Le blog des éditions Libertalia

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Après les identitaires, des policiers « récupèrent » le Bataclan

lundi 29 juin 2020 :: Permalien

Je préfère écrire « des policiers », car ils n’étaient que 200 environ, mais c’est déjà trop, à manifester devant le Bataclan, aux alentours de 23h30, ce 26 juin 2020. J’espère seulement qu’ils ne sont pas représentatifs.
Presque cinq après, revoir ces images des gyrophares devant la salle de concert, et tout ce que ça peut faire remonter chez les gens, pas seulement les victimes, était-ce vraiment une bonne idée ?
Ces policiers prétendent protester contre la stigmatisation et les accusations de violences et de racisme. Je doute que ce choix de lieu soit le bon, et je crains pour eux l’effet boomerang.
La veille, les mêmes (?) avaient manifesté devant la Maison de la Radio, symbole pour le coup encore plus ambigu, intimidation à peine voilée contre la presse, les médias, et donc la liberté d’expression, celle notamment de critiquer la police, ses méthodes, ses membres, l’institution. Ces deux messages, encore plus que les manifestations devant l’Arc de Triomphe, ne donnent pas, de mon point de vue, une image de policiers républicains qui demanderaient seulement qu’on les respecte. Cela ressemble à un mélange de chantage et de menace qui validerait plutôt les inquiétudes que de plus en plus de gens ont envers la police. Même les plus compréhensifs. J’ose croire que, parmi les policiers qui ont participé à ces rassemblements, certains vont un peu réfléchir au signal qu’ils envoient finalement, et cesser de suivre les membres les plus radicaux dans leurs rangs, qui sont bien plus en mission politique qu’à revendiquer le respect de leur fonction…

Victime au Bataclan (et je ne parle qu’en mon nom), j’ai toujours refusé de tomber dans le « tout le monde déteste la police ». Je ne remercierai jamais assez les policiers du RAID qui m’ont sorti, avec mes camarades d’infortune, du cagibi à droite de la scène ; ceux de la BRI qui ont donné l’assaut ; le commissaire de la BAC et son chauffeur qui sont entrés dans la salle, ont tué un terroriste et permis de stopper le massacre… et tous les autres, qui sont intervenus sur tous les lieux des attentats, ont été traumatisés et la plupart du temps lâchés par leur hiérarchie. Je me souviendrai toujours de l’accueil des policiers de la PJ quand j’ai déposé plainte, ou de cet agent qui nous a raconté, les larmes aux yeux, lors de la remise des Médailles aux victimes, le moment où il est intervenu au Bataclan pour aider des gens blessés. Je n’oublie pas non plus les policiers victimes, qui n’étaient là qu’en tant que civils, pour assister à un concert ou boire une bière en terrasse.

Pourtant, je ne peux pas non plus fermer les yeux sur ce qui se passe dans les manifestations, notamment depuis Nuit debout et la loi Travail, et dans les quartiers populaires depuis bien plus longtemps encore. Je ne comprends pas, sincèrement, comment les policiers ne peuvent pas s’interroger sur la tournure des rapports entre eux et une partie de la population, de plus en plus nombreuse, vu que la violence devient la norme à présent à la moindre manifestation, et pas seulement du côté des manifestants les plus radicaux. Qu’ils aient en face, parfois, des éléments ultraviolents qui cherchent l’affrontement, certainement, mais est-ce le rôle de la police d’aller dans la surenchère, de tirer dans le tas (au flashball, à la grenade…), de blesser des gens qui, pour la plupart d’entre eux, n’ont pas commis d’actes violents ? Je ne comprends pas non plus que les policiers ne remettent pas en question leurs rapports aux habitants des quartiers populaires, et la place du racisme dans leurs rangs.

Quand j’écoute certains policiers et policières, je n’entends quasiment jamais le moindre doute, la moindre interrogation. Sur leurs méthodes, leur formation, sur les raisons de la dégradation de leur image (dont le sentiment d’impunité pour chaque « bavure »), les ordres qu’ils suivent toujours aveuglément. Je rêve de policiers qui, comme aux Etats-Unis ces derniers temps, mettent genou à terre (ou autre symbole moins connoté religieusement) pour dire qu’il est intolérable de mourir lors d’une interpellation, même quand on s’est débattu, qu’on a insulté les agents, et même, oui, quand on est un voyou. Que la police dite républicaine ce n’est pas ça.
Mais je rêve, en effet. La France n’est pas le pays où un chef de la police va démissionner, critiquer face caméra le pouvoir, y compris quand celui-ci va donner des ordres contraires aux valeurs républicaines que les policiers sont censés défendre. L’histoire de la police française, sa culture (?), montre en fait l’inverse… Les déclarations des responsables actuels de la police le confirment.
Je suis donc inquiet de ces mouvements, je l’espère minoritaires, de policiers qui manient la menace et le chantage à l’émotion, mais qui, pour un certain nombre d’entre eux, ont sans doute un agenda politique qui n’a pas grand chose à voir avec la paix qu’ils sont censés « garder », mais plutôt avec un ordre qui n’aurait plus grand chose de républicain. Car rappelons-nous que les derniers à avoir utilisé le Bataclan comme symbole pour manifester étaient Génération identitaire.

Christophe Naudin

Je n’aime pas la police de mon pays en téléchargement libre

mardi 16 juin 2020 :: Permalien

Téléchargez Je n'aime pas le police de mon pays, Maurice Rajsfus (format PDF)

Un hommage public à Maurice Rajsfus aura lieu en région parisienne d’ici une grosse quinzaine de jours. On vous tiendra au courant.

Voici – en libre accès permanent – les fichiers ePub (345 ko) et PDF (zip 3 mo) de Je n’aime pas la police de mon pays (2012).

Maurice Rajsfus

samedi 13 juin 2020 :: Permalien


Maurice Rajsfus vient de nous quitter après une lutte inégale de six semaines contre la maladie.
Nous poursuivrons ses combats pour la justice et l’émancipation.
Ami, ta rage n’est pas perdue !

Entretien avec Louis Janover. Acte final

mercredi 10 juin 2020 :: Permalien

« C’est toujours à Rosa Luxemburg, à Maximilien Rubel ou à Paul Mattick, qu’il faut se référer pour recomposer une généalogie de la révolte libérée des faux-semblants de la subversion. »

Au-delà
de l’avant-garde perdue

Pour Schlegel, les historiens sont les prophètes du passé. Les poètes sont les prophètes de l’utopie, les véritables utopistes, qui annulent du passé, de l’avenir et du présent tout ce qui mérite non pas de rester dans la mémoire, mais de donner telle forme à la mémoire. La poésie peut seule en donner la mesure et le ton ; elle fait appel à une sensibilité qui jamais ne vieillit et gagne avec le temps en profondeur sans avoir besoin d’un appel au nouveau. Ainsi le dit Roger Gilbert-Lecomte : « La Morale comme la Poésie est un mode nécessaire de connaissance (de soi-connaissance aussi bien que celle du monde), une condition d’attitude propre à la connaissance. »
Rimbaud le martèle : En attendant, demandons aux poètes du nouveau, – idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande : – ce n’est pas cela ! Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Mais alors que Rimbaud sait trouver le mot pour écrire ce qu’est le nouveau, il ne dit rien de plus de Verlaine : Un vrai poète, voilà !
En ce sens, la poésie n’a aucune intonation prophétique ; elle est sentiment sans cesse élargi du vécu, une mémoire sans rapport aux valeurs de modernité ou de nouveauté, quand bien même elle parle au passé, à l’avenir et au présent. Elle éveille une forme de révolte qui n’a rien perdu au cours des siècles, et même s’approfondit. Qu’est Villon ? Un vrai poète, voilà ! Qu’avait-il donc qui ne vieillit en rien, et reste vivant et actuel en tout ?
Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner que chez les poètes qui peuvent être les plus éloignés en apparence on trouve une note en complète assonance avec cet esprit de critique sociale. Shakespeare, Shelley, Heine, Hölderlin, Georg Büchner, Rousseau, Gérard de Nerval, Aloysius Bertrand, Corbière, Verlaine, Rimbaud, Péguy, Jules Laforgue, Maeterlinck, Apollinaire, René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Antonin Artaud — leurs écrits font preuve d’une sensibilité sans âge, ils n’ont ni avant ni après, ce qui fait qu’on peut les lire en oubliant tout de l’histoire et du temps. Dans leur œuvre, ils se libèrent des vérités du moment, et les éléments de culture qu’ils mettent au jour opposent au conformisme de l’instant une vibration révolutionnaire, leur position politique en altère trop souvent la lisibilité et la transparence, mais sans les effacer. Cette langue est devenue inintelligible à nos contemporains, et ils la relèguent dans un passé, une distance quasi immémoriale, même quand ils en reconnaissent les vertus et la proximité, mais pour en faire l’objet de recherches savantes dominées par les grilles de lecture de la spécialisation.
Ces courants, qui se ressourcent dans les aspirations utopiques de leur temps, nous mènent à une extrémité du langage où ils se rejoignent tous, et aucune de ces voix ne se confond. Et le temps recompose la manière dont elles se distinguent et se répondent, sans changer la tonalité de chacune.
Front noir a été ce rayon qui s’est glissé dans l’interstice que l’écart entre le surréalisme et l’Internationale situationniste laissait entrapercevoir. Se réclamer de l’art ne l’enfermait pas dans la catégorie d’artiste. De même, rendre Marx au socialisme des conseils et reconnaître l’importance, et le lien dialectique, de cette pensée critique avec l’œuvre de Maximilien Rubel, voilà qui remettait à sa place toute la logomachie marxiste et ses dérivés. Ce rappel est une nécessité historique à l’heure où on ne compte plus les théoriciens qui voient dans Marx et le marxisme l’horizon dépassé du siècle ? Nous en sommes là, mais c’est toujours à Rosa Luxemburg, à Maximilien Rubel ou à Paul Mattick, qu’il faut se référer pour recomposer une généalogie de la révolte libérée des faux-semblants de la subversion ; c’est dans la poésie, dans la constellation du romantisme nervalien, dans la Révolution surréaliste, dans le Grand Jeu, chez Benjamin Fondane et chez Antonin Artaud, que la pensée critique redécouvre le mode nécessaire de connaissance, de soi-connaissance aussi bien que celle du monde, une condition d’attitude propre à la connaissance. Tous les fils s’entrecroisent, et entre surréaliste et situationniste où se trouve le fil conducteur ? Nous sommes en état de recherche permanente et qui peut trancher ? Seule la poésie sait garder la juste mesure. Nous avons tenté de nouer quelques-uns de ces fils dans notre livre, La Généalogie d’une révolte. Nerval, Lautréamont, paru chez Klincksieck, dans la collection « Critique de la politique », fondée par Miguel Abensour pour garder vivante cette mémoire.
Et pour ne pas se perdre dans les noms et les mots il faut se rappeler ce que dit Heine dans De l’Allemagne, quand il évoque à propos de Schelling « une école à la manière des anciens poètes, une école poétique où personne n’est soumis à aucune discipline déterminée, mais où chacun obéit à l’esprit et le révèle à sa manière ». Poésie s’écrit ce nom.

Louis Janover, mai 2020

Entretien avec Manon Bouchareu dans Friction magazine

mardi 9 juin 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Friction magazine, le 9 mai 2020.

Une histoire d’émancipation à destination des enfants

Ines, petite rate au seuil de l’âge adulte, vit avec sa famille dans la paisible ville de Candy-Raton. Elle reçoit une invitation pour le grand bal des cœurs-à-prendre, véritable institution où ratons et ratonnes trouvent généralement leur « moitié ». Ines adore danser mais ne veut pas aller au bal. Pourquoi faudrait-il qu’elle cède sur ce dont elle a envie pour se conformer aux autres ? Une première lecture féministe, à mettre dans toutes les mains, des petit·es comme des grand·es. Rencontre avec l’autrice. 

À quel public s’adresse Ines voulait aller danser ?
L’histoire s’adresse d’abord aux enfants d’âge élémentaire, je trouve ça dur de déterminer un spectre chiffré, disons que cela dépend de l’usage que l’on en fait. Avant sa parution, des amis et collègues l’ont lue à leurs enfants ou dans leurs classes respectives, du CE1 à la 4e ! Elle a pu donner lieu à des lectures offertes ou autonomes ou encore à l’amorce d’une discussion à visée philosophique.
Les préoccupations des enfants ont été différentes selon leur âge ou leur genre. Les plus petit·es se sont davantage intéressé·es aux éléments narratifs présents dans les illustrations, aux jeux de mots ou aux raisons pour lesquelles Ines ne souhaite pas aller au bal. Les plus grand·es ont davantage questionné les relations intrafamiliales, se sont demandé·es ce que cela voulait dire de grandir en suivant ou non des codes existants, ou bien ont discuté de la nature de la relation entre Ines et Sara…
Le récit s’adresse en second lieu aux parents et aux éducateurices, il peut modestement aider à penser les désirs ou les schémas qu’iels projettent sur les enfants, souvent « pour leur bien ».

Pourquoi est-il important de s’adresser au jeune public ?
À la fac, j’ai fait des sciences de l’éducation et des études de genre. La question de « l’éducation à l’égalité » m’a souvent interpellée tant elle est parfois empreinte des valeurs d’une universalité masculine qui s’ignore (à l’école comme dans la littérature jeunesse). Par exemple, aujourd’hui dans la littérature antisexiste très riche qui existe, il y a un discours portant sur l’identité de genre qui entend remettre en question les stéréotypes et proposer de nouveaux modèles. Je trouve cela très bien de diversifier les modèles. Cependant je trouve dommage que cette subversion soit souvent faite sur le mode de l’antistéréotype, que les personnages féminins soient travaillés « en miroir », selon un modèle interprétatif masculin de ce que c’est qu’être forte, indépendante, ambitieuse, etc.
À travers l’histoire d’Ines, j’ai tenté d’aborder la question de l’écart à la norme à partir de travaux tels ceux de Séverine Depoilly, qui décrivent une forme de transgression particulière des filles. Leurs dispositions socialement constituées permettraient des parcours d’affirmation de soi alternatifs à la rébellion frontale ou à la rupture franche que donnent davantage à voir ceux des garçons.
Alors que les membres de sa famille tentent de lui faire emprunter un chemin qu’ils entendent tracer pour elle, Ines oppose une « résistance dans l’accommodation » : elle écoute, elle semble conciliante, elle questionne, apprend, accepte, revient en arrière… fait un usage d’elle-même qui permet de maintenir le lien avec ses aîné.es et ses pairs. Elle tente d’échapper à leurs injonctions bienveillantes mais ne condamne pas ses proches en les réduisant à des figures d’oppressions.
Les enfants grandissent dans un monde très normatif, et à différents âges iels peuvent avoir le sentiment de vouloir déroger à certaines normes mais de les accepter pour se conformer, épargner ou faire plaisir
Dans ses différentes relations, j’ai souhaité qu’on la voit « plastique », comme lorsqu’avec sa tante elle s’entraîne à « performer » son rôle de rate : prendre conscience et jouer des codes, des attitudes, des manières d’être. C’est grâce à cette plasticité relationnelle qu’elle parvient à « faire avec » l’autorité ou les règles pour finalement parvenir à s’en défaire (sans toutefois mépriser ou condamner le choix – ou le non-choix – d’autres personnages plus conventionnels comme Joline.)
Les enfants grandissent dans un monde très normatif, et à différents âges iels peuvent avoir le sentiment de vouloir déroger à certaines normes mais de les accepter pour se conformer, épargner ou faire plaisir. C’est pourquoi j’ai eu envie de leur adresser le parcours d’une héroïne qui décide d’être en désaccord avec ceulles qui ne veulent que son bien. Une héroïne qui montre qu’il existe un itinéraire praticable et difficile dans la volonté de ne pas être ou faire ce que l’on attend de nous. Quitte à décevoir pour ne pas avoir à renoncer à soi.

Pourquoi avoir choisi le personnage d’une jeune rate pour incarner ce désir d’indépendance ?
Pour être honnête c’était initialement une petite fille que j’avais en tête. Mais j’avais très envie d’illustrer et… mes êtres humains laissaient trop à désirer ! Je me suis dit que j’allais tenter de transposer l’histoire dans un univers animalier anthropomorphique (le texte n’était pas encore écrit).
A posteriori et en réfléchissant un peu je me suis rendue compte que ce n’était pas du tout original, mais dès la première tentative j’ai fait une souris, qui m’a plutôt satisfaite. J’ai juste décidé peu après qu’il s’agissait d’une rate (parce que ça faisait moins « mignon », que ça lui donnait plus de corps…). À partir de là, des jeux de mots sont arrivés très vite (Candy-raton, raton loveur…) et m’ont permis de démarrer l’écriture.

Vous avez choisi d’appeler le village d’Ines « Candy-Raton » pensez-vous que la question du regard des autres et de leur jugement est un sujet important à aborder avec le jeune public ?
Complètement : le regard, le jugement, le récit que les autres font de nous-même (d’ailleurs Candy-raton est jumelé avec Rat-Comtar). La pression que les membres de la famille d’Ines font peser sur elle tient peut-être en partie au fait qu’iels anticipent la manière dont sa vie va pouvoir s’inscrire dans celle, collective, du village.
Lors d’une fête où des inconnu.es apprennent qu’Ines est la rate qui n’est pas allée au bal, iels la questionnent avec insistance, la somment de justifier son choix. Situé.es du côté de la majorité, iels ne pensent à aucun moment leurs propres déterminations. C’est d’ailleurs le seul moment où Ines est prête à se mettre en colère

Le poids des conventions sociales qui pèsent sur les jeunes filles est incarné par les personnages de la famille d’Ines. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Je pense que la structure narrative m’intéressait : les membres de sa famille identifient un problème dans le refus d’Ines de se rendre au bal et décident tout à tour de le résoudre en proposant une solution en lien avec leurs propres projections.
Selon le jeu des générations cela m’a permis de développer différentes normes (être une « vraie » rate qui s’assume, être mince, « se faire belle », avoir des ratons dans le cadre d’un couple éternel…).
La famille est un espace de socialisation primaire au sein duquel on entretient souvent des relations ambivalentes. Ici, la famille d’Ines veut qu’elle soit heureuse. Pourtant les projections familiales, qui ne dessinent pas d’autres possibles que la reproduction de leurs propres désirs et valeurs, exercent une violence et une contrainte difficiles à déceler et à contourner pour Ines. Iels se montrent écrasants dans leurs attentes, mais se séparer d’eulles serait pourtant une blessure supplémentaire…
Être en désaccord avec les habitants d’un village nommé Candy-raton et assumer leur jugement est déjà quelque chose de pesant. Mais avoir en plus à s’affirmer face à ceulles qui comptent le plus pour elle (et pour qui elle compte manifestement beaucoup), cela traduit l’imbrication des différents faisceaux normatifs dans lesquels une rate en construction se trouve.

Pourquoi la rencontre entre Sara et Ines est-elle déterminante ?
Il y a un passage de l’histoire où Ines comprend que son écart en fait une minorité au sein du reste du village. Et même s’il existe des rat·es sympas et protecteurices comme Joline, elle se prend à envisager un futur fait d’incompréhensions et de justifications sans fin.
C’est là qu’intervient la rencontre avec Sara.
Sara c’est la promesse d’un lieu où l’on peut être accueilli·e dans son étrangeté. Leur amitié (leur sororité) a un effet protecteur pour elles deux et leur permet d’impulser un mouvement vers ailleurs et vers elles-mêmes. Elles comprennent qu’une vie en-dehors de la majorité est possible et se mettent à la désirer et l’imaginer ensemble.

« Ines voulait aller danser » évoque le début de l’émancipation de la jeune rate. Pourquoi avoir fait le choix de conclure l’histoire sur le départ des deux rates ?
J’imagine que c’est parce que malgré le courage qu’elle a déployé pour oser vouloir autre chose que ce que tout le monde semble désirer, je pense que l’on s’émancipe rarement tout·e seul·e. Pour expérimenter, pour voyager, pour explorer le monde et ses propres envies, trouver des pairs est facilitant et rassurant. Et puis face à un chat, le fait d’être deux est un atout non négligeable.
Le départ d’Ines et de Sara (qui est encore plus isolée car sa famille est moins compréhensive) devait pour moi rester ouvert afin de ne pas figer le récit dans un discours moralisant : cela permet d’imaginer plusieurs horizons possibles. Vont-elles rester partenaires de voyage, s’installer quelque part, devenir aventurières, trouver d’autres ami.es, revenir, repartir… ?

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