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jeudi 18 juin 2026 :: Permalien
Publié sur Bibliothèque Fahrenheit 451, le 10 juin 2026.
Elizabeth Gurley Flynn (1890-1964) devient, à seize ans, oratrice au sein des Industrial Workers of the World (IWW). Ce premier volume de son autobiographie relate de nombreuses grandes luttes, de la grande grève du textile de Lawrence, en 1912, à celle des soieries de Paterson, qui marquèrent l’histoire sociale des États-Unis. Elle raconte comment lui est venue très tôt « la conscience d’être irlandaise » : complaintes et récits héroïques bercent son enfance, dont ceux concernant Paddy le Rebelle, son illustre et audacieux arrière-grand-père. Elle évoque également ses parents, notamment sa mère qui apprend à ses enfants, alors qu’elle a quatre-vingts ans, que son grand-père était le frère du grand-père de George Bernard Shaw… parce qu’elle n’en a jamais eu l’occasion avant ! Elle explique que les Irlandais arrivés aux États-Unis au milieu du XIXe siècle vivaient dans des bidonvilles. Ils fuyaient les persécutions religieuses mais « étaient toujours en butte à l’intolérance et aux préjugés, et peinaient à nourrir leurs familles dignement ». Parlant anglais, ils devinrent toutefois plus facilement des citoyens. Aînée d’une famille pauvre, très tôt biberonnée au socialisme, elle assiste à ses premières réunions et lit, à quinze ans, Seul de mon siècle : en l’an 2000, roman utopiste d’Edward Bellamy, La Jungle d’Upton Sinclair et Kropotkine. « Le socialisme était une grande et belle découverte, pour moi – un espoir, une raison de vivre, une flamme intérieure, allumée par l’étincelle de l’anthracite. »
En 1906, elle fréquente, avec sa famille, le Harlem Socialist Club, où elle va prononcer son premier discours, sur le statut des femmes dans la société. Dès lors, elle est invitée à prendre la parole dans d’autres quartiers, puis dans la rue, où elle se sent tout de suite à l’aise. Cette même année, elle adhère aux IWW et subit sa première arrestation. Elle visite les usines et les mines, pour répandre sa parole et rencontrer les ouvriers, comprendre leur condition d’existence. Elle rencontre un mineur, Jack Jones, et l’épouse à 18 ans.
Tout au long de ces cinq cents pages, elle brosse de longs portraits des personnalités qu’elle rencontre : l’écrivain Theodore Dreiser, l’agitateur socialiste James Connoly, Tom Johnson, le maire de Cleveland qui se considérait comme un « transfuge de la ploutocratie vers la démocratie », Mother Jones, Vincent St. John, Bill Haywood… Elle raconte la répression permanente à laquelle le mouvement ouvrier doit faire face, les arrestations arbitraires, les interdictions, les condamnations. La lutte pour de meilleures conditions de travail s’accompagne souvent d’une lutte pour la liberté d’expression. Elle participe à de très nombreux mouvements sociaux qu’elle documente avec une grande précision, contribuant à une connaissance historique de l’intérieur exceptionnelle. Elle participe, par exemple, au long conflit de Lawrence, pendant lequel Ettor, Giovannitti et Caruso furent inculpés de complicité de meurtre, selon la notion d’association de malfaiteurs largement utilisée contre les meneurs à cette époque. Les mères des enfants qu’elles envoyaient dans des familles new-yorkaises qui acceptaient de les accueillir le temps de la grève, furent poursuivies pour « négligence » et « mauvais traitements sur mineurs ». Au contact de Bill Haywood, elle apprend « à parler aux travailleurs de toute origine, en usant de mots simples et courants dans des phrases brèves et lapidaires, et en répétant la même idée en termes variés lorsqu[’elle] remarquai[t] que l’auditoire avait du mal à comprendre ». « Les mots sont des outils, et tout le monde n’a pas accès à la boîte à outils tout entière. »
Elle évoque également la question du sabotage, à propos duquel elle a rédigé une plaquette fortement inspirée de celle d’Émile Pouget, mais qu’elle semble renier ou minimiser. L’appareil critique et la préface, établis par le traducteur modère régulièrement ses propos, en rappelant qu’ils sont rédigés plusieurs décennies après les faits, alors qu’elle est devenue dirigeante du Parti communiste.
Parce qu’elle a commencé à militer très jeune mais aussi parce qu’elle était sur tous les fronts, Elizabeth Gurley Flynn est à elle seule une véritable mémoire des luttes sociales du début du XXe siècle aux États-Unis. Témoignage de première main.
Ernest London, le bibliothécaire-armurier
jeudi 18 juin 2026 :: Permalien
Publié dans la Revue des livres et des idées, le 9 juin 2026.
Les Mémoires d’un révolutionnaire de Victor Kibaltchitch, dit Victor Serge (1890-1947), publiés à titre posthume en 1951, sont devenus le modèle du genre. Fréquemment commentés, plusieurs fois réédités et traduits, transmis de génération en génération, ils ont fait de leur auteur une sorte de mythe. Mais que n’ont-ils pas dit de la vie et de la pensée en mouvement de Serge ? Qu’ont-ils dissimulé ? Voilà ce qu’ont voulu déterminer deux récentes biographies (Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, 2025 ; Claudio Albertani, Le Jeune Victor Serge, Libertalia, 2025).
Pour moi comme pour beaucoup d’autres, la découverte de la vie et de l’œuvre de Victor Serge fut un choc. L’une et l’autre ont ensuite formé une boussole morale et politique dont je ne me suis certainement pas montré digne. Dans mes années de fac, j’étais tombé chez un bouquiniste bruxellois sur l’édition de certains de ses romans que le Seuil avait publiée sous le titre Les Révolutionnaires (1967). Pour le militant doublé de bureaucrate du mouvement étudiant que j’étais alors (à vue de nez, on organisait une manifestation pour cent réunions), la figure de Serge était auréolée de gloire, malgré quelques vieilles bagarres à son sujet entre anarchistes, staliniens et trotskistes. La lecture de S’il est minuit dans le siècle m’a révélé le grand écrivain à côté du grand homme. Je peux souscrire à ce qu’écrit Claudio Albertani : « La vie de Serge, pourfendeur acharné de tous les dogmatismes, nous fascinait parce qu’il n’entrait dans aucune orthodoxie : ni marxiste, ni trotskiste, ni léniniste, même pas anarchiste. Homme d’action avant d’être écrivain, révolutionnaire ayant subi de plein fouet les conséquences de son engagement. Serge était un leader sans parti et un maître sans disciples. » Il était cet « auteur culte » que les facs de littérature n’enseignaient pas mais dont des initiés entretenaient le souvenir. Même Susan Sontag a dit tout le bien qu’elle pensait des œuvres de Serge, c’est dire…
Depuis, Serge ne m’a plus quitté. C’est Richard Greeman, dont Mitchell Abidor et Claudio Albertani évoquent aussi la mémoire, qui m’a admis dans le cercle des défenseurs et éditeurs de Serge. Celui-ci a longtemps été l’affaire de quelques initiés, souvent des érudits. Les efforts pour entretenir sa mémoire se sont notamment concentrés sur son fils Vlady, devenu un important peintre au Mexique. Des entretiens constituent l’une des bases de la biographie rédigée par Albertani. Celui-ci remercie d’autres médiateurs et conservateurs (d’archives, de témoignages, de savoir spécialisé) ayant joué un rôle capital, tels Claude Rioux (avec qui Albertani a aussi établi l’édition des Carnets (1936-1947), à partir d’archives retrouvées au Mexique), Suzi Weissman, autrice de la première biographie de référence de Victor Serge Victor Serge : The Course Is Set on Hope, Londres, Verso, 2001) ou Jean Rière, l’éditeur des Mémoires d’un révolutionnaire.
Serge et ses amis posthumes
Abidor et Albertani disent leur dette à l’égard de Richard Greeman, qui avait consacré en son temps une thèse de doctorat à Victor Serge mais ne l’a pas publiée, pas plus qu’il n’est parvenu à transformer ses nombreuses notes et ses pièces d’archives en une biographie. Il a, dans les années 1990-2000, traduit les romans de Serge en anglais et présidé à plusieurs éditions et rééditions. C’est encore lui qui a contribué à fonder le centre Praxis en Russie pour y diffuser l’œuvre de Serge et d’autres opposants au stalinisme, toujours lui qui a créé la Fondation Victor-Serge à Montpellier, où il réside. Mitchell Abidor raconte que son projet initial était de co-écrire la biographie pour laquelle Greeman avait accumulé du matériel depuis des décennies mais qu’il lui avait finalement fallu décider de la signer seul pour qu’elle paraisse sans trop tarder. Il cite à plusieurs endroits les notes inédites de Greeman.
Dans mes propres archives, j’ai retrouvé la trace de l’intermédiation bienveillante de Richard Greeman. Il y a presque exactement vingt ans, tout juste après avoir déposé ma thèse de doctorat (qui ne concernait pas du tout des questions politiques, comme je m’en excusais dans l’e-mail), je lui ai écrit pour lui proposer de travailler avec lui pour la cause de Victor Serge. Je voulais surtout creuser les rapports de Serge au mouvement international de la littérature prolétarienne. Richard m’a gentiment répondu qu’il s’agissait pour lui d’une « fausse piste » et m’a plutôt enjoint d’utiliser les archives qu’il avait fait déposer avec la succession de Serge à la bibliothèque Beineke de l’Université Yale, pour éditer les chroniques que Serge avait publiées dans le quotidien liégeois La Wallonie après sa sortie de détention à Orenbourg, en 1936, et jusqu’à sa fuite de Paris en 1940. Je me suis exécuté, en préparant, avec l’aide de Charles Jacquier, une sélection de chroniques préfacée par Greeman et parue en 2010 chez Agone sous le titre Retour à l’Ouest. Ce travail s’est inséré dans une vague d’éditions et de rééditions de Serge dans le monde francophone : L’Extermination des juifs de Varsovie (Joseph K.), Littérature et Révolution (M éditeur), L’An I de la Révolution russe (Agone), Réflexions sur l’anarchisme (Acratie), L’École du cynisme et Essai critique sur Nietzsche (Nada), plus une deuxième version, revue et corrigée par Jean Rière, des Mémoires (Lux).
On peut encore mentionner Résistance. Poèmes (Héros-limite) et Écris-moi à Mexico (Signes et balises). Quant aux romans, ils ont connu des rééditions depuis 2010, chez Climats, à la République des lettres, chez Agone, chez Lux, chez Sillage, chez Libertalia et chez Nouveau Monde. C’est à l’aune de cette constellation de textes et de rééditions, publiés de façon ininterrompue depuis une quinzaine d’année, qu’il faut apprécier les biographies récentes de Mitchell Abidor et de Claude Albertani.
Une trajectoire exceptionnelle
Ces deux ouvrages étant issus des tendances libertaires, on comprend l’insistance de leurs auteurs sur ce qui a séparé idéologiquement Serge du communisme, tant au début qu’à la fin de son parcours. Chacun répond à une ambition spécifique : Abidor veut réinterroger le parcours idéologique de Serge en insistant sur deux périodes moins connues, à savoir le début et la fin de son activité intellectuelle. Le livre d’Abidor s’inscrit dans la collection « Revolutionary Lives » de Pluto Press, où ont déjà été biographiés Salvador Allende, Marat, Leila Khaled, Frantz Fanon ou encore Toussaint Louverture. Albertani, quant à lui, cherche à mieux établir avec des archives et des lectures complémentaires (les textes qui entouraient ceux de Kibaltchich dans les revues anarchistes où il publiait) de quoi ont été faites les années de formation de Serge, depuis l’enfance bruxelloise jusqu’au départ en URSS, en passant par les années de prison et la participation à l’insurrection de Barcelone, en 1917. Son livre ne concerne que la jeunesse de Serge mais annonce la préparation d’au moins un autre volume.
Les deux ouvrages retracent les principaux événements d’une vie mouvementée. Serge est né Victor-Napoléon Kibaltchich en 1890 à Bruxelles, de parents russes immigrés. Dans la famille de son père, on se dit lié à Nikolai Ivanovich Kibaltchich, membre du groupe révolutionnaire Narodnaïa Volia (Volonté du peuple) et concepteur de la bombe lancée en 1881 vers le tsar Alexandre II. Rien, dans les archives, ne prouve un tel lien de parenté, mais l’action de ce groupe, son abnégation, sa pureté, sa droiture imprègnent le jeune Victor Kibaltchich d’un « esprit révolutionnaire russe » dont il se revendique et qu’il retrouve chez Vera Figner, autrice de Souvenirs d’une révolutionnaire, qu’il traduit et dont il se souviendra pour ses propres Mémoires.
Séparé très jeune de ses parents, Victor exerce à partir de ses 13 ans divers petits métiers (dessinateur, photographe, correcteur d’imprimerie). Avec Raymond Callemin, le futur « Raymond la Science » de la bande à Bonnot, il se forme à Bruxelles en autodidacte, lit Kropotkine, Jehan Rictus, fréquente des colonies libertaires. Il participe à la fondation d’un éphémère Groupe révolutionnaire belge. Vers l’âge de 20 ans, il publie dans de petits journaux anarchistes comme Le Révolté ses premiers articles, déjà très maîtrisés, sous un pseudonyme qui lui restera : le Rétif. Rétif à l’embrigadement, à la déshumanisation, à l’injustice, rétif à la concession, à la surveillance, à la trahison, il le restera toute sa vie.
La solidarité exprimée par son groupe à l’égard d’un anarchiste illégaliste avive l’intérêt de la police pour le groupe. Par Lille, Victor rejoint Paris où il côtoie les milieux socialistes-révolutionnaires puis anarchistes, développés à cette époque. Il rencontre en particulier Albert Libertad, fondateur en 1905 du journal l’anarchie, et Rirette Maîtrejean, militante anarchiste qui va devenir sa collaboratrice, sa compagne et, pendant les années de prison, sa première épouse. Son action personnelle se limite à des articles d’opinion et à des campagnes de défense de rebelles anarchistes emprisonnés. Il ne verse pas lui-même dans l’illégalisme violent (non plus que dans le végétarisme, le néo-malthusianisme et l’amour libre, qui jouent alors un rôle important dans les mouvements anarchistes), même s’il défend par voie de presse les illégalistes et le concept même d’illégalisme. Autant Abidor qu’Albertani insistent longuement sur les nuances et les dissensions idéologiques à l’intérieur des milieux libertaires durant la jeunesse de Serge, le Rétif étant constamment présent dans la presse individualiste et anarchiste depuis son arrivée à Paris.
En désaccord avec les méthodes de Bonnot, Serge ne se mêle pas au banditisme. Il est quand même condamné à cinq ans d’emprisonnement pour complicité – plus certainement pour avoir refusé de dénoncer les membres de la bande – alors que Rirette reste libre. Il purge sa peine complète d’emprisonnement, dont il tirera plus tard la matière de son premier roman, Les Hommes dans la prison.
Libéré en 1917, il passe juste à temps les Pyrénées pour participer au soulèvement à Barcelone. C’est alors que, dans les articles qu’il publie dans la presse anarchiste française et espagnole, Kibaltchich commence à signer ses articles sous le pseudonyme « Victor Serge ». Hasard ou pas, le premier article signé Serge concerne en juin 1917 les débuts de la Révolution russe. Son évolution idéologique vers le communisme est alors entamée. Rentré clandestinement en France, il est arrêté et est emprisonné à nouveau pour avoir violé l’interdiction de territoire. Dès que possible, il rejoint la révolution en marche. Arrivé en Russie soviétique au début de 1919, c’est encore en tant qu’anarchiste qu’il rallie les bolchéviques.
Victor Serge participe à la fondation de l’Internationale communiste (Komintern) et devient membre du conseil des commissaires du peuple de Petrograd. L’immigré est alors un membre de la nomenklatura. Ses critiques à l’égard de l’individualisme de nombreux anarchistes se font plus acerbes. La répression de Kronstadt, qui restera longtemps un point de dissension entre les fractions de la gauche révolutionnaire, finit de le séparer des anarchistes.
Journaliste, traducteur, agent clandestin en Allemagne, un temps organisateur des services de presse du Komintern en Europe centrale, Serge prend une part active à la construction internationale du socialisme. Pendant plusieurs années, ce « voyageur de la révolution mondiale » tait ses principales critiques à l’égard du pouvoir bolchévique, arguant que la critique émane déjà de partout.
Il sait pourtant la révolution russe déjà entrée dans sa phase de déclin. Après la mort de Lénine et la prise de pouvoir par Staline, Serge se place avec Trotski dans les rangs de l’Opposition de gauche. Il voit l’échec de la révolution en Europe et vit de l’intérieur la dégénérescence progressive du régime soviétique. Paralysé politiquement, empêché de participer à la vie publique, il se lance depuis sa prison à ciel ouvert dans une féroce et inlassable critique du stalinisme. Exclu du Parti communiste en 1928, il est arrêté une première fois. La possibilité même de publier en Russie soviétique disparaît. À l’Ouest, une mobilisation s’organise pour sa libération. Ce ne sera pas la dernière.
Peu après son arrestation, il frôle la mort à cause d’une occlusion intestinale. La décision semble s’imposer à lui, comme il le relate dans un épisode resté célèbre des Mémoires d’un révolutionnaire : « Je pensai que j’avais énormément travaillé, lutté, appris, sans produire rien de valable et de durable. […] Je ne songeai qu’à ce que j’écrivais, j’esquissai mentalement le plan d’un ensemble de romans-témoignages sur mon temps inoubliable. » Les Mémoires insistent sur cette prise de conscience doublée d’une vision géniale qui va modifier le cours de sa vie et faire entrer Serge plus encore dans la légende des écrivains révolutionnaires. L’épisode concentre la métamorphose du professionnel du propagandisme et de l’organisation du mouvement communiste, rendu sans emploi par l’État soviétique, en écrivain libéré du joug de l’obéissance à un parti. Désormais, Serge agira, c’est-à-dire écrira, selon ce qu’il appellera, dans Littérature et Révolution (1932), le « double devoir » de l’écrivain : « L’écrivain doit choisir sa destinée », il doit résister à tout conformisme de parti ou d’obédience, il doit adhérer à la perspective révolutionnaire tout en restant critique à l’égard des errements des mouvements révolutionnaires.
Comme de si nombreux autres intellectuels et militants avant et après lui, Victor Serge est arrêté et enfermé, en l’occurrence entre 1933 et 1936. Il n’est pas envoyé au goulag mais en isolement à Orenbourg, où il est notamment accompagné par son épouse Liouba et son fils Vlady. Dès 1933, et de façon croissante ensuite, Charles Plisnier, Henri Barbusse et d’autres écrivains prennent la plume et la parole pour demander sa libération. Son cas occupe même une place importante lors des débats du Congrès international pour la défense de la culture (1935). Il est finalement libéré en avril 1936 avec sa famille, dont la nouvelle-née Jeannine.
Bien qu’apatride, il reçoit un visa français qui lui permet de rester sur le territoire. Son activité journalistique et littéraire est alors particulièrement intense, puisque c’est à cette époque qu’il publie S’il est minuit dans le siècle et Destin d’une révolution. Le « double devoir » qu’il s’est imposé l’amène à être rejeté tant par les staliniens que par d’autres opposants. Sa rupture avec la Quatrième Internationale et avec Trotski est particulièrement violente. Son soutien au POUM pendant la guerre d’Espagne lui vaut d’autres inimitiés parmi les forces en présence (staliniennes, anarchistes, trotskystes).
Lors de l’invasion allemande de 1940, Serge fuit avec ses deux enfants tandis que sa femme Liouba reste internée dans une clinique psychiatrique en France. Des amis états-uniens leur permettent de partir sur le fameux bateau Amiral Paul Lemerle sur lequel se trouvent aussi André Breton, Wifredo Lam, Anna Seghers et Claude Lévi-Strauss, qui consacrera à Serge quelques lignes peu amènes de Tristes Tropiques (« Quant à Victor Serge, son passé de compagnon de Lénine m’intimidait en même temps que j’éprouvais la plus grande difficulté à l’intégrer à son personnage, qui évoquait plutôt une vieille demoiselle à principes »).
Près d’un tiers de la biographie de Mitchell Abidor porte sur les dernières années de Serge au Mexique, que ne couvraient pas les Mémoires. On y apprend que Serge est à cette période plus productif que jamais mais que, rapidement, il s’éloigne puis se sépare des exilés antistaliniens au Mexique. Il fait les frais, en particulier, d’une violente querelle avec l’écrivain Jean Malaquais, qui l’accuse d’être devenu réformiste. Rien de moins. Serge finit politiquement isolé (mais avec sa nouvelle compagne, Laurette Séjourné) et dans la misère. Fin amère mais parfaitement fidèle à l’attitude conservée jusqu’au bout par le Rétif. Ainsi s’achève une vie multiple, rythmée par des étapes correspondant à des déplacements : Bruxelles, Paris, la prison, Barcelone, Paris encore, Moscou, Orenbourg, retour en France puis départ final vers le Mexique.
Anticommuniste ?
Les cinquante dernières pages du livre d’Abidor portent sur les dernières évolutions idéologiques de Serge. Serge aurait-il été anticommuniste sur le tard ? La préoccupation pour le respect de la personne humaine aurait-elle chez lui pris le pas, en pleine guerre mondiale, sur le positionnement révolutionnaire et l’aurait-elle amené à préférer la social-démocratie occidentale ? Ces questions ne sont pas sans enjeu si on les replace dans le cadre des querelles mémorielles auxquelles la gauche n’a cessé de se prêter. Par exemple, dans une réponse envoyée en décembre 1943 au British Independent Labour Party, Serge appelle toutes les tendances du socialisme à se rassembler face au néo-totalitarisme russe. Cette prise de position, comme celles du pamphlet Le Nouvel Impérialisme russe, publié en 1947, amène Serge à se brouiller avec la plupart des autres exilés politiques au Mexique. Ne croyant plus, entre deux impérialismes, à la possibilité d’une révolution qui ne tournerait pas mal aussitôt, il se rapproche plutôt du « personnalisme » défendu par Emmanuel Mounier. Ainsi, écrit Abidor, la vie révolutionnaire du Rétif s’est-elle terminée comme elle avait commencé, sur le mode de l’indiscipline. Albertani préfère quant à lui la figure de l’hérétique – il paraît que Serge est resté toute sa vie fasciné par les hérésies de toutes sortes. J’y vois quant à moi une trajectoire d’exception menée par une combinaison de détermination personnelle, de lucidité intellectuelle et de circonstances historiques.
Les deux ouvrages restituent la terrible mais glorieuse tâche que Victor Serge s’est assignée tout au long de sa vie et dans toute son œuvre : dénoncer les erreurs, les vilénies et les mensonges d’où qu’ils viennent, se forcer à la lucidité sans jamais perdre espoir. Parce que la gauche aime à se doter de figures héroïques, gageons que Serge continuera longtemps à incarner un idéal inaccessible mais désirable à l’universitaire besogneux mais progressiste. En attendant la parution de la suite de la biographie de Claudio Albertani et la traduction française de celle d’Abidor, on se replongera pour caresser cet idéal dans les romans et les autres écrits de Victor Serge. Et on pourra se demander : qu’aurais-je fait à sa place ?
Anthony Glinoer
mercredi 17 juin 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde diplomatique, avril 2026.
Le Principe Espérance, d’Ernst Bloch, mille cinq cents pages constitue le plus impressionnant monument de la pensée utopique révolutionnaire au XXe siècle. L’objectif est ici de présenter à des non-spécialistes les concepts-clés dans leur contexte : excédent utopique, non-encore-conscient, pré-apparaître, conscience anticipante, utopie concrète… Comme l’observe Joël Gayraud, l’inactualité radicale de Bloch fait partie intégrante de son essence, entièrement tournée vers l’avenir, et donc en contradiction avec l’air de notre temps, irrespirable. Bloch, rappelle-t-il, a écrit son livre au tournant des années 1930 et 1940, quand le fascisme semblait triompher partout. Et pourtant, il « dresse une cathédrale à l’espérance avec l’énergie du désespoir ». C’est pourquoi, conclut-il, il est grand temps de découvrir « une œuvre qui nous donne des armes pour percer une brèche dans les murs idéologiques qui nous enferment et nous divisent ».
Michael Löwy
mercredi 17 juin 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde diplomatique, avril 2026.
Après avoir démontré le « besoin urgent de dépasser “l’illusion de l’État” » dans Changer le monde sans prendre le pouvoir, et la nécessité de penser la révolution par la multiplication et la convergence des brèches dans Crack Capitalism, le sociologue et philosophe irlandais John Holloway analyse et défend l’espoir comme débordement anti-identitaire, refus de la résignation « à la dynamique totalisante qu’est l’argent ». Il rejoint Walter Benjamin en invitant « à tirer le frein d’urgence » et entend renverser le discours victimaire. Il décrit la domination du capital en perpétuelle adaptation face aux attaques émancipatrices. Ainsi les endettements démesurés et les recours au « capital fictif » servent-ils avant tout à repousser la crise et contenir la colère de la plèbe.
En insistant sur cette fragilité, Holloway espère briser le « tabou de l’impossibilité », celui de l’« abolition du règne de l’argent ».Particulièrement inspiré par Ernst Bloch et un Karl Marx non orthodoxe, il décrit minutieusement le « mouvement dans-contre-et-au-delà du capital », apte à ramener l’« espoir en des temps désespérés ». Cette édition en poche est bienvenue.
Ernest London
vendredi 12 juin 2026 :: Permalien
Publié dans La Vie ouvrière, périodique de la CGT, le 10 juin 2026.
Certes, le football est un business planétaire – et la Coupe du monde qui débute ce jeudi 11 juin aux États-Unis, au Mexique et au Canada le montre assez. Mais il est aussi le sport populaire par excellence. Pourtant, le ballon rond n’a pas toujours été accessible aux ouvriers et classes modestes. Afin qu’il le devienne, il a fallu bien des mues historiques et sociologiques et bien des parcours stimulants. Dans son livre Latéral Gauche – Figures du foot politique, le journaliste Nicolas Kssis-Martov consacre ainsi un chapitre à Abraham Henri Kleynhoff, pionnier dans la naissance d’une pratique ouvrière du football.
Remontons plus d’un siècle avant la Coupe du monde débutant ce jeudi 11 juin aux États-Unis, au Mexique et au Canada, et même plusieurs décennies avant le premier Mondial en Uruguay en 1930. Nous sommes au tournant des années 1890 et 1900, et le football commence petit à petit à s’installer en France. Qui le pratique alors ? Pas les classes populaires, mais plutôt la bourgeoisie. Les élites en effet donnent le coup d’envoi : à l’instar du baron Pierre de Coubertin, qui façonne le sport dominant que l’on connaît aujourd’hui, de Jules Rimet, fondateur de l’équipe du Red Star mais aussi de la Fédération internationale de football, ou des premiers clubs qui sont bien souvent fondés par des membres de la haute société, parfois venus du Royaume-Uni.
Pendant cette période, ouvriers et classes populaires restent sur le banc de touche. Ou plutôt loin des terrains. Il faut dire que le socialisme et les mouvements de gauche sont méfiants devant la pratique sportive. Et même goguenards : on considère que le travailleur se dépense bien assez à l’usine, et que lui demander de s’exercer sur la pelouse ou dans la salle aurait quelque chose d’indécent. Léon Jouhaux, dirigeant à l’époque de la CGT, écrivait en 1919 : « À l’ouvrier exténué par sa tâche quotidienne qui rentrait las de son labeur dans un logis déplaisant, il était difficile de demander de parfaire son instruction […] Quant à lui demander de faire du sport, c’eût été une amère dérision n’est-il pas vrai ? »
La démocratisation du sport en général, et du football en particulier, va en passer par de multiples transformations sociales et historiques pour en arriver à incarner le sport populaire entre tous. Des personnalités vont aussi se révéler décisives pour sortir le football de l’entre-soi. Dans son ouvrage Latéral Gauche – Figures du foot politique, paru en mai dernier chez Libertalia, Nicolas Kssis-Martov fait notamment le récit de l’une d’elles : Abraham Henri Kleynhoff. C’est lui, en effet, qui va changer les règles du jeu.
Abraham Henri Kleynhoff, le pionnier oublié
C’est sous son impulsion qu’on assiste aux premiers balbutiements du football ouvrier dans les années 1907-1908. Signe de son importance dans le développement du football en France, Nicolas Kssis-Martov fait son portrait dès le premier chapitre de son livre. Fils d’un lapidaire – c’est-à-dire d’un artisan-tailleur de pierres précieuses – et d’une couturière, il est d’abord membre du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR). Menée par Jean Allemane, cette formation anticapitaliste – qui se fondra dans la SFIO – soutient le primat de l’action syndicale et vise la grève générale.
Au civil, Abraham Henri Kleynhoff est un grand sportif. Et il est convaincu que les terrains ne doivent pas être laissés à la bourgeoisie. Pour ce faire, il conduit un double combat. Contacté par NVO.fr, Nicolas Kssis-Martov nous explique : « Il y d’abord un combat de conviction au sein du mouvement ouvrier qu’il menait dans L’Humanité en tant que journaliste ». Car l’homme est à l’origine des pages sport du journal de Jean Jaurès, et va les utiliser pour véhiculer ses messages. Le journaliste de So Foot continue : « Il y avait aussi un combat pragmatique comme convaincre les élus de soutenir son initiative et d’aider les classes populaires à pratiquer. Les premiers terrains auxquels ils (les ouvriers) ont accès sont apparus grâce aux mairies socialistes. » Abraham Henri Kleynhoff lutte ainsi sur deux fronts. Il tombera sur un troisième : en 1916, il est tué lors de la bataille de Verdun.
Toutefois, il ne meurt pas sans postérité. Il laisse en héritage une initiative particulièrement marquante : la mise en place d’une fédération populaire. En 1907, dans les colonnes de L’Humanité, il annonce la création de l’Union sportive du Parti socialiste, future Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Sa mission, qui n’a pas varié jusqu’à ce jour : regrouper et fortifier les institutions et les clubs défendant un sport ouvrier et populaire.
La réussite de l’organisme est immédiate. Au total, en 1914, 41 équipes s’étaient déjà construites autour d’elle. Cette Union sportive va faire éclore de nombreux talents parmi les travailleurs. L’un des exemples les plus éclatants en est Pierre Chayriguès, apprenti électricien, devenu gardien de but dans l’équipe ouvrière de Levallois avant de rejoindre le prestigieux Red Star FC et l’équipe de France de football.
« Les combats initiaux ont perduré. Aujourd’hui, les combats de la FSGT sont l’accès aux infrastructures, le sens de la pratique, la vie associative, etc. », conclut Nicolas Kssis-Martov. Près de 34 000 licenciés, répartis dans 2 300 clubs et 3&nsp;460 équipes sont actuellement sous pavillon FSGT. Une conquête sociale des terrains de football, une émancipation par le sport qui en dit long sur le chemin parcouru par les classes populaires.
Issa Sedraoui Cochet