Le blog des éditions Libertalia

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Journal d’un rescapé du Bataclan sur Dissidences

vendredi 12 mars 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Dissidences (février 2021).

On connaissait Christophe Naudin pour ses travaux d’historien, s’attaquant en particulier aux partisans d’un nouveau « roman national » (Les Historiens de garde) et aux tentatives de récupération par l’extrême droite (mais pas que) du mythe de Poitiers (Charles Martel et la bataille de Poitiers). Mais l’homme a fait également partie de ce public, venu applaudir les Eagles Of Death Metal un 13 novembre 2015, au Bataclan, et qui s’est retrouvé sous le feu de terroristes djihadistes. S’il en a réchappé, ce ne fut malheureusement pas le cas d’un de ses amis. Peu de temps après cet attentat, il a décidé de tenir un journal irrégulier, élément parmi d’autres d’une thérapie et d’une tentative de « retour à la normale » (expression bien illusoire). Ce journal, qui s’est arrêté en décembre 2018, il a finalement décidé de le publier, offrant par là un document brut. Les diverses entrées évoquent à la fois le traumatisme et ses remontées au fil de l’actualité et de l’annonce de nouveaux attentats, sa vie professionnelle (enseignant en collège, l’empathie qu’il manifeste à l’égard de ses élèves ne peut que parler à ceux qui partagent ce métier), tout autant que personnelle, également. 
Mais c’est sur le fond, l’analyse de ces événements et du phénomène islamiste, que nous avons choisi de nous arrêter. Christophe Naudin, en bon historien qu’il est, a en effet tout de suite cherché à approfondir l’analyse – sa formation l’avait armé sur l’islam médiéval – en privilégiant la complexité et les apports historiographiques récents, telle l’histoire globale. Pour lui, et cela ne surprendra pas les lecteurs de certaines de nos recensions sur le blog de Dissidences, les revendications religieuses des terroristes islamistes sont à prendre au sérieux, et à l’instar des combattants étrangers partis combattre aux côtés des Kurdes du Rojava, il n’hésite pas à parler de fascisme islamiste (p. 111) (une facette du fascisme en tant que phénomène pluriel). C’est justement ce qui l’amène à renvoyer dos à dos, d’un côté les partisans de l’extrême droite, au sens large, ou d’un souverainisme bon teint (un Onfray est nommément critiqué), prompt à accuser l’islam via un essentialisme faisant d’elle une religion particulièrement sanguinaire ; de l’autre côté, les représentants, universitaires en majorité sociologues ou militants, d’une gauche postcoloniale (ou d’une extrême gauche) qu’il juge dévoyée, par trop complaisante avec l’islam, attribuant les dérives djihadistes à des causes extra-religieuses – par exemple à un milieu « urbain jihadogène » (p. 150) – à des « loups solitaires », et pointant l’Occident dans son ensemble (souvent sans grand sens de la nuance). Au sein de l’« islamistosphère », les tentations complotistes voire antisémites – on ne peut qu’être en accord avec lui lorsqu’il écrit que « l’angle mort de l’analyse de [ces jihadologues « de salon »] est l’antisémitisme » (p. 150) – provoquent sa ire. Sont ainsi étrillés Edwy Plenel, « qui a fait tribune avec toute la clique de l’islam politique français, et pas seulement Ramadan » (p. 119), ces « pauvre[s] » Pascal Boniface et Emmanuel Todd, Denis Sieffert (Politis), « à gerber », Dominique Vidal « encore plus pathétique que je ne le pensais » (p. 130), Geoffroy de Lagasnerie, « une caricature de « philosophe » bourgeois », etc. 
Ses développements à ce sujet, que l’on sent irrigués par son statut de victime directe d’un attentat islamiste, englobent également le fonctionnement du système médiatique, via ses simplifications et ses « experts » plus ou moins compétents (a contrario, Jean-Pierre Filiu, David Thomson ou, pour ses parallèles avec les guerres de religions du XVIe siècle, Denis Crouzet, ont la faveur de Christophe Naudin), ou la politique sécuritaire du gouvernement ; même un Emmanuel Macron, pas encore président, est qualifié de « télévangéliste »… La défense de Charlie Hebdo qu’il opère, exonérant dans un premier temps le journal du racisme ou de l’islamophobie (terme dont on sait toute l’ambiguïté qu’il véhicule, mais dont l’auteur assume l’utilisation – voir son entretien) dont certains l’accusent volontiers, se fait par la suite plus nuancée, tant Christophe Naudin reconnaît une forme de dérive sous la rédaction de Riss, au point de lui faire cesser son abonnement.
Ne cherchons pas à prendre ce livre pour ce qu’il n’est pas, un essai structuré. Christophe Naudin l’a conçu comme « une soupape » (p. 139), inscrit dans le cheminement lent de sa thérapie. D’où le tranchant de ses colères face au désolant spectacle offert par les « islamistophiles » de sa famille politique, la gauche. Regrette-t-il certaines de ses réactions ? N’a-t-il pas peur de se couper totalement de cette famille politique ? Sa postface, qui livre un retour critique sur son journal, comme certaines de ses déclarations ultérieures, peuvent-elles se lire à cette aune ? Néanmoins, l’honnêteté de son témoignage et sa saine colère face à la fracture radicale des gauches intellectuelles et militantes offrent matière à réflexion. Et surtout à poursuivre une ample et nécessaire discussion sur l’aggiornamento mené par l’extrême gauche au sens le plus large depuis plusieurs décennies, afin d’en isoler les origines plurielles et les perspectives mortifères qu’il dessine. Perspectives dont les insultes et sous-entendus fielleux déversées ces dernières semaines (janvier/février 2021) sur Gérard Noiriel et Stéphane Beaud à propos de leur ouvrage Race et sciences sociales (Agone, 2021) donnent un avant-goût.

Entretien avec Christophe Naudin

Pour Dissidences, Christian Beuvain, Jean-Guillaume Lanuque, octobre-décembre 2020/janvier 2021.

Dissidences : Comment l’envie vous est-elle venue de publier ce journal, qui plonge le lecteur dans l’intimité d’une pensée, d’un itinéraire de sortie – espérée – du traumatisme, d’une vie personnelle également ?

Christophe Naudin : Quand j’ai commencé à écrire ce journal, je n’avais aucunement l’intention de le publier. Il me servait à me vider de ma colère, puis à prendre un peu de recul, et finalement à me reconstruire. Il y a deux ans environ, j’ai pensé qu’un ouvrage qui raconterait mon « expérience » de l’attentat, et surtout l’importance de ma formation dans mon parcours personnel et ma reconstruction, serait intéressant. Mon journal ne devait être qu’une inspiration. J’ai proposé le texte à mes éditeurs, qui m’ont répondu que cela ne fonctionnait pas vraiment…Et ils avaient raison ! Ils m’ont ensuite proposé de publier le journal lui-même, contextualisé, et j’ai accepté, coupant seulement les parties (proportionnellement moins nombreuses) trop intimes ou superficielles. Et, surtout, je l’ai relu avec un recul critique et une contextualisation, ce qui a donné ma postface.

Vous critiquez à la fois la dérive d’une certaine ex-gauche (Riposte laïque, Michel Onfray) vers la droite ou le souverainisme, et d’une autre composante entrée de plain-pied dans la théorie « décoloniale », aveugle au fait religieux en tant que tel : comme historien, comment expliqueriez-vous cette double évolution ?

Je n’ai pas d’explication précise, c’est plus un constat. La tendance souverainiste d’une certaine gauche a toujours existé, tout comme l’aveuglement ou la négation du fait religieux dans une autre partie de la gauche. La différence, c’est que depuis le début des années 2000, et plus encore depuis 2015, ces deux « gauches » occupent tout l’espace médiatico-politique (avec la droite et l’extrême droite), et les positions se radicalisent, les clivages s’aggravent.

Vos critiques sont nombreuses visant les pseudo ou vrais experts en djihadisme, souvent invités par les médias : quels chercheurs sont, selon vous, les plus pertinents en la matière ? De quels travaux historiques conseilleriez-vous la lecture ?

Je suis beaucoup de comptes Twitter sous pseudos pour un certain nombre d’entre eux, c’est donc difficile de citer des travaux de chercheurs, et de recommander des ouvrages précis. Mais si je ne devais en choisir qu’un, ce serait Myriam Benraad, et notamment son livre L’État islamique pris aux mots (Armand Colin). Les livres de David Thomson, même s’il est journaliste et pas chercheur, sont intéressants à lire, tout comme Wassim Nasr. Après, je picore un peu partout, y compris chez des spécialistes dont je ne partage pas l’ensemble des analyses (dans le livre je cite Kepel, Roy, Burgat,…).

Vous vous êtes fait connaître par vos travaux sur les historiens de garde et sur la déconstruction du mythe de la bataille de Poitiers : avez-vous l’intention de poursuivre la recherche dans cette veine ?  

A priori non. Je pense qu’on a fait le tour. Il y a, depuis, des réponses intéressantes et très diverses qui ont été proposées.

Nous souhaitons aborder maintenant quelques points qui nous ont surpris. Tout d’abord votre utilisation, sans guillemets, du terme « islamophobie », qui est, comme vous le savez, une construction idéologico-politique partisane forgée depuis près de vingt ans par un sociologue (Vincent Geisser, La nouvelle islamophobie, La Découverte, 2003) et qui est parvenu dans cet espace de temps à devenir un vocable courant dans l’espace public, son flou scientifique étant justement ce qui lui a permis de s’imposer. Sur ce point, ne pensez-vous pas que la « guerre des mots » est gagnée par ceux-là même que vous dénoncez ?

Le mot « islamophobie » a une histoire bien plus longue, il n’a pas été inventé par Geisser. Ce dernier l’a effectivement utilisé lors des débats autour du voile, suivi (ou accompagné) par des militants de la gauche radicale (celle que je critique dans le livre) et des militants de l’islam politique, ainsi que par ceux qui allaient lancer le mouvement des Indigènes de la République. Depuis, Geisser est un peu plus dans la nuance, et il a même dirigé récemment un ouvrage très intéressant (Musulmans de France, la grande épreuve. Face au terrorisme, éditions de l’Atelier). Mais le terme est tout autant utilisé par des gens qui revendiquent une « peur » ou une « liberté de critique » de l’islam, qui cache le plus souvent un essentialisme, et un rejet de cette religion, voire des musulmans eux-mêmes. On les retrouve tant à l’extrême droite que dans la gauche prétendument « républicaine ». Pourtant, les autres termes proposés, comme « racisme anti-musulman », ne me semblent pas plus pertinents, et sont tout autant détournés. Si l’on sort des clivages militants qui l’instrumentalisent, le mot est quand même globalement compris comme un rejet, voire une haine de l’islam et des musulmans, et n’empêche pas la critique ou la satire de la religion. Tout dépend, comme souvent, d’où on parle. C’est un peu la même chose avec les « débats » sur l’emploi de termes comme « antisémite » ou « antisioniste »… C’est pour cela qu’on a finalement choisi de l’utiliser pour notre livre sur Charles Martel, et les retours qu’on a eus montrent que les lecteurs ont parfaitement compris de quoi on parlait. D’ailleurs, même Charlie Hebdo, critique aussi sur l’usage du mot, l’a repris en présentant notre interview, sous le titre « Charles Martel, fabrique d’une icône islamophobe »…

Ensuite, dans le droit fil de ce qui précède, votre participation, assumée et expliquée (mais sans nous convaincre, néanmoins) à cette fameuse Marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019, organisée par les mêmes et soutenu par toutes les organisations de gauche (sauf le PS et deux absents de taille de LFI, Adrien Quatennens et François Ruffin), et d’extrême gauche (avec, pour la première fois, Lutte ouvrière), ainsi que des « passeurs » islamophiles, dont le principal d’entre eux, Edwy Plenel, étrillé par vous – mais dont vous acceptez pourtant l’invitation dans son émission le 2 novembre 2020. Vous avez écrit : « La marche est une réussite ». Mais pour qui ? Qui s’est réjoui le plus ? Là aussi, ne considérez-vous pas que le fait pour des identitaires islamophiles de rallier autour d’eux et de leurs slogans (dont un « Allah Akbar » certes très minoritaire mais dont la seule présence devrait interpeller des personnes défilant habituellement sous drapeaux rouges ou noirs) autant de gens des gauches est une incroyable victoire pour eux et une non moins tragique déroute pour les gauches révolutionnaires ?

 J’ai longtemps hésité, oui, mais même avec le recul je ne regrette pas. Je voulais surtout aller me rendre compte, sur le terrain, de qui manifestait. Et c’est de ce côté-là que j’ai été rassuré. Musulmans ou pas, c’était des gens, pour la très grosse majorité, qui n’étaient pas là pour faire de la politique ou du prosélytisme, mais qui s’inquiétaient, voire subissaient, l’ambiance islamophobe distillée dans le pays. J’ai entendu pas mal de critiques, au sein de la manifestation, contre les « leaders » qui faisaient dans l’insulte et la provocation. Et je ne pense pas que ces derniers, au final, aient gagné quoi que ce soit. J’ai parlé, dans mon billet de blog Mediapart écrit sur le sujet, de l’éventuel bénéfice politique que des gens comme Marwan Muhammad pouvaient en tirer, mais force est de constater que, depuis un an, je n’ai pas l’impression que lui, ou d’autres qui menaient la manifestation, aient capitalisé dessus. Certains, comme Madjid Messaoudene, se sont même plutôt mis en retrait après leur échec aux municipales. Ce que je regrette, en revanche, c’est que les mêmes personnes, organisateurs ou manifestants, ne se soient pas mobilisés à ce niveau contre les attentats jihadistes, comme cela a pu arriver à l’étranger, avec par exemple les slogans « Not in my name ». Je pense que cela aurait eu un impact politique bien plus positif. 

N’avez-vous pas l’impression d’avoir été piégé par la rhétorique victimaire basée sur des faits certes condamnables (deux blessés par balles à la mosquée de Bayonne) mais isolés et extrêmement minoritaires, tout en faisant croire à une énorme vague raciste anti-Arabes et anti-Noirs ? Si on compare la réalité actuelle avec les événements de l’été/automne 1973, c’est-à-dire les assassinats de travailleurs algériens, 15 à Marseille et Grasse, une cinquantaine dans toute la France, il n’y a aucune commune mesure quant à leur gravité. Ces meurtres anti-maghrébins furent alors violemment dénoncés par le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) qui déclencha manifestations et grèves, soutenus par les « gauchistes » de l’époque. Vous remarquerez qu’entre 1973 et 2003, le « travailleur arabe » (surement majoritairement musulman, mais peut-être peu pratiquant ou même athée) est devenu essentiellement « musulman ». Que pensez-vous du fait que la référence de classe ait été supplantée par l’appartenance religieuse, quand ce n’est pas par une soi-disant « race ». Est-ce que vous pouvez nous éclairer sur ce que vous pensez de tous ces retournements idéologiques ?  

Je ne pense pas avoir été piégé, non. Nier le climat islamophobe en France, c’est difficile selon moi. Mais, et je l’ai plusieurs fois dit et écrit, il émane surtout des milieux politiques et médiatiques, pas des Français eux-mêmes. La manifestation est arrivée au terme d’une séquence hallucinante, avec la polémique sur la mère accompagnatrice voilée, les propos de Blanquer affirmant être contre le voile, un journaliste qui affirme qu’il change de bus s’il y a une femme voilée, etc., et l’attaque contre la mosquée. Cette banalisation d’un discours risque d’avoir des conséquences plus concrètes et plus graves un jour, et je n’ai pas envie d’attendre qu’il y ait 15 morts à la sortie d’une mosquée pour réagir. Je suis en revanche d’accord sur le problème du glissement « arabe » vers « musulman », on en parle dans le Charles Martel, et on essaye de l’expliquer. Et que la référence de classe ait été supplantée par l’appartenance religieuse et la « race », c’est justement ce que je rejette dans les choix politiques d’une partie de la gauche qui s’est rapprochée des islamistes. Et, sur ces questions, je suis exactement sur la même ligne que Nedjib Sidi Moussa.

Connaissiez-vous l’existence de notre collectif d’études (des avant-gardes politiques et esthétiques et des extrêmes gauches), soit par notre revue papier (16 volumes, entre 2005 et 2018, au Bord de l’eau), soit par notre blog/carnet de recherches ? Si votre réponse est oui, qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce qui vous a particulièrement intéressé ?

Non, juste de nom.

Nous souhaitons approfondir cette question de l’emploi du terme « islamophobie ». Mais avant, une précision de notre part : V. Geisser n’est effectivement pas l’inventeur de ce vocable, nous voulions seulement dire qu’il en fut le passeur principal, à l’époque, au sein de ce qu’on appelait alors « la gauche de la gauche », via les éditions La Découverte. Ne pensez-vous pas que l’usage de ce terme ne peut être découplé du militantisme qui s’en est emparé, comme construction idoine propre, justement, à empêcher toute critique de la religion de l’islam ? Et n’est-ce pas aussi pour cela que les islamistophiles – terme effectivement plus pertinent que « islamo-gauchiste » puisque ceux ainsi désignés ont rompu il y a pas mal de temps avec les fondamentaux des « gauchistes » des 70′, si ce n’est par un anti-impérialisme que l’on peut considérer comme dévoyé – tiennent tant à son usage dans l’espace public ?

Comme je l’ai dit plus haut, tout dépend de qui l’emploie. Je le fais, et pour autant je suis pour la critique des religions. Quand nous l’avons utilisé pour le Charles Martel, cela a été parfaitement compris, il n’y a jamais eu de malentendus dans les échanges que l’on a eu avec nos lecteurs. Beaucoup de ceux qui usent de ce terme en prétendant ne demander qu’à pouvoir critiquer l’islam, ont un discours politique bien plus large, visant souvent les musulmans eux-mêmes, sans parler d’une vision complètement fantasmée de la religion musulmane. Une hypocrisie que l’on retrouve chez certains « antisionistes » qui n’assument pas leur antisémitisme.

Vous revendiquez votre appartenance à « la gauche » sans donner plus de précision (on sait que vous avez été membre du PS, mais sans plus) et au détour d’une phrase vous semblez prendre des distances avec le marxisme : de quel héritage vous revendiquez-vous ? Le marxisme classique, orthodoxe ? La social-démocratie ? Le bolchevisme ? Le trotskysme ? Le communisme de conseils ? L’anarchisme classique ? L’anarcho-syndicalisme type IWW ? D’autres ?

Je n’ai pas de « formation » militante. C’est plus un ressenti qu’une véritable construction idéologique et théorique. J’ai très peu lu de grands penseurs « de gauche », car il y a toujours un truc qui finit par me gêner. Je me retrouve cependant pas mal dans les écrits politiques d’Orwell, que ce soit pendant sa participation à la guerre d’Espagne, ou après.

À un moment, vous citez les noms de spécialistes du Moyen et Proche Orient et vous semblez avoir une préférence pour Filiu, bien que sa façon de minimiser le religieux aurait pu vous rendre réticent ; vous citez Luizard mais n’en dites rien et semblez par contre dubitatif par rapport à Kepel. Pouvez-vous développer votre point de vue sur ces deux historiens ?

Au moment où j’écris dans mon journal, j’ai apprécié un article de Filiu, et quelques analyses qu’il a faites. J’ai un peu évolué depuis à son sujet, notamment à cause de sa proximité avec les milieux diplomates. Luizard, j’en parle parce qu’il a écrit un livre intéressant sur l’État islamique, du point de vue de l’histoire de la région, même si c’est l’histoire plutôt récente. Il est donc plus un historien qu’un politologue, ce qu’est plutôt Kepel. Je connais les travaux de ce dernier depuis longtemps, il a écrit des choses intéressantes, sur l’Égypte notamment, ou sur le jihad pré-11 septembre. Il s’est aussi pas mal trompé, en particulier sur la notion de « post-islamisme » (qu’il n’était pas le seul à défendre, certes). Aujourd’hui, il a l’avantage de bien connaître la langue et de ne pas hésiter à lire les jihadistes dans le texte, mais il a aussi un discours politique et ses analyses sur la banlieue, avec les générations successives de jihadistes, sont sans doute un peu trop rapides et caricaturales.

N’est-il pas outrancier de mettre E. Badinter et Zemmour sur le même plan (p. 60) ?

Dans le contexte et l’état d’esprit que je suis quand j’écris ça, non.

Votre pessimisme, assumé, vous fait écrire qu’entre les islamistophiles (universitaires et militants) et les « islamophobes » républicains, il n’y a personne au milieu. Il est vrai que les intellectuels qui ne se reconnaissent ni dans les uns ni dans les autres se réduisent comme une peau de chagrin ; il en existe pourtant, néanmoins : entre autres Nedjib Sidi Moussa, Claude Guillon, Yvon Quiniou, Jean-Numa Ducange, Stéphanie Roza, Gérard Noiriel, Patrick Marcolini, etc. Qu’en pensez-vous ?

Oui, ils sont très importants. Le livre de Nedjib [Sidi Moussa], La fabrique du musulman, est fondamental, et je m’y retrouve totalement, même si sur la notion d’islamophobie on n’est pas forcément d’accord. Je partage également, en grande partie, l’avis de Noiriel sur certaines dérives des intellectuels de gauche au sujet de l’intersectionnalité et du postcolonial. Mais quand je dis qu’il n’y a personne, je ne pense pas « intellectuels », mais offre politique concrète et susceptible de faire bouger les choses à terme.

Nedjib Sidi Moussa, justement, dans un entretien à Diacritik il y a trois ans (le 18/9/2017) déclarait que la vigueur donnée à la notion de « race » dans les espaces intellectuels et militants résultait de la « propagation des analyses » issues des campus nord-américains, analyses issues des « études subalternes, postcoloniales ou se réclamant de l’intersectionnalité avec le triptyque « « race », genre, classe ». Le ministre Blanquer, dans une récente attaque contre « l’islamo-gauchisme » qui selon lui « ravage » l’université, le 22 octobre 2020, n’a-t-il pas offert une occasion en or, un véritable boulevard politico-médiatique à ces « islamistophiles/identitaires » ? Ne leur a-t-il pas permis de regrouper un grand nombre d’universitaires autour de la défense des « questions raciales » sous l’affirmation d’un « savoir critique et émancipateur » (Tribune de 2 000 chercheurs, Le Monde, 4 novembre 2020) pour disqualifier toute critique de ces approches comme du « républicano-maccarthysme » ? Comment, à votre avis, les rares intellectuels et/ou militants des gauches révolutionnaires anticléricales et athées (marxistes ou libertaires) vont-ils pouvoir s’exprimer sur ces sujets et parler de luttes des classes, sans se faire injurier pour vouloir « la perpétuation de la domination blanche (et de) l’ordre raciste et hétéro-patriarcal » (dixit Ugo Palheta, sociologue, NPA) ?

 Justement, ils s’expriment avec de plus en plus de difficultés. Le « débat » (qui n’en est plus un), comme je le dis dans le livre, se passe entre deux extrêmes caricaturaux qui se nourrissent l’un de l’autre (Blanquer l’a bien compris), ce qui renforce au final les forces les plus réactionnaires. On l’a encore vu récemment avec les réactions à l’article de Beaud et Noiriel dans Le Monde diplomatique

La Semaine sanglante sur le blog Faisons vivre la Commune

jeudi 11 mars 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le blog Mediapart de Faisons vivre la Commune, le 1er mars 2021.

C’est un livre d’enquête et de combat que Michèle Audin nous propose aux éditions Libertalia, après Eugène Varlin ouvrier relieur, 1839-1871 (paru en 2019) et C’est la nuit surtout que le combat devient furieux – Une ambulancière de la Commune (1871) dont elle a rassemblé et présenté les écrits (paru en 2020).
Ce livre, qui arrive symboliquement sur les tables des libraires au début de mars – quelques jours avant le début des célébrations du 150eanniversaire de la Commune de Paris – est à l’image des chroniques que l’auteure propose chaque jour sur son blog. Des faits, des gestes, des écrits, des déclarations, des décomptes dûment documentés, vérifiés et recoupés.
C’est donc avec la même rigueur et la même exigence que Michèle Audin a repris à-bras-le-corps le dossier sensible du nombre de morts de la Commune, du fait des Versaillais. Mais sans froideur. Comme le précise l’auteure, dès l’introduction : « Il ne s’agit pas, comme l’a dit en son temps le journaliste radical Camille Pelletan, de se jeter des crimes et des cadavres à la tête, mais de considérer les êtres humains qu’ont été ces cadavres, avec respect, de ne pas les laisser disparaître encore une fois – ce qui oblige aussi à se souvenir de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils ont fait. »
Ce livre est aussi l’occasion pour l’auteure de revenir sur un certain nombre de légendes qu’elle s’applique à réfuter ou, à l’inverse, de soutenir la réalité des faits rapportés par les uns ou par les autres. C’est en particulier le cas des barricades tenues par des femmes, dans les dernières journées de mai, dont elle confirme l’existence. Elle revient également sur la question sensible de la présence des membres élus de la Commune sur les barricades. « S’il est vrai que plusieurs membres de la Commune se sont cachés ou même ont fui dès le début des combats, il n’est pas contestable que beaucoup d’entre eux se sont battus jusqu’au bout ». Et Michèle Audin, d’en dresser une liste de près de trente, en précisant les lieux et les dates, sans oublier de citer, en plus de cette liste, ceux qui ont été assassinés avant la Semaine sanglante.
Nous laisserons aux lecteurs et lectrices le soin de lire ce qu’elle écrit également sur les incendies, les otages, le dernier coup de fusil, les « pétroleuses » ou de nombreux autres épisodes sur lesquels s’est en partie construite la « légende noire de la Commune », écrite par les vainqueurs et colportée jusqu’à nos jours par les réactionnaires et ceux qui ne veulent pas savoir.
Le cœur du livre, c’est la question obsédante du nombre de morts du fait de la répression avec des témoignages souvent sujets à caution. Et l’auteure de poser les deux questions qui vont accompagner son enquête : « Compter les morts de la Commune ? Mais que compte-t-on ? » Uniquement les victimes de la Semaine sanglante ou aussi celles, très nombreuses, de la guerre menée contre Paris par les Versaillais, entre le 2 avril et le 21 mai 1871 ? Ce dernier décompte reste à faire, avec toutes les difficultés qu’il implique quant aux sources et aux situations très diverses qui ont fait qu’à l’issue de ces combats, qui ont précédé la Semaine sanglante, les corps des gardes nationaux, des ambulancières ou des cantinières ont été enterrés à Versailles ou dans les cimetières parisiens.
Pour bien compter, il faut savoir ce que l’on compte et où se trouvent les sources qui vont permettre d’établir des chiffres qui ne seront pas contestables. C’est donc après avoir fait la critique de ce que Michèle Audin appelle avec une certaine malice les « compteurs », qu’ils soient contemporains des événements ou historiens du XXe siècle, qu’ils soient favorables ou défavorables à la Commune, qu’elle en arrive à la question cruciale des fonds d’archives sur lesquelles elle a été amenée à travailler.
Les registres d’inhumation des cimetières parisiens, presque tous accessibles en ligne ; plusieurs cartons aux Archives de Paris ; plusieurs cartons également aux archives de la préfecture de police de Paris, dont un mémoire de Alfred Feydeau, inspecteur général des cimetières de Paris ; et une cote du Service historique de la Défense (à Vincennes) que l’auteure n’a jamais vu citer, découverte grâce au concours de Maxime Jourdan.
D’autres questions se posent cependant à la lecture de ces registres. Comment reconnaître un mort de la guerre dans un registre de cimetière ? Les inconnus déclarés dans ces registres sont aussi des inconnues. Beaucoup de combattant·es inhumé·es sous leur nom ne nous sont pas forcément connu·es. Tous les morts de la Semaine sanglante ne sont pas parvenus jusqu’aux cimetières. Et jusqu’à quand compter ces morts « inconnus » ? Jusqu’au 30 mai ou plusieurs semaines après, alors que de nombreux blessés vont continuer de mourir dans les prisons de Versailles ? Si de nombreux charniers ont fait l’objet d’inhumations dans les cimetières parisiens dans les semaines ou les mois qui ont suivi la Semaine sanglante, de nombreux autres n’ont été découverts – ce que Michèle Audin nomme « le sinistre soulèvement des pavés » – que des dizaines d’années plus tard, jusque dans les années 1920, à l’occasion de chantiers urbains.
Michèle Audin parvient à démontrer que les comptages « à la Du Camp » sont volontairement minorés. Leur reprise par Robert Tombs n’honore pas ce dernier. L’impossibilité, cependant, de compter tous les morts de la Commune, dont elle fait le constat, ne doit pas empêcher toutes celles et tous ceux qui le souhaitent de continuer à travailler sur ces pistes ouvertes par l’auteure. Ce ne serait que justice rendue à ces dizaines de milliers de morts et de mortes que les vainqueurs ont voulu dissimuler.
Un autre ouvrage de Michèle Audin sort ce même mois de mars aux éditions Gallimard : Josée Meunier, 19 rue des Juifs. Nous reviendrons ultérieurement sur ce roman qui a pour toile de fond la Commune et l’exil.

Marc Plocki

La Semaine sanglante dans Le Canard enchaîné

mercredi 24 février 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Le Canard enchaîné (24 février 2021).

À l’approche du 18 mars, grand jour de la Commune dont on fête le cent-cinquantenaire, les librairies voient fleurir moult ouvrages passionnants et rouge cerise.
[…] De son côté Michèle Audin s’est intéressée à la terrible Semaine sanglante par laquelle Thiers mit fin à la Commune. Combien de morts ? « Le débat est loin d’être clos. Les amis de l’ordre, au pouvoir à Paris depuis le 28 mai 1871, ont tout fait pour que ce nombre ne soit pas connu. »
Michèle Audin ouvre les registres d’inhumation des cimetières, enquête sur les gisements d’ossements découverts des années après, recoupe les sources, traque les erreurs des historiens.
En bonne mathématicienne, comme le fut son père, elle fait et refait les calculs. Fastidieux ? Non : son ardeur pinailleuse est communicative. Avec elle on voit l’histoire en train de se faire, on assiste à des scènes de massacres ou d’héroïsme, on croise « une jeune fille avec un bonnet phrygien sur la tête, le chassepot à la main, la cartouchière aux reins » qui campe sur une barricade place Blanche : « Halte-là citoyen, on ne passe pas. » Peu après les versaillais balaient cette barricade et reprennent Montmartre. En conclusion, Michèle Audin fait le compte : « Avec certitude, 10 000 morts de la Semaine sanglante inhumés dans les cimetières parisiens. Et, en tout, « certainement 15 000 morts ». Il y a des rêves qui dérangent terriblement.

Jean-Luc Porquet

La Ferme des animaux sur En attendant Nadeau

mercredi 24 février 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur En attendant Nadeau, 24 février 2021.

Une autre traduction de La Ferme des animaux, par Philippe Mortimer, vient de paraître aux éditions Libertalia. On y trouve les indispensables notes de bas de page, mais aussi (en annexe) les deux préfaces écrites par Orwell pour ce livre, et surtout (intégralement citée dans la préface du traducteur) sa lettre du 5 décembre 1946 à Dwight Macdonald où il explique, avec la plus grande précision, la signification politique qu’il donne à son roman. L’évolution de la révolution russe, conclut-il, « était entièrement prévisible  […] en raison de la nature même du parti bolchevik. Ce que j’ai tenté de dire, c’est : “Vous ne pouvez pas faire la révolution si vous ne la faites pas vous-même. Il ne peut y avoir de dictature bienfaisante” ».
Comme on voit, contrairement à ce que voudrait nous faire croire une interprétation conservatrice de la pensée d’Orwell assez répandue aujourd’hui, il ne dit pas : « Toutes les révolutions aboutissent à des dictatures ». Il dit : si vous ne voulez pas que la révolution à laquelle vous aspirez dégénère en dictature, faites-la vous-même et ne laissez pas les dictateurs s’en emparer. Comme toujours chez lui, il n’y a ni déterminisme, ni loi de l’histoire. L’issue dépend de nous. Orwell est, comme Machiavel, un penseur de la contingence et de la volonté. Parmi les penseurs de gauche, c’est une qualité plutôt rare.

Jean-Jacques Rosat

Les Pirates des Lumières dans Télérama

mercredi 24 février 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Télérama.fr, 1er août 2019, mis à jour le 7 décembre 2020.

Libertalia,
fief de pirates à Madagascar, c’était un petit coin d’utopie…

Libertalia : un endroit paradisiaque dans le nord de Madagascar, où les pirates avaient mis en place une vie libertaire et égalitaire… Ce mythe a inspiré moult idéaux politiques.

« Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! » Permettez-nous exceptionnellement, cher lecteur, de nous verser un peu de ce divin breuvage cher aux flibustiers de Robert Louis Stevenson. Oh, juste une goutte, histoire de nous donner le courage d’affronter les périls d’un long voyage, qui nous fera traverser mers et océans jusqu’à Madagascar et ses enchanteurs rivages… Cette expédition, nous allons l’entreprendre dans le sillage de quelques pirates restés fameux, Henry Avery, William Kidd, James Plantain. Et surtout dans celui d’un jeune huguenot d’origine provençale, Misson, et de son ami prêtre défroqué, un Italien du nom de Carracioli. Avec leurs compagnons, ils créèrent il y a bien longtemps, dans le nord de la Grande Île, une république utopique dont les idéaux révolutionnaires n’ont cessé depuis d’imprégner de nombreux imaginaires. Son nom ? Il claque comme un coup de fouet : Libertalia !
Notre récit commence vers la fin du XVIIe siècle, en ces temps où Louis XIV est en guerre avec tout le reste de l’Europe, à bord du Victoire, un vaisseau de trente canons sur lequel nos deux héros ont embarqué à La Rochelle. Arrivé du côté de la Martinique, il rencontre le Winchelsea, un navire anglais, et l’affrontement est rude : tous les commandants français sont tués par la première bordée des canons ennemis. Le Victoire s’en sort par miracle. Misson, encouragé par Carracioli, s’empare alors du sabre de capitaine. Il propose aux hommes d’équipage d’élire leurs officiers et de ne plus combattre désormais que pour leur propre compte : « Notre cause est brave, juste, innocente et noble, car elle se nomme liberté », s’exclame-t-il avant de faire hisser au mât un étendard blanc frappé de la devise « A Deo libertate » (« Pour Dieu et la liberté »). Vogue la galère, les voilà partis pour une vie d’écumeurs de mers. De la Jamaïque à l’Angola, en passant par la Colombie et le Panama, ils capturent ou coulent plusieurs navires anglais et hollandais. À chaque fois, ils épargnent les marins rescapés, permettent à ceux qui le veulent de s’engager à leurs côtés et laissent aux autres suffisamment de vivres pour qu’ils puissent rejoindre le port le plus proche. Et, fidèles à leur cri de ralliement, lorsqu’ils tombent sur un bateau négrier, ils rendent leur liberté aux esclaves qui viennent également renforcer leur équipage…
Du Cap, ils remontent ainsi jusqu’à l’archipel des Comores, avant de faire voile vers la pointe nord-est de Madagascar, la baie de Diego-Suarez. Dans son Histoire générale des plus fameux pyrates, publiée à Londres en 1724-1728, le capitaine Charles Johnson – qui ne serait autre que Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoé – raconte que Misson décida de s’établir là, dans une petite crique qui offrait « un vaste havre très sûr […] ; l’air était pur, le relief égal. Il décida que c’était là un asile idéal ». Nos aventuriers y construisent un port flanqué de deux fortins, des maisons, des magasins. Surtout, ils instaurent un système de gouvernement avec Assemblée constituante, chargée de voter « des lois saines dans l’intérêt du public ». Terres, bétail et trésor de guerre sont répartis équitablement. Misson est élu à la tête de l’État, pour une durée de trois ans, le mandat limité en temps permettant « aux hommes les plus compétents [de se relayer] aux affaires, et leur pouvoir étant bref, nul ne serait tenté d’en abuser ». Il gouverne avec un conseil composé « sans distinction de nation ou de couleur ». Libertalia, c’était donc ça : une « république à l’époque de la monarchie, une démocratie à l’époque du despotisme », un « lieu où le pauvre et l’exproprié recouvraient leurs droits les plus élémentaires », préfigurant « les sociétés fondées sur les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité », écrit l’historien américain Marcus Rediker dans Pirates de tous les pays.
Trois ans d’une vie libertaire qui se termina dans un bain de sang, un jour funeste où presque tous les habitants se firent massacrer par leurs voisins malgaches. Une belle et triste histoire, donc… et qui doit être prise comme telle. Car, en réalité, cette colonie n’a probablement jamais existé. En dehors de Johnson-Defoe, qui prétend tenir ses informations d’un manuscrit français transmis par un ami, personne n’a jamais pu attester l’existence historique de Misson et de Carracioli. Il aura tout de même fallu attendre les années 1990 pour que les historiens français reconnaissent qu’il s’agissait là d’une fiction, sans doute agglomérée à partir de récits de voyage déjà publiés (et donc… piratés par l’écrivain !) et de souvenirs de marins recueillis dans des pubs enfumés. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’à cette époque Madagascar accueillit effectivement plusieurs refuges de pirates, notamment sur sa côte nord-est et sur l’île Sainte-Marie (où l’on trouve encore aujourd’hui plusieurs cimetières de forbans). Et ceux-ci furent effectivement le creuset d’expérimentations sociales et politiques de la part de ces rebelles qui lançaient « un défi aux conventions de classe, de race, de genre et de nation » en pratiquant une forme « de terrorisme contre le terrorisme d’État », selon les mots de Rediker.
Mythe ou réalité, finalement, peu importe. Comme l’explique l’universitaire Nivoelisoa Galibert (décédée en 2011) dans un chapitre du livre collectif Les Tyrans de la mer : pirates, corsaires et flibustiers, « la signification de cette “république internationale sur une côte perdue d’un pays sauvage” ne réside pas dans son existence historique mais dans le fait que des milliers de lecteurs pendant près de trois siècles ont cru à son existence ». L’anthropologue américain David Graeber, qui ne fait pas mystère de ses opinions anarchistes — il s’est battu aux côtés des militants d’Occupy Wall Street — ne le dit pas autrement dans son dernier essai, consacré à Libertalia, « une source d’inspiration infinie pour la gauche libertaire. Même si cela n’avait jamais existé, cela aurait dû exister. C’était une sorte de promesse rédemptrice d’une véritable alternative ». Mais il souligne aussi combien Libertalia reste raconté d’un point de vue eurocentrique, réduisant les Malgaches à de bons sauvages, quand ils viennent offrir du riz bouilli et des volailles aux pirates, ou à de méchants barbares, quand ils finissent par les zigouiller. Alors que l’histoire, la vraie, ne s’arrête pas là. Ces forbans représentaient « un défi aux conventions de classe, de race, de genre et de nation ».
Car, pour Graeber, les pirates de la région furent à l’origine d’une double révolution. Sexuelle, d’abord : au sein de l’ethnie locale, lointaine descendance de migrants juifs ou peut-être arabes, les mâles tenaient fermement les rênes du foyer. De nombreuses femmes cherchèrent à s’en échapper en se mariant avec ces coureurs des mers, nantis de biens à échanger et auréolés de leur statut d’indociles étrangers. En devenant possédantes, ces femmes s’affranchirent et s’établirent comme commerçantes. Et révolution politique, ensuite : les enfants de ces unions mixtes, appelés Zana-malata, formèrent une nouvelle élite, dont fut issu le charismatique Ratsimilaho. De 1712 à 1750, ce chef de guerre régna sur la confédération des Betsimisaraka (« Les nombreux qui ne se séparent pas ») en mettant en place une « synthèse inventive des principes de gouvernance pirate et de certains des éléments les plus égalitaristes de la culture politique malgache traditionnelle ». Mais toute solidaire qu’elle fût, cette confédération ne survécut pas à la mort de Ratsimilaho et se fit absorber par le puissant royaume du centre de l’île, celui des Merina et de sa société organisée sous forme de castes. Ce qui n’empêcha pas la tension entre ces derniers et les « côtiers » de perdurer pendant longtemps. Ce fut même l’un des moteurs de l’insurrection de 1947 contre le joug français, et les populations de cette côte est furent d’ailleurs parmi les plus férocement touchées par la répression menée par l’occupant, qui fit au moins quatre-vingt-dix mille morts… Madagascar n’obtint l’indépendance qu’en 1960.
Alors, cher lecteur, si un jour vous avez l’occasion de passer par Diego-Suarez, ne vous contentez pas d’arpenter les rues de cette ville qui fut pendant longtemps un bastion militaire français. Hélez un taxi (une 4L beige, forcément) qui se fera un plaisir de vous emmener dans le petit village de Ramena. Pour une somme assez modeste, une fois convertie en euros, vous y trouverez sans peine un pêcheur, qui vous fera voguer à bord de son petit voilier jusqu’à l’un des îlots de la mer d’Émeraude. Un lagon enchanteur, à la sortie de la grande baie près de la barrière de corail, où, comme son nom l’indique, l’eau est d’un vert éclatant, le sable, blanc, et les poissons sont multicolores. Pendant que le pêcheur ira harponner votre déjeuner, qu’il fera ensuite griller au feu de bois sur la plage avant de vous le servir accompagné de riz coco, vous pourrez vous laisser aller à songer aux pirates qui sont passés par là, et à leur héritage politique. Amère ironie : dans ce petit coin de paradis, vous serez à la fois très proche, et très éloigné, de ce qu’ils voulaient mettre en place avec leurs utopies.

Thomas Bécard

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