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mardi 2 juin 2026 :: Permalien
Publié dans L’Écologiste, numéro du 5 juin 2026.
L’auteure Corinne Morel Darleux, ancienne élue régionale LFI, a accompagné une équipe de scientifiques français explorant la « zone mésophotique » entre 30 et 200 mètres de profondeur au large du Honduras. Par l’écriture, elle parvient à faire émerger la beauté des fonds marins dans ce carnet de bord très poétique. L’explorateur Alfred Russel Wallace (1823-1913) les dénommait des « forêts colorées ». Au lieu des joncs et des buissons, ce sont des gorgones, des éponges et des coraux ; la « canopée » abrite une « pépinière » de petits poissons jouissant d’un micro-climat à l’abri des courants. Les fonds marins sont peuplés de « poissons trompettes », de « mérous célestes » et de « cuboméduses ». Les montagnes marines ont des « sommets inexplorés et des tombants de toute beauté ». Malheureusement, quelque 630 000 kilomètres de fonds marins sont raclés chaque année par les chalutiers français. Et les canicules sont analogues à un feu de forêt. « Comment imaginer qu’on rase actuellement des lieux, des êtres qu’on ne connaît même pas, des espaces qui n’ont jamais été explorés, des espèces qu’on n’a encore jamais vues, ni identifiées ? C’est insensé. »
lundi 1er juin 2026 :: Permalien
Publié dans Politis, le 7 mai 2026.
Déscolarisé, Ritchy Thibault s’éveille à 14 ans sur un rond-point, au début du mouvement des gilets jaunes. Il poursuit depuis des études d’histoire et s’illustre aussi par de multiples interventions impertinentes qui lui valent de fréquenter souvent les tribunaux. Dans ce troisième essai, le jeune auteur entend apporter sa brique à l’antiracisme depuis ses origines manouche et gitane, lui qui porte l’histoire de la déportation des siens dans les camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Il ne connaît que trop bien l’oppression systémique de ceux que l’institution a catégorisé « nomades » puis « gens du voyage », étiquette administrative recouvrant une diversité de groupes, dont les Manouches, les Gitans, les Sinti, les Roms, les Yéniches et les Voyageurs, avec tous les itinérants par choix ou contrainte de vie. Avec ce texte, il s’agit aussi d’inviter les siens à sortir de la honte pour revendiquer fièrement leur liberté.
Louise Moulin
jeudi 21 mai 2026 :: Permalien
Le Cours de l’histoire de Xavier Mauduit sur France Culture a consacré, du 18 au 21 mai 2026, une série d’émissions au front populaire.
Quatre épisodes dans lesquels on retrouve des contributeur·ices de notre ouvrage Les Fronts populaires, une perspective mondiale : Ludivine Bantigny, Laure Machu, Dimitri Manessis, Gilles Richard, Éloïse Dreure, Jean Vigreux et Serge Wolikow.
Retrouvez tous les épisodes sur le site www.radiofrance.fr/franceculture.
« Le 3 mai 1936, le Front populaire remportait les élections législatives. Alliance politique contre la montée du fascisme et mobilisation sociale d’ampleur, il symbolise un moment singulier de l’histoire française. En quatre émissions, Le Cours de l’histoire revient sur les multiples facettes de cette histoire, au plus près des sources, grâce au regard des historiennes et des historiens : son implantation dans les mondes ouvriers et paysans, les grèves et les occupations d’usine dans un élan d’espoir, les avancées sociales (semaine de quarante heures, congés payés, augmentation des salaires…) traduites dans les « accords Matignon ». C’est également une histoire d’obstacles, de contradictions et de renoncements à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Enfin, le Front populaire n’est pas qu’une expérience française. De la Chine au Chili, en passant par le Maghreb, c’est l’histoire d’un phénomène mondial. »
jeudi 14 mai 2026 :: Permalien
Entretien paru dans La Nouvelle République, 18 avril 2026.
Onze ans après la parution de leur livre-référence sur Charles Martel et la bataille de Poitiers, deux historiens continuent de démêler le vrai du faux, notamment sur les réseaux sociaux.
On mentionne souvent la bataille de Poitiers comme celle qui a vu Charles Martel arrêter les Arabes à Poitiers, en 732. Onze ans après la parution de leur ouvrage, Charles Martel et la bataille de Poitiers, réédité en 2022, les historiens William Blanc et Christophe Naudin reviennent sur cet épisode de l’histoire, les préjugés qu’il traîne et l’écho qu’il rencontre encore aujourd’hui, sur les réseaux sociaux notamment.
Qu’est-ce qui vous pousse à vous intéresser à la bataille de Poitiers au point de lui consacrer un livre, en 2015 ?
Christophe Naudin : « C’était une réaction à un ouvrage de Lorànt Deutsch, sur lequel on a travaillé dans le cadre de notre livre précédent, Les Historiens de garde. Dans Hexagone, il consacrait un chapitre sur la bataille de Poitiers, où il reprenait tous les poncifs de l’historiographie d’extrême droite, notamment l’idée qu’il y aurait eu une invasion musulmane, en faisant des parallèles plus ou moins implicites avec l’immigration aujourd’hui. Au même moment, Valeurs actuelles mettait Charles Martel en couverture, en s’émouvant qu’il ne soit plus enseigné dans les programmes scolaires et feu Génération identitaire avait occupé le chantier de la mosquée de Poitiers [pour un hommage à Charles Martel]. De là, l’idée de faire un livre, pour revenir sur toutes les idées reçues. »
De quand datent ces idées reçues ?
William Blanc : « Après la guerre d’Algérie, dans les années 1970, il y a un premier échauffement mémoriel autour de Charles Martel, mais il faut attendre les années 1990 et 2000 pour qu’il y ait une mise en avant complète du personnage, à un moment où les idées d’extrême droite se diffusent, notamment avec la diffusion de la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington, qui parle de la bataille de Poitiers comme le premier exemple de ce qu’il considère comme un affrontement multiséculaire entre l’islam et la chrétienté. »
CN : « Parallèlement, on assiste à la montée de l’islamophobie. Donc d’un personnage nationaliste qui a sauvé la France d’une invasion arabe, Charles Martel est devenu celui qui a arrêté les musulmans, une personne pratique pour une partie de l’extrême droite. »
La bataille de Poitiers, mythe fondateur de la nation française ou épisode anecdotique ?
CN : « On en parle souvent comme d’une escarmouche mais c’est un combat important, qui a eu des conséquences, notamment dans la soumission de l’Aquitaine à Charles Martel, qui lui est devenue redevable. Le chef des musulmans a aussi été tué, donc ce n’est pas une bataille anecdotique, au même titre qu’elle n’a pas permis d’arrêter une invasion, comme on l’entend souvent. L’idée de la razzia était surtout de piller les biens des monastères pour faire du butin, de manière très pragmatique. »
WB : « Il faut aussi se sortir de la tête que cette bataille est un choc entre deux camps. C’est une partie à trois, voire à quatre : vous avez d’un côté les Sarrasins, de l’autre Charles Martel et les Francs, mais il y a un troisième larron, le prince Eudes d’Aquitaine, qui cherche à défendre son indépendance. »
CN : « En réalité, c’est un affrontement important de l’époque, où la dimension religieuse n’est pas absente puisqu’on est au Moyen Âge, mais où elle n’est pas primordiale, puisque les Francs de Charles Martel ignorent totalement ce qu’est l’islam à cette époque-là et que l’empire omeyyade est déjà arrivé au bout de son expansion. D’ailleurs, après Poitiers, il y aura d’autres batailles, signe qu’elle n’a pas été décisive. »
Les références à Charles Martel et à la bataille de Poitiers sont-elles l’apanage de l’extrême droite ?
CN : « En majorité, oui. Il y a le “ Je suis Charlie Martel” de Jean-Marie Le Pen après les attentats de 2015, mais l’extrême droite internationale s’en empare aussi. Au moment de commettre ses attentats en 2019, le terroriste Brenton Tarrant [suprémaciste australien qui a tué 51 musulmans dans deux mosquées de Nouvelle-Zélande] a fait explicitement référence à la bataille de Poitiers, que les Anglo-Saxons appellent la bataille de Tours.
Des textes djihadistes font aussi référence à la bataille et disent, pour simplifier, qu’il faut revenir à Poitiers. C’est intéressant de voir que les djihadistes et l’extrême droite ont une même vision fantasmée de cette bataille, comme un choc multiséculaire entre islam et chrétienté. »
Voyez-vous une évolution avec les réseaux sociaux ?
CN : « Il y a un paradoxe avec Charles Martel. Dans l’imaginaire de ceux qui ont la cinquantaine aujourd’hui, c’était quelqu’un d’important, aussi parce qu’on se souvient de la blague de Coluche, qui disait qu’il avait arrêté les Arabes à moitié. Mais en fait, il est beaucoup moins repris que d’autres figures de l’histoire française comme Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne ou Louis IX. Pourtant, c’est vrai que dans le contexte actuel, il est réutilisé dans une sous-culture de l’extrême droite radicale. Sur TikTok, il y a des vidéos courtes générées par l’intelligence artificielle qui mettent en scène Charles Martel comme s’il sortait d’un Marvel : super-fort, beau, barbu et avec un gros marteau à la main. »
WB : « Aujourd’hui, il y a un tel déversoir d’imageries et de discours, que tout ce qu’on peut faire en tant qu’historiens, c’est un travail quasi permanent d’explication et de pédagogie, notamment sur les réseaux sociaux. »
Propos recueillis par Camille Montagnon
jeudi 14 mai 2026 :: Permalien
Publié dans la revue Lutte de classe, n° 256, mai-juin 2026.
Elizabeth Gurley Flynn (1890-1964) est une des figures du pays les plus connues de l’histoire du mouvement ouvrier des États-Unis. Le premier volume de ses Mémoires, qui va jusqu’en 1916, vient seulement d’être traduit en français. À travers l’itinéraire de cette militante populaire des Industrial Workers of the World (IWW), c’est toute une période qui resurgit.
Elizabeth Gurley Flynn naît à Concord dans le New Hampshire dans une famille d’Américano-Irlandais. Ses parents sont des militants convaincus de l’indépendance irlandaise, eux-mêmes issus de familles nationalistes – un de ses grands-pères a participé en 1869 à un raid des Fenians contre le Canada britannique. Comme des millions d’Irlandais, la famille a émigré aux États-Unis, où ces immigrants travaillent dans les docks, les mines, le bâtiment ou les transports, et s’engagent souvent dans les premières organisations ouvrières, qui sont les Knights of Labor, la Western Federation or Miners (WFM), ou l’American Federation of Labor (AFL).
Elizabeth grandit donc dans une famille très militante, proche du révolutionnaire irlandais James Connolly, dans laquelle l’on parle tout le temps de politique à la maison et dans laquelle, en guise de sorties, le père emmène ses enfants à d’interminables réunions publiques, dans des salles enfumées ou en plein air. En 1900, les Gurley Flynn déménagent dans le Bronx new-yorkais, et côtoient des Italiens et des Allemands fraîchement immigrés, des Juifs fuyant les persécutions de l’Empire russe. Ces immigrants parlent souvent leur langue maternelle plutôt que l’anglais, ont leurs journaux et leurs organisations politiques et syndicales spécifiques. Pour les organisations ouvrières américaines, un des enjeux est de les unifier en un même mouvement, dans chacun des bagnes industriels où ils se côtoient, et contre le capitalisme dans son ensemble.
Le contexte y est favorable, car le début du XXe siècle est marqué par l’essor du socialisme : deux partis, le Socialist Labor Party de Daniel De Leon, et le Socialist Party of America d’Eugene Debs, dont Gurley Flynn fait partie, se développent. Simultanément, le syndicalisme révolutionnaire des IWW progresse. Cette organisation, fondée en 1905, s’oppose au corporatisme syndical de l’AFL dominante et des syndicats de métier, qui tiennent à l’écart les ouvriers non qualifiés, les immigrés, les ouvrières et les Noirs. Présents dans les mines, les scieries, la confection, les filatures, l’hôtellerie, les fabriques de pianos, les IWW militent pour « One Big Union », un grand syndicat destiné à tous les travailleurs, quels que soient leur secteur d’activité, leur qualification, leur sexe ou la couleur de leur peau. Ils lient leurs luttes à celles des travailleurs du monde, comme en 1905 pendant la révolution russe, ou plus tard pendant la révolution mexicaine que certains d’entre eux rejoignent. Pendant la Première Guerre mondiale, ils refusent de soutenir l’intervention des États-Unis en Europe. En même temps, ce syndicat, qui compte quelque 50 000 membres en 1915, souffre de l’absence d’une politique et d’une direction centralisées.
En 1906, la jeune Elizabeth, forte de son éducation socialiste et anti-impérialiste, quitte l’école et s’engage donc dans la lutte. Elle a seize ans et, après un discours réussi au club socialiste de Harlem, où elle défend le droit de vote des femmes, elle devient une oratrice itinérante, se déplaçant de ville en ville, au gré des sollicitations venues des grévistes ou des militants. Elle s’adresse aux sidérurgistes de Pittsburgh, aux travailleurs des abattoirs de Chicago, aux mineurs des monts du Mesabi dans le Minnesota, de Butte dans le Montana, ou du Colorado, aux travailleurs de San Francisco, aux ouvriers du cigare de Tampa en Floride, qui, en travaillant, écoutent la lecture du journal faite par l’un d’entre eux. Souvent, elle parle à des immigrés non anglophones, auxquels ses discours sont traduits. Les grèves qui la marquent le plus sont celle du textile à Lawrence dans le Massachusetts en 1912, pendant laquelle 10 000 ouvriers de 25 nationalités se battent contre une baisse de leur salaire, et celle des soieries de Paterson dans le New Jersey en 1913 pour la journée de huit heures, pendant laquelle quelque 1 800 grévistes sont arrêtés par la police et deux d’entre eux sont tués.
Face à l’essor du mouvement ouvrier, la bourgeoisie mène une lutte de classe féroce. Les patrons emploient des milices, souvent les Pinkerton, qui font le coup de poing contre les grévistes, voire lynchent les militants. Les autorités locales ne sont pas en reste, et nombre des combats menés par Elizabeth le sont pour la liberté de parole, pour le droit de se réunir, contre des arrestations arbitraires, pour faire libérer des militants emprisonnés. Certains sont envoyés pour des années, voire des décennies en prison, en général à la suite de procès truqués dans lesquels la police a fabriqué des preuves. Ainsi, le chanteur Joe Hill, barde des IWW et auteur d’une chanson sur Elizabeth, The Rebel Girl, est-il exécuté en 1915 à Salt Lake City après un simulacre de procès. Elle-même est souvent incarcérée.
Les Mémoires de Gurley Flynn sont également une galerie de portraits : Mother Jones (1835-1930), qui l’inspire beaucoup ; le secrétaire de la Western Federation of Miners, Vincent St John (1876-1929) ; les Irlandais James Connolly (1868-1915), exécuté par les Britanniques après l’insurrection avortée de Dublin en 1916, et James Larkin (1876-1947), le dirigeant du syndicat des travailleurs irlandais des transports ; et « Big » Bill Haywood (1876-1929), également issu de la WFM, et dirigeant le plus important et le plus populaire des IWW, avec lesquels Gurley Flynn finit par rompre.
Quoiqu’écrits presque un demi-siècle plus tard, alors qu’Elizabeth Gurley Flynn était devenue complètement stalinienne, ses Mémoires regorgent de détails très parlants. Par exemple, elle raconte comment lors de certaines grèves, comme celle de Lawrence, des dizaines d’enfants de grévistes sont envoyés dans d’autres villes, parfois à des centaines de kilomètres, dans des familles socialistes qui les nourrissent et les vêtent, avant qu’ils ne reviennent chez eux une fois la grève finie, en gardant pour la vie des liens avec cette deuxième famille.
Ces mémoires de Gurley Flynn sont à la fois politiques, et riches de ces détails concrets qui donnent de la chair aux luttes qu’elle raconte. Le texte est servi par la traduction et par une préface et des notes de contexte intéressantes, bien que marquées par un parti pris anti-léniniste mal venu. On peut cependant saluer l’initiative des Éditions Libertalia, qui permet ainsi à ce texte classique du mouvement ouvrier américain d’être désormais accessible au public français.