où vous est venue cette histoire ?

J’ai commencé à l’écrire le 1er janvier 2020 chez moi, au pied du Vercors, dans une ambiance assez glaciale : je travaille dans un bureau chauffé par un petit poêle. Le matin, il y fait 12 °C l’hiver et j’avais très envie de me plonger dans une histoire qui m’emmène dans un lieu foisonnant, verdoyant, chaleureux, plein de vie, de couleurs et de lumières.
C’est ce qui est devenu la seconde partie du roman, L’Oasis. Au-delà de cette anecdote matérielle, suite à mon essai précédent Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, j’avais été contactée par une éditrice jeunesse qui souhaitait travailler avec des autrices et auteurs qui ne viennent pas du roman jeunesse afin de bousculer un peu les codes d’un genre qui peine à se renouveler après les succès de Harry Potter ou de la fantasy, souvent dominé par des écrivains anglo-saxons. J’avais trouvé la démarche enthousiasmante.
Moi qui suis une grande lectrice et très admiratrice de certaines œuvres, je n’osais pas imaginer devenir romancière. L’idée d’écrire pour la jeunesse a renversé ma perspective et m’a libérée d’une forme de complexe.
Je me suis lancée à corps perdu dans l’écriture avec une image en tête : une jeune femme portant un ourson à son sein pour l’allaiter. Le reste est venu se broder autour de cet élément magnétique qui a convoqué d’autres personnages, une structure narrative et des paysages.

LR&LP : Pourquoi cette image d’un ours au sein d’une humaine ?

Je ne sais pas quand l’image est née, mais elle est peut-être en partie liée au fait que j’étais environnée d’un imaginaire d’ours ! Cela faisait deux hivers que j’annonçais me mettre en hibernation : je souhaitais profiter de la saison froide pour réduire mes déplacements, être moins dans le contact social permanent comme c’est le cas le reste de l’année en raison de mes engagements militants.
Je lisais un livre, Survivre à l’hiver, sur les techniques animales pour passer l’hiver au chaud. Et dans cet univers de cavernes et de terriers, j’écoutais aussi des conférences sur l’ours et sa représentation à travers les âges, dans la mythologie et les temps archaïques.
J’ai ainsi découvert la manière dont l’Église, voyant que l’ours prenait trop de place dans le cœur de la population par rapport au Christ, a diabolisé l’animal en faisant circuler des histoires d’ours violents, kidnappant les jeunes femmes.
Il était dépeint comme un être maléfique et libidineux. J’ai eu envie de prendre le contrepied de ce mauvais procès, d’inverser les rôles et les métamorphoser avec cet ours jeune, vulnérable, qui non seulement ne se fait pas violenter, mais est recueilli et adopté par une femme.

LR&LP : Ce roman est une superbe histoire d’aventure mais aussi de survie et de renaissance. Chez vos personnages, il y a cette force de vouloir rester en vie pendant les périodes de crise mais aussi de vouloir renaître à tout prix. Quel est votre rapport à ces aspects de l’aventure, de la survie, de l’effondrement ?

Dans Là où le feu et l’ours, j’aborde la thématique de la vie en milieu hostile avec la steppe et ce climat complètement déréglé, les vents de feu qui frappent au hasard, la rareté de la pluie, de la végétation, de toutes les ressources nécessaires à la vie.
Dans cette partie, les personnages vivent des conditions pour le moins rugueuses et on peut imaginer que le roman s’inscrit dans une veine post-apocalyptique ou qu’il se déroule dans des temps très anciens. Il est difficile à situer, temporairement comme géographiquement, et il me plaisait de laisser cette part aux lectrices et lecteurs.
Dans la deuxième partie, située dans l’oasis, il est davantage question de nos capacités d’adaptation. On peut l’imaginer comme la part rêvée, voire fantasmée, de l’effondrement où l’être humain aurait renoué avec une forme de rapport harmonieux au vivant, une manière simple et « basse technologie » de vivre, la gestion des communs, la sortie de la société patriarcale.
On peut voir des liens entre ce roman et mon essai précédent, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Tout cela est en filigrane, mais Là où le feu et l’ours reste un roman avant tout !
Quant à mon rapport à l’aventure, il est très longtemps passé par le voyage. Pour alléger mon bilan carbone j’ai mis le frein depuis trois ans, mais avant cela j’ai beaucoup parcouru le monde, à titre personnel puis pour des missions politiques pendant dix ans, dans une perspective internationaliste.
Et c’est sans doute la part d’imprévu et de péripéties qui me manque le plus aujourd’hui. Le confinement vient l’accentuer en contraignant et en balisant, il ne laisse plus de place à l’imprévu.
Où est l’aventure, sous attestation et cadres horaires ? Où est l’évasion et l’inconnu, à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux ? C’est pour cela que j’ai voulu en parsemer toute l’épopée de Violette et Têtard.

LR&LP : Vous citez un passage du somptueux livre de Joseph Kessel, Les Cavaliers, en empruntant cette citation à Guardi Guedj, « L’aïeul de tout le monde » – « Distinguer ce qui dépend de soi et y concentrer ses efforts, identifier au contraire ce contre quoi il est vain de prétendre lutter et l’accepter, est-ce que cela ne relève pas davantage de la sagesse que du renoncement, Violette ? Si la chance est avec toi, pourquoi courir ? Et si la chance n’est pas avec toi, pourquoi courir ? » Les personnages de ce roman acceptent les choses telles qu’elles sont, mais continuent de marcher. Vous situez-vous dans un militantisme fataliste ?  

Cette citation rejoint des réflexions que j’avais dans mon essai sur « la dignité du présent », et sur une forme de stoïcisme militant. Cette dignité du présent, je la définis comme une consolation ou un moteur qui permet de continuer à mener des batailles, même quand les victoires futures sont de plus en plus hypothétiques et se rétrécissent, ce qui me paraît être le cas sur le climat ou la biodiversité.
Nous sommes nombreux à être parfois touchés par le découragement face à l’ampleur de la tâche, l’urgence et la gravité de la situation et le caractère disproportionné du rapport de force, avec des bulldozers face à nous.
Il faut donc trouver des ressources pour continuer et rester debout malgré tout. Or on ne mène pas un combat parce qu’on est sûr de le gagner, mais parce qu’il nous semble juste à mener, tout simplement.
On retrouve un peu de cette lucidité désillusionnée chez certains personnages de Là où le feu et l’ours. Dans la steppe, le seul repère qu’ils possèdent est d’avancer en tournant le dos à l’incendie : l’urgence est de fuir le danger. Mais ils se mettront plus tard en quête d’un avenir désirable, qui leur apparaît sous la forme de l’oasis.
Cette capacité à continuer, même quand le but est incertain, lointain et le rapport de forces défavorable, je la connais bien et il faut savoir se montrer stoïque parfois : distinguer ce qui relève de nous et ce sur quoi on n’a pas prise.
Résister à l’emprise du système, empêcher la bétonisation de terres paysannes, trouver d’autres manières de fonctionner par le biais de l’autonomie, la simplicité et la basse technologie, voilà ce qui me semble être la voie à suivre, en restant lucides sur le fait que tout ne dépend pas de nos efforts, de notre inventivité et de notre capacité de résistance.

LR&LP : Là où le feu et l’ours parle aussi de mémoire, du nécessaire oubli et de la transmission. Si ce roman jeunesse est en réalité destiné à toutes et tous, je me demandais si vous souhaitiez passer un message à cette jeune garde très éprouvée par la période que nous traversons ?

Je lis régulièrement des romans jeunesse et certains m’affolent par le degré de sadisme qu’ils contiennent. Je fais pour ma part une grosse différence entre violence et sadisme. Dans ce dernier, il y a une forme de délectation. Moi je n’aime pas la violence.
Je l’accepte dans des situations d’autodéfense, elle est parfois nécessaire et on ne peut pas toujours l’évacuer, mais je ne veux pas être complaisante par rapport à elle. Dans mon propos politique, je m’efforce de suivre une ligne de crête consistant à ne pas me délecter de la noirceur de la situation, sans pour autant l’enjoliver.
Je ne veux pas être dans une approche simpliste et désespérante de fin du monde, de récit eschatologique ou d’appel au survivalisme. Mais je n’ai pas non plus envie de raconter aux gens que « tout va bien se passer, qu’on va tous se mettre à faire des petits gestes et que des trouvailles technologiques nous sauveront ».
Dans mon roman également, il y a des aspects plus sombres de l’univers que je partage, mais je voulais à tout prix éviter deux écueils : la niaiserie et la violence gratuite. Ainsi, l’idée de la caverne de l’oubli et l’importance de la transmission se sont imposées.
Parce qu’à la suite d’un traumatisme, on peut avoir besoin d’oublier certaines choses, ne serait-ce que temporairement, quand elles empêchent de vivre : le souvenir peut devenir mortel.
Mais collectivement, oublier son histoire, c’est risquer le naufrage.
Aussi la transmission est-elle très importante dans Là où le feu et l’ours : pour éviter de répéter les erreurs du passé et garder en tête ce qui doit être préservé. Je voulais inclure ces questions qui me semblent essentielles dans notre époque de déstabilisation totale, notamment pour les jeunes, en pleine crise sanitaire, sociale, économique, environnementale, où les horizons sont bouchés de toute part.
Tous nos repères vacillent. La notion de progrès et de croissance est remise en question, tout comme la capacité des forces de l’ordre à rester des gardiens de la paix par exemple. Tout vole en éclat.
Dans ces périodes, on a besoin de se construire des repères et de se « choisir des ancêtres » comme l’écrivait Walter Benjamin. J’espère que mon roman y contribuera.

LR&LP : Comment voyez-vous notre fuite en avant, faisant dos aux flammes qui nous poursuivent ? Depuis un an, elles se rapprochent de plus en plus près. Voyez-vous poindre l’oasis ?

Des oasis, il en existe depuis les années 70, avec un certain nombre de communautés alternatives, et aujourd’hui avec les ZAD ou les fermes collectives qui expérimentent d’autres formes de paysannerie.
Mais on assiste aussi à un phénomène de sécession, celui de riches privilégiés qui, comme les milliardaires de la Silicon Valley, s’achètent des bunkers, des îles désertes qu’ils équipent en eau, en nourriture et munitions dans une optique survivaliste et libertarienne qui n’est pas mon projet politique.
Il y a une illusion folle à penser qu’on peut se mettre à l’abri seul dans son coin. On est toujours rattrapé par la société.
Le réchauffement climatique et la crise de la biodiversité rendent cela encore plus évident : quand il n’y a plus de pollinisateur, que les périodes de canicules s’étendent, se multiplient et s’approfondissent, l’oasis dépérit, comme le reste du monde.
Sans parler des personnes venues de l’extérieur qui elles n’ont pas eu les moyens de se créer une oasis et vont chercher l’eau fraîche, l’air pur et de quoi manger. On a donc besoin de penser global et collectif.
La difficulté, c’est que les îlots de résistance et d’alternative politique restent dans les interstices et ne sont pas partis pour devenir majoritaires. La question majeure qui se pose aujourd’hui est donc stratégique : on sait à peu près vers où aller en termes d’horizon de société et de projet politique.
On sait ce qu’il faudrait faire pour y parvenir en termes de programme ; ce qui nous manque c’est le comment archipéliser ces îlots et créer un mouvement majoritaire, sortir des marges et faire système.

LR&LP : Le procès que vous instruisez avec d’autres, de la mouvance survivaliste, en l’axant sur le cliché « ultra guerrier républicain US » est-il nécessaire ? Les survivalistes ne sont-ils pas les ennemis désignés par un système qui craint les marges ? N’y aurait-il pas beaucoup de jonctions à faire dans ces deux types d’oasis ?

Il y a peut-être des approches diverses dans le survivalisme, mais en France on en a une vision très influencée par certains reportages sur les États-Unis ou le salon du survivalisme à Paris où on trouve des armes, des systèmes de protection, de surveillance, etc.
C’est peut-être un biais, en tout cas je ne vois aucun début de solution dans le fait de se retrancher dans des places fortes, avec une culture du secret et une approche militarisée. Mais s’il existe d’autres branches plus proches de l’autonomie collective, qui réfléchissent à aborder la chose de façon coopérative, regardons !
Dans ce cas il faudrait qualifier le survivalisme dont on parle, de la même manière qu’on qualifie l’écologie, car ce sont des termes qui recouvrent beaucoup de réalités différentes aujourd’hui.

LR&LP : « On sait à peu près vers où aller en termes d’horizon de société et de projet politique. On sait ce qu’il faudrait faire pour y parvenir en termes de programme. » Qui est ce On ? Combien de divisions ? A-t-on intérêt à ce que ça fasse système ? S’il grossit trop, ne deviendrait-il pas inefficace ?

Sur le nombre de divisions je suis d’accord. J’ai souvent le rôle ingrat de dégonfler les bulles de filtres de militants qui ont l’impression qu’on reprend du terrain parce que de plus en plus de personnes prennent conscience et s’engagent dans l’action. C’est en partie vrai, mais ce n’est pas décisif.
Si nous sommes plus nombreux qu’il y a dix ans, cela reste totalement minoritaire. De surcroît, la courbe d’augmentation des militants est beaucoup plus faible que la courbe de destruction qui elle est exponentielle.
C’est pour cela que la stratégie d’archipélisation me semble d’autant plus importante, parce que le rapport de forces n’est pas, et ne sera jamais je le crains, en notre faveur. En tous cas, pas à temps.
Je ne crois plus au fait de devenir majoritaire par la conscientisation, la pédagogie, l’exemplarité ou les élections. Ça ne suffira pas, on a besoin de stratégies alternatives.
L’expression « faire système » n’est sans doute pas très heureuse, elle me semble quand même donner une image marquante du fait que sortir des interstices, ce n’est pas juste devenir majoritaire, c’est aussi cesser de servir de caution au système, même involontairement.
C’est une réflexion en cours par exemple dans le champ de la paysannerie avec la question de la bio qui est détournée et utilisée comme une filière par les syndicats agricoles majoritaires, bien commode pour se dédouaner : « Vous aimez l’environnement ? Très bien. Achetez bio. (Et ne venez pas nous emmerder.) »
Insidieusement, de nombreuses alternatives sont récupérées par le système qui montre que chacun peut faire comme il l’entend, et que « la diversité des pratiques et la liberté de choix, c’est aussi ça la démocratie » !
Je n’ai pas encore trouvé la formulation juste pour exprimer cette nécessité de sortir de la marginalité et avancer sans être majoritaire mais, pour résumer, le but n’est pas de se faire une place dans le système, mais bien de le changer. Et pour ça on a besoin d’une stratégie commune.
L’« archipélisation », très inspirée des travaux d’Édouard Glissant, permet d’imager et matérialiser cette idée. Celle de lieux qui peuvent avoir des cultures, des pratiques et des tactiques différentes, qui partagent un même projet tout en conservant leur singularité mais vont se confédérer pour mener à bien le projet.
C’est pour cela que je m’intéresse au Rojava et au confédéralisme démocratique qui s’y met en place. Nous gagnerions sans doute beaucoup à nous en inspirer.

LR&LP : Votre texte traite aussi de l’amour et de l’amitié. N’est-ce pas une façon d’encourager à préserver cette vertu de la nature humaine ?

Tout à fait ! Cultiver l’amitié et de manière plus générale l’attachement à un ami, une copine, un paysage, un animal, un lieu ou un milieu. J’habite au pied de la montagne. Je suis attachée à ses falaises, à la vue que j’en ai de la fenêtre de mon bureau, comme je suis attachée aux chevreuils, renards et sangliers que je vois passer de temps en temps.
J’y puise de l’amour et du courage, même si c’est souvent considéré comme peu sérieux et inopérant dans le milieu politique. Par cet attachement, je trouve l’énergie de continuer à mener mes combats. Ces amitiés, ces liens et ces affinités sont à cultiver et préserver.
Je plaide d’ailleurs pour qu’on explore davantage la question des réseaux affinitaires dans l’engagement militant. La politique idéologique est importante mais c’est aussi important d’agir avec des personnes qu’on apprécie, humainement.
C’est pour moi une manière de réhabiliter l’individu au sein du collectif, ce qui me semble crucial si on veut que l’engagement ne soit pas sacrificiel. Ce n’est déjà pas simple tous les jours, il faut pouvoir y trouver un peu de plaisir !

LR&LP : C’est aussi la beauté de vos deux livres qui sont aussi doux, affectueux et affectifs. Comment expliquez-vous cette défiance face à cette douceur ? Est-ce la culture viriliste dominante ?

Sans doute, et ce n’est pas l’apanage des hommes. C’est davantage une culture patriarcale qui touche aussi des femmes, et la culture sans doute de milieux politiques qui ont intégré le fait minoritaire, d’opposition et de résistance.
Il y a une posture guerrière liée à la réalité de la répression. Moi-même je parle de luttes, de combats. Se démener continuellement crée et nourrit des réflexes guerriers : être dure à la tâche, endurante, encaisser les coups et savoir les rendre, etc.
Je ne suis pas indemne de cela, étant aussi l’héritière de cette culture, et je l’assume. Là où j’ai plus de mal, c’est quand cette posture vient frapper d’inanité tout ce qui ne rentre pas dans ses cases : amour, poésie, amitié, douceur, contemplation.
On a aussi besoin d’espaces de ressourcement, d’autant plus quand on a le sentiment d’être en permanence au front ! Moi j’ai besoin de lieux, de compagnies et de paysages qui m’apportent de l’affection, du calme, de la réassurance, sinon je meurs !
Ces espaces-là sont souvent intimes, mais j’aimerais qu’il y en ait plus dans l’espace politique. Ça se met en place pour moi par de nouvelles formes de sororité. Je ne suis pas de tradition politique féministe au départ, mais j’ai éprouvé le bonheur qu’il peut y avoir à parler politique ou élaborer des actions entre femmes. Il y a une forme de bienveillance et de mansuétude qu’on trouve rarement le reste du temps.
Cet apaisement émerge aussi dans le champ des idées il me semble en ce moment, avec une philosophie politique issue des travaux de Philippe Descola et d’autres anthropologues, sur le rapport au vivant et la manière dont un autre regard peut fournir de la consolation, de la force et ouvrir à d’autres formes d’engagements.
Léna Balaud et Antoine Chopot parlent dans Nous ne sommes pas seuls d’alliances terrestres, entre humains et non-humains, il y a là des pistes qui me semblent intéressantes à glaner. Je crois qu’on ne défend bien que ce qu’on a appris à aimer et c’est ce que j’expérimente en vivant ici, au pied du Vercors.
Quand j’assiste de ma fenêtre à la mise à mort d’un sanglier par des chasseurs, quand je contemple la montagne ou quand la rivière est à sec, ça me rappelle pour quoi je me bats. Ça me le rappelle à un endroit qui ne se situe pas du côté du cerveau, mais de celui du cœur et des tripes.
Et on a aussi besoin de cœur et de tripes pour faire de la politique, comme d’ailleurs pour écrire des romans vibrants.

Propos recueillis par Matthieu Delaunay

Le 3 juin en librairie : La Révolution palestinienne et les Juifs

lundi 17 mai 2021 :: Permalien

La crise à Jérusalem, les émeutes dans les villes israéliennes à forte population palestinienne, les attaques contre Gaza ont confirmé que le statu quo n’était pas possible ou, plutôt, qu’il signifiait des guerres à répétition. L’installation de plus de 750 000 colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est a tué l’idée d’une solution à deux États.
C’est la raison pour laquelle ce texte, publié en 1970 par le Fath, l’organisation de Yasser Arafat, et les éditions de Minuit, reprend des couleurs.
Le projet ? L’établissement d’une société progressiste ouverte à tous, juifs, musulmans et chrétiens, et le rejet des slogans « les Arabes dans le désert », « les Juifs à la mer ».
Afin d’en finir avec la société d’apartheid instaurée par l’occupation et que viennent de dénoncer les organisations de défense des droits humains B’Tselem (israélienne) et Human Rights Watch (internationale).
Les éditions Libertalia et OrientXXI rééditent cet ouvrage avec une longue présentation d’Alain Gresh, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique et directeur du site OrientXXI, qui revient sur les conditions dans lesquelles il fut rédigé et les raisons de son actualité.

La Révolution palestinienne et les Juifs, Le Fatah, 92 pages.
Premier ouvrage de la collection OrientXXI, aux éditions Libertalia.
En librairie jeudi 3 juin 2021.

Comprendre pour agir

dimanche 16 mai 2021 :: Permalien

Antisionisme = antisémitisme ? en téléchargement libre :
epub (352 ko) / pdf (515 ko)

Seules sont perdues d’avance les batailles qu’on ne livre pas. 
En entendant Emmanuel Macron, le 16 juillet 2017, confondre « antisionisme » et « antisémitisme », qui plus est face à Benyamin Netanyahou invité pour la première fois à la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, j’ai aussitôt pensé et écrit : « Erreur historique, faute politique ». Comment croire que l’antisionisme, un mouvement né parmi les Juifs, serait antisémite ? Et comment, pour le combattre, mettre le doigt dans un engrenage totalitaire ?
Un article, même dans l’excellent Mediapart, n’aurait pas suffi à lui répondre sérieusement. Libertalia a accepté d’emblée l’idée d’un petit livre, non pas pamphlétaire mais pédagogique et serein. Je suis heureux qu’il ait touché de nombreux lecteurs, que j’ai eu la chance de rencontrer en nombre au cours des dizaines de conférences où je l’ai présenté.
Heureux d’abord qu’il ait contribué au recul présidentiel. Le lobby pro-israélien, qui rêvait d’une loi liberticide, a dû se rabattre sur une résolution mal votée à l’Assemblée nationale et ne reprenant que les deux phrases, bien insignifiantes, de la « définition de l’antisémitisme » par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Tout ça pour ça ?
Heureux aussi car j’ai pris un immense plaisir à ce dialogue à quelque 10 000 voix, où se sont exprimées tant de « belles personnes », jeunes et aînées mélangées, mues par la volonté de comprendre et d’agir. Par ces temps « préfascistes » qui courent et rappellent de douloureux souvenirs au fils d’une famille éprouvée, comme tant d’autres, par la Shoah, cela fait chaud au cœur.
Puisse le libre accès aux fichiers numériques de mon petit bouquin inciter ses nouveaux lecteurs à s’engager à leur tour pour le « taayush » – le « vivre ensemble » – là-bas au Proche-Orient meurtri comme ici, où les pyromanes se déchaînent. Il n’y a pas de paix sans justice, et pas de justice sans le respect du droit.

Dominique Vidal, 16 mai 2021.

Leo Frankel sur lundi.am

vendredi 7 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur lundi.am, en avril 2021.

Contre la momification de la Commune, découvrir Léo Frankel.

Qui s’attarde encore devant les affreux panneaux métalliques d’affichage électoral que la Mairie de Paris installe de façon récurrente devant toutes les écoles ? Pourtant, en ce mois gris d’avril 2021, nous avons été plusieurs à être surpris d’y trouver, au milieu d’une iconographie révolutionnaire fort bien reproduite et maquettée, des citations signées Louise Michel, Karl Marx, ainsi que Victor Hugo, parce qu’il faut éviter de braquer le citoyen moyen. Assurés du fait que nous ne trouvons pas devant la dernière action d’agitprop d’une quelconque officine ultragauchiste, nous comprenons que c’est bien de commémorations officielles qu’il s’agit, version spectaculaire et de bonne conscience d’une gauche qui se cherche sans même être sûre d’exister encore… Bref, une opération à but électoraliste, à la recherche d’un peuple-électorat.
Hasard du calendrier, pendant les commémorations, plus au nord, dans la limite scientifique des 10 kilomètres du confinement établi par la science du pouvoir, les terminaux encore ouverts de la gigantesque aérogare de Roissy deviennent le plus grand squat informel de la Ville lumière. Depuis des mois, des dizaines de « sans-domicile-fixe », de laissés-pour-compte des retombées du CAC 40, de perdants du néolibéralisme, ont élu « résidence » dans les halls, les couloirs et les galeries marchandes fermées pour cause de Covid 19 et de blocage quasi total du trafic aérien. « Les parties publiques des aérogares leur offrent un toit, et plus de confort que le métro ou les rues de Paris [1]. » On peut aussi penser que cette « offre de confort » permet aux officiels de cacher les SDF là où personne ne va plus aujourd’hui et de réserver les rues de Paris à la commémoration de la Commune. Le capitalisme produit de la schizophrénie et du mensonge comme du profit, il continue même à les produire lorsque la production de profit est à la peine.

Après cette brève digression, revenons auxdites commémorations de la Commune. Trois ans après Mai-68, nous subissons encore la commémoration d’une insurrection sociale. C’est répétitif, c’est lassant. Des films, des programmes, des cérémonies plus ou moins officielles, des dizaines de livres et de publications, en couleur, papier glacé, iconographie soignée. On peut en discuter l’utilité, on peut aussi défendre que tout a été dit et écrit sur la Commune, l’essentiel en tout cas. Certes, on peut revenir sur tel ou tel aspect, revoir telle ou telle analyse, on peut fouiller les archives, les témoignages, recompter les morts, produire des thèses et des antithèses. Sommes-nous plus avancés ? Mais l’étude la plus scientifique sur la Commune et sa défaite ne se trouve-t-elle pas, en vrai, dans la permanence du capitalisme mortifère et destructeur que nous vivons au quotidien ? C’est banal de le répéter, une commémoration est un moment de l’histoire morte ; plus on en parle moins l’esprit révolutionnaire y est présent. Les révolutions sont des moments vivants, les commémorations sont des moments morts. Les figures historiques évoquées, Karl Marx, Louise Michel, sont elles-mêmes vidées de leur substance et deviennent des visages sans êtres. Les commémorations intègrent le travail de légende et de mythe de l’histoire. Pas les mythes qui donnent énergie et sens à l’esprit de révolte. Non, mythe au sens aliénant, résigné, quasi religieux de ce qui fut et n’est plus. Un mythe bâti sur des lamentations, sur la défaite des « faibles », des « perdants » et des « victimes ».

Dans ce paysage de passé immobile, on trouve encore, et c’est bien dans l’exception que se confirme la règle, des travaux sur la mémoire historique qui relient des moments révolutionnaires au présent, qui stimulent l’élan vers un avenir différent. À ce propos, aviez-vous entendu parler de Léo Frankel ?

Le livre de Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières [2] arrive à point nommé et remplit un vide dans la vaste bibliothèque de la Commune. Cette première biographie d’un des membres socialistes révolutionnaires de l’AIT, seul élu étranger de la Commune, est en phase avec son auteur. Historien hors norme du mouvement ouvrier, ne fréquentant pas les cursus universitaires, Julien Chuzeville n’est pas un « chercheur d’État », formule qui faisait rire en mai 68 et qui est aujourd’hui entrée dans les usages [3].
Avec Frankel et ses camarades de l’AIT, nous entrons dans la Commune par une porte dérobée qui nous laisse entrevoir non pas seulement ce que la Commune fut mais aussi ce qu’elle aurait pu être. Leurs positions, leurs actions, misent sur les possibles du moment révolutionnaire, sur un devenir émancipateur. Et les limites posées à son activité sont autant d’éclairages sur les limites même de la Commune. Nous sommes donc loin d’un récit qui participe de la légende ou de la construction du mythe. Bien au contraire, les possibles de la Commune, ses potentialités, aident à ramener cette expérience au présent, lui donnent son véritable intérêt historique, c’est-à-dire, en font un jalon du présent et du futur.

Lorsqu’il est élu à 27 ans, le 26 mars 1871, dans le XIIIe arrondissement de Paris, l’ouvrier bijoutier Léo Frankel a déjà derrière lui un parcours militant. Membre du conseil fédéral de Paris de l’AIT, il a été un des accusés du procès que le pouvoir bonapartiste intenta à l’Internationale à l’été 1870. Sa défense a impressionné, Marx et Engels entre autres [4]. Frankel fut condamné à une légère peine de prison. À peine la guerre éclate entre la France et la Prusse que l’AIT publie à Paris un manifeste contre la guerre et pour la solidarité internationaliste. Il y avait, chez ces socialistes internationalistes, la conscience d’une loi incontournable : si la barbarie guerrière peut parfois accoucher de révolutions, inversement la dynamique révolutionnaire est invariablement étouffée par la guerre. Ils en auront la confirmation dans les mois qui suivent. Julien Chuzeville rappelle que le courant patriotique était à ce moment impossible à renverser, courant qui aveugla y compris les militants blanquistes. Des membres de l’AIT, dont Frankel, signent de leur côté un appel au peuple allemand. En vain.
Puis, vint la défaite militaire face aux Prussiens et l’insurrection populaire à Paris. Léo Frankel fait partie des « collectivistes » de l’AIT, avec Eugène Varlin, Jules Nostag, Benoît Malon et autres. Il s’engage aussi dans la Garde nationale. Actifs dans la chambre syndicale des sociétés ouvrières, des membres de l’AIT font de la question sociale le centre de leur activité et de leur propagande. Ils publient un manifeste qui pose la « révolution communale » comme le moyen de parvenir à l’égalité sociale. Il sera signé par plusieurs membres de l’Internationale, dont Léo Frankel, Eugène Pottier et Albert Theisz. Toujours en lien avec la question sociale, Julien Chuzeville souligne combien le chômage de masse « est une raison essentielle de l’engagement de nombreux Parisiens » dans la Garde nationale avec sa solde journalière. Pourtant, la question de la Garde nationale posait déjà celle du compromis entre les classes, les classes bourgeoises étant très présentes dans l’institution militaire. Sur ce sujet, la question de participer ou non au commandement de cette institution, Frankel s’oppose à d’autres au sein de l’AIT, dont Eugène Varlin.

Lors des élections du 26 mars 1871, Léo Frankel est donc élu à Paris. Deux jours plus tard, la Commune est proclamée avec son Conseil. La diversité de l’AIT était connue, elle n’était pas une organisation unifiée, rigide, et, en plus, ses représentants ne constituaient qu’une minorité au sein de la Commune. Cela faisait écho à la diversité des courants présents dans le mouvement. Avec justesse, Julien Chuzeville nous rappelle que : « La Commune est d’abord une reprise par les classes populaires de l’espace public, de la ville […]. C’est là l’aspect de “Paris libre” qui marque l’expérience communarde. » Cela étant dit, il faut bien comprendre que, « s’il y a des socialistes au sein de la Commune, elle n’est pas elle-même “socialiste” ». On approche là une des légendes de la Commune vue comme un mouvement unifié. Ce que Julien Chuzeville appelle « la légende rose », « une surestimation acritique de ce qu’elle fut est courante, de même que l’ignorance des contradictions qui existaient en son sein ». Le positionnement et l’action de Frankel et de quelques-uns de ses ami-e-s est particulièrement éclairante pour lever le voile sur cette légende de la Commune.

Quel est finalement le contenu social de la Commune ? Ses potentialités résident dans la spontanéité et l’auto-organisation du mouvement social, dans l’esprit créatif des forces à l’œuvre. Mais, au sein de l’organisation de la Commune, seule une minorité bataille pour des mesures ouvertement socialistes. Frankel est nommé responsable de la commission du Travail. Avec le soutien d’autres radicaux, il agite la nécessité de créer des ateliers coopératifs ouvriers, lutte pour réglementer le travail de nuit et pour l’égalité femmes-hommes. Nous y sommes, l’impératif de la guerre et la désorganisation qu’elle entraîne, entrave l’élan internationaliste et d’émancipation sociale, bloque la tentative de construire une nouvelle organisation économique sous le contrôle de la collectivité. La Commune ne fait qu’esquisser une tendance, des éléments capables de « favoriser le passage, certes progressif, mais inéluctable, d’une organisation capitaliste du travail vers un travail socialisé. » Ou, dans les termes de Marx, dans La Guerre civile en France : « Ces mesures particulières ne pouvaient qu’indiquer la tendance d’un gouvernement du peuple par le peuple. » Frankel et ses camarades de l’AIT – Malon, Nostag, Teisz et Elisabeth Dimitrief – en sont conscients et comptent sur une évolution du Conseil de la Commune dans le sens d’une plus forte sensibilité à la question sociale. Cette évolution ne s’est pas produite, cette sensibilité était minoritaire. Elle le restera.

Comme tout mouvement vivant de grande envergure, la Commune était traversée par des courants et des orientations politiques diverses, divergentes, parfois opposées, allant des républicains jacobins aux collectivistes de l’AIT. Les sensibilités et positions du départ ont été, bien évidemment, nuancées, modifiées, bousculées, par les vicissitudes de la révolte sociale et les urgences de la guerre. Parfois aussi, les oppositions se sont raidies. Inévitablement, cette évolution et ces confrontations se sont exprimées dans les luttes au sein du Conseil de la Commune. La lutte fut particulièrement rude à chaque fois que des mesures à caractère social étaient proposées, discutées. Sur la question de l’égalité femmes-hommes, Frankel défendit toujours des positions avancées et le fit avec deux militantes de l’AIT et de l’Union des femmes, Nathalie Le Mel et Elisabeth Dmitrieff, une jeune femme de 20 ans, internationaliste russe de l’AIT, proche de la famille Marx et très influencée par l’expérience des communes et coopératives russes.

Les pages que Julien Chuzeville dédie à la sclérose interne de la Commune sont importantes. Pour Léo Frankel, comme pour la minorité radicale de l’AIT, tout ce que la Commune faisait, elle aurait toujours dû le faire avec et par l’auto-organisation des travailleurs. Et pourtant !

« Le lien avec la créativité à la base n’est qu’indirect, la Commune ayant sans doute été insuffisamment liée aux clubs populaires. Cette créativité est d’autre part bridée, d’abord par la guerre civile, ensuite par une partie des décisions de la majorité de la Commune. La Commune est donc fondamentalement un mouvement révolutionnaire tronqué, à la fois par ses limites géographiques, par les ambitions réduites d’une bonne partie de ses élus, enfin par sa durée évidemment, même si l’écrasement militaire de la Commune a paradoxalement empêché que ne s’expriment réellement les tendances les plus autoritaires de la majorité du Conseil. Dans ces limites, la Commune ne pouvait s’épanouir, ce qui amène à envisager, – voire imaginer, – ses potentialités réelles ou supposées. Avec le mouvement de la Commune s’exprimaient des tendances vers une démocratie directe. »

Comme cela se produit généralement dans un mouvement social d’ampleur ou dans une révolution, la tentative autoritaire se montre comme une solution lorsque le mouvement n’a plus l’énergie créative pour rebondir et élargir sa base. Comme Varlin et Theisz, Frankel sera un ennemi déclaré de cette dérive autoritaire — fortement soutenue par les jacobins et les blanquistes. Elle prendra forme, dans les derniers jours de la Commune, dans la création du Comité de Salut public. La cinglante réponse d’Albert Theisz aux arguments tactiques de la « nécessité temporaire du despotisme », de l’efficacité d’un tournant autoritaire, n’a perdu en rien de son actualité : « Depuis bien des années, on nous répète ces paroles : « plus tard ». Quand les événements seront accomplis, alors, vous aurez la Liberté, l’Egalité, etc. Nous protestons contre de pareils mots, ce sont toujours les mêmes moyens. Non ! » Le manifeste de la minorité qui s’oppose à la dérive autoritaire l’affirme clairement : « la Commune de Paris a abdiqué son pouvoir entre les mains d’une dictature, à laquelle elle a donné le nom de Comité de Salut public. » Frankel le signe avec Vallès, Courbet, Theisz et quelques autres. Ils évitent de peu d’être arrêtés par ledit Comité. Un jour après, le 18 mai, le Comité de Salut public met fin à la liberté de la presse et le 21 mai les troupes versaillaises entrent dans Paris. La Commune vit ses derniers jours. La bourgeoisie française peut achever son projet de suppression dans le sang des « classes dangereuses ». Un projet qui dégage l’horizon du capitalisme et ouvre la voie aux pratiques « réalistes » du réformisme. Après avoir été blessé sur une barricade le 25 mai, Léo Frankel quitte Paris avec Elisabeth Dmitrieff, traverse clandestinement les lignes versaillaises et gagne la Suisse.

On sait combien l’expérience de la Commune a marqué les débats dans le mouvement ouvrier, au sein de l’AIT en particulier. Si Marx soulignait que la Commune a été « une révolution contre l’Etat lui-même [5] », insistant sur sa dimension politique, des révolutionnaires comme Frankel et quelques autres n’ont cessé de lutter pour que la dimension de révolution sociale s’affirme dans des créations concrètes, prenne de l’ampleur dans l’expérience communarde. On pense à la lecture critique que Karl Korsch fit de cette vision de Marx, cet accent mis sur l’élément négatif, « contre l’État », reléguant au deuxième plan l’élément positif, constructeur de la Commune, son caractère fédératif, anticentraliste, coopératif [6].

Pour Léo Frankel et bien d’autres, commencent alors les années difficiles de l’exil de la contre-révolution. Des périodes où l’activisme de la vie organisationnelle, ses impasses et ses petitesses, ses désenchantements, viennent remplacer l’ardeur des moments révolutionnaires. Installé à Londres, Frankel s’y investit dans la vie de l’AIT, dont il est devenu un membre du conseil général. Dans la mesure du possible, il continue à collaborer à la presse socialiste en France, entretient des liens proches avec Engels et Marx même s’il ne sera jamais, comme le souligne Julien Chuzeville, « un petit soldat discipliné », exprimant à l’occasion ses désaccords. « Frankel ne tente pas de “capitaliser” son rôle important dans la Commune pour se créer une notoriété particulière, préférant défendre ses idées tout en restant un militant parmi d’autres.  » Il reste proche de l’idée de l’unité nécessaire de la classe des travailleurs, défiant envers les affrontements d’organisation, les divisions et les scissions. Dans son élan, il a parfois des difficultés à dissocier l’esprit unitaire de base nécessaire à la création d’une force collective d’unification organisationnelle. L’éclatement de l’Internationale, organisation composée de courants divers, ne le satisfait pas, il craint ses conséquences sur le mouvement. En 1876, il revient à Budapest, où il était né en 1844 et où il s’engage dans l’organisation du mouvement socialiste, participe à sa presse, ne cesse d’œuvrer à la formation d’une nouvelle Internationale. L’objectif, ambitieux et guère facile à atteindre, amène Léo Frankel à côtoyer des personnalités du mouvement ouvrier, de Pierre Kropotkine à Karl Kautsky, de Wilhelm Liebknecht à James Guillaume, de Friedrich Engels et August Bebel à d’anciens camarades de la Commune. En 1880, fidèle à ses positions, il publie en Hongrie un texte antimilitariste qui va lui valoir une condamnation à deux ans de prison. À sa sortie de prison, Frankel s’installe à Vienne puis à Paris où, dans la dernière décennie du XIXe siècle, il retrouve un mouvement socialiste divisé en plusieurs chapelles auxquelles il refuse d’adhérer. Une fois de plus, il bataille pour l’unification, critique les luttes de pouvoir personnel et cherche, en vain, l’appui d’Engels. Il se concentre sur l’activité de journaliste et de traducteur et sur le débat d’idées dans des clubs et associations. Il continue inlassablement à défendre trois principes qu’il tient pour essentiels au mouvement révolutionnaire : l’unité à la base, l’antimilitarisme et l’internationalisme. Lorsque la Deuxième Internationale se constitue en 1889, il la rejoint sans jamais y jouer un rôle de premier plan malgré le respect que sa figure imposait.

Léo Frankel décède à Paris le 29 mars 1896. Jusqu’au bout, il portera l’idée d’une Commune qui ne s’est pas réalisée mais que lui et ses camarades ont entrevue comme possible, comme une orientation vers l’avenir de l’émancipation sociale. Dans un texte écrit six ans après la défaite, Frankel insistait : la Commune, « ce ne fut pas seulement une révolution de plus, s’ajoutant à tant d’autres, elle fut essentiellement une révolution nouvelle, nouvelle par l’objectif qu’elle essayait d’atteindre, nouvelle parce qu’elle fut une révolution ouvrière ».
Ce caractère nouveau, ce contenu autoémancipateur, ne peut pas être l’objet de commémorations. Il ne peut se retrouver que dans la poursuite du but de subversion du désordre capitaliste et ses conséquences barbares, dont les manifestations sont plus évidentes, chaque jour qui passe.

Charles Reeve

[1« Sans abri à Roissy : le terminal est leur maison », Libération,2 avril 2021.

[2Julien Chuzeville, Léo Frankel, communard sans frontières, Libertalia, 2021.

[3Julien Chuzeville est aussi l’auteur d’un ouvrage original sur un autre personnage oublié de l’histoire officielle du Parti communiste en France, de ses origines à la période ayant précédé sa bolchévisation, au milieu des années 1920, Fernand Loriot, le fondateur oublié du Parti communiste (L’Harmattan, 2012).

[4Son discours au Procès de l’AIT, 5 juillet 1870, est repris en Annexe dans le livre de Julien Chuzeville.

[5Karl Marx, La Guerre civile en France.

[6Pour une introduction à ce débat, Charles Reeve, Le Socialisme sauvage, essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours, chapitre 2, « La Commune de Paris (1871), les limites à l’exercice de « la démocratie pure », p. 27-38, L’Échappée, 2018.

La Semaine sanglante dans le Bulletin des Ami·es de la Commune

vendredi 7 mai 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans le Bulletin des Ami·es de la Commune n° 86, 2e trimestre 2021.

Michèle Audin est une mathématicienne, et lorsqu’elle se penche sur un sujet historique, l’exactitude reste son maître mot. Rien n’échappe à son enquête. Archives, journaux, témoignages, essais, visites de terrain, tout est croisé, vérifié, rien n’est pris pour argent comptant. À cela, Michèle Audin ajoute son talent d’écrivaine. Avec elle, la rigueur n’est jamais ennuyeuse. Ceux qui suivent, sur son blog, le récit au jour le jour de la Commune, le savent bien. La passion est toujours là qui affleure, au service de la vérité.
Dans La Semaine sanglante, l’exercice est périlleux. Il s’agit d’entreprendre le décompte macabre des massacrés de mai. Michèle Audin n’omet ni n’ajoute rien, elle rapporte. Avec une sobriété exemplaire qui ne nuit pas au récit, au contraire. La multitude des comptes, des registres, des témoignages, rassemblés, analysés, ordonnés et liés, avec science et intelligence, démontre avant tout et de façon clinique la mécanique du massacre des Communards par les Versaillais, qui s’est enclenchée à partir du 21 mai 1871. Au rythme des exécutions sommaires et des cours martiales immédiates, sans existence légale, on suit la progression de la vague sanglante dans Paris, jusqu’à la chute de la dernière barricade, et au-delà. La fin des combats ne marque pas la fin des massacres.
Au bout des comptes, ce n’est pas le total des morts que l’on retient. Bien plus parlant est le détail de l’addition. La découverte de charniers, comme celui du cimetière de Charonne (800 fédérés) côtoie une multitude d’exhumations, parfois de quelques squelettes. En 1920, on en trouvait encore.
Je conseille en particulier ce livre à tous ceux qui s’apprêtent, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, à évoquer la Semaine sanglante à l’occasion de son 150e anniversaire. Michèle Audin nous rappelle, par son exemplarité, que l’argumentation, plus que les slogans, est la meilleure arme contre les vérités alternatives.

Philippe Mangion

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