Éditions Libertalia
> Blog & revue de presse
jeudi 7 mai 2026 :: Permalien
publié dans Le Monde des livres du jeudi 7 mai 2026.
L’édition française de Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York, 1987-1993, somme publiée aux Etats-Unis en 2021, est un objet de plus de 1 200 pages. A la fois travail de toute une vie et geste politique, cet ouvrage est doublement singulier : d’une part parce que son autrice, Sarah Schulman, fut elle-même membre d’Act Up-New York entre 1987 et 1992 ; d’autre part parce que cette militante des Lesbian Avengers et de Jewish Voice for Peace, notamment, n’est pas historienne de métier.
Aujourd’hui professeure de creative writing au département d’anglais de l’université Northwestern (Illinois), Schulman s’est d’abord chargée, avec l’aide du cinéaste Jim Hubbard, de recueillir 188 témoignages d’anciens militants. Cet Act Up Oral History Project, commencé en 2001, l’a occupée pendant plus de dix ans. Puis elle s’est replongée dans les archives « papier » d’Act Up, conservées à la New York Public Library.
Le résultat ne laisse pas la plus grande part au drame. C’est l’action qui emporte tout, l’action joyeuse qui permet de puissantes inventions militantes : la « journée du désespoir » pour choquer les consciences, les enterrements politiques sous forme de manifestations de rue, ou la première action d’Act Up à Wall Street, relayée par de nombreux médias américains. L’ambiance très queer et les intrigues amoureuses au sein du mouvement forment, avec le travail militant sérieux qui faisait la réputation d’Act Up, les deux faces d’un groupe où artistes, intellectuels, gays célèbres et homos anonymes se côtoyaient pour la première fois.
Reconnaissance du sida des femmes, accès anticipé à de nouveaux traitements… Les conquêtes d’Act Up sont innombrables. Ce groupe de personnes LGBT en colère revit au fil des pages, et Sarah Schulman décrit parfaitement la transformation de quelques centaines d’individus effrayés par la mort en une force collective redoutable et redoutée, capable de faire céder le mur de l’indifférence et du rejet.
Signalons, de la même autrice, traduit par Emilie Notéris, la nouvelle édition de « La Gentrification des esprits », B42, 168 p., 21 €.
Thomas Doustaly
jeudi 7 mai 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde des livres du jeudi 7 mai 2026.
L’écrivaine a milité avec Act Up dès sa création, en 1987, pour agir contre le sida. Face à l’oubli menaçant ces années de lutte décisives, elle a écrit « Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York ». Conversation avec une femme d’action.
Avec sa voix douce et le sourire serein qui ne la quitte jamais, Sarah Schulman ne transpire pas la rage du militantisme. Née en 1958, cette ancienne journaliste – par ailleurs lesbienne et militante féministe – s’engage à Act Up-New York, l’organisation LGBT de lutte contre le sida, dès sa création, en 1987. Devenue autrice à succès d’essais et de romans, et professeure de creative writing à l’université Northwestern, dans l’Illinois, Schulman a publié en 2021 Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York, 1987-1993, que voici traduit. Mouvement majeur de l’histoire politique de la fin du XXe siècle, Act Up-New York a non seulement inspiré la création d’Act Up-Paris, en 1989, mais sert encore de modèle d’action, aujourd’hui, à des mouvements sociaux, notamment écologistes.
Comment êtes-vous devenue l’historienne d’une lutte à laquelle vous avez participé ?
Quand Act Up a été fondé, en 1987, j’écrivais sur le sida depuis plus de cinq ans. En 1980, j’avais 22 ans, et j’ai commencé à écrire pour des journaux féministes et gay. Chaque ville avait des publications lesbiennes et gay à cette époque, pour lesquelles nous travaillions gratuitement. Puis est arrivé l’article du New York Times du 3 juillet 1981 : « Rare cancer seen in 41 homosexuals » [« un cancer rare observé chez 41 homosexuels »], qui a été un choc. Nous ne le savions pas encore, mais il s’agissait des premiers malades – qui allaient mourir – et du début de l’épidémie du sida. J’ai commencé à écrire des articles sur des femmes infectées, des enfants nés séropositifs, et sur les sans-abri qui tombaient malades – il y avait beaucoup de cas à New York à cette époque. J’ai rejoint Act Up en juillet 1987, quelques semaines après la création, et j’y suis restée jusqu’à la scission entre le collectif et les spécialistes des traitements, qui le quittent en 1992.
Qu’est-ce qui vous a décidée ensuite à en écrire l’histoire ?
En 2001, j’étais en voiture à Los Angeles, et j’ai entendu à la radio : « Aujourd’hui, c’est le 20e anniversaire du sida. » Le discours qui suivait minimisait entièrement l’indifférence des Américains vis-à-vis des débuts de la pandémie. Après l’arrivée des trithérapies, qui ont sauvé les personnes séropositives, en 1996, on se dirigeait vers une réécriture de l’histoire qui inventait une bienveillance du « grand peuple américain » ayant vaincu la maladie. Sauf que c’était absolument faux ! Pendant quinze ans, nous n’avions pas pu sauver nos amis malades : tout le monde mourait, et il y avait un niveau de souffrance effroyable. C’est ça qui nous avait mis en colère. Et on était en train de l’oublier… Donc j’ai décroché mon téléphone et j’ai appelé mon ami le cinéaste et documentariste Jim Hubbard, pour lui dire : « Nous devons faire quelque chose. On va créer des données pour Internet. »
Est-ce l’origine de vos interviews des anciens membres d’Act Up ?
Pendant plus de quinze ans, nous avons interviewé 188 survivants d’Act Up-New York, et on a mis tous ces entretiens en ligne sur le site Act Up Oral History Project. Nous sommes à plus de 14 millions de visites aujourd’hui. Notre idée, c’était de transformer la discussion académique sur l’histoire du sida : nous espérions que des universitaires s’emparent de ce matériel. Mais ils ne l’ont pas fait. La charge de raconter cette histoire nous incombait encore. En trois ans, j’ai écrit ce livre de 600 pages en anglais, qui en fait le double en français ! Avant cela, avec Jim, nous avons tourné le film United in Anger : A History of Act Up [« unis dans la colère : une histoire d’Act Up »], qui est sorti en 1992.
Les anciens d’Act Up ont-ils facilement accepté de vous parler ?
En tant qu’ancienne d’Act Up moi-même, je connaissais tous les autres. Nous avons fait passer le message : qui veut être interviewé le sera. C’était très facile, parce que les gens étaient très fiers de ce qu’ils avaient fait. Ce qui a aussi facilité les choses, je crois, c’est que tout le monde ou presque est en psychothérapie, à New York, et souvent avec des thérapeutes femmes, juives et de mon âge. Des femmes qui me ressemblaient et en qui ils avaient confiance. Ils étaient très à l’aise pour me parler !
Il y a en filigrane du livre l’idée qu’on peut s’en emparer comme d’un manuel pour un militantisme d’aujourd’hui. Etait-ce le projet initial ou est-ce que cette fonction militante du livre s’est imposée en l’écrivant ?
Il s’agissait d’abord de comprendre et d’expliquer comment Act Up avait gagné certaines batailles. L’idée de départ n’était certainement pas nostalgique. Vous le savez, les hommes gay au début des années 1980 étaient une minorité très opprimée, pour le logement, au travail et dans les familles, où l’homophobie était la norme. La violence des policiers vis-à-vis des gays était un sport national, aux Etats-Unis. On était sans droits. Or, avec Act Up, en se mobilisant collectivement, en s’unissant, nous avons forcé la société américaine à changer. C’est ça la grande victoire. Qu’est-ce qu’on peut apprendre de ça aujourd’hui ? Je suis moins une historienne que quelqu’un qui veut être utile.
En France, Didier Lestrade a publié, en 2000, un livre plus personnel que le vôtre, « Act Up. Une histoire » (Denoël). Votre histoire à vous compile des centaines d’entretiens, et montre toute la diversité du mouvement new-yorkais…
D’abord, notez que moi aussi j’écris à la première personne. Je ne sais pas pour Lestrade, mais notre projet, à Jim et moi, c’était de faciliter l’expression de tous les membres, et de parler des conflits et des contradictions. Les minorités ont été invisibilisées par une mémoire d’Act Up un peu trompeuse comme un mouvement de jeunes gays blancs. Non ! Il a fallu les femmes féministes, les Latinos et les gays de la génération Stonewall [la révolte de 1969] pour transmettre une culture politique qui a été le socle d’Act Up. J’ai laissé tous ces gens parler, même quand je n’étais pas d’accord avec eux, sur l’efficacité de telle action par exemple, ou sur le souvenir d’une réunion importante.
Vous consacrez des pages très précises aux figures les plus connues d’Act Up-New York, mais vous contestez à Larry Kramer (1935-2020) le statut de fondateur qu’on lui prête souvent…
Sur les 188 personnes que j’ai interviewées, pas une n’a dit que Larry était le chef ou le fondateur d’Act Up. C’est une perception de l’extérieur, liée à sa notoriété, à ses contacts dans les médias et au fait qu’il avait la voix la plus forte. A son narcissisme aussi, sans doute. C’est le monde extérieur – et Larry lui-même – qui a inventé cette légende. Mais ce n’est pas la vérité. Act Up-New York a toujours été un collectif.
Quand le livre a été publié aux Etats-Unis, en 2021, la situation politique du pays n’était pas la même qu’aujourd’hui. Pourtant, à la lecture de vos pages sur la présidence de George Bush (1989-1993), avec en toile de fond la guerre en Irak et la voracité des firmes pharmaceutiques, on est saisi par la ressemblance avec celle de Donald Trump…
Sauf que c’est cent fois pire : c’était horriblement dur, mais maintenant c’est un cataclysme. Trump et ses équipes ont un projet fasciste. Je crois qu’avec Act Up-New York et tout le mouvement de lutte contre le sida nous avons sauvé des centaines de millions de vies. Or, Trump supprime tous les programmes mondiaux et toutes les aides fédérales pour la prévention et la prise en charge du sida. Il est en train de créer la possibilité d’une nouvelle pandémie de sida. C’est affreux de voir ça, Trump agit en hors-la-loi.
De ce constat très sombre, vous tirez une idée assez belle mais un peu dramatique : Act Up-New York incarnerait la dernière victoire de la gauche américaine. Vraiment ?
Vous avez raison, c’est faux ; d’autant plus que nous avons, depuis le 1er janvier, un nouveau maire à New York – Zohran Mamdani – que nous adorons et qui a une vision de l’avenir. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un aussi bon candidat pourrait être élu. Son élection nous donne beaucoup d’espoir. Elle est là, la dernière victoire de la gauche américaine.
Propos recueillis par Thomas Doustaly
mercredi 29 avril 2026 :: Permalien
Publié sur Mediapart, le 28 avril 2026.
Dans ses derniers ouvrages, l’autrice états-unienne Sarah Schulman, figure de l’activisme LGBTQIA+ et voix importante du mouvement juif antisioniste, enjoint aux militants et militantes d’aujourd’hui de s’inspirer des victoires d’Act Up.
Sarah Schulman n’en finit plus de sillonner l’Europe. L’autrice états-unienne a passé le début du mois d’avril en Irlande et au Royaume-Uni pour parler de The Fantasy and Necessity of Solidarity (éditions Thesis, 2025), un essai sur la solidarité dans les mouvements activistes, avant de se rendre à Paris pour la sortie en français de Let The Record Show, véritable bible de l’efficacité militante.
C’est la première fois que cette « histoire politique d’Act Up-New York (1987-1993) », publiée en 2021 outre-Atlantique, est traduite dans une autre langue que l’anglais. Cette prouesse est à mettre au crédit de la maison d’édition engagée Libertalia et d’un collectif de traducteurs et traductrices militantes qui ont œuvré pour produire ces 1 200 pages d’anecdotes, conseils et réflexions.
Où l’on apprend par le menu comment, en six années à peine, quelques centaines de militant·es états-unien·nes ont réussi à rendre visible et à faire reculer une maladie qui a d’abord touché de plein fouet les plus marginalisés. Mais comment raconter l’histoire d’un mouvement sans leader ? La réponse tient en 187 entretiens, filmés par Sarah Schulman et son collaborateur Jim Hubbard pendant des années, diffusés sur un site, Act Up Oral History Project, et mis en scène dans ce livre, avec une étonnante fluidité.
Figure du militantisme lesbien, Sarah Schulman est aussi l’une des voix de Jewish Voice for Peace, organisation juive antisioniste qui dénonce le génocide commis par Israël en Palestine. La romancière et essayiste de 67 ans espère qu’au milieu du « cataclysme fasciste » actuel, l’expérience militante d’Act Up permettra d’offrir autant d’outils que d’espoir à celles et ceux qui luttent.
« Mediapart » : Comment expliquer le succès du mouvement Act Up ?
Sarah Schulman : Il s’explique par le fait qu’il n’y avait qu’une seule action directe, résumée en une seule phrase : mettre fin à la crise du sida. Si vous aviez une idée, vous pouviez la mettre en œuvre. Celles et ceux qui étaient en désaccord sur la stratégie pouvaient suivre leur propre idée, sans se disputer pour se contrôler les uns les autres. Cette simultanéité a véritablement permis le changement de paradigme. C’était un petit groupe, environ sept cents personnes, mais il a été très efficace.
Beaucoup d’initiatives ont échoué, bien sûr. Il fallait être fort, pour participer à Act Up, car c’était très éprouvant émotionnellement. Des gens criaient, hurlaient, tombaient malades et mouraient. Le sida est une terrible maladie, le temps pressait, c’était une urgence. On ne pouvait pas se permettre d’avoir des débats théoriques. Je pense que beaucoup de gens perdent du temps dans les mouvements sociaux parce qu’ils ne ressentent pas cette urgence.
Avez-vous en tête un ou plusieurs mouvements militants contemporains qui s’organisent aujourd’hui de la même manière qu’Act Up hier ?
Eh bien, les temps ont bien changé, n’est-ce pas ? Nous sommes au cœur d’un cataclysme fasciste. Vu que toutes les communautés du monde sont attaquées – que ce soit par le changement climatique ou par la guerre –, l’idée d’un mouvement unique où toutes et tous s’accorderaient sur une stratégie est impossible et inadaptée à notre époque.
Nous avons donc besoin d’une politique plus inclusive. Ne pas faire de microcritiques, mais se concentrer sur l’efficacité, en fonction de qui nous sommes et de nos propres objectifs. Parfois à gauche, quand on a fait quelque chose qui ne marche pas, on a tendance à recommencer de la même manière. Il faut cesser, parce qu’on est en pleine crise. C’est urgent.
Vous avez un exemple ?
Manifester sous la pluie devant des bâtiments gouvernementaux fermés et rester planté·es là, à écouter des gens nous répéter ce qu’on sait déjà, ça ne marche pas. Ça gaspille l’énergie des gens. Il y a beaucoup d’exemples d’idées créatives d’Act Up qui ont su captiver l’imagination du public. Il ne fallait pas avoir peur de perturber une messe à la cathédrale, par exemple, lorsque le pape ou le cardinal s’en prenaient aux personnes atteintes du sida. Vous devez croire que votre vie est importante et que vous avez le droit de résister.
La génération actuelle ne connaît pas bien l’histoire du VIH, ni d’Act Up. Comment expliquer que cette lutte ne soit pas gravée dans la mémoire collective ?
Tout d’abord, il s’agit d’un mouvement de personnes profondément opprimées. Quand le sida a été identifié pour la première fois par la science en 1981, les hommes homosexuels étaient une communauté très méprisée. Ces personnes étaient privées de droits et souffraient d’un mal terrible, sans remède. Pourtant, elles se sont unies et ont forcé la société à changer contre son gré. Et elles y sont parvenues en restant toujours très intelligentes, ouvertes et créatives.
Est-ce un peu comme le covid, qui semble avoir été rapidement évincé des esprits ?
Je ne pense pas. Le covid était une expérience partagée par toutes et tous ; on en parlait tous les soirs à la télévision. Le sida, c’était comme un cauchemar intime et nous essayions de le rendre public. Act Up a réussi à mener des actions qui ont permis d’influencer les médias mainstream et de faire passer notre message.
Ce livre met en avant les parcours de femmes ou de personnes racisées, qui n’étaient pas très visibles au sein d’Act Up.
Ce qui est intéressant, c’est qu’Act Up a remporté plus de victoires pour les femmes et les personnes pauvres que n’importe quel autre mouvement d’hommes blancs. C’est parce que les femmes avaient une relation positive à l’organisation et qu’elles ne se contentaient pas de la critiquer constamment.
Elles ne disaient pas : « Vous êtes sexistes ! Vous avez utilisé le mauvais mot ! » Elles disaient : « Il faut absolument qu’on gagne, concrètement. Vous avez beaucoup d’argent ; on va l’utiliser pour lutter pour les femmes atteintes du sida. » Alors, l’organisation a mené une campagne de quatre ans qui a complètement changé la situation des femmes malades.
Vous avez donné une interview à « Mediapart » en juillet 2024 à propos de la situation en Palestine. Comment avez-vous vécu les deux années qui se sont écoulées depuis ?
Israël bombarde le Liban avec de l’argent états-unien, au moment même où l’on se parle. Vivre aux États-Unis actuellement, c’est vraiment dingue. Le gouvernement est tellement brutal. Nous avons cet imbécile de président, c’est extrêmement agaçant et révoltant. Et en même temps, je vis à New York, où nous avons un nouveau maire formidable, qui représente une politique d’avenir, un mouvement vers un monde nouveau. Pourtant, le New York Times l’attaque tous les jours !
Le « New York Times » était déjà la cible d’Act Up dans les années 1990. Pourquoi est-il si critiqué ?
Parce que c’est un journal sioniste. À l’époque, ils étaient homophobes. Il en va de même pour certaines institutions culturelles sionistes, comme l’université Columbia, qui a expulsé et renvoyé ses propres étudiants et étudiantes. Ils ont perdu leur crédibilité.
Vous faites partie de Jewish Voice for Peace (JVP). Pensez-vous que la voix des juifs antisionistes est audible ?
J’essaie ! Je voyage à travers le monde pour parler de la Palestine. Je reviens du Royaume-Uni, en Irlande et en Écosse, où je leur ai dit : « S’il vous plaît, ne laissez pas les avions militaires américains survoler votre pays. Regardez ce que fait l’Espagne, suivez son exemple. » Jewish Voice for Peace est une organisation juive antisioniste qui compte 35 000 membres.
Le plus important, c’est qu’Israël cesse de tuer des gens et que les États-Unis et la France cessent de l’aider en donnant de l’argent.
Le gouvernement israélien sait qu’on est là et ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous nuire, mais ils ne peuvent pas nous arrêter. Par ailleurs aux États-Unis, plus les personnes juives sont jeunes, plus elles sont anti-israéliennes. Elles sont l’avenir.
En France, les actes racistes et antisémites ont augmenté depuis le 7-Octobre. Bien que la recherche montre que l’antisémitisme reste le plus ancré à l’extrême droite, une partie de la classe politique à droite dénonce un « nouvel antisémitisme » qu’elle impute aux musulmans.
La France a toujours été antisémite et islamophobe, pas vrai ? C’est dans sa nature. Vous avez cette conception de « laïcité », n’est-ce pas ? Une sorte de « chrétienté séculaire », qui n’est pas réelle. D’un autre côté, je comprends pourquoi un Arabe ou un musulman pourrait être très énervé contre Israël.
Il y a aussi souvent une confusion entre juifs et Israël, qui crée des amalgames.
Je comprends tout à fait cette critique, mais j’estime que ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est qu’Israël cesse de tuer des gens et que les États-Unis et la France cessent de l’aider en donnant de l’argent. Pour moi, c’est plus important que le confort d’être juif.
Vous formulez des critiques à l’égard des médias. Y a-t-il une meilleure solution pour s’informer, selon vous ?
Je ne pense pas que les médias coopèrent. Le champ des idées qu’ils véhiculent s’est tellement restreint... Parfois, j’ai l’impression que le seul endroit où j’entends la vérité, c’est dans les conversations personnelles : c’est là qu’il y a toutes les idées importantes.
Je viens de faire une tournée dans trente villes états-uniennes pour mon dernier livre, et c’était incroyable, car chaque ville a maintenant une petite librairie indépendante, où les gens se retrouvent et discutent de choses authentiques. Ces lieux sont gérés par un collectif ou par des jeunes, des gens qui créent des espaces pour parler franchement, faute de pouvoir trouver ces mêmes informations en ligne ou dans les médias.
Marie Turcan
jeudi 26 mars 2026 :: Permalien
Ritchy Thibault, auteur de Voleurs de poules ! Combattre l’antitsiganisme, était l’invité de l’émission de lundimatin du 23 mars 2026.
« Lorsqu’il avait 14 ans, Ritchy Thibault est allé sur un rond-point, il est devenu l’une des figures du mouvement des Gilets jaunes. Depuis, il a été assistant parlementaire jusqu’à se faire bannir de l’assemblée nationale et congédier par son employeur, passé un nombre incalculable d’heures en cellules de garde à vue, fondé le PEPS, propagé pas mal de Zbeul, animé des émissions sur le web, écrit des articles ainsi que trois livres, et se prépare à affronter dans la joie et la bonne humeur trois procès au tribunal judiciaire de Paris qui l’opposent à la crème de ceux qui nous gouvernent (le président lui-même, évidemment mais aussi Bruno Retailleau ou encore Laurent Nunez). Pour comprendre d’où lui vient une telle énergie et pourquoi elle ne se départ par de beaucoup d’humour, il faut livre son dernier livre : Voleurs de poules, combattre l’antitsiganisme (Libertalia). Cette irréductibilité au pouvoir autant que cette disposition au coup d’éclat, on ne peut la comprendre qu’à partir du récit historique et éthique qu’il fait de l’antitsiganisme et de la guerre livrée depuis toujours par l’État contres les populations Roms, Sinti, Manouches, Gitans, Yéniches et Voyageurs. Des formes de vie, qu’il a toujours fallu surveiller, contrôler, réduire et même éradiquer tant elles incarnent ce petit caillou dans la chaussure d’une civilisation qui ne peut tolérer qu’elle-même. Cette interview est aussi longue qu’elle est intelligente et drôle ; pour s’y repérer, nous l’avons accompagnée d’un chapitrage qui servira tout autant de sommaire. On y parle de l’antitsiganisme et de son histoire évidemment, mais depuis là découle tout le reste, jusqu’aux stratégies nécessaires et adéquats pour lutter contre l’État et le pouvoir sans jamais en accepter les méthodes, les schémas et les armes. Au reste, il s’agit certainement de l’unique occasion que vous aurez de sauver une poule en achetant un livre. »
mardi 3 mars 2026 :: Permalien
Publié dans Les Cahiers pédagogiques, 2 mars 2026.
C’est avec grand profit qu’on lira l’essai de Mathieu Bilière, « professeur de français dans un lycée de sous-préfecture » – comme il aime à se présenter avec une souriante modestie. Ce journal pédagogique déroule le fil des activités d’une classe de lettres en lycée général, tout au long d’une année. Il se double d’une réflexion sur la puissance de l’enseignement littéraire aujourd’hui, qui transforme ce récit en aventure intellectuelle collective. Il faut ici entendre le mot puissance non comme instrument de domination sociale, mais comme pouvoir d’agir. Un choix d’énonciation étonnant, la 2e personne du singulier, crée un lien de camaraderie joyeuse entre l’auteur et son lecteur qui se trouve embauché d’emblée dans l’atelier de littérature, déjà tenu comme capable, lui aussi, de faire tourner la classe de la sorte.
En s’interdisant le « je », l’auteur prend ses distances avec la position de maître ; il se refuse aussi à être le gardien de ce patrimoine menacé que serait la littérature, ou un garant de l’orthodoxie des exercices du baccalauréat. Dans le système scolaire actuel, plus encore depuis la réforme du bac, les exercices du bac de français ont comme principal objectif d’opérer un tri scolaire et social, la question des rapports des élèves à la littérature restant finalement au second plan. Mathieu Bilière renverse la vapeur, il entend changer les finalités du cours de littérature au lycée : il ne s’agit plus de faire entrer les élèves qui le peuvent dans une norme scolaire (et sociale), et d’exclure ceux qui ne peuvent y parvenir, mais de permettre à tous de faire « la rencontre du littéraire ». Rencontre qui vise à offrir une expérience plus large du monde que celle de sa seule individualité. Dans le même temps, afin de ne pas mettre ses élèves en échec au moment de l’examen, le professeur doit leur apprendre peu à peu à couler le récit de cette expérience dans les formes attendues par l’institution pour les épreuves du bac, à savoir le commentaire composé, la dissertation et le commentaire linéaire.
Pour tenir ce fragile équilibre, Mathieu Bilière développe une pédagogie très politique, à la croisée de la pensée de Freinet et de la pédagogie institutionnelle, nourrie aussi par une réflexion autour des communs. Là-dessus vient se greffer tout naturellement une didactique des lettres. Sa progression annuelle vise une émancipation généralisée. Dans le latin juridique, emancipare c’est lever la main du père, c’est-à-dire suspendre une domination familiale, sociale, politique, autrement appelée le droit du père. Ainsi revisité par l’auteur, ce concept agit comme une puissance quasi géologique : souterraine, « subversive », elle vient donner forme à tous les aspects du cours de lettres.
Cette pédagogie de l’émancipation repose sur deux gestes professionnels essentiels. D’une part, débusquer dans tous les lieux du cours de français la présence de « la main » qui empêche l’accès à l’expérience émancipatrice du littéraire : l’implicite scolaire, la sacralisation du corpus patrimonial, l’autolimitation, etc. D’autre part, inventer des dispositifs pour « lever cette main » : garder trace du cours dans un journal, oser l’analyse d’un texte littéraire avec des paperolles, mettre en scène la pensée dialectique au sein du collectif pour apprendre à disserter…
« Lever la main », c’est aussi choisir les corpus littéraires qu’on donne à lire à ses élèves et en proposer une interprétation qui émancipe. L’essai propose ainsi des relectures du Cid, de Roméo et Juliette, du Loup et l’Agneau, de Madame Bovary, d’une page de Pierre et Jean. On découvre les outils didactiques qui permettent de s’approprier ces œuvres, d’abord de façon collective dans ce grand corps qu’est la classe, puis de façon individuelle. Par la bande, car ce n’est pas l’objectif premier de l’essai, on se délectera des interprétations stimulantes proposées par l’auteur : ici une lecture dramaturgique du Cid, là une déclaration d’amour décalée, sur fond de pêche à la crevette, dans Pierre et Jean… On s’amusera plus loin d’une expérience de lecture créative du Cid, où la classe est conduite à imaginer des scénarios aussi rocambolesques que sanglants, façon Games Of Thrones, à partir de la seule distribution des personnages de la pièce, avant d’entrer dans la lecture.
On trouve également dans l’essai des propositions d’évaluation par compétences sous forme de grilles, et plusieurs outils transversaux pour analyser des textes dans un collectif de travail. Vu la richesse du matériau pédagogique, on regrettera un peu le choix du format de poche pour ce titre : on brûlerait de voire reproduits une vingtaine de « paperolles », différents posters préparatoires aux dissertations, les versions successives conduisant au « chef-d’œuvre » etc.
Autre façon de « lever la main », celle qui pèse sur l’enseignant cette fois, c’est de renouveler la terminologie didactique de la discipline : « atelier », « besogne », « matériau », « rouages qui tournent », « chefs-d’œuvre ». Ce n’est pas une simple fantaisie lexicale : empruntés à l’artisanat, ces mots changent le regard sur les exercices normés du bac, leur finalité, l’éthique qui leur est associée, ils participent du renouvellement des pratiques. Tout converge pour défaire la littérature de son « aura salonnarde », pour « enlever l’accent circonflexe sur le a de théâtre », toujours avec l’idée de rendre la rencontre littéraire possible pour tous les élèves.
Les scénarios pédagogiques proposés par Mathieu Bilière ne sont pas des recettes, ce sont des formes-sens, des matrices, qu’on pourra à son tour adapter à son contexte de travail. À cela s’ajoute l’énonciation en « tu », qui, jouant sur la fonction pragmatique du langage, vient titiller notre envie d’agir. Cet essai nourrira toutes celles et ceux qui sont conduits à enseigner la littérature, du cycle 3 à l’enseignement supérieur. Cette lecture met en marche les rouages de l’atelier pédagogique propre à chacun : comment faire advenir l’expérience littéraire émancipatrice dans ma classe ? sous quelles formes rendre compte de cette expérience pour mon niveau d’enseignement ? Mais aussi : quelle main puis-je lever, en fonction d’où je parle et à qui je m’adresse ? Si l’émancipation sociale est celle qui préoccupe le plus l’auteur, l’envie nous prend à sa suite de « lever d’autres mains », qui se superposent à la première : lever la main du patriarche, du colonisateur, de l’humain extractiviste qui détruit du reste du vivant… Le livre, qui n’emprunte jamais le registre de la déploration, se clôt sur une esquisse d’utopie qui prendra forme « après la tempête ». Celle d’une « école des communs » où la littérature, dans une boucle de création-réception, tiendra l’imaginaire comme un bien à cultiver et partager entre tous les élèves.
Charlotte Michaux