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L’État n’est plus rien, soyons tout

vendredi 31 juillet 2026 :: Permalien

Publié en novembre 2010 par les éditions Rue des Cascades, ce texte n’était plus disponible. Nous avons choisi de le faire circuler à nouveau, en hommage à Raoul Vaneigem et à Marc Tomsin.

L’État n’est plus rien, soyons tout

Le mouvement antiautoritaire pour une démocratie directe a pris contact avec moi par l’intermédiaire des Éditions du Cherche Midi. Les camarades grecs exprimaient le souhait de me voir participer à des assemblées, réunies pour discuter des options auxquelles nous confronte un capitalisme mondial qui, dans la frénésie du profit, ruine la terre et dénature les êtres humains tout en se détruisant lui-même. Comme à l’accoutumée, j’ai répondu que je ne participais à aucun débat ni manifestation publique mais que j’enverrais un texte dont ils feraient l’usage qui leur plairaient.
Ceux-ci ont alors émis le vœu que je fasse choix de trois amis désireux d’intervenir sur l’expérience et la problématique de la démocratie directe. La perspective d’accompagner Sergio Ghirardi, Behrouz Safdari et Marc Tomsin m’a rapidement persuadé d’accomplir le voyage avec eux et d’aller respirer un peu de cet air de liberté créatrice encore si rare en France. La chaleur de l’accueil et la publication préalable de mon texte, diffusé gratuitement et mis à la disposition de tous, m’ont permis de jouir d’une atmosphère de solidarité et des effervescences de l’intelligence sensible, sans encourir le risque d’être affublé des oripeaux de la vedette.
Reste que tout en agréant volontiers à mon refus de toute prestation, certains participants, – de ceux que je n’avais pas l’occasion de rencontrer lors des sorties festives qui nous valaient de découvrir le charme de Thessalonique – avaient nourri l’espoir d’un débat dans le cadre des assemblées tenues dans les amphithéâtres de l’université. C’est à leur attention que j’avais rédigé « l’explication » suivante que des amies ont eu l’obligeance de traduire et de lire en grec.

« J’ai tenu à être présent parmi vous parce que j’ai conscience de l’importance que représente pour l’avenir de l’humanité un mouvement antiautoritaire pour la démocratie directe.
Pourtant, je préfère m’abstenir de participer à des débats et à des manifestations publiques. Pourquoi ?
Parce que, étant hostile à toute forme de spectacle – au sens de séparation avec la vie quotidienne – je ne veux pas entrer dans ce spectacle, même pour en faire la critique.
Je donne trop d’importance à l’authenticité vécue pour tenir un rôle, où je risquerais de devenir un gourou ou un maître à penser.
Mais aussi je fais plus confiance au texte écrit qu’au discours. Le discours est soumis à l’émotionnel et se mue facilement en une manipulation des émotions (c’est tout l’art du démagogue). Dans le texte écrit, le lecteur garde sa conscience et sa liberté de choix. Il peut relire, être d’accord ou non, il a le temps de réfléchir.
Je remercie les camarades grecs d’avoir permis que mon texte soit disponible en version écrite. Si vous avez des questions, il est important qu’elles s’adressent au texte et non à moi. Car y répondre ferait de moi, et malgré moi, un vecteur émotionnel. Surtout il est important que ces questions, vous vous les posiez à vous-mêmes. Car les réponses sont en vous, il faut seulement les trouver. Merci à toutes et à tous. »

L’État n’est plus rien, soyons tout

Ce n’est pas un hasard si la Grèce, où est née l’idée de démocratie, ouvre en premier la voie du combat à mener contre une corruption démocratique qu’aggrave partout la pression des multinationales et des mafias financières. On a vu dans ce pays se manifester une résistance qui tranche avec la léthargie d’un prolétariat européen, anesthésié depuis des décennies par l’emprise du consumérisme et par les impostures de l’émancipation.
Qu’il me soit permis de rappeler quelques banalités.
Le consumérisme a vulgarisé une démocratie de supermarché où le citoyen dispose de la plus grande liberté de choix à la condition expresse d’en acquitter le prix à la sortie.
Les vieilles idéologies politiques ont perdu leur substance et sont devenues des dépliants publicitaires dont les élus se servent pour accroître leur audience et leur pouvoir. La politique, qu’elle se veuille de gauche ou de droite, n’est plus qu’un clientélisme où les élus ont en vue leurs intérêts personnels et non ceux des citoyens qu’ils sont censés représenter. Une fois encore, la Grèce est bien placée pour restituer au mot « politique » son sens originel : l’art de gouverner la cité.
La deuxième banalité, c’est que les États ont perdu le privilège, qu’ils s’arrogeaient, de gérer le bien public. Bien entendu, l’État traditionnel a toujours prélevé son tribut sur les citoyens avec force taxes et impôts mais, en contrepartie, il assurait le fonctionnement des services publics, enseignement, soins de santé, poste, transports, allocations de chômage, retraites… Désormais les États ne sont plus que les valets des banques et des entreprises multinationales. Or, celles-ci sont confrontées à la débâcle de cet argent fou qui, investi dans les spéculations boursières et non plus dans l’essor des industries prioritaires et des secteurs socialement utiles, forme une bulle promise à l’implosion, au krach boursier. Nous sommes la proie de gestionnaires de faillite, avides d’engranger des derniers profits à court terme en surexploitant des citoyens, invités à combler, au prix d’une vie de plus en plus précaire, le gouffre sans fond du déficit creusé par les malversations bancaires.
Non seulement l’État n’est plus en mesure de remplir ses obligations en vertu du contrat social, mais il rogne sur les budgets des services publics, il envoie à la casse tout ce qui, pour le moins, garantissait la survie, à défaut de permettre à chacun de mener une vraie vie. Et cela au nom de cette gigantesque escroquerie baptisée du nom de dette publique.
Il ne lui reste plus qu’une seule fonction : la répression policière. La seule sauvegarde de l’État, c’est de répandre la peur et le désespoir. Il y réussit assez efficacement en accréditant une manière de vision apocalyptique. Il répand la rumeur que demain sera pire qu’aujourd’hui. La sagesse consiste donc, selon lui, à consommer, à dépenser avant la banqueroute, à rentabiliser tout ce qui peut l’être, quitte à sacrifier son existence et la planète entière pour que l’escroquerie généralisée se perpétue.
Le nihilisme est la philosophie des affaires. Là où l’argent est tout, les valeurs disparaissent totalement, hormis la valeur marchande. Nous avons vu le consumérisme mettre à mal les « vérités » prétendument éternelles du passé : autorité paternelle et pouvoir patriarcal, religions, idéologies, prestige de l’armée et de la police, respect des chefs, sainteté du sacrifice, vertu du travail, mépris de la femme, de l’enfant, de la nature… Mais, dans le même temps, il a ensommeillé cette conscience qu’il nous appartient de réveiller aujourd’hui en offrant comme repères les valeurs humaines, celles qui tant de fois furent au cœur des émeutes, des révoltes, des révolutions.
Nous savons qu’une nouvelle alliance est en train de se conclure avec ce que la nature nous offre gratuitement, une alliance qui mettra fin à l’exploitation cupide de la terre et de l’homme. Il nous appartiendra d’arracher à la mainmise d’un dynamisme capitaliste, en quête de nouveaux profits, ces énergies gratuites qu’il s’apprête à nous faire payer très cher. C’est en quoi notre époque, bouleversée non par une crise économique mais par une crise de l’économie d’exploitation, désigne aussi le moment propice où l’homme peut devenir un être humain. Et devenir humain signifie se nier comme esclave du travail et du pouvoir pour affirmer son droit de créer à la fois sa propre destinée et des situations favorables au bonheur de tous.
Plusieurs questions se posent avec une urgence que le déferlement des événements risque de précipiter. Je me garderai de fournir des réponses, qui, en dehors des conditions pratiques et des collectivités où elles vont se poser, risqueraient de tomber dans l’abstraction – et l’abstraction, en tant que pensée coupée de la vie, ressuscite toujours les vieux monstres du pouvoir. Je me suis contenté de leur donner un certain éclairage.

1. Que sommes-nous prêts à mettre en place pour pallier la défaillance d’un État qui non seulement ne sert plus les citoyens mais les vampirise pour nourrir la pieuvre bancaire internationale ?
La force de l’inertie joue contre nous. Les traditions familiales, sociales, politiques, économiques, religieuses, idéologiques n’ont cessé de perpétuer, de génération en génération, cette servitude volontaire que dénonçait déjà La Boétie. En revanche, il nous est permis de tirer parti du choc que vont produire l’effondrement du système, la désintégration de l’État et la tentation de regarder plus loin que les frontières mesquines de la marchandise. Il faut s’attendre à un renversement de perspective. Au-delà du pillage éventuel des supermarchés, auquel risque de convier une paupérisation accélérée, beaucoup de consommateurs menacés d’exclusion ne manqueront pas de s’apercevoir que la survie n’est pas la vie, que l’accumulation de produits frelatés et inutiles ne vaut pas le plaisir d’une existence où la découverte des énergies et des biens prodigués par la nature s’accorde aux attraits du désir. Que la vie est ici, maintenant, et qu’entre les mains du plus grand nombre elle ne demande qu’à se construire et à se propager.
Cessons de nous apitoyer sur les échecs de l’émancipation, qui jalonnent notre histoire, non pour célébrer d’occasionnelles réussites – car il y a dans la notion de réussites et d’échecs une mauvaise odeur de concurrence marchande, de tactique et de stratégie, de compétition prédatrice – mais pour pousser plus avant des expériences qui, esquissées avec bonheur et audace, attendent que nous les poursuivions par la mise en œuvre d’un projet autogestionnaire et des assemblées de démocratie directe.
Les collectivités zapatistes du Chiapas sont peut-être les seules à appliquer aujourd’hui la démocratie directe. Les terres mises en commun excluent dès l’abord les conflits liés à leur appropriation privée. Chacun a le droit de participer aux assemblées, d’y prendre la parole et d’y manifester son choix, même les enfants. Il n’y a pas, à proprement parler, d’élus plébiscités par l’assemblée. On propose seulement à des individus manifestant de l’intérêt pour certains domaines (l’enseignement, la santé, la mécanique, le café, l’organisation des fêtes, les modes de bioculture, les relations extérieures…) de devenir, pour une période limitée, les mandataires de la collectivité. Ils entrent alors dans un « conseil de bon gouvernement » et rendent régulièrement compte de leur mission, pendant la durée de leur mandat. Les femmes, réticentes au début, en raison des habitudes patriarcales des Mayas, occupent maintenant une place prépondérante dans les « conseils de bon gouvernement ». Les zapatistes ont, pour définir leur volonté de fonder une société plus humaine, une formule qui rappelle la nécessité d’une vigilance constante : nous ne sommes pas un exemple mais une expérience.

2. L’argent n’est pas seulement en train de dévaluer, il est en passe de disparaître. Pendant la révolution espagnole, les collectivités d’Andalousie, d’Aragon et de Catalogne avaient établi un système de distribution qui excluait le recours à la monnaie (d’autres ont continué à utiliser la peseta, d’autres encore ont battu une nouvelle monnaie tout en collaborant toutes très bien ensemble). Aujourd’hui, c’est à nous d’examiner comment supplanter par une relation humaine fondée sur le don plutôt que sur l’échange un rapport d’exploitation où le commerce des choses détermine le commerce des hommes.
Nous avons été les esclaves d’un fonctionnement économique, dont l’instauration a signé l’acte de naissance de la civilisation marchande, altérant les comportements individuels et sociaux, entretenant une permanente confusion entre confort et dénaturation, progrès et régression, aspiration humaine et barbarie.
Certes, le mode de financement concret et virtuel constitue aujourd’hui encore un système cohérent — une cohérence absurde, il est vrai, mais susceptible de continuer à gouverner les comportements. En revanche, que risque-t-il de se produire lorsque le krach financier ôtera à l’argent sa valeur et son utilité ?
Sa disparition, n’en doutons pas, sera saluée comme une libération par ceux qui lui dénient le droit de tyranniser leur vie quotidienne. Cependant, le fétichisme de l’argent est si ancré dans nos mœurs que beaucoup, assujettis à son joug millénaire, vont se trouver en butte à ces égarements émotionnels où règne la loi de la jungle sociale, où se déchaînent la lutte de tous contre tous et la violence aveugle en quête de boucs émissaires.
Ne négligeons pas les tentacules du poulpe acculé dans ses derniers retranchements. Car l’effondrement de l’argent n’implique pas la fin de la prédation, du pouvoir, de l’appropriation des êtres et des choses. L’exacerbation du chaos, si profitable aux organisations étatiques et mafieuses, propage un virus d’autodestruction dont les résurgences nationalistes, les défoulements génocidaires, les affrontements religieux, les résurgences de la peste fasciste, bolchevique ou intégriste risquent d’empoisonner les esprits, si l’intelligence sensible du vivant ne remet pas au centre de nos préoccupations la question du bonheur et de la joie de vivre.
Il a toujours existé une fascination de l’abjection qui, après les premières réticences, se fraie un chemin secret et attend qu’en gagnant toutes les couches de la population elle garantisse l’impunité et la légitimité à la barbarie banalisée (la montée du nazisme en Allemagne a montré comment l’humanisme abstrait pouvait se muer en un déferlement de sauvagerie).
En revanche, il ne faut pas que l’inhumanité du passé estompe la mémoire des grands mouvements d’émancipation en ce qu’ils eurent de plus radical : la volonté de libérer l’homme aliéné et de faire naître en lui cette véritable humanité qui réapparaît inéluctablement de génération en génération.
La société à venir n’a pas d’autre choix que de reprendre et de développer les projets d’autogestion qui, de la Commune de Paris aux collectivités libertaires de l’Espagne révolutionnaire, ont fondé sur l’autonomie des individus une quête d’harmonie, où le bonheur de tous serait solidaire du bonheur de chacun.

3. La faillite de l’État va contraindre les collectivités locales à mettre en place une gestion du bien public mieux adaptée aux intérêts vitaux des individus. Il serait illusoire de penser que libérer des territoires de l’emprise marchande et instaurer des zones où les droits humains éradiquent les droits du commerce et de la rentabilité s’accomplira sans heurts. Comment défendre les enclaves de la gratuité, que nous allons tenter d’implanter dans un monde quadrillé et contrôlé par un système universel de prédation et de cupidité ?
C’est dans une telle perspective que la question soulevée par un ami persan m’a paru revêtir une importance particulière. Confronté à la violence répressive de la dictature islamiste en Iran, il s’est fait l’écho des problèmes rencontrés par une opposition à la fois consciente de sa puissance numérique et de sa dramatique impuissance, face aux brutales interventions de l’armée, de la police et des « gardiens de la révolution », ces groupes paramilitaires composés de malfrats dont le pouvoir religieux légitime les exactions. Les réflexions qui suivent ont été écrites à sa demande.

Ni guerrier ni martyr

« Qui peut le plus peut le moins » est un principe pertinent dans la réflexion qu’exige le recours à la violence ou à la non-violence, partout où la répression d’un État, d’un parti, d’une classe, d’une organisation mafieuse, d’une religion, d’une idéologie entrave la liberté d’existence et d’expression des individus. Si nous arrivons à traiter le problème là où cette répression est la plus féroce, la plus impitoyable, nous serons en mesure d’en tirer des conséquences pour les pays dont le formalisme démocratique limite les outrances de la barbarie. Il est évident que les conditions oppressives diffèrent fortement entre des pays comme l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Algérie, la France, l’Italie, la Russie, la Chine, les États-Unis, la Colombie…
Aborder la question en gardant à esprit l’exemple de l’Iran, de la Corée du Nord ou de la Birmanie me paraît de nature à proposer des réponses appropriées à d’autres pays, moins accoutumés à l’usage de la sauvagerie.
Nous avons été confrontés jusqu’à ce jour à une alternative : ou la détermination de mettre fin à la violence répressive entrait sur le terrain de l’ennemi et s’y installait, en lui opposant une violence de même nature, bien que de sens contraire ; ou l’opposition à la tyrannie recourait à une résistance passive, sur le mode du pacifisme prôné par Gandhi avec un incontestable succès.
Néanmoins, si le gandhisme a triomphé de l’occupation anglaise, c’est qu’il a trouvé devant lui un adversaire qui, si impitoyable qu’il puisse être, a été déconcerté, voire paralysé dans ses réactions, par un formalisme philanthropique, une éthique résiduelle, une déontologie de la guerre, qui inclinaient à réprouver le massacre d’une population hostile mais désarmée.
En dépit de son hypocrisie, une manière de fair-play militaire gênait aux entournures la détermination tactique qui eût prescrit d’étouffer le mouvement de révolte dans l’œuf et sans atermoiement. On sait que la sagesse diplomatique de lord Mountbatten n’a pas été sans influer sur la victoire des revendications populaires. En revanche, lorsque le gandhisme s’est heurté à un pouvoir peu soucieux de préoccupations éthiques, tel le régime d’apartheid en Afrique du Sud, il s’est trouvé inopérant. De même, la junte birmane n’a pas hésité à mitrailler les foules d’opposants qui manifestaient pacifiquement. L’Iran s’inscrit dans une logique répressive similaire.
Qu’en est-il des réponses que la guérilla propos ? Chaque fois qu’elle l’a emporté, ce fut pour le pire. Le triomphe des armes aboutit toujours à une amère défaite humaine.
L’erreur fondamentale de la lutte armée est d’accorder la priorité à un objectif militaire plutôt qu’à la création d’une vie meilleure pour tous. Or, pénétrer sur le terrain de l’ennemi pour en venir à bout, c’est trahir la volonté de vivre pour la volonté de pouvoir. Les communards s’emparent des canons mais, en négligeant l’argent de la Banque de France et l’usage qu’ils en pouvaient tirer, ils se retrouvent en infériorité devant les troupes de Versailles. On sait comment, au nom de la révolution, le bolchevisme militarisé écrasa les premiers soviets, les marins de Cronstadt, les makhnovistes et, plus tard, les collectivités libertaires en Espagne. Toutes proportions gardées, c’est aussi le parti dit communiste et l’esprit stalinien qui videront de sa substance le mouvement de Mai 1968 (il n’est pas question ici de guérilla mais de cette navrante persistance de l’idée de pouvoir, qui a perverti l’élan insurrectionnel).
Est-il nécessaire de rappeler que là où la guérilla a triomphé – dans la Chine de Mao, au Vietnam, au Cambodge ou à Cuba –, l’idéologie armée a été une armée idéologique qui a écrasé la liberté en prétendant combattre pour elle ? Le répugnant slogan « le pouvoir est au bout du fusil » prend d’abord en ligne de mire les réfractaires à toute forme d’autorité. Il a fait moins de victimes dans le rang des contre-révolutionnaires que parmi les révolutionnaires ennemis de la tyrannie.

À l’autre pôle, nous ne voulons pas davantage d’un Frankenhausen où, en 1525, les paysans allemands en révolte s’abstinrent de résister et se laissèrent massacrer par l’armée des princes, parce que, escomptant l’aide de Dieu, ils avaient oublié que, selon la formule de Bussy-Rabutin, « Dieu est toujours du côté des gros bataillons ». Veut-on un exemple plus récent ? Le 22 décembre 1997, quarante-cinq personnes, pour la plupart des femmes et des enfants, furent massacrées à Acteal, une bourgade du Mexique, par des paramilitaires indiens, dans une église où elles étaient en prière. Elles appartenaient au mouvement des Abejas (les Abeilles), un groupe de chrétiens pacifistes qui, tout en étant proches des zapatistes se revendiquent de la non-violence absolue. La raison d’une telle cruauté trouvait sa source dans l’établissement des Abejas sur des terres convoitées par d’autres Indiens, membres de ce parti de la corruption qu’est le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI).
Hormis le dégoût qu’une telle atrocité suscite, peut-on s’indigner contre les tortionnaires sans incriminer aussi cette inclination chrétienne au martyre et au renoncement, qui agit sur le lâche comme un excitant et prête au plus veule une cruauté matamoresque. Le pire couard sait qu’il ne risque rien lorsque les victimes refusent de se défendre, voire tendent la gorge au couteau.
Nous devrions être plus attentifs à ce qui, dans notre comportement, est une invite à l’ennemi et l’incite à nous attaquer, parce que — sans en prendre toujours conscience — nous lui avons ouvert la porte.
Comment nos adversaires arrivent-ils à leur fin ? Souvent en instillant en nous une croyance absurde en leur toute-puissance. Ils stimulent ce réflexe de peur qui accrédite l’invincibilité du vieux monde, alors que celui-ci s’écroule de toutes parts. L’effet désastreux d’un tel dogme ne réside pas seulement dans la résignation et le fatalisme des masses, il anime aussi le courage désespéré qui fait monter à l’assaut, avec le sentiment d’aller à la mort dans un combat d’autant plus glorieux qu’il est vain.
Pourtant qu’en est-il de cet arsenal répressif dont la sophistication suggère une capacité d’intervention fulgurante et imparable ? La vigilance technologique omniprésente n’a pas empêché la destruction des tours new-yorkaises par des moyens sommaires et artisanaux. Ainsi, jadis, l’invincible Ligne Maginot fut-elle ridiculisée par l’offensive allemande, qui l’ignora tout bonnement.
Si les réseaux de surveillance présentent de telles lacunes dans la lutte contre des forces destructives dont la menace est permanente, comment seraient-elles efficientes à l’encontre d’une action qui n’a pas pour objectif de les annihiler mais projette seulement de créer une société radicalement autre, capable de rendre obsolètes et dérisoires les épouvantails affublés de kalachnikovs ou de missiles nucléaires ?
J’en reviens à la question : que faire si nous refusons tout à la fois de demeurer sans défense face aux fusils de l’oppression et d’opposer au pouvoir dominant les armes mêmes qu’il dirige contre nous ?
La discussion est ouverte. Je n’ai aucune réponse péremptoire à proposer. Je souhaite seulement éclairer le débat en formulant quelques remarques.
La meilleure sauvegarde consiste à ne pas entrer sur le terrain où l’ennemi nous attend et nous espère. Il connaît les moindres recoins du territoire quadrillé par la marchandise et par les habitudes comportementales qu’elle instaure (prédation, concurrence, compétition, autoritarisme, peur, culpabilité, fétichisme de l’argent, cupidité, clientélisme). En revanche, il ignore tout de la vie et de ses innombrables ressources créatrices.
Une précaution préliminaire consiste donc, pour notre salut, à éradiquer dans les assemblées toute forme et toute velléité de pouvoir et d’organisation autoritaire. La pratique de l’autonomie individuelle est un préalable à l’autogestion. C’est ce que s’emploie à instaurer le mouvement Vocal (Voix d’Oaxaca construisant l’autonomie et la liberté) implanté à Oaxaca, avec son assemblée de base transmettant ses décisions à ses mandataires et rejetant toute intrusion des partis, des syndicats, des factions politiques, des démagogues clientélistes.
La cohésion ne peut que se fonder sur un projet de vie individuel et social. L’avenir appartiendra à des collectivités locales capables de penser globalement. Je veux dire : qui misent sur leur radicalité et sur sa diffusion pour jeter les bases d’une internationale du genre humain. C’est la seule façon d’éviter le piège du communautarisme, qui est un produit du jacobinisme étatique.
L’idée des comités de quartier mis en place à Oaxaca mérite d’être examinée comme une piste possible. Le Mexique n’est pas l’Iran, loin s’en faut, mais il n’offre pas pour autant les conditions que nous connaissons en Europe. À Oaxaca, les paramilitaires tuent avec la bénédiction d’un gouverneur despotique. Celui-ci a besoin d’interlocuteurs en qui il décèle ces germes de corruption inhérents au pouvoir, quel qu’il soit. Il a besoin de partis, de syndicats, de factions. Il les repère aisément. Avec eux il se sent en pays de connaissance et il peut donc, selon les occurrences, les écraser ou traiter avec eux.
En revanche, les comités de quartier n’ont d’autre but que de défendre les intérêts d’une population locale en prenant les êtres et les choses à la racine, de telle sorte que ce qui est entrepris en faveur de quelques-uns est aussi recevable pour un grand nombre (tel est, une fois de plus, le principe du local inséparable du global). Les comités de quartier ne représentent pas une menace armée, ils ne sont pas un danger identifiable par le pouvoir. Ils forment un pays mal identifié, où l’on traite d’approvisionnement en nourriture, en eau, en énergie. Une solidarité s’y développe qui, sur des thèmes apparemment anodins, fait changer les mentalités, les ouvre à la conscience et à l’inventivité. Ainsi, l’égalité de l’homme et de la femme, le droit au bonheur, l’amélioration de la vie quotidienne et de l’environnement perdent leur caractère abstrait et modifient les comportements. Aborder prioritairement les questions posées par la vie quotidienne frappe peu à peu de désuétude les problèmes rabâchés traditionnellement par les idéologies, les religions et cette vieille politique, qui est la politique du vieux monde. On en revient ainsi au sens originel du mot politique : l’art de gérer la cité, d’améliorer le lieu social et psychologique où une population aspire à vivre selon ses désirs.
Nous avons tout à gagner de nous attaquer au système et non aux hommes qui en sont à la fois les responsables et les esclaves. Céder à la peste émotionnelle, à la vengeance, au défoulement, c’est participer au chaos et à la violence aveugle dont l’État et ses instances répressives ont besoin pour continuer d’exister. Je ne sous-estime pas le soulagement rageur auquel cède une foule qui incendie une banque ou pille un supermarché. Mais nous savons que la transgression est un hommage à l’interdit, elle offre un exutoire à l’oppression, elle ne la détruit pas, elle la restaure. L’oppression a besoin de révoltes aveugles.
En revanche, je ne vois pas de moyen plus efficace pour œuvrer à la destruction du système marchand que de propager la notion et les pratiques de la gratuité (çà et là s’esquisse timidement le sabotage des parcmètres de stationnement, au grand déplaisir des entreprises qui prétendent nous voler notre espace et notre temps).
Aurions-nous si peu d’imagination et de créativité que nous ne puissions éradiquer les contraintes liées au racket des lobbies étatiques et privés ? De quel recours disposeront-ils à l’encontre d’un mouvement collectif qui décréterait la gratuité des transports en commun, qui refuserait de payer taxes et impôts à l’État-escroc pour les investir, au bénéfice de tous, en dotant une région d’énergies renouvelables, en rétablissant la qualité des soins de santé, de l’enseignement, de l’alimentation, de l’environnement ? N’est-ce pas en restaurant une véritable politique de proximité que nous jetterons les bases d’une société autogérée ? Au lieu de ces grèves de trains, de bus, de métros qui entravent le déplacement des citoyens, pourquoi ne pas les faire rouler gratuitement ? N’y a-t-il pas là un quadruple avantage : nuire à la rentabilité des entreprises de transport, réduire les profits des lobbies pétroliers, briser le contrôle bureaucratique des syndicats et, surtout, susciter l’adhésion et le soutien massif des usagers ?
Nous sommes submergés de faux problèmes qui occultent les vrais. Les opinions, sans cesse manipulées, manipulent en fait ce qui devrait être du seul ressort des individus : les aléas des désirs quotidiens, ce qu’ils souhaitent vivre et comment ils ont les moyens de briser ce qui les enchaîne. Quel est le poids de tous les discours circonvenant une crise dont il faut sortir en n’en sortant pas, à côté du désespoir de devoir travailler, de s’ennuyer en consommant, de renoncer à ses passions, de posséder davantage en perdant toutes les joies de l’être au profit d’un avoir dont, au reste, la dégringolade est programmée ?
S’ajoutant aux impostures de l’émancipation (libéralisme, socialisme, communisme), le consumérisme et le clientélisme des régimes dits démocratiques ont laminé la conscience de classe qui avait arraché au capitalisme nombre d’acquis sociaux. Nous avons été traînés dans la boue et dans le sang par des idées abstraites. La Cause du peuple lui est tombée dessus et lui a brisé les reins.
Le retour à la base est la seule radicalité. Elle élimine les faux questionnements qui alimentent le chaos émotionnel au détriment de la prise de conscience. En l’occurrence, la « querelle du voile islamique » me paraît révélatrice de la fonction spectaculaire qui récupère et falsifie notre droit à une vie authentique. Cette polémique, où justifications et anathèmes, puritanisme et laxisme, oppression et liberté, interdit et transgression tournent en rond, dissimule une réalité vécue : les conditions faites à la femme. Le spectacle fait son panem et circenses d’interminables débats sur un colifichet : signe de servitude volontaire, provocation délibérée, manifestation folklorique, adhésion communautariste, option religieuse, réaction contre le mépris publicitaire de la femme, sous-entendu érotique des charmes dissimulés, alliance de la coquetterie et de la bienséance, expression d’une certaine sacralité, moyen commode de se prémunir contre le harcèlement sexuel de mâles s’autorisant de la tradition patriarcale pour se défouler avec le regard baveux de la frustration.
Or, le véritable combat n’est pas là, il est à la base, il est dans l’émancipation conjointe de l’homme et de la femme, il est dans le refus d’un apartheid, d’une exclusion, d’un comportement misogyne ou homophobe. Assez de faux débats, assez d’idéologies ! J’ai défendu, dans Rien n’est sacré, tout peut se dire, le principe : tolérance pour toutes les idées, intolérance pour tout acte barbare. Notre seul critère, c’est le progrès humain, c’est la générosité du comportement, c’est l’enrichissement de l’existence quotidienne. Le droit à la vie garantit notre légitimité.
Le pouvoir joue sur l’émotionnel. La peur irrationnelle qu’il propage est une source de violence aveugle dont il excelle à tirer parti. L’avantage de collectivités locales soucieuses de décider de leur destinée, en accordant la priorité à l’instauration d’une vie authentiquement humaine, c’est que leur pratique implique le dépassement de l’émotion brute et suscite l’éveil d’une conscience poétique.
De même que, sans accès à une alimentation de qualité, le boycott des produits frelatés, issus des mafias pétrochimiques et agricoles, reste inopérant, de même la volonté d’en finir avec le consumérisme, où l’avoir supplante l’être, obéira moins aux injonctions éthiques qu’à l’attrait d’une vie libre.
Si recourir aux armes de l’ennemi prélude à une défaite programmée, la démarche inverse débouche aussi sûrement sur un autre type d’évidence : plus se propagera le sentiment que la vie et la solidarité humaine sont les seuls ferments d’une existence digne de ce nom, plus le malaise et le trouble saperont la détermination et le fanatisme qui animent les mercenaires du parti de la corruption et de la mort.
Des témoignages font état des incertitudes qui rongent un nombre croissant de tueurs patentés, qu’il s’agisse des « gardiens de la révolution » iraniens, des malfrats recrutés par le Hamas, des soldats israéliens dont la barbarie a été mise en cause dans la bande de Gaza, des assassins du nord et du sud du Soudan, des pillards somaliens. Ce constat n’implique aucun argument tactique, il ne s’inscrit pas dans une perspective militaire où l’on insinuerait, un peu facilement, que l’ennemi creuse sa propre tombe. Il insiste seulement sur une probabilité : de même que se profile le krach financier qui va ruiner la monnaie, de même une dévaluation menace la détermination suicidaire sur laquelle les bureaucrates du crime, les mafias de la barbarie rentabilisée comptent pour enrôler leurs troupes (d’autant que les vieux prétextes religieux ou idéologiques perdent leur crédibilité et que les fanatiques en viennent à douter de la commandite d’un Dieu assassin).
C’est en ce sens que je mise sur la prolifération d’une réaction de vie capable de fertiliser les territoires désertifiés et stérilisés par l’économie d’exploitation et par sa bureaucratie mafieuse. Notre richesse créative possède le secret de ménager dans la vie sociale et individuelle des espaces et des temps enfin affranchis de l’oppression marchande. Seule la poésie échappe à l’œil acéré du pouvoir. Seule la passion de vivre fait reculer la mort.

Deux apostilles sur l’autodéfense

1. L’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) comprend quelques milliers de combattants, cantonnés dans la Selva. Les femmes ont proposé et obtenu, dans les assemblées de démocratie directe, qu’elle n’intervienne pas de manière offensive mais se borne à exercer un rôle défensif. Néanmoins, quand des villages zapatistes ont été menacés par des groupes paramilitaires, l’EZLN s’est tenue à l’écart. Les « conseils de bon gouvernement » ont constitué un bouclier humain formé par des centaines de partisans et de sympathisants accourus de partout. Les journalistes et les caméramans de la télévision couvraient l’événement, se servant du spectacle en sorte que le monde entier fût informé de ce qui se passerait. Cela a suffi pour faire reculer les agresseurs.
2. Dans un conte de l’Inde les villageois vont se plaindre auprès d’un sage de la cruauté d’un serpent géant qui les pique et les tue. Le sifflement qui annonce son approche suffit à semer la terreur dans le village. Le sage va trouver le serpent et réussit à la convaincre de laisser les villageois en paix. Cependant ceux-ci viennent vite à se moquer du serpent devenu pacifique, ils raillent sa faiblesse et se plaisent à le provoquer. Lassé de leur mépris, le serpent se traîne chez le sage et lui confesse son désarroi. Quel comportement doit-il adopter ? Le sage réfléchit et dit : « Je t’ai demandé de ne pas piquer, je ne t’ai pas demandé de ne plus siffler. »

Adresse aux révolutionnaires grecs

Camarades, je n’ai jamais désespéré de la révolution autogestionnaire en tant que révolution de la vie quotidienne. Maintenant moins que jamais.
J’ai la conviction qu’outrepassant les barricades de la résistance et de l’autodéfense les forces vives du monde entier s’éveillent d’un long sommeil. Leur offensive, irrésistible et pacifique, balaiera tous les obstacles dressés contre l’immense désir de vivre que nourrissent ceux qui, innombrables, naissent et renaissent chaque jour. La violence d’un monde à créer va supplanter la violence d’un monde qui se détruit.
Nous n’avons été jusqu’à ce jour que des hybrides, mi-humains mi-bêtes sauvages. Nos sociétés ont été de vastes entrepôts où l’homme, réduit au statut d’une marchandise, également précieuse et vile, était corvéable et interchangeable. Nous allons inaugurer le temps où l’homme va assumer sa destinée de penseur et de créateur en devenant ce qu’il est et n’a jamais été : un être humain à part entière.
Je ne demande pas l’impossible. Je ne sollicite rien. Je n’ai nul souci d’espoir ni de désespérance. Je désire seulement voir concrétiser entre vos mains et celles des populations de la terre entière une internationale du genre humain, qui ensevelira dans le passé la civilisation marchande aujourd’hui moribonde et le parti de la mort qui illustre ses derniers soubresauts.

Raoul Vaneigem, 17 juillet 2010

Raoul Vaneigem

jeudi 30 juillet 2026 :: Permalien

Raoul Vaneigem est mort.
À l’âge de 92 ans.
Une vie d’irrévérence et d’attachement viscéral à la liberté.
Le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967) reste un ouvrage bouleversant.
On a eu la joie de figurer parmi ses maisons d’édition.
Merci, Raoul.

Entretien avec Nicolas Kssis-Martov dans Libération

vendredi 17 juillet 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Libération, le 14 juillet 2026.

Coupe du monde 2026 :
« Aimer le foot en étant de gauche, ça a toujours été possible »

Dans Latéral gauche, le journaliste Nicolas Kssis-Martov explore les liens entre ballon rond et progrès social. Et l’assure : le foot peut être un terrain de résistance aux extrêmes droites et de coalition des luttes.

Peut-on regarder le Mondial 2026 en étant de gauche ? Plus largement, peut-on encore apprécier le football professionnel tout en souhaitant le progrès social ? « Si le foot est l’opium du peuple, pourvu que ce soit du bon », répond en souriant le journaliste Nicolas Kssis-Martov. Cet habitué des colonnes de So Foot ou de Politis se fait fort, à longueur d’articles, de poser un regard aussi critique et engagé que sincèrement passionné sur le ballon rond. Il vient aussi d’en faire un bouquin, intitulé Latéral gauche et paru chez Libertalia, dans lequel il rappelle que le football a toujours été un terrain de lutte et de construction de résistances propres à infuser au-delà des stades.
À travers des figures allant de Maradona à Pasolini en passant par Rino Della Negra, Megan Rapinoe ou Bob Marley, l’auteur balaye un panorama de ce qui peut être « de gauche » dans le football, en assumant la subjectivité de son regard voire une part de mauvaise foi. Une lecture rafraîchissante, édifiante (même quand on a déjà lu plusieurs ouvrages sur le sujet, on apprend des choses) et propre à équilibrer son karma de téléspectateur de la Coupe du monde. Séance de une-deux avec l’auteur.

Comment peut-on aimer le foot en étant de gauche ?

Le foot illustre des contradictions qu’on va se coltiner par ailleurs sur d’autres terrains. Et j’ai une phrase qui résume pas mal la chose : aimer le foot en étant de gauche, c’est manier le paradoxe de l’intelligence et de la mauvaise foi. En tout cas je pense que pour pouvoir appréhender le football avec un regard critique, voire proposer un nouveau football, il faut l’aimer. Et aimer le foot en étant de gauche, ça a toujours été possible. Dans mon livre, je cite par exemple Abraham Henri Kleynhoff, qui était le premier journaliste sportif de L’Humanité sous Jaurès, et qui défendait l’idée que le football était par essence socialiste. Je parle aussi de l’énorme tissu associatif du foot amateur, de clubs qui sont clairement d’imprégnation de gauche.

Comment se fait-il qu’on ait plus d’attentes politiques autour du football que de plein d’autres pratiques culturelles ?

L’historien Alfred Wahl avait à propos du football cette expression qu’il avait empruntée à Marcel Mauss, c’est que c’est un fait social total. Le football occupe maintenant une place tellement essentielle dans notre vie sociale, économique, culturelle, politique, qu’on a tous le regard braqué dessus. Et dans un contexte d’un monde fracturé, le football est devenu un espace avec des attentes politiques.
Ça me fait toujours beaucoup rire quand j’entends des consœurs ou des confrères dire qu’il ne faut surtout pas que la politique s’immisce dans le foot. On ne peut pas demander qu’il soit aussi suivi, autant aimé, qu’il y ait autant d’argent dedans et exiger en retour que ça reste une espèce de phalanstère ou d’ermitage. C’est une très bonne chose que le foot soit politique et c’est le résultat et le reflet logique de la place qu’il a fini par occuper.

De ce point de vue, on est servi avec ce Mondial 2026…

Cette Coupe du monde agit comme un révélateur, parce qu’on a Donald Trump, le « Roi Maga » qui n’a zéro pudeur de rien et dit les choses franchement. En 2018, Poutine avait le souci de se servir la Coupe du monde pour asseoir la respectabilité de son pays, donc il a respecté le protocole. En 2022, le Qatar a voulu montrer qu’il était un grand pays, il voulait séduire le monde, donc ils l’ont respecté. Donald Trump, il s’en fout, c’est le maître du monde, donc il fonctionne différemment. Et globalement, ce qui se passe dans la Coupe du monde actuelle, c’est juste une série de symptômes de politiques plus globales. Au passage, je suis halluciné de voir des gens qui sont plus choqués par ce qui s’est passé autour du carton rouge de Balogun [retiré à l’attaquant américain par la Fifa après l’intervention de Donald Trump, ndlr] que par le traitement des migrants aux États-Unis ou les morts au Qatar.

On a aussi vu l’équipe de France subir des attaques racistes de figures politiques paraguayennes ou espagnoles…

Je ne veux pas idéaliser Kylian Mbappé [ciblé par des attaques racistes] mais son attitude vu le contexte, c’est assez énorme. Et je trouve que cette équipe de France, par son comportement, son talent, ce qu’elle a démontré de sang-froid face au Paraguay, par rapport à ses prises de position, qu’ils en font plus pour permettre aux Françaises et aux Français de se sentir fiers que vingt ans de rhétorique RN ou CNews. Arriver à garder son calme, à refuser de basculer dans l’ignominie des autres et s’imposer à la fin en étant orgueilleux, c’est un motif de fierté.

Votre livre se conclut sur un appel à la contre-attaque politique dans le foot. Vous utilisez la métaphore de « jouer bas et casser des lignes » : qu’est-ce que ça signifie ?

Le football est un espace où il faut porter la contradiction politique. Même au sein de la Coupe du monde de la Fifa, qui est sans doute ce que le foot a de plus problématique à offrir, on le voit, il y a des mobilisations, il y a un soccer anti-Trump, etc. Mais c’est aussi valoriser d’autres formes de football : le foot amateur, le foot de quartier, le foot mixte, le foot autoarbitré… Le foot peut être antifasciste en ce qu’il va être inclusif, ouvert au monde, qu’il te permette de jouer que tu sois une femme, un migrant, une personne LGBTQI +, une personne âgée, etc.
Maintenant, notre monde est fracturé et l’extrême droite déferle : on le voit en Amérique, on le voit en Europe. C’est une situation où on doit jouer bloc bas, c’est-à-dire défendre : on va devoir se battre pour défendre des droits. Et en même temps, il faut casser des lignes, c’est-à-dire trouver la passe lumineuse malgré trois rangées d’adversaires pour arriver à marquer. Le football, c’est un espace où on prend du plaisir, où il y a de la joie et c’est important. C’est un espace où je vois des gens qui arrivent à ouvrir le champ des luttes. Par exemple les supporteurs du Red Star, qui ont une identité de gauche très forte, ils arrivent à travailler sur la question de la multipropriété des clubs avec d’autres groupes de supporteurs beaucoup moins marqués. Sur des combats, tu peux arriver à rassembler des gens et le football doit servir à ça.

Propos recueillis par Louis Moulin

Voleurs de poules ! dans En attendant Nadeau

vendredi 17 juillet 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur En attendant Nadeau, le 7 juillet 2026.

L’adieu aux gadjé

Comment dire l’antitsiganisme quand on le vit dans sa chair ? C’est à cette question que répond le dernier livre de Ritchy Thibault, Voleurs de poules !. Loin de suivre le conseil donné par ses parents, « ne  penav [dis] pas aux gadjé qu’on est des Voyageurs », l’auteur clame son appartenance à la myriade des collectifs romani et voyageurs. Alors même qu’une des conséquences les plus immédiates de l’antitsiganisme est de pousser les Voyageurs à la dissimulation d’eux-mêmes, ou comme le dit l’auteur « à la discrétion », l’auteur revendique de pouvoir transmettre à son tour la force et l’amour de la vie que sa famille lui a donné.
La littérature française spécialisée dans la défense des Roms et des Voyageurs – que l’on appelle parfois les études tsiganes – n’a certainement pas l’habitude qu’un premier concerné prenne la parole avec autant de vigueur, ce qui explique peut-être pourquoi aucun tsiganologue n’a encore pris la plume pour discuter de l’ovni qu’est Voleurs de poule !. Il est vrai qu’il ne fait pas bon être « spécialiste des Tsiganes » quand on lit cet ouvrage dont l’auteur appelle à « mettre fin aux tsiganologues et archaïques “études tsiganes” composées quasi exclusivement d’universitaires gadjé qui font carrière sur notre dos ».
Il faut reconnaître que Ritchy Thibault n’a pas complètement tort : si le champ universitaire des études romani, disons, est composé en France de 95 % de gadjé, c’est également ce qui caractérise le champ militant contre l’antitsiganisme qui est majoritairement porté par des associations de gadjé et des centres sociaux. Est-ce parce que les Voyageurs font preuve de diplomatie en déléguant leur parole à des médiateurs supposés savoir ou est-ce parce que l’État et ses administrations organisent depuis des dizaines d’années une mise sous tutelle de ceux qu’ils nomment les « gens du voyage » ? De même que les aires d’accueil des gens du voyage font l’objet d’une délégation de service public, les Voyageurs semblent contraints de déléguer leur parole aux gadjé, y compris lorsqu’il s’agit pour eux de se défendre. On se souvient du président de la République qui déclara à propos du Gilet jaune Christophe Dettinger lorsque celui-ci avait pris la parole publiquement dans une vidéo : « Il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un gitan ». Dans Voleurs de poules !, Ritchy Thibault n’attend pas sagement autour d’une table qu’on lui donne la parole, il la prend, mû par « la conviction que nous nous sauverons nous-mêmes, par nos propres moyens ». Véritable adieu aux gadjé et appel à l’autodétermination, ce livre propose un renouveau des luttes contre l’antitsiganisme.
Partant de son expérience intime du racisme contre les Voyageurs, Ritchy Thibault retrace à grands traits cent ans d’une histoire française connue mais peu médiatisée : la loi du 16 juillet 1912 qui impose le port d’un carnet anthropométrique pour tous les « Nomades » de plus de 13 ans, parmi lesquels les ancêtres de l’auteur ; les mesures d’assignation à résidence prises par le dernier gouvernement de la Troisième République en avril 1940 qui immobilisèrent ses arrière-grands-parents ; l’internement des « Nomades » jusqu’en 1946 subi par son arrière-grand-mère, Maria Azais, dans le camp de Jargeau ; ou encore la naissance de certains de ses grands-parents pendant le génocide qui les frappait.
Une sortie de guerre en trompe-l’œil pour les Voyageurs : Ritchy Thibault propose de fait de parler d’ « un continuum dans les persécutions ». Il cite à ce propos son amie et militante Sue-Ellen Demestre, qui affirme régulièrement que « ce qu’on vit sur les places désignées[aires d’accueil], c’est la suite des camps d’internement ». Revenant sur l’histoire des tristement célèbres « aires d’accueil », situées presque systématiquement dans des zones polluées et dangereuses, Ritchy Thibault s’interroge sur la possibilité qu’un ethnocide soit encore en cours. Citons-le : « La société veut les [les Voyageurs] absorber, les sédentariser, les acculturer, les rendre productifs et ainsi faire disparaître leurs pensées et leurs cultures, leur autonomie en matière de subsistance, en domestiquant leurs corps et leurs désirs ».
Car il ne faudrait pas oublier que l’auteur de Voleurs de poules ! est un brillant étudiant en anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales qui maîtrise parfaitement les travaux de l’anthropologue Pierre Clastres, penseur des sociétés contre l’État et introducteur du concept d’ethnocide. Ce continuum des persécutions se manifeste selon Ritchy Thibault à travers divers aspects de la vie sociale : impossibilité de voyager ou de devenir propriétaire d’un terrain quand on est Voyageur, condamnation à l’échec scolaire des enfants Roms et Voyageurs qui se voient pris dans des dispositifs ségrégationnistes comme ceux des « classes voyageuses » ou, encore, impossibilité de pratiquer l’artisanat et les arts du spectacle propre à certains collectifs.
Ce qui frappe particulièrement le lecteur est la façon dont Ritchy Thibault lie chacune de ces questions à son histoire personnelle, jusqu’à cette scène traumatique et fondatrice : en 2013, alors qu’il a neuf ans, l’auteur est le témoin indirect de l’exécution du meilleur ami de son père par des gendarmes à Biscarosse. Fuyant après un contrôle, cet homme fut abattu en pleine rue – les gendarmes justifièrent leur acte en disant qu’il s’agissait d’une légitime défense face à un homme qui avait un tournevis entre les mains. Ritchy Thibault comprend alors la fragilité de la vie romani et voyageuse et le fait qu’elle est à la merci des gadjé. Tout comme l’illustre parfaitement l’exemple du meurtre d’Angela Rostas, une mère de famille rom, âgée de quarante ans et enceinte de sept mois, tuée d’une balle de fusil de chasse en 2024 sur le seuil de son mobile-home en Haute-Savoie.
L’antitsiganisme tue au sens propre du terme, mais il tue aussi de manière plus insidieuse, en condamnant les familles au silence face à ces meurtres de peur des représailles. Or, nous dit Ritchy Thibault, l’antitsiganisme a trouvé sur sa route un obstacle : une femme déterminée qui, en prenant la parole, a permis, seule contre tous, de sortir de l’angle mort les violences policières contre les Voyageurs. Aurélie Garand, la sœur d’Angelo Garand, tué par des gendarmes du GIGN, n’a eu de cesse depuis 2017 d’exiger justice pour son frère. Cette « Antigone des temps modernes », comme l’a appelée Didier Fassin dans un cours au Collège de France, est également l’autrice d’un livre remarquable, Depuis qu’ils nous ont fait ça, dont la réédition augmentée paraît ce mois-ci aux éditions du Bout de la Ville. Devant autant de violence, comment vivre et trouver sa place ? Voleurs de poules ! n’est pas une énumération macabre des horreurs françaises antitsiganes, il ouvre des pistes de réflexion pour transformer radicalement la façon dont on aborde la défense des Roms et des Voyageurs. 
L’une des grandes forces de l’ouvrage est de penser la sortie de l’ethno-nationalisme qui a encore de beaux jours devant lui grâce au Conseil de l’Europe qui n’accepte comme interlocuteur que des groupes et des associations qui reprennent la rhétorique étatique et consensuelle. Ritchy Thibault va même jusqu’à critiquer le premier congrès international rom de 1971 qui adopta « l’ethnonyme “Rom” comme terme générique, le drapeau vert-bleu avec la roue à 16 rayons, l’hymne Gelem Gelem et proclama les Roms comme « nation non territoriale d’origine indienne ». Selon l’auteur, ce courant politique a fait « totalement fausse route » en copiant sans ingéniosité le modèle du nationalisme politique. La proposition la plus forte de Ritchy Thibault est de dire que les luttes voyageuses doivent passer outre l’imaginaire des gadjé (notamment, leurs modes de représentation) et puiser dans leurs propres ressources. Il écrit : « Nous ne sommes pas une nation, nous sommes une multiplicité, pluriversité ; nous ne devons pas laisser nos énergies se faire capturer par des agglomérats d’associations et de fondations proto-étatiques qui, in fine, sont voués à collaborer avec nos oppresseurs ».
L’ouvrage se termine par une ode au romanipe, aux manières romani d’être au monde, qui se cristallisent notamment dans un amour absolu de la vie. Ritchy Thibault rappelle que les collectifs romani et voyageurs ne cloisonnent pas les générations, n’enferment ni les bébés ni les vieux dans des institutions mortifères, et que notre société de gadjé devrait en prendre de la graine. Sur ces deux points, peu de gens le contrediront. Les études tsiganes tremblent sans aucun doute. Ritchy Thibault arrivera-t-il pour autant à gitaniser la France ? On le lui souhaite.

Lise Foisneau

Let The Record Show sur En attendant Nadeau

mercredi 1er juillet 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site En attendant Nadeau,le 30 juin 2026.

Un si nécessaire vacarme

Alors que les États désinvestissent financièrement la lutte contre le VIH au risque de voir la pandémie repartir, l’essayiste lesbienne états-unienne Sarah Schulman, au terme d’un énorme travail de collecte de témoignages, dresse un tableau des plus instructifs de l’association Act Up-New York qui fut l’un des principaux collectifs de personnes concernées. Let the Record Show est un ouvrage qui, dès sa parution en 2021, fit date et dont il faut se réjouir de la publication en français, tant il donne à penser une politique de la colère.

En avril 1987, en France, sur les écrans des télévisions est diffusé le premier clip de prévention sur le sida, « Le sida ne passera pas par moi », réalisé par le cinéaste Jean-Jacques Beneix pour le compte du ministère de la Santé. Aux États-Unis, cette année 1987 est marquée par la création de the AIDS Coalition To Unleash Power, plus communément connue sous le nom d’Act Up-New York. Si l’on connaît bien, grâce notamment aux mémoires de Didier Lestrade (2000), à l’étude de Christophe Broquat (2005) ou au film 120 battements par minute de Robin Campillo (2017), l’histoire d’Act Up Paris, association fondée en 1989, le groupe new-yorkais qui en fut le modèle est quant à lui très mal connu, y compris par le monde de la lutte contre le sida. Il est souvent devenu un objet culturel, réduit à son fameux logo d’un triangle inversé de couleur rose « pink » et à son slogan « Silence = Death ».

La première des qualités de Let the Record Show est de nous proposer une longue et patiente chronique d’Act Up NY qui ne fait l’impasse sur aucun aspect de cette mobilisation historique de personnes atteintes par une maladie et des manières dont elles combattent contre elle et alertent par des actions spectaculaires le grand public sur le faible engagement des responsables politiques, des laboratoires pharmaceutiques, des compagnies d’assurances, au regard de la gravité de cette pandémie.

Rappelons quelques actions d’Act Up-New York qui jalonnent la période 1989-1993, période tragique que relate Sarah Schulman, ancienne activiste de ce groupe, romancière, essayiste et militante LGBTQIA+, connue en France par ses essais traduits aux éditions B42 (avec, en particulier, La Gentrification des esprits. Témoin d’un imaginaire perdu, 2018). Le 24 mars 1987, dix-sept membres d’Act Up sont arrêtés alors qu’ils participent à une manifestation à Wall Street pour protester contre les prix excessifs de l’AZT, seul médicament alors disponible des laboratoires pharmaceutiques. En janvier 1988, le groupe de femmes d’Act Up-New York nouvellement formé cible les bureaux du magazine Cosmopolitan qui a affirmé dans ses colonnes que les femmes hétérosexuelles ne couraient pas de risque significatif de contracter le sida. En octobre, les bureaux de la Food and Drug Administration (FDA) sont bloqués par des activistes d’Act Up. En 1989, le monde entier découvre Act Up-New York à l’occasion de son action lors de la cinquième Conférence internationale sur le sida à Montréal – des conférences jusqu’alors très fermées aux associations de malades.

Mais c’est surtout à New York que les militants concentrent leurs actions, et contre des institutions puissantes : à la cathédrale Saint-Patrick pour dénoncer l’attitude de l’Église, hostile à l’usage du préservatif, ou en 1991 devant le palais de justice de Manhattan ou le Département des services correctionnels (DOCS), l’administration pénitentiaire de l’État de New York. La campagne restée la plus célèbre est celle contre la politique du président Bush. Le 22 janvier 1991, alors que débute la guerre du Golfe, des activistes militants envahissent en direct le plateau du journal télévisé PBS NewsHour, l’un des plus suivis aux États-Unis, en criant : « Combattons le sida, pas les Arabes ! » et s’enchaînent au mobilier du studio. Pendant toutes ces années, la mort de nombreux militants donne lieu à des enterrements véritablement politiques où les cendres sont parfois lancées sur des lieux de pouvoir.

Paradoxalement, l’activité principale d’Act Up-New York est souvent passée sous silence. Sarah Schulman revient longuement sur le travail très important dont les zaps et autres actions n’étaient que la face visible. Chaque semaine, le lundi, une réunion générale avait lieu au cours de laquelle étaient partagées des informations de natures très diverses (questions médicales, organisation de groupes de soutien, préparation d’actions à venir, discussions sur les contenus du matériel de prévention, etc.).

Mais l’essentiel du travail d’Act Up, comme le montre très bien et de manière inédite Sarah Schulman, eut lieu soit dans de petits groupes dont la durée d’existence était parfois très courte, soit dans des commissions qui travaillaient sur des objets fondamentaux mais négligés par les pouvoirs publics et l’ensemble de la société états-unienne : les malades latino-américains, la réduction des risques pour les usagers de produits stupéfiants (l’échange de seringues), les questions carcérales, la prévention à destination des plus jeunes et bien sûr les traitements. « Treatment and Data », c’était son nom, pesa très fortement par ses actions avec son « Plan de suivi sur 18 mois » en novembre 1990, sur les politiques de recherche et la mise au point de traitements. C’est la première fois que les personnes vivant avec le VIH imposèrent leur savoir de malade comme un élément déterminant dans la recherche, moment historique puisque désormais la majorité des essais thérapeutiques se font dans une coproduction avec les personnes concernées.

Ce fonctionnement d’Act Up-New York, s’il n’avait jamais été analysé avec autant de précision que par Sarah Schulman dans son volumineux ouvrage paru outre-Atlantique en 2021, était connu en France et servit de modèle notamment à Act Up Paris. Mais la puissance de ce Let the Record Show réside dans l’objet qu’il forme : il n’est ni une monographie universitaire traditionnelle sur laquelle l’autrice aurait une position d’autorité, ni une véritable histoire orale, mais ce livre est ce que nous pourrions appeler une autobiographie collective. Dès l’ouverture de la préface, le ton est donné : « Ceci est un livre dans lequel toutes les personnes malades du sida ou vivant avec le VIH sont aussi importantes les unes que les autres. Toutes leurs expériences comptent. » L’enjeu de l’entreprise de Sarah Schulman est en effet de ne pas proposer un point de vue surplombant, mais de faire entendre, comme le souligne le collectif de traduction, « la polyphonie parfois dissonante sans laquelle rien à Act Up-New York n’aurait été possible ».

Car le projet de Sarah Schulman s’inscrit dans une énorme entreprise de collecte d’archives par entretiens et dans une réflexion sur les archives minoritaires. Il ne s’agit pas de clore cette histoire pour l’autrice ; elle le rappelle, Act Up-New York fêtera ses quarante ans l’an prochain, le groupe existe encore, il mène des actions – le 21 mars dernier, ses activistes ont organisé une marche contre la réduction drastique des budgets alloués au VIH/sida par l’administration Trump, alors même que les budgets de l’ICE et de la guerre actuelle contre l’Iran étaient augmentés. Il ne s’agit pas non plus de contester mais de compléter les archives officielles de l’organisation déposées au département des archives et manuscrits de la New York Public Library, un ensemble de plus de 30 mètres linéaires (234 cartons) conservé sous la cote MssCol10 et dont une partie est consultable en ligne.

Sarah Schulman et Jim Hubbard, un autre vétéran survivant d’Act Up, ont passé dix-sept ans à mener 188 entretiens approfondis avec des membres anciens et actuels du mouvement. Ces entretiens ont constitué les matériaux du documentaire United in Anger (2012) et ce sont ces milliers d’heures d’enregistrement qui constituent l’imposant ouvrage traduit aux éditions Libertalia. Indiquons que les vidéos complètes sont archivées dans plusieurs bibliothèques : la Public Library de New York, celle de San Francisco, ainsi que dans les collections de l’université du Michigan à Ann Arbor. Schulman a aussi mis en ligne une partie de ces témoignages sur un site dédié.

L’enjeu est, on l’aura compris, politique : ce que l’autrice souhaite, c’est montrer que, contrairement à une forme de récit mythologique, c’est dans et par le « vacarme » qui existait à Act Up-New York qu’une politique d’intervention a pu naître, se développer. Sarah Schulman ne tait pas la complexité, les conflits, les oppositions, les contradictions… On voit très bien que ce collectif n’avait pas une ligne mais que c’est la coexistence et même la confrontation de ses différentes tendances qui ont produit l’efficacité et la justesse de ses revendications.

C’est aussi le sens de cette édition française, qui est le fruit d’un travail de traduction militante porté par un collectif d’universitaires et d’activistes – Adeline Chevrier Bosseau, Hélène Cottet, Mathieu Duplay, Laurence Gervais, Corinne Oster, Hélène Quanquin. Certes, le volume fait plus de mille pages mais ce choix n’est pas seulement pragmatique. Il est très fidèle à l’esprit de Let The Record Show et il faut lire la préface de ce collectif qui assume d’écrire chacune et chacun successivement à la première personne les raisons et les manières dont iels ont lu et traduit ce texte composite. Ce travail collectif est en parfaite adéquation avec l’esprit qui anime ces activistes new-yorkais·es.

Parmi les éléments qui composent cette fresque polyphonique, il y a donc le souci de ne pas limiter Act Up-New York à ses figures célèbres, appartenant à une élite sociale et culturelle majoritairement composée d’hommes gays (insiders) mais à faire entendre les subalternes (outsiders) : Africains-Américains, usagers femmes et hommes de produits stupéfiants. Il s’agit aussi de rectifier cette histoire en limitant le rôle de Larry Kramer (1935-2020), cofondateur du Gay Men’s Health Crisis et qui fut souvent présenté comme le « leader » d’Act Up ; mais surtout, l’autrice replace les lesbiennes dans la lutte contre le VIH. Elles ne furent pas seulement, comme le suggère le regard sexiste dénoncé par Schulman, des soignantes, les femmes inspirèrent le mouvement : les intérêts des hommes gays convergèrent avec les luttes féministes lesbiennes et autour de la lutte sur la contraception. Cette expérience politique des femmes fut très précieuse et féconde, outre le fait que des femmes furent atteintes du sida et qu’elles furent invisibilisées.

L’ouvrage de Sarah Schulman est, on l’aura compris, une contribution importante et magnifique à l’histoire tragique de la pandémie à VIH. On formulera néanmoins une réserve quant à la montée en généralité que fait l’autrice sur l’importance des groupuscules tels que Act Up-New York ; elle écrit en effet au début de l’ouvrage : « Mon sentiment est que le destin d’une société est le résultat des actions de quelques très petits groupes de personnes. Seuls quelques mouvements pionniers prennent effectivement les mesures nécessaires, et un nombre encore plus restreint le font avec un objectif d’efficacité – le but étant d’ouvrir de nouvelles possibilités et de tracer de nouvelles voies pour l’ensemble de la communauté. »

Paradoxalement, cette pensée nous semble en contradiction avec l’entreprise déployée. Ce que Schulman nous offre à lire, ce ne sont pas les actions et les discours d’une avant-garde, mais au contraire ceux d’hommes et de femmes qui, confrontés à une situation commune, avoir été contaminé·e par le VIH, se constituent en sujet politique, et produisent, aurait dit Michel Foucault, un savoir collectif pertinent. Act Up New York a-t-il pour autant changé la société états-unienne ? On aimerait le penser, en dépit du fait qu’aujourd’hui, presque quarante ans après la naissance d’Act Up, les pratiques de stigmatisation et de discrimination à l’égard des plus fragilisés sont d’une violence qui dépasse celles des années Reagan. Là est sans doute aussi le sens de ce livre, celui d’être non un guide mais une ressource pour les luttes présentes et à venir.

Philippe Artières