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lundi 5 janvier 2026 :: Permalien
Publié dans le mensuel Alternative libertaire, octobre 2025.
Les éditions Libertalia viennent de rééditer un livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy, Affinités révolutionnaires, initialement publié chez Mille et Une nuits en 2014. Le livre lançait un appel pour un marxisme libertaire. Un débat qui nous interpelle ! L’occasion d’un bilan onze ans plus tard et d’une question : quoi de neuf dans le ciel des étoiles rouges, noires et bicolores ?
En lisant les deux versions du livre, nous découvrons un texte quasi identique, y compris l’avant-propos et la conclusion. Sur la couverture, la phrase « pour une solidarité entre marxistes et libertaires » a disparu. Dommage. Seul changement notable : l’éditeur a ajouté en références les livres, souvent excellents, qu’il a publiés à propos de personnages ou d’événements évoqués au fil des pages. Mais on ne saura pas si les auteurs les ont lus entre-temps. Vous pouvez donc relire les articles écrits dans AL en octobre 2014 avant d’aller plus loin.
Des divergences d’analyses
Tout le livre est fait d’ambiguïtés et d’à peu près. Par exemple, les auteurs expliquent que les divergences entre Marx et Bakounine débouchent sur le « transfert » du siège de l’Association internationale des travailleurs (AIT) à New-York en 1872 et sur la création par les anarchistes de leur propre internationale, gardant le nom d’AIT. Sans comprendre que ce geste de Marx est fondateur d’une conception autoritaire de l’organisation politique. Marx préfère saborder l’Internationale qu’en perdre le contrôle alors que les courants « anti-autoritaires » devenaient majoritaires et qu’ils étaient légitimes à garder l’héritage de l’AIT.
Geste fondateur du fonctionnement des organisations léninistes dans leurs variantes staliniennes, trotskistes ou maoïstes dont un des sommets se trouve chez Trotski en 1938 dans le Programme de transition : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de sa direction révolutionnaire ». En effet, si le rôle du parti est de diriger la révolution, la conquête de la direction du parti est décisive. Nous touchons là un point central de nos divergences entre marxistes autoritaires et marxistes libertaires sur l’auto-organisation des masses, le rôle et le fonctionnement de l’organisation politique et la question de l’État. L’État doit-il être conquis par le parti pour le mettre au service du prolétariat ou doit-il être détruit pour qu’il ne soit pas utilisé contre le prolétariat ?
De quel·les anarchistes parle le livre ?
Au fil des pages sont allègrement mélangés les bons points et les mauvais sans base sérieuse. Quelles sont les différences entre courants libertaires ? Quelles divergences entre courants marxistes ? Voilà un préalable indispensable. Il est écrit que l’AIT continue de fédérer « les anarchistes », quelle blague ! Surtout sans évoquer l’existence du réseau international de la Fédération anarchiste (IFA) ni celle d’Anarkismo (réseau international de l’UCL). Méconnaissance absolue du sujet ou volonté de brouiller les cartes ? Car en fait les marxistes libertaires existent déjà en France et se retrouvent essentiellement dans l’UCL.
Et maintenant, que faire ?
Les auteurs caricaturent aussi nos positions sur les élections, mais prétendent néanmoins cette divergence mineure. Les élections seraient simplement l’occasion de faire de la propagande révolutionnaire. C’est vrai pour LO. Mais pas pour le NPA qui cherche régulièrement des alliances avec les organisations réformistes. Ce constat ne pose pas d’anathème, mais une divergence sérieuse pour quiconque se voudrait « marxiste libertaire ».
Donc, depuis la publication de 2014, rien n’a bougé. Nous avons des relations unitaires normales entre l’UCL et le NPA comme avec d’autres forces politiques. En expédiant la critique du livre dans L’Anticapitaliste (journal du NPA-l’Anticapitaliste) en quelques lignes écrites par un ancien d’AL, le NPA montre son peu d’intérêt pour ce débat. Nous restons prêtes et prêts à l’approfondir à tout moment.
Jean-Yves (UCL Limousin)
Publié en novembre 2025.
Nous remercions le camarade Jean-Yves de l’UCL d’avoir dédié une recension à notre livre Marxistes et Libertaires. Affinités révolutionnaires (Libertalia, 2025). Le titre de son article est : « Une ré-édition : pour quoi faire ? ». Nous répondons : a) pour remplacer la première édition, épuisée, que l’éditeur (Fayard !) n’a pas voulu ré-éditer ; b) parce qu’il y a des jeunes lecteurs et lectrices qui s’intéressent à cette thématique et c) pour actualiser le texte avec quelques additions.
Nous sommes reconnaissants au camarade pour sa note. Il est en effet très important pour nous d’informer les lecteurs et lectrices d’Alternative libertaire de l’apparition de notre livre.
Nous ne pouvons cependant cacher une certaine déception. Pas à cause des critiques, qui sont normales, mais par l’absence de la moindre indication positive sur le livre… L’ensemble de la note est exclusivement négatif. Et parfois un peu « approximatif ».
Par exemple, selon le camarade, la nouvelle version est « quasi identique » à la première. Le « seul changement notable » serait les références bibliographiques ajoutées par l’éditeur. Or, outre des changements partiels, nous avons ajouté deux chapitres nouveaux, dont un sur l’internationalisme, où il est question des convergences et solidarités entre marxistes et libertaires, dans la solidarité avec l’Ukraine, le Rojava ou la Palestine et dans le combat contre le fascisme. Libre au camarade de croire que ce chapitre est sans intérêt, mais il aurait été plus correct de le signaler aux lecteurs et lectrices d’AL.
Le camarade nous critique pour ne pas avoir fait état des pratiques autoritaires de Marx dans la Première Internationale. Certes, c’est une critique légitime, mais nous avons fait le choix de ne pas recenser toutes les critiques de Marx aux partisans de Bakounine et vice-versa, pour nous concentrer sur la convergence des deux dans le soutien à la Commune de Paris. Nous plaidons coupable pour ce choix.
Nous acceptons une autre critique : nous référer uniquement à l’Association internationale des travailleurs sans faire état des réseaux internationaux anarchistes plus importants et plus récents. C’est à corriger dans une… troisième édition. Mais suggérer que notre objectif était de « brouiller les cartes » est sans fondement. Le camarade se plaint que nous n’analysions pas les différences entre courants libertaires, mais il ne donne pas un bon exemple en ne faisant pas de distinction entre les « organisations léninistes, dans leurs variantes staliniennes, trotskistes ou maoïstes ». Les anarchistes de la CNT-FAI à Barcelone en 1937 savaient très bien faire la différence entre les staliniens et les camarades du POUM (même s’ils se réclamaient de Lénine et de Trotski).
L’auteur de la recension nous accuse de « mélanger les bons points et les mauvais sans base sérieuse ». Le seul exemple donné est la section sur les élections. Selon le camarade Jean-Yves nous « caricaturons leurs positions ». Or, au contraire, nous reconnaissons que même les marxistes les plus révolutionnaires ne sont pas immunisés contre l’électoralisme dénoncé par les anarchistes. Où est la caricature ? Autre argument du camarade : « le NPA cherche régulièrement des alliances avec les organisations réformistes ». Or, comme nous l’avons déjà expliqué à plusieurs reprises, notre livre n’est pas un document du NPA et nos opinions ne sont pas toujours celles de notre parti, qui admet – eh oui ! – des points de vue différents sur plusieurs sujets…
On avait espéré de la part des camarades d’Alternative libertaire une discussion de notre livre dans l’esprit des « affinités révolutionnaires » et des « convergences solidaires » entre nos courants. Dommage. Ce sera peut-être pour une autre fois.
Michael Löwy et Olivier Besancenot