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Mutineries sur En attendant Nadeau

mardi 5 mars 2024 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur En attendant Nadeau, le 27 janvier 2024.

Sous les planches aussi, la plage

Pour une partie des chercheurs en histoire sociale, héritiers d’Eric Hobsbawm (1917-2012) ou d’Edward P. Thompson (1924-1993), qui s’interrogent sur le « banditisme social » et pratiquent une « histoire vue d’en bas », les gens de mer et les sociétés littorales ont constitué un observatoire privilégié de l’exploitation féroce subie par un prolétariat flottant international. Constitué de marins recrutés ou raflés dans les ports et par ses satellites immédiats, soldats et esclaves affranchis ou pas, ouvriers des arsenaux, il prend son essor avec la première mondialisation maritime et l’ouverture atlantique des grandes puissances européennes au XVIIe et au XVIIIe siècle. Rançon de conditions de vie particulièrement difficiles, les désertions et les mutineries sont fréquentes, quand les révoltés ne vont pas jusqu’à basculer dans la piraterie. Les analyses de Peter Linebaugh et de Marcus Rediker (L’Hydre aux milles têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, Amsterdam, 2001 ; Les Forçats de la mer, Libertalia, 2010) font de ce prolétariat atlantique, polyglotte et hétéroclite, le creuset d’une classe révolutionnaire supranationale, habitée par des aspirations émancipatrices comme par une exigence de démocratie radicale, apte à canaliser les résistances populaires contre les effets du capitalisme marchand.

Niklas Frykman, universitaire américain en poste à Pittsburg, s’inscrit clairement dans cette veine interprétative. Son ouvrage s’intéresse aux mutineries qui surviennent dans les marines française, hollandaise et britannique au cours de la période 1789-1802. Le nombre de ces rébellions – plus de cent cinquante –, les effectifs impliqués – jusqu’à 40 000 marins –, la simultanéité des révoltes et leur contagiosité auprès des populations des villes portuaires, permettraient de voir dans ces mouvements, par-delà leur singularité, une même vague révolutionnaire. Elle serait alimentée tant par des formes de solidarité populaire ancestrales, par l’héritage de cultures politiques spécifiques – celui des revendications radicales formulées lors de la première révolution d’Angleterre par exemple –, que par les opportunités de politisation que la Révolution française favorise. Les révoltes massives que connaît la Navy en 1797, en particulier celle qui survient dans l’estuaire de la Tamise, illustreraient ainsi l’émergence d’une Floatting Republic, pour une part inspirée par les agitations d’outre-Manche. Dans l’escadre du Nore, où flotte le drapeau rouge, les équipages désignent des comités et élisent des délégués chargés de les représenter et de rédiger leurs doléances, subvertissant l’ordre hiérarchique habituel et les formes du gouvernement des navires.

Vincent Milliot