Le blog des éditions Libertalia

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Un court moment révolutionnaire dans Le Mouvement social

mardi 1er décembre 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans la revue Le Mouvement social, septembre 2020.

Auteur d’une biographie de Fernand Loriot et de deux ouvrages consacrés à l’opposition internationaliste à la guerre de 1914-1918, Julien Chuzeville s’est proposé de revenir sur la création du Parti communiste français, à l’approche du centenaire de sa naissance en décembre 2020. Son travail s’appuie sur un dépouillement minutieux de la presse (au premier rang de laquelle L’Humanité), des brochures, des archives de la surveillance policière et préfectorale du mouvement ouvrier pour partie seulement déjà bien connues, et sur des archives de militants, très nombreuses et moins labourées. Annie Kriegel, qui fut la première à faire entrer en 1964 dans le champ universitaire les « origines du communisme français », qualifiait sa recherche dans l’introduction de sa thèse par cette formule : « la politique, l’événement, l’archive ». Elle faisait mine de s’en excuser, en ces temps où régnaient la structure et l’histoire sociale, mais se justifiait puissamment par la nouveauté du sujet et des interprétations proposées. Julien Chuzeville légitime plus implicitement son approche par son retour aux sources et sa connaissance minutieuse des faits et des hommes (et quelques femmes) au niveau national, parfois local. Il ne faut pas chercher dans son étude de retour à l’histoire sociale par le bas (notamment celle de l’implantation électorale et militante du PCF après le congrès de Tours). Il s’agit d’une histoire politique, qui ne s’inscrit toutefois pas dans les historiographies ayant enrichi, depuis la fin du XXe siècle, tant la connaissance de la circulation transnationale des idées et des traductions de Marx que les analyses culturelles et anthropologiques des congrès et du militantisme (ce qui aurait pourtant permis de mobiliser la belle iconographie du cahier central et d’utiliser autrement les correspondances entre militants). L’auteur délaisse également l’historiographie récente de l’Internationale communiste (IC), substantiellement complexifiée par l’ouverture des archives à Moscou et de nombreux travaux russes, allemands, britanniques, mais aussi français.
Dans ce cadre, l’ouvrage de J. Chuzeville déroule une chronologie classique qui s’enracine dans un rappel des premières occurrences du « communisme », avec Gracchus Babeuf, et des grandes tendances du débat à gauche avant 1914, puis étudie la crise du socialisme d’Union sacrée et la montée en puissance des pacifistes révolutionnaires entre 1915 et 1918. Il propose ensuite deux zooms plus détaillés : d’abord sur le moment 1919-1920 et la naissance de l’Internationale communiste, après l’échec de l’Internationale socialiste à empêcher la guerre et dans le cadre de la réception de la Révolution russe et de la crise sociale en France ; puis sur le déroulé de la scission du socialisme français au congrès de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) tenu à Tours en décembre 1920. Les deux derniers chapitres sont consacrés à la difficile mise en place organisationnelle et politique de la jeune Section française de l’Internationale communiste (SFIC) et à la scission syndicale, puis au « tournant irréversible » du parti sous l’impact de la « bolchevisation » imposée par Moscou à partir de 1924. Le récit parvient à rester clair tout en étant précis, parfois à l’extrême. Le lecteur se trouve ainsi immergé dans la politique de l’époque, dans la richesse et la diversité des prises de position d’une minorité activiste composée de fortes personnalités totalement engagées dans le débat et dans son expression écrite, et plus largement dans la vie de la SFIO puis de la SFIC avant 1924 comme des partis de « courants » et de vifs débats. Le principal apport du livre est alors de revenir de manière détaillée, après d’autres historiens cités en bibliographie mais rarement en notes, sur la pluralité des choix possibles en ces moments décisifs pour l’histoire des gauches françaises, en les articulant autour des enjeux majeurs de l’époque : la paix et la révolution.
L’ouvrage propose une interprétation de la création du Parti communiste français comme l’histoire d’un double malentendu – terme employé à de nombreuses reprises – et d’une défaite. Le premier malentendu réside dans le choix de rejoindre l’Internationale communiste, dont le fonctionnement fut compris imparfaitement et avec retard, et dans la projection dans une révolution russe idéalisée. Les débats précédant immédiatement le congrès de Tours et, pendant celui-ci, la réception des « 21 conditions » d’adhésion à l’IC, puis la première structuration organisationnelle et financière du parti sont en ce sens très utilement analysés. Le deuxième malentendu est interne : il s’agit de l’alliance de circonstance, pour emporter la majorité au congrès de Tours et transformer la SFIO en SFIC, entre des courants du « centre » ralliés au choix de Moscou et un noyau pacifiste et révolutionnaire, lui-même hétérogène mais déjà structuré par le « Comité de la Troisième Internationale ». La sympathie de l’auteur va clairement à ce petit groupe présenté comme défendant depuis des années un « modèle de société collectiviste communiste » (p. 133) projeté sur octobre 1917 puis trahi par Moscou, et seul fidèle à une « vision du monde, une éthique, une conscience et une intégrité qui ne se démentiront pas » (p. 67). Il en résulte des choix implicites et explicites qui posent question. Car, d’une part, cette focale conduit à écarter rapidement de l’analyse tant le premier « parti communiste », autour de Raymond Péricat, que les fondateurs de la SFIC issus du « centre », comme Marcel Cachin, puis les premiers dirigeants envoyés par l’IC, comme Suzanne Girault, trop vite désignée comme agent de la police politique, la Tchéka. D’autre part, Julien Chuzeville ne propose pas d’explication convaincante de ce qu’il présente comme l’évolution rapide du parti fondé à Tours, « outil pour les travailleurs » qui aurait pu permettre la synthèse des courants politiques et organisationnels (syndicalistes, coopérateurs), vers un parti « instrument dirigé par des chefs spécialisés » (p. 379). Cette défaite fut pour lui purement conjoncturelle. Or, l’affaiblissement des revendications sociales, la fin du moment révolutionnaire européen, les pressions de l’IC moscovite essentialisée en « appareil bureaucratique implacable » (p. 424), les situations personnelles (maladie de Fernand Loriot, absence de Boris Souvarine envoyé à Moscou auprès de la direction de l’IC, brutalité d’Albert Treint, etc.) sont fort bien présentés par l’auteur, mais n’épuisent pas la question de fond : celle-ci qui avait été posée par Annie Kriegel, discutée à nouveaux frais par Romain Ducoulombier dans sa thèse publiée en 2010, pourrait être repensée à la lumière des travaux récents sur les circulations transnationales du premier communisme. Entre 1918 et le milieu des années 1920, quelles furent les raisons générationnelles, sociales, doctrinales, de l’acceptation progressive par des dirigeants et des militants français du projet bolchevique léniniste. Celui-ci impliquait dès l’origine une radi- calité exclusive, antiparlementaire, antiréformiste mais aussi anti-anarchiste, qui identifia l’internationalisme à la défense de l’État soviétique, et qui s’articula alors avec les espoirs de transformation politique et sociale révolutionnaire ? On ne peut que souhaiter que Julien Chuzeville s’affronte à l’avenir à ce débat.

Sophie Cœuré

Saccage sur Untitled Magazine

mardi 1er décembre 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Untitled Magazine, le 27 novembre 2020.

Les théâtres restent fermés ? Qu’à cela ne tienne. Voilà que s’offre aux spectateur·ice·s empêché·e·s un recueil de trois récentes pièces de Judith Bernard publié aux Éditions Libertalia : Saccage et autres pièces.

Cela fait vingt ans que Judith Bernard « persiste à faire du théâtre ». Deux décennies qu’elle affirme, avec la compagnie ADA-Théâtre, que le plateau théâtral et la dramatisation qu’il organise « ouvrent un espace pour échapper aux structures sociales de notre aliénation ». En attendant donc de retrouver physiquement ce lieu de réflexions, explorons ce vaste projet d’émancipation – au format papier pour cette fois.
Plutôt donc que de prendre place entre cour et jardin, trouvons l’assise la plus confortable de notre chez soi pour nous offrir quelques heures de théâtre politique, comme le stipule la page titre. Car oui, c’est bien de politique et de sujets à l’actualité encore brûlante dont on va entendre parler dans ces dialogues – la dernière pièce a été montée juste avant le deuxième confinement. Mais attention nous ne sommes pas dans un théâtre nombriliste qui ne s’adresserait qu’aux « vraies personnes engagées », ni dans un théâtre plaintif s’apitoyant sur un présent trop éloigné du Grand Soir. Disons-le, on est sur du militantisme en plein réflexion. C’est sûr que l’on voit rarement – si ce n’est jamais – des pièces qui prennent pour assises des ouvrages de critique sociale plutôt que des textes d’une certaine tradition théâtrale.
La pièce qui ouvre le recueil, Bienvenu dans l’angle alpha, est ainsi adaptée de l’essai Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza de Frédéric Lordon. La suivante, Amargi ! Anti-tragédie de la dette, compte parmi ses inspirations les écrits de Lordon, Graeber, Orléan, Aglietta, Friot et Zech. Et la dernière, qui donne son titre à l’ouvrage, Saccage, convie sur scène Foucault et Lacan au milieu d’étudiant·e·s de la faculté de Vincennes, mais aussi Abdullah Öcalan l’oncle du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et des Gilets jaunes. Le spectre est large mais pas abscons.
Certes, ces trois pièces peuvent avoir l’allure de conférences tactiques, qui plus est avec ces bibliographies dignes d’un travail de recherche universitaire. Mais il ne s’agit pas pour Judith Bernard de se faire professorale. De ses lectures et du travail avec les comédien·ne·s, émergent des textes riches qui plutôt que d’user de la fiction intime, exaltent l’histoire commune. S’organise une dramaturgie de la lutte aux dialogues vifs, à la structure ludique usant de décors et d’accessoires aux multiples facettes. Mais aussi, et surtout, dont l’humour est palpable : voilà par exemple les origines de la monnaie racontées à travers un exposé fait de puériles boules multicolores dans Amargi ! Anti-tragédie de la dette. Et quand ce ne sont pas des accessoires sortis de piscines enfantines, c’est un objet aussi commun qu’une échelle à deux pans qui permet d’illustrer l’écart fluctuant entre la visée du patron de celle de son employé (Bienvenu dans l’angle alpha). Face à ces réalités représentées, jamais trop éloignées de la nôtre – si ce n’est historiquement et/ou spatialement –, notre regard tout autant que notre esprit critique glanent des observations, et des réflexions aussi effectives que joyeuses. Loin donc d’illustrer un abattement général nourrissant le sentiment d’une impuissance politique, les pièces de Judith Bernard permettent de retrouver l’antique chemin de l’arène aux controverses.
Sans savoir combien de temps encore les corps et les décors devront se cantonner aux limites de notre esprit et jouer avec notre imagination – aurions-nous saisi toutes les subtilités de la mise en scène, face à des comédien·ne·s en chair et en os ? – le théâtre de Judith Bernard, en affirmant la dynamique communicative et pédagogique de ce médium, permet de nourrir la participation de chacun·e à la scène (politique) actuelle. Que cette dernière ait lieu sur planches, sur papier, ou dans un tout autre cadre.

Vincent Bourdet

Liabeuf’s not dead !

vendredi 20 novembre 2020 :: Permalien

Publié sur le blog de l’auteur, Yves Pagès, le 19 novembre 2020 (extrait).

L’Homme hérissé, Liabeuf tueur de flics, réédité par Libertalia, remet les pieds dans le plat

Drone d’époque pour remettre ce récit documentaire en circulation, à l’heure où il sera sous peu interdit de prendre sur le fait (photographique) une brutalité policière ou de dénoncer les exactions systémiques de la BAC ou des CRS nasseurs (sous prétexte d’incitation à la haine par nature d’affinité islamo-gauchiste). Cette troisième édition tombe ainsi très mal à propos, et alors ? C’est le moment ou jamais de remettre au jour cette vieille histoire de légitime défiance entre « classes dangereuses » et forces de l’ordre, en l’occurrence, celle d’un cordonnier des années 1910 envers les ripoux de la brigade des mœurs. À moins qu’on impute à l’examen minutieux de ce fait divers socio-politique des intentions de nuire (psychiquement ou physiquement) aux sempiternels agents de la « sûreté » (alias les « condés » ou les « vaches » d’alors).
Expliquer ou comprendre comment, de longue date, toutes sortes de soi-disant gardiens de la paix (sic) ont criminalisé les prolos en « pétard », les attitudes déviantes ou les propos jugés infâmes tentant de résister aux injustices flagrantes qu’elles subissaient, ne vise pas à excuser, adouber, légitimer sinon rendre exemplaire n’importe quel passage à l’acte anti-flic, mais à remonter à la source d’un rapport de force par nature inégal qui tire sa pseudo-légitimé d’un monopole de la violence étatique. Or, aujourd’hui comme avant-hier, cette disproportion principielle, cet abus de droit inscrit dans le marbre, bref ce duel biaisé d’avance, assure l’impunité absolue des robocops chargés du maintien de l’ordre établi. Et même s’il est de notoriété publique que ces gros bras surarmés des préfets et autres factieux en uniforme exercent quotidiennement leur préjugés racistes, homophobes, sexistes ou leur mépris anti-chômeurs, stéréotypes pourtant assez peu républicains, il n’empêche, désormais ce sont bien eux qui font la loi au ministère de l’Intérieur.
Et pourtant, loin de tout esprit de morbide vendetta et sans céder à une désarmante résignation face aux limites extrêmes de la radicalisation sécuritaire, je préfère m’en remettre à la seule ironie qui, aussi assassine soit-elle, n’a jamais tué personne : avec cette affichette qui réactualise modestement un subtil garde-fou datant de juin 68.

Lire la suite sur le blog d’Yves Pagès.

Entretien avec Andrés Monteret sur le site de Questions de classe(s)

vendredi 20 novembre 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru sur le site de Questions de classe(s).

Ce 20 novembre sort le treizième livre de la collection N’Autre École aux éditions Libertalia. Ce nouveau titre Les Chemins du collectif est une présentation de la pédagogie institutionnelle mise en perspective par l’expérience de terrain et le parcours militant de son auteur, Andrés Monteret. Il répond ici à nos questions pour vous engager, nous le souhaitons, sur ces chemins du collectif.

Questions de classes (Qdc) : le sous-titre de ton livre est « essais de pédagogie institutionnelle », peux-tu nous expliquer le sens de ce mot « institutionnel » qui sonne un peu étrangement ?

Andrés Monteret (AM) : Cela peut paraître compliqué au premier abord mais en PI, les institutions sont toutes les formes d’organisation inventées par le groupe-classe pour faire vivre le collectif qui construit ses apprentissages. C’est là une différence majeure. C’est le groupe qui se donne les formes d’organisation qui permettent à chacun d’apprendre et non pas une mise en application des demandes de l’institution officielle. C’est vrai que ce terme « institutionnel » dérange au premier abord et amène souvent des confusions. En PI, il est clair qu’instutionnel ne renvoie pas du tout à la pédagogie de l’institution « Éducation nationale ». Historiquement, pour les militants de la PI, ce terme s’est même forgé en opposition à une conception hiérarchique, sélective et figée du modèle pédagogique porté par l’instruction publique. Devant le manque d’intérêt pour les apprentissages de la part des élèves, face au modèle d’organisation martiale de l’école, le constat était simple : l’institution « école publique » est sclérosée. Du coup il faut créer de nouvelles institutions dans les classes et les établissements pour faire revivre l’école. En PI, on dit souvent « faire de l’institutionnel » pour parler justement de la dynamique de réappropriation de la vie en classe. Faire de l’institutionnel pour ne plus subir une institution sclérosée. Le livre illustre les institutions possibles en classe de l’école à l’université. Le terme institutionnel illustre le lien avec la psychothérapie institutionnelle qui existait avant la PI. C’est expliqué rapidement dans le livre car il y a une filiation entre ces deux pratiques alternatives dans le soin psychiatrique et en pédagogie. Ce sous-titre est aussi une référence à René Laffitte dont un des livres de référence de la PI porte ce sous-titre.

Comment, et surtout pourquoi s’est faite ta rencontre avec la PI ?

AM : Ma rencontre avec la PI a été le fruit d’un questionnement de jeune professeur insatisfait. En début de carrière, je ressassais les contenus de l’IUFM (institution de formation des profs d’écoles à l’époque) avec des nombreuses heures à préparer mes journées de classe, à relire de la didactique, penser planification et organisation des contenus, c’est le jeu pour valider les étapes du concours de professeur des écoles. À cela s’ajoutaient mes représentations d’élèves. Mais le résultat final de ma pratique de classe ne me ressemblait pas, ne véhiculait pas mes principes de vie, mes aspirations politiques. Je travaillais à la Reynerie, quartier en éducation prioritaire en banlieue toulousaine, et avec du recul, je pense que ma posture professionnelle était un mélange de « super éducateur/super sauveur du monde ». J’étais sincère et j’y passais beaucoup de temps mais tout cela était bancal. Ce sont des quartiers où beaucoup de militants syndicaux et pédagogiques se côtoient, je suis allé du côté de l’USEP pour sortir les jeunes de la cité, de l’OCCE pour essayer un conseil de coopérative en classe, de SUD Éducation pour garder un poil à gratter dans ma poche de fonctionnaire et je pense que tout ce tâtonnement personnel a permis cette rencontre. Tout simplement, un jour, un collègue qui me parle de son groupe de PI et des façons de travailler que cela permettait. Cela m’intrigue, il me prête un livre de René Laffitte et j’ai tenté quelques réunions avec ce groupe GPI 31 qui se sont révélé un déclic. Rejoindre ce groupe m’a ouvert les yeux sur des myriades de choses qui se jouaient en classe du point de vue politique, psychologique, organisationnel. J’ai découvert les pratiques Freinet, la psychanalyse et des organisations de classe tout en même temps et je trouvais ça tellement régénérant.

Dans ton introduction, tu dis qu’en entrant dans l’Éducation nationale, tu as eu le sentiment d’avoir troqué le « passe-montagne zapatiste » du militant contre « le képi » du prof des écoles. Aujourd’hui, as-tu remis la main sur ton passe-montagne ?

J’espère que je porte le passe-montagne plus souvent qu’à mes débuts et que je me suis aussi défait de mon costume de super sauveur ! À l’époque je faisais partie du collectif Chiapas de Toulouse, alors le sentiment d’être un gendarme en classe m’était insupportable et en même temps tellement justifié ! Punir et mettre au travail pour tenir mon planning et les fameux programmes ! Dans le film Viva Zapata ! d’Elia Kazan, deux scènes sont cultes (pour moi), elles se répondent et illustrent comment le pouvoir peut corrompre les révolutionnaires les plus intègres. Au début du film, une délégation de paysans, dont fait partie Zapata, vient réclamer le partage des terres au président dictateur du Mexique, Porfirio Diaz. Ce dernier, agacé par Zapata et ses remarques, lui demande son nom ayant repéré le perturbateur de la délégation. Plus loin dans le film, en pleine révolution Zapata, devenu chef de guerre, reçoit un soldat qui le met face à ses contradictions. On le voit alors demander aussi son nom à ce jeune révolté zélé comme l’avait fait Porfirio Diaz à son égard. En classe, cette scène me revenait en tête entre les multiplications et la lecture, quelle déception et quelle contradiction entre ma pratique et les principes et la lutte des zapatistes. Quelle que soit la culture plus ou moins militante de chacun·e, le dilemme de ne pas être en cohérence avec ses propres valeurs traverse tout professeur·e.
En tout cas je suis convaincu que mes années de pratiques en PI m’ont permis de construire une vie en classe en cohérence avec mes aspirations politiques, en étant plus attentif au désir d’apprendre de chaque enfant, une classe où les élèves peuvent me remettre en question, où l’on décide ensemble des modalités de travail et des projets de classe avec des lieux de parole vraie comme disent les zapatistes. Bref penser la classe comme une expérience de transformation de son monde d’écolier… pour apprendre à transformer la société et non pas s’y insérer sans aucun sens critique.

D’après toi quelles seraient les particularités de la PI par rapport aux autres pédagogies émancipatrices ?

Depuis mon expérience de la PI, je dirais que la PI a une vision de la vie de classe colorée par les concepts de la psychanalyse, les dynamiques de groupe tout en se basant sur les techniques Freinet. Du coup, la PI apporte une analyse assez subtile des relations groupales et individuelles dans la classe et cela éclaire de façon pertinente les apprentissages et la vie du groupe. Enfin, toujours depuis mon point de vue, la PI a élaboré une méthode de travail entre adultes praticien·nes qui est fondamentale et très enrichissante pour sa pratique de classe comme pour son expérience personnelle.

Quel(s) conseil(s) – en dehors de se précipiter sur ton livre – pourrait-on donner aux collègues qui voudraient eux aussi emprunter les chemins du collectif avec leur élèves, dans leur classe ?

S’il faut donner un conseil, je dirais surtout qu’il faut se lancer et y aller avec la certitude que cela permet de se révéler à soi-même le/la professeur·e qu’on aimerait être réellement. Cela peut paraître un effort énorme peut être à la fin du livre (j’espère que non !), mais la satisfaction de trouver des pistes pour mettre en cohérence ses pratiques professionnelles et ses convictions est vraiment gratifiante. Cela peut paraître pompeux de se révéler à soi-même mais je pense vraiment que la recherche de sens et de finalités politiques de nos métiers de l’éducation est aujourd’hui un enjeu fort pour beaucoup de personnes sur le terrain.
La PI est une expérience qui fait des allers/retours permanents entre le collectif et l’individuel. Donc, pour son propre cheminement, c’est très porteur de rejoindre un groupe et de se sentir soutenu par d’autres personnes travaillant avec la même vision. C’est en vivant soi-même une dynamique collective que l’on peut bousculer ses propres pratiques et se défaire de certains conditionnements personnels. C’est ce qui est assez fou et fascinant, c’est que les chemins du collectif rassurent et bousculent en même temps, déconstruisent et affirment, bref ça maintient vivant.
Après, l’entrée en PI peut être motivée par bien d’autres dynamiques. Dans mon groupe de PI, certain·es avaient été plus amené·es à la PI par la place de la parole qu’elle permet, par la recherche permanente d’une place pour chaque élève, par la dimension psychanalytique, par les techniques Freinet… Les chemins sont multiples.

Christophe Naudin dans L’Humanité Dimanche

mercredi 18 novembre 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans L’Humanité dimanche, samedi 14 novembre 2020.

« Moi, Christophe Naudin, prof d’histoire et rescapé du Bataclan »

Le 13 novembre 2015, il a survécu. Enseignant en collège et historien, il vient de publier le carnet de bord qui l’a aidé à tenir le coup après l’horreur. Un document intime, brut et politique.

Une minute avant le cauchemar, Christophe Naudin prenait en photo la scène du Bataclan, où se produisait le groupe Eagles of Death Metal. Il était 21 h 44. L’instant d’après, les terroristes avaient envahi l’espace, et mitraillaient la foule, dans la fosse. C’était le 13 novembre 2015, il y a donc cinq ans.

Christophe Naudin a trouvé refuge dans un cagibi, placé à droite de la scène. Son ami David a survécu lui aussi. Mais le troisième compagnon de cette petite bande, Vincent, est mort, sans doute parmi les premières victimes. Pendant plus de deux heures, Christophe Naudin est resté enfermé dans ce réduit, entassé avec des inconnus, dans la crainte d’être découvert à tout moment. Il en a été tiré, une fois les terroristes neutralisés, par la police. Il a fait l’effort de ne pas regarder autour de lui, mais certaines images intolérables se sont quand même inscrites sur sa rétine et dans sa mémoire. Comme ces morceaux de cervelle, comme ces corps sur lesquels il a dû marcher. Pourtant, quand il est rentré chez sa mère, ce soir-là, Christophe Naudin a mangé des pâtes et bu du vin, en ayant conscience d’avoir vécu l’horreur, mais sans comprendre encore à quel point ces deux heures avaient changé sa vie.

Faire face aux séquelles

Pour tenter d’y voir clair, et remettre de l’ordre dans son esprit et dans sa vision du monde, il a tenu un journal, dont il publie de larges extraits aux éditions Libertalia. Professeur d’histoire-géographie et d’éducation morale et civique dans un collège du Val-de-Marne, en région parisienne, Christophe Naudin a étudié et écrit sur l’islam au Moyen Âge et les usages politiques de l’histoire (Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire, Libertalia 2015, et Les Historiens de garde, de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, Inculte 2013, Libertalia 2016). Son journal raconte sa reconstruction, ses coups de gueule contre la classe politique et les médias.

Au départ, il y a ce besoin de coucher les mots sur le papier. La souffrance liée à la perte de son ami. Les douleurs physiques, sa claustrophobie depuis l’attentat. La crainte, le désespoir et l’impuissance qui rejaillissent à chaque attentat, à chaque assassinat revendiqué par Daech. En relisant régulièrement son journal, il s’est rendu compte aussi qu’il a fait de gros progrès, y compris dans sa colère. D’où la décision de le publier, « en le recontextualisant avec une postface », nous explique-t-il au téléphone. Pour partager, « afin de savoir ce que les autres victimes en pensent, et aussi montrer aux non-victimes, aux proches de victimes et aux autres des choses qu’(il) ne pourrai(t) pas formuler. Avoir des retours, même si tout ne sera pas bien compris. Certains (lui) ont déjà dit qu’(il) étai(t) un peu brutal, injuste ».

Comme si on pouvait être « juste » ou « équilibré » dans ses propos après avoir traversé une épreuve pareille, particulièrement dans un journal intime où on ne prend pas de gants avec les autres et rarement avec soi-même. C’est vrai, Christophe Naudin y va franchement. Comme il l’écrit dans sa postface, il n’est pas dans la logique « comprendre c’est pardonner, loin de là. (Il) n’(a) aucunement l’intention de pardonner, même si (…) (il) n’(a) jamais ressenti que du mépris, pas de la haine, envers les terroristes. (Il) ne pardonne pas non plus à ceux qui instrumentalisent les attentats ». Il le répète aussi à l’envi : « S’il ne faut pas écarter les raisons sociales, psychologiques et surtout politiques qui motivent plus ou moins les terroristes, il faut absolument tenir compte des motivations religieuses, d’une vision du monde et de l’au-delà qui n’est pas un refuge, encore moins un prétexte, mais un point, voire LE point fondamental de cette idéologie djihadiste. Tout s’imbrique, la vision religieuse cristallise l’ensemble et offre le point d’aboutissement, la motivation du passage à l’acte extrêmement ritualisé. » Les terroristes sont dans une extrême droite qui n’est pas nommée, et ça le dérange. Il déteste tout ce qui fractionne la société, la divise. Il s’est aussi désabonné de Charlie Hebdo, après un long compagnonnage, parce qu’il ne se retrouve plus dans la ligne éditoriale de l’hebdomadaire satirique, même s’il ne supporte pas certaines critiques infondées qui lui sont faites.

L’école, une cible de choix

Son journal s’ouvre le 5 décembre, trois semaines après l’attentat, pour se clôturer trois ans plus tard, le 16 décembre 2018. Il démarre par une réflexion qui fait froid dans le dos, à la lumière de l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre dernier : « Après avoir visé des lieux festifs et de “perversion”, Daech voudrait à présent s’attaquer aux enseignants », écrit-il alors. Pour ces dingues très politiques, si l’on veut saper les fondements de la société française, l’école est une cible de choix, écrit en substance le professeur. Forcément, cette nouvelle attaque donne au livre « une résonance particulière », comme le reconnaît l’auteur.

Quand la nouvelle du meurtre de Samuel Paty est tombée, il n’a pas voulu « creuser ». Il est allé au cinéma avec sa compagne voir « Drunk, l’histoire d’un prof qui se bourre la gueule toute la journée avec ses élèves ». Il a réussi, ce qui est nouveau, à tenir cette actualité horrible à distance jusqu’au lendemain matin, jusqu’au journal qu’il est allé acheter. Et il a commencé à « somatiser ». « Ça m’arrive toujours quelques semaines avant les commémorations. J’ai principalement des maux de tête, je suis très fatigué. Là, j’ai eu tout ça, mais en plus fort. Avec ma compagne, professeur de lettres, nous avons eu un moment de sidération, mais ça ne nous a pas surpris, parce que la menace était là », dit-il, la gorge nouée.

Et pourtant, si ce genre d’actualité le plonge dans la douleur, Christophe Naudin va mieux. Grâce à sa compagne, rencontrée depuis l’attentat. Grâce au soutien de sa famille, de ses collègues. Mais aussi grâce à ses élèves. Qui avec « beaucoup de pudeur » l’ont soutenu, et le portent. Oui, certains sujets sont difficiles à aborder. Mais il sait aussi, par expérience, que les collégiens « ont besoin de parler, d’échanger avec les profs ». Après la mort de Samuel Paty, mais aussi, plus globalement, pour grandir.

Entretien réalisé par Caroline Constant

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