Le blog des éditions Libertalia

Latéral gauche dans La Vie ouvrière

vendredi 12 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans La Vie ouvrière, périodique de la CGT, le 10 juin 2026.

« On ne naît pas sport populaire on le devient : ce que le football doit à Abraham Henri Kleynhoff »

Certes, le football est un business planétaire – et la Coupe du monde qui débute ce jeudi 11 juin aux États-Unis, au Mexique et au Canada le montre assez. Mais il est aussi le sport populaire par excellence. Pourtant, le ballon rond n’a pas toujours été accessible aux ouvriers et classes modestes. Afin qu’il le devienne, il a fallu bien des mues historiques et sociologiques et bien des parcours stimulants. Dans son livre Latéral Gauche – Figures du foot politique, le journaliste Nicolas Kssis-Martov consacre ainsi un chapitre à Abraham Henri Kleynhoff, pionnier dans la naissance d’une pratique ouvrière du football.

Remontons plus d’un siècle avant la Coupe du monde débutant ce jeudi 11 juin aux États-Unis, au Mexique et au Canada, et même plusieurs décennies avant le premier Mondial en Uruguay en 1930. Nous sommes au tournant des années 1890 et 1900, et le football commence petit à petit à s’installer en France. Qui le pratique alors ? Pas les classes populaires, mais plutôt la bourgeoisie. Les élites en effet donnent le coup d’envoi : à l’instar du baron Pierre de Coubertin, qui façonne le sport dominant que l’on connaît aujourd’hui, de Jules Rimet, fondateur de l’équipe du Red Star mais aussi de la Fédération internationale de football, ou des premiers clubs qui sont bien souvent fondés par des membres de la haute société, parfois venus du Royaume-Uni. 
Pendant cette période, ouvriers et classes populaires restent sur le banc de touche. Ou plutôt loin des terrains. Il faut dire que le socialisme et les mouvements de gauche sont méfiants devant la pratique sportive. Et même goguenards : on considère que le travailleur se dépense bien assez à l’usine, et que lui demander de s’exercer sur la pelouse ou dans la salle aurait quelque chose d’indécent. Léon Jouhaux, dirigeant à l’époque de la CGT, écrivait en 1919 : « À l’ouvrier exténué par sa tâche quotidienne qui rentrait las de son labeur dans un logis déplaisant, il était difficile de demander de parfaire son instruction […] Quant à lui demander de faire du sport, c’eût été une amère dérision n’est-il pas vrai ? » 
La démocratisation du sport en général, et du football en particulier, va en passer par de multiples transformations sociales et historiques pour en arriver à incarner le sport populaire entre tous. Des personnalités vont aussi se révéler décisives pour sortir le football de l’entre-soi. Dans son ouvrage Latéral Gauche – Figures du foot politique, paru en mai dernier chez Libertalia, Nicolas Kssis-Martov fait notamment le récit de l’une d’elles : Abraham Henri Kleynhoff. C’est lui, en effet, qui va changer les règles du jeu.

Abraham Henri Kleynhoff, le pionnier oublié

C’est sous son impulsion qu’on assiste aux premiers balbutiements du football ouvrier dans les années 1907-1908. Signe de son importance dans le développement du football en France, Nicolas Kssis-Martov fait son portrait dès le premier chapitre de son livre. Fils d’un lapidaire – c’est-à-dire d’un artisan-tailleur de pierres précieuses – et d’une couturière, il est d’abord membre du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR). Menée par Jean Allemane, cette formation anticapitaliste – qui se fondra dans la SFIO – soutient le primat de l’action syndicale et vise la grève générale. 
Au civil, Abraham Henri Kleynhoff est un grand sportif. Et il est convaincu que les terrains ne doivent pas être laissés à la bourgeoisie. Pour ce faire, il conduit un double combat. Contacté par NVO.fr, Nicolas Kssis-Martov nous explique : « Il y d’abord un combat de conviction au sein du mouvement ouvrier qu’il menait dans L’Humanité en tant que journaliste ». Car l’homme est à l’origine des pages sport du journal de Jean Jaurès, et va les utiliser pour véhiculer ses messages. Le journaliste de So Foot continue : « Il y avait aussi un combat pragmatique comme convaincre les élus de soutenir son initiative et d’aider les classes populaires à pratiquer. Les premiers terrains auxquels ils (les ouvriers) ont accès sont apparus grâce aux mairies socialistes. » Abraham Henri Kleynhoff lutte ainsi sur deux fronts. Il tombera sur un troisième : en 1916, il est tué lors de la bataille de Verdun. 
Toutefois, il ne meurt pas sans postérité. Il laisse en héritage une initiative particulièrement marquante : la mise en place d’une fédération populaire. En 1907, dans les colonnes de L’Humanité, il annonce la création de l’Union sportive du Parti socialiste, future Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Sa mission, qui n’a pas varié jusqu’à ce jour : regrouper et fortifier les institutions et les clubs défendant un sport ouvrier et populaire. 
La réussite de l’organisme est immédiate. Au total, en 1914, 41 équipes s’étaient déjà construites autour d’elle. Cette Union sportive va faire éclore de nombreux talents parmi les travailleurs. L’un des exemples les plus éclatants en est Pierre Chayriguès, apprenti électricien, devenu gardien de but dans l’équipe ouvrière de Levallois avant de rejoindre le prestigieux Red Star FC et l’équipe de France de football.
« Les combats initiaux ont perduré. Aujourd’hui, les combats de la FSGT sont l’accès aux infrastructures, le sens de la pratique, la vie associative, etc. », conclut Nicolas Kssis-Martov. Près de 34 000 licenciés, répartis dans 2 300 clubs et 3&nsp;460 équipes sont actuellement sous pavillon FSGT. Une conquête sociale des terrains de football, une émancipation par le sport qui en dit long sur le chemin parcouru par les classes populaires.

Issa Sedraoui Cochet

Entretien avec Nicolas Kssis-Martov dans Le Monde des livres

vendredi 12 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde des livres, le 11 juin 2026.

« Le foot a toujours cristallisé les enjeux politiques de la gauche »

Vous expliquez que la gauche française demeure largement incapable de « respecter » l’univers du football. Que voulez-vous dire ?

Quand je militais dans le milieu libertaire, à la fin des années 1980, on me regardait comme un extraterrestre parce que j’aimais le foot. La plupart des gens de gauche considéraient souvent ce sport comme un truc de beaufs. Or c’est un univers où il y a une immense vitalité du tissu associatif, avec le mouvement ultra ou des structures comme la Fédération sportive et gymnastique du travail, qui est l’héritière du sport ouvrier et qui organise, par exemple, du foot à sept autoarbitré ou du foot mixte… S’il y a un endroit où tu te confrontes au monde populaire, c’est bien là. Ce sont des espaces d’éducation où l’on s’engage dans la joie. J’aime dire que je suis de la gauche orgasme, pas de la gauche Prozac. Une gauche qui prend son pied dans le combat. Mais, globalement, le monde de la gauche institutionnelle est peu lié à celui du foot populaire. Il y a peu de gens qui passent de l’un à l’autre, peu de transferts… Le mercato est insatisfaisant !

Vous allez jusqu’à dire que le monde des tribunes est longtemps demeuré un « tabou à gauche ». À ce point ?

Oui, parce qu’il n’y avait quasiment aucune réflexion sur le sujet, par exemple sur les premières lois répressives qui ont encadré le mouvement ultra. Or, les restrictions de liberté qui ont concerné les supporteurs en annonçaient d’autres. Et cette absence de réflexion est allée de pair avec des tentatives de récupération, comme Jean-Luc Mélenchon se rendant au Stade-Vélodrome, à Marseille, alors qu’on sait qu’il ne connaît rien au foot.

Parmi les combats de la gauche, il y a le féminisme. Vous abordez peu la question de l’entre-soi masculin dans les tribunes. Pourquoi ?

J’évoque longuement ce qui se passe aux États-Unis et le rôle de la joueuse Megan Rapinoe. Je suis fasciné par la façon dont le féminisme, sous toutes ses formes, s’approprie aujourd’hui le foot, pourtant longtemps un « fief de la virilité », pour reprendre les mots des sociologues Norbert Elias et Eric Dunning. Le mouvement queer et LGBTQI+ (Les Dégommeuses, le FC Paris Arc-en-ciel…) est particulièrement imaginatif dans des combats essentiels comme la lutte contre l’homophobie ou la transphobie. Il faudrait aussi davantage de femmes journalistes dans les rédactions sport. Elles sont encore trop peu nombreuses pour cette Coupe du monde.

Vous dites que vous n’êtes pas de la « gauche Prozac », mais votre livre est quand même un peu déprimant ! La plupart des joueurs que vous citez, et qui incarnent le lien entre football et espérance d’émancipation, appartiennent au passé…

J’en suis convaincu, la nostalgie est un mal nécessaire. Si je cite des figures anciennes, c’est pour expliquer que le foot a toujours cristallisé des enjeux politiques qui sont ceux de la gauche : l’internationalisme, l’antifascisme, l’anticolonialisme, la lutte contre l’antisémitisme, l’antiracisme… Et je voulais montrer que ces combats ont été menés par des amoureux de ce sport, et de grands joueurs. Et, pour moi, cela reste valable aujourd’hui : quand on est de gauche, le football, c’est l’espace idéal pour recharger les batteries !

À vous lire, la suppression de l’assistance vidéo à l’arbitrage [VAR] serait une revendication de gauche. En quoi ?

Parce qu’il faut accepter que le football n’est pas infaillible. C’est ce qui fait sa beauté. Avec la VAR, Maradona [1960-2020] n’aurait pas pu faire sa « main de Dieu ». Est-ce qu’on se rend compte de ce que le football aurait perdu ? Avec la VAR, on met en place un système où les joueurs peuvent tout contester et attendre qu’il y ait une décision d’en haut. Cela revient à leur expliquer qu’ils ne sont pas responsables de ce qui se passe sur le terrain. Comment veux-tu changer les choses si tu considères que le système ne repose pas sur ta responsabilité ?

Vous parlez de « nostalgie nécessaire »… Récemment, sur le plateau de CNews, Pascal Praud regrettait le temps où une foule joyeuse pouvait saluer l’équipe de l’AS Saint-Étienne, finaliste de la Coupe d’Europe, sur les Champs-Elysées (1976). Que s’est-il passé, demandait-il, pour que la victoire du PSG donne désormais lieu à des incidents comme ceux qu’on a vus après la finale de la Ligue des champions ? Que lui répondez-vous ?

Que la France a changé. Il y a une crise économique, une déstructuration de la vie sociale et politique. Le football est devenu le lieu où s’exprime une grande partie de nos problèmes sociaux, politiques, économiques, y compris sur les questions d’immigration, etc. Par rapport à l’époque de Saint-Étienne, la violence sociale prend des formes différentes. Je lui répondrais donc que le climat a changé, et que c’est en partie à cause de gens comme lui, à cause des courants politiques dont il est le porte-voix.

Avec l’émission « L’After Foot », sur RMC, et le podcast à succès de celle-ci, le journaliste Daniel Riolo s’impose désormais comme une figure dont l’influence dépasse largement le seul commentaire sportif. Comment interprétez-vous ce phénomène ?

« Le foot n’est pas une question de vie et de mort, c’est beaucoup plus important que ça », disait le célèbre entraîneur de Liverpool Bill Shankly [1913-1981]. Riolo a compris ça. Il sait que le foot est devenu quelque chose de central dans notre société et qu’on ne peut pas en parler sans parler de la société. Bien sûr, il le fait de son point de vue, qui est un point de vue de droite. Il a repris des thématiques qui sont portées par la droite et l’extrême droite, par exemple la question de l’entrisme islamiste dans le foot. Néanmoins, il se distingue par une réelle compréhension de ce qu’est la binationalité, et de ce qu’elle apporte à notre pays. Et ce qui est drôle, c’est que, sur l’analyse du football pur, il m’arrive souvent d’être d’accord avec lui. C’est aussi ça, le football. Il y a des footballeurs de gauche qui font un foot de droite, et des footballeurs de droite qui font un foot de gauche. De même, il y a des chroniqueurs de droite qui vont défendre des conceptions du foot qui, à mes yeux, sont de gauche…

Que serait, au juste, un « football de gauche » ?

Un foot de gauche, c’est un foot solidaire et de plaisir. C’est résister et gagner ensemble, même quand l’adversaire est plus fort. Et c’est ce dont la gauche a besoin. Aujourd’hui, on a une gauche qui résiste, mais qui perd. Elle doit apprendre à se battre pour gagner. Et pour cela elle a besoin du foot, qui lui permettra de se reconnecter à certaines réalités.

Comment un supporteur de gauche comme vous envisage-t-il la Coupe du monde qui s’ouvre ?

Pour la Coupe du monde au Qatar, ça avait été vite réglé, je n’avais pas pu regarder un seul match. J’avais écrit sur le sujet, je savais qu’elle avait été achetée, j’avais en tête toutes les morts qu’elle avait provoquées. Cette fois, la compétition a lieu aux États-Unis de l’ère MAGA [Make America Great Again]. D’un point de vue purement doctrinaire, donc, et pour de simples raisons écologiques et politiques, de solidarité avec les résistances sur place, il faudrait la boycotter. Il faudrait ne pas la regarder. Il aurait fallu tout faire pour que la France n’y aille pas. Voyez d’ailleurs ce qui se passe déjà pour les supporteurs, les mesures policières, les refus de visas, ce joueur irakien qui a été interrogé sept heures à la frontière américaine, cet arbitre somalien renvoyé comme un malpropre… En même temps, qu’est-ce qu’on fait quand on est face à des Haïtiens, des Iraniens ou des Irakiens qui veulent absolument que leur équipe y soit et participe ? J’ai toujours été tiraillé par cette question, et je ne parviens pas à la résoudre. Et puis, je ne sais pas comment expliquer cela, mais cette Coupe du monde est quand même fascinante. Elle s’annonce comme l’une des plus passionnantes d’un point de vue sportif et politique. Une chose est sûre, même si cette Coupe du monde sera certainement celle de Donald Trump, le foot est plus grand que la FIFA !

Propos recueillis par Jean Birnbaum

Latéral gauche dans Le Monde des Livres

jeudi 11 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde des Livres, le 11 juin 2026.

Historien du sport et journaliste (pour Sofoot, entre autres), Nicolas Kssis-Martov aime signer des textes engagés, personnels, souvent drôles, qui explorent les liens entre ballon rond et mouvement social, rectangle vert et drapeaux rouges (ou noirs). Déjà auteur de deux livres, Terrains de jeux, terrains de luttes (L’Atelier, 2020) et Qatar. Le Mondial de la honte (Libertalia, 2022), il publie aujourd’hui Latéral gauche. Figures du foot politique.
Rendant hommage au journaliste Abraham Henri Kleynhoff (1878-1916), qui fonda la rubrique sportive du quotidien socialiste L’Humanité, au joueur Rino Della Negra (1923-1944), cet « antifa du ballon rond », ou encore au chanteur jamaïcain Bob Marley (1945-1981), l’auteur propose une excursion (parfois un brin chaotique) à travers quelques moments historiques que la gauche ferait bien de méditer, dit-il, si elle veut « apprendre à marquer des deux pieds ».

J. Bi.

Les éditions Libertalia dans Karton

mardi 9 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Karton, janvier 2026.

Paris, ligne 9 direction Montreuil, descente à Croix-de-Chavaux, avant de bifurquer vers la librairie Libertalia. Nicolas Norrito est déjà là, en train de discuter avec des gens du quartier. Cofondateur de la maison d’édition Libertalia, Nico est aussi un personnage du punk et de l’anarcho-syndicalisme parisien de la fin des années 1990. Animateur du mythique fanzine Barricata, et ancien membre du groupe Brigada Flores Magon, il retrace avec nous l’histoire de Libertalia, son activité et sa vision.

Comment est née la maison d’édition en 2007 ? quel est le passif de votre trio fondateur ?

Il y a d’abord Bruno, notre graphiste qui vit dans le Sud-Ouest. Il a longtemps été militant de la Fédération anarchiste. À l’époque, il avait créé le premier forum skinhead antifasciste : le « Nono rude doodle hooligan ». Il a été guitariste et parolier du groupe Bolchoï. Il dessinait aussi dans Barricata, un fanzine que j’avais co-créé en 1999. C’est un membre permanent de la maison d’édition que j’ai quotidiennement au téléphone !

Charlotte, c’est la professionnelle du monde du livre, car son père était libraire (« Choc Corridor » à Lyon, dans les années 1980 et 1990). Elle a successivement été attachée de presse, représentante, correctrice, éditrice… En 2020, en sortie de Covid, elle a lâché ses jobs dans plusieurs journaux nationaux pour devenir correctrice permanente de Libertalia.

Pour ma part, j’ai longtemps été prof de français, de 2002 à 2020. J’ai démissionné de l’Éducation nationale pour me consacrer entièrement à la maison d’édition et à la librairie de Montreuil. C’était pour moi la poursuite d’une même lutte, celle d’un combat pour l’émancipation amorcé à l’époque avec une autre bande de copains, celle du groupe Brigada Flores Magon. Nous étions hyperactifs à la fin des années 1990, et dans les années 2000. Sur nos tables de presse, on vendait nos disques, nos fanzines… et je me disais qu’il manquait des livres. Nous avons commencé sans argent et sans expérience particulière à l’exception de Charlotte. Nous avons financé le premier livre grâce à un concert des Brixton Cats. Nous avons financé le second avec un concert des Moonshiners, la maison d’édition porte son fondement dans la culture punk & skin antifasciste.

En s’appelant Libertalia, l’identité de la structure s’est construite autour de l’imagerie de la piraterie. En quoi ce choix a-t-il pu orienter ses choix éditoriaux ?

Cela oriente, car Libertalia relève à la fois d’un imaginaire pirate (le livre Pirates de tous les pays de Marcus Rediker que nous avons édité en 2008), et d’un imaginaire littéraire (on pense à l’Histoire générale des plus fameux pirates publiée en 1724). En tant que république pirate abolitionniste, Libertalia est un mythe, même s’il porte en lui quelques éléments de véracité. Ce qui nous séduisait, c’est la figure romantique et révolutionnaire du pirate, en tant que concept politique et littéraire.

Comment définir la direction de la maison d’édition ? Aviez-vous quelques références parmi les structures existantes en France ?

Bien sûr ! On était déjà proches de L’Insomniaque, fondée par d’anciens braqueurs passionnés par le livre. On les voit comme nos grands frères, on continue de bosser avec eux. Il y aussi les éditions Maspero, une forte influence. La Fabrique est également une maison qui m’a beaucoup inspiré, on reste très proches d’eux.

Ce qui est intéressant c’est l’impact de vos ouvrages, vu qu’ils sont distribués dans un vaste réseau de librairies françaises. Votre diffuseur (Harmonia Mundi) n’était pas réticent par rapport au contenu radical de la plupart de vos livres ?

En 2012, Court-Circuit, notre première structure de diffusion-distribution, a fait faillite. C’était une maison alternative portée à bout de bras par son équipe. On s’est alors mis en quête d’une nouvelle structure, et Harmonia nous a acceptés. Pour nous, c’était une véritable accélération de l’histoire. Cela nous a permis de gagner en visibilité en passant de 150 points de vente à 500. Je dirais qu’une centaine de librairies suivent de très près l’ensemble de notre catalogue. Notre objectif depuis le départ, c’est de distribuer le plus de livres possible. Ce qui importe, c’est d’avoir suffisamment d’argent pour rétribuer les auteurs, payer des projets, des traductions, et pouvoir vivre décemment de notre activité. Aujourd’hui, Libertalia vend à peu près 110 000 livres par an. Notre base, c’est la littérature du peuple et l’histoire sociale. Nous avons élargi le spectre avec des livres qui répondent aux préoccupations militantes contemporaines.

Comment faire pour garder une progression constante dans les ventes, tout en veillant à conserver une certaine cohérence dans la ligne éditoriale ?

C’est vrai qu’il est inimaginable de ne pas se soucier de l’état des ventes ! On veille à garder un certain équilibre. En septembre 2026, nous allons publier un livre du poète occitan Serge Pey, inspiré par Walter Benjamin. Cela nous fait plaisir, mais on sait que c’est pas le genre de livre qui va beaucoup se vendre. Il faut donc contrebalancer avec des ouvrages plus grand public. On propose plusieurs types d’ouvrages. D’abord, des livres ancrés dans l’actualité chaude. Ensuite, des livres qui relèvent de ce qu’on appelle « le frigo », qui appartiennent au champ littéraire classique et qui peuvent sortir à tout moment. Exemple : Jack London. On en a fait retraduire beaucoup, on adore. L’Appel de la forêt sort en janvier 2026, avec une traduction magnifique. On réédite aussi B. Traven, Victor Serge… c’est le fonds « classiques du peuple » de Libertalia. On va aussi essayer de publier de la littérature contemporaine, même si c’est beaucoup plus difficile. On veille aussi à publier autant d’autrices que d’auteurs. On fait très attention à ça. On fait aussi du roman graphique, de la BD, du théâtre, de l’histoire… on porte aussi des séries qui fonctionnent bien, comme les « 10 questions » (sur le féminisme, l’anarchisme, le communisme, l’antispécisme, les croisades, l’islamophobie, l’antisémitisme, la transphobie…). On essaye de trouver un équilibre global avec ces différents segments. sachant que nous avons deux autrices qui ont un grand succès en librairie : Anne Crignon (Une belle grève de femmes) et Corinne Morel Darleux (Plutôt couler en beauté que couler sans grâceDu fond des océans les montagnes sont plus grandes). On leur doit beaucoup. Elles garantissent aussi notre capacité à publier des livres plus difficiles.

Libertalia est aussi une maison d’édition ouvertement antifasciste. Votre ligne incisive envers l’extrême droite vous a-t-elle valu des problèmes ?

L’antifascisme, c’est la donnée fondamentale. On ne lâchera jamais rien sur ce thème. Nous avons été parfois attaqués, comme lors de la polémique autour de notre jeu de société Antifa, le jeu, que nous avions conçu avec nos amis de La Horde. Un député RN était monté au créneau, et le battage médiatique avait vraiment été énorme. Cette histoire commune que nous portons contre le fascisme aux côtés de la horde n’est pas terminée. Nous allons sortir ensemble le jeu de cartes Fachorama, une sorte de jeu des 7 familles d’extrême droite (qui a déclenché un autre scandale, avec plainte du ministre de l’Intérieur, Ndlr). Cette polémique du jeu antifa nous a dépassé. D’une certaine façon, on peut même dire qu’elle nous a aidés ! 2022 avait été une mauvaise année pour nous. Le jeu nous a redonné du souffle, de la trésorerie, de la visibilité ! la polémique avait commencé le 28 novembre 2022. Le 30 novembre, on n’en trouvait plus nulle part !

Peux-tu nous parler de votre librairie de Montreuil ? on a l’impression que ce côté « librairie de quartier » rétablit une certaine proximité avec les gens qui ne sont pas familiers de la littérature.

On a longtemps été hébergés à la Parole errante, chez Armand Gatti. On y a organisé plein d’événements. Nous avons quitté notre local pour nous installer à deux pas, dans une boutique un peu délabrée au 12 rue Marcelin-Berthelot. Nous ne voulions pas créer une librairie à la base ! Comme les gens du quartier se sont montrés curieux et chaleureux, nous nous sommes progressivement dirigés vers cette activité en 2018. On peut y trouver le fonds Libertalia, le fonds L’Insomniaque, La Fabrique… mais aussi les nouveautés de la rentrée littéraire, des BDs, des mangas, quelque 13 000 références… cela fait sept ans. Certains gamins nous ont toujours connu et sont devenus grands ! On tient beaucoup à ce lieu…

Et vous en ouvrez un deuxième !

C’est notre actu du moment ! nous venons de nous installer à la Maison des Métallos dans le 11e arrondissement. C’est une ancienne manufacture d’instruments de musique construite en 1881, vendue en 1936 à l’union fraternelle des métallurgistes de la CGT. Le lieu a été racheté par la mairie de Paris en 2001, puis rénové et ouvert en 2007. Le lieu est magnifique. C’est une nouvelle page qui s’ouvre pour Libertalia.

On arrive à la fin de l’interview ! Peux-tu nous citer un de tes ouvrages de cœur au sein du catalogue Libertalia ?

Question difficile ! Je dirais Ma guerre d’Espagne à moi, de Mika Etchebéhère. C’est un témoignage essentiel, un récit incroyable. Et j’aime tout ce que cette autrice incarne.

Et une petite question musique ! si tu devais citer un morceau old school que tu apprécies particulièrement, et un morceau de la nouvelle génération ?

Là aussi c’est dur ! Côté old school, je ne peux que citer « Partisans » de Brigada Flores Magon, car c’est mon histoire. Cela me déchire toujours le cœur de l’écouter. Pour la nouvelle génération, je vais dire Krav Boca. Vous représentez pour moi la continuité du combat pour l’émancipation, avec de la prise de risque.

[Propos recueillis par Polka B et Reda en octobre 2025]

Les Fronts populaires, une perspective mondiale dans Le Monde des livres

jeudi 4 juin 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde des livres, le 4 juin 2026.

Un mouvement mondial d’alliance des gauches

L’heure du désenclavement hors des limites de la stricte histoire française a sonné pour le Front populaire. Il embrasse désormais le tournant historiographique que constitue l’histoire connectée : la relecture des faits au prisme du croisement des histoires nationales. Rassemblant les contributions de plusieurs dizaines d’historiens, dirigé par Jean Vigreux et Serge Wolikow, l’imposant ouvrage collectif Les Fronts populaires, une perspective mondiale détaille des expériences méconnues, qui apportent un éclairage nouveau sur notre propre histoire.
En effet, les historiens réinscrivent cet épisode dans un mouvement général d’alliance des gauches réformistes et des partis communistes face au « champ magnétique » que représentent, au début des années 1930, les régimes fascistes. Le septième congrès de l’Internationale communiste, en 1935, s’est révélé déterminant : c’est alors qu’est remplacée la ligne « classe contre classe » par celle du front populaire antifasciste.
Naturellement, celui-ci a connu l’une de ses plus franches expressions en France, avec l’arrivée au pouvoir de Léon Blum en 1936. Mais cet éclat ne doit pas faire perdre de vue les autres, notamment le Frente Popular espagnol (1936-1939), dont la dimension connectée est une évidence, sur laquelle insistent les auteurs. Il suffit de penser à l’aide internationale qu’il a reçue dans sa résistance aux forces franquistes. Par exemple, les Brigades internationales, constituées dès 1936, voient se regrouper entre 32 000 et 40 000 volontaires venus défendre « la cause de toute l’humanité éprise de progrès ». Ces derniers étaient originaires de nombreux pays, et pas seulement d’Europe, mais, entre autres, du Mexique, des Etats-Unis, de Chine ou d’Australie.
Là se trouve d’ailleurs un des apports principaux du livre, qui rappelle que des fronts populaires ont existé hors d’Europe, de la Chine au Chili, en passant par certains pays du Maghreb. Comme Jean Vigreux et Serge Wolikow le suggèrent dans l’épilogue, cet ouvrage novateur permet aussi, surtout peut-être, d’ouvrir un champ de recherche foisonnant. Il reste beaucoup à explorer.

Louri Chrétienne de Penanros