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Let The Record Show dans Le Monde des livres

jeudi 7 mai 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

publié dans Le Monde des livres du jeudi 7 mai 2026.

Une force collective redoutable et redoutée

L’édition française de Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York, 1987-1993, somme publiée aux Etats-Unis en 2021, est un objet de plus de 1 200 pages. A la fois travail de toute une vie et geste politique, cet ouvrage est doublement singulier : d’une part parce que son autrice, Sarah Schulman, fut elle-même membre d’Act Up-New York entre 1987 et 1992 ; d’autre part parce que cette militante des Lesbian Avengers et de Jewish Voice for Peace, notamment, n’est pas historienne de métier.
Aujourd’hui professeure de creative writing au département d’anglais de l’université Northwestern (Illinois), Schulman s’est d’abord chargée, avec l’aide du cinéaste Jim Hubbard, de recueillir 188 témoignages d’anciens militants. Cet Act Up Oral History Project, commencé en 2001, l’a occupée pendant plus de dix ans. Puis elle s’est replongée dans les archives « papier » d’Act Up, conservées à la New York Public Library.
Le résultat ne laisse pas la plus grande part au drame. C’est l’action qui emporte tout, l’action joyeuse qui permet de puissantes inventions militantes : la « journée du désespoir » pour choquer les consciences, les enterrements politiques sous forme de manifestations de rue, ou la première action d’Act Up à Wall Street, relayée par de nombreux médias américains. L’ambiance très queer et les intrigues amoureuses au sein du mouvement forment, avec le travail militant sérieux qui faisait la réputation d’Act Up, les deux faces d’un groupe où artistes, intellectuels, gays célèbres et homos anonymes se côtoyaient pour la première fois.
Reconnaissance du sida des femmes, accès anticipé à de nouveaux traitements… Les conquêtes d’Act Up sont innombrables. Ce groupe de personnes LGBT en colère revit au fil des pages, et Sarah Schulman décrit parfaitement la transformation de quelques centaines d’individus effrayés par la mort en une force collective redoutable et redoutée, capable de faire céder le mur de l’indifférence et du rejet.
Signalons, de la même autrice, traduit par Emilie Notéris, la nouvelle édition de « La Gentrification des esprits », B42, 168 p., 21 €.

Thomas Doustaly