Le blog des éditions Libertalia

Rengainez, on arrive !

mercredi 16 janvier 2013 :: Permalien

Le mensuel Le Combat syndicaliste de janvier 2013 vient de publier un long entretien avec Mogniss H. Abdallah. Nous le reproduisons in extenso. Merci à Mari pour la communication du fichier

- À lire aux éditions Libertalia : Rengainez, on arrive !

Rengainez, on arrive !

Mettre fin à l’impunité des crimes policiers et racistes. Les révéler quand ils sont étouffés. Les analyser par l’angle social quand ils sont cantonnés aux faits divers et à la « délinquance ». Les inscrire dans une histoire coloniale quand ils sont énoncés comme étant le fait de minorités à qui l’on reproche de s’être « communautarisées » et « islamisées ». Malgré des décennies de mobilisations allant en ce sens, la tâche reste ardue et pour cause.

Les luttes entendant dénoncer les crimes racistes et sécuritaires sont anciennes et pourtant peu relayées, ou au cas par cas, sur le moment, rarement dans la durée. Il en va de même des luttes de l’immigration revendiquant l’égalité qui sont comme reléguées aux oubliettes sitôt une mobilisation visible achevée. Qui se souvient par exemple de la première Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, dont l’idée germa aux Minguettes sur fond de « reconquête des zones interdites », de « pacification » policière des cités et de développement du FN ? C’est aussi à cette même époque qu’apparaît ce que l’on appellera plus tard l’« islamophobie » ou « racisme anti-musulmans », attribué à l’extrême droite mais largement attisé par le PS qui le premier en formule les grandes lignes, reprises en chœur par tout l’échiquier politique.

En 1984, quatorze familles de victimes de crimes racistes ou sécuritaires viennent se planter devant le ministère de la Justice, sur le modèle des Mères de la place de Mai argentines. Au-delà de leur demande de rencontre avec le ministre et de leur dénonciation des crimes dont ont été victimes leurs proches, ce sont aussi les beaux quartiers parisiens qui sont investis. Et cette appropriation d’un lieu qui leur est a priori défendu et/ou inaccessible est elle aussi tout un symbole. Ces familles sont accompagnées de personnes qui avaient participé à la Marche de l’année précédente, qui avait réussi à fédérer assez massivement et dans des milieux variés.

Mais la question du rapport avec ces soutiens « extérieurs » se pose constamment. De même que celle soulevée entre avocats et familles. Au final, ce sont encore des Français bien blancs et aux situations sociales plutôt bonnes pour ne pas dire aisées ou des avocats techniciens qui parlent en lieu et place des familles et agissent au nom d’enfants d’immigrés, habitants des cités, victimes de violences et de crimes racistes et sécuritaires. La nécessité de l’autonomie des luttes et de l’auto-organisation s’impose.

Une association dénonçant ces crimes est mise en place, mais tout n’est pas simple : pour certaines familles, leurs enfants ne sont pas seulement noirs ou arabes, mais aussi (et surtout) jeunes. Et quand la victime est blanche, un certain malaise se fait jour : comme l’explique Mogniss H. Abdallah, « les victimes arabes ou noires » semblent assignées à « un certain type de violence raciste dont la nature serait forcément distincte de la violence sécuritaire anti-jeunes subie par les Blancs. Mais qui, en creux, méconnaît le fait que les victimes arabes ou noires sont aussi, pour la plupart, des jeunes parmi leurs pairs ».

C’est au travers du prisme d’une étude chronologique et d’une analyse des rapports de forces, mais aussi de solidarités, et du processus de mise en place d’une auto-organisation que Mogniss H. Abdallah revient sur près de quarante ans de ce pan de l’histoire sociale trop peu exploré. Son récit est riche et sans concession et parvient à faire état de ces luttes avec justesse tout en en révélant des contradictions souvent difficiles à surmonter.

Engagé dès le milieu des années 1970 dans le mouvement des médias libres, Mogniss H. Abdallah a participé à la création de l’agence IM’média en 1983 et n’a depuis cessé de s’engager dans et aux côtés des luttes de l’immigration et de divers mouvements sociaux. Et rares sont les personnes qui font preuve de tant de ténacité dans ce domaine. Il fait partie de ces militants investis dès la première heure autour de ces problématiques et qui continuent, contre vents et marées, à garder le cap dans leur combat pour l’égalité et un monde plus juste. Qui d’autre mieux que lui pouvait raconter cette histoire ?

Entretien avec Mogniss H. Abdallah autour de son dernier livre, Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la hagra policière et judiciaire des années 1970 à aujourd’hui.

En 2000, tu publiais le livre J’y suis, j’y reste ! Les luttes de l’immigration en France depuis les années soixante (éditions Reflex, Paris) qui faisait la part belle aux luttes sociales et ouvrières, aux solidarités entre Français et immigrés, à la mise en place d’un autre type de lutte par les deuxième et troisième générations. Dans le livre que tu viens de sortir, tu abordes plus spécifiquement les luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires depuis les années 1970, ces crimes touchant essentiellement les populations issues de l’immigration et vivant en banlieue. Ces deux ouvrages sont bien sûr complémentaires…

Au départ il y avait un projet de réédition de J’y suis, j’y reste !, épuisé depuis des années. Les éditions Libertalia m’avaient demandé de réactualiser le manuscrit en développant une nouvelle partie sur les luttes menées dans les années Sarkozy, mais le tout commençait à prendre des allures encyclopédiques, en cherchant à articuler luttes des sans-papiers, évolution des revendications de l’immigration « légale », révoltes des quartiers populaires et mouvement social global. Bon, ça sortira peut-être un jour. En attendant, j’ai proposé un texte centré sur l’un des axes constants de cette histoire, la lutte contre les crimes racistes ou sécuritaires. Cela m’a semblé d’autant plus nécessaire qu’une idée reçue voudrait qu’en France il n’y aurait plus de « crimes racistes », mais seulement des « bavures » policières. Or la racialisation des discours dominants et le développement de l’idéologie sécuritaire, y compris par la gauche de gouvernement, aboutiront inéluctablement à de nouveaux drames. Aujourd’hui, les plus directement ciblés sont les musulmans ou supposés tels, et il y a aussi les Roms. Pour autant, je rappelle aussi que la tentation sécuritaire ne vise pas que les Arabes et les Noirs, mais plus généralement les « salauds de pauvres » ou ces jeunes « à qui il faudrait une bonne guerre ». Parmi les victimes des coups de flingue ou de la pression policière, il y a aussi des Français blancs, ils ne doivent pas être oubliés au nom de la seule lutte contre le racisme ! Si je reprends pour titre « Rengainez, on arrive ! La chasse est fermée », l’un des slogans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, c’est aussi une manière de renouer avec l’idée plus offensive d’alors qu’il faut « désarmer les beaufs, les flics et les milices privées » et s’opposer à la logique de la militarisation policière contre « l’ennemi intérieur ».

La question de l’autonomie des luttes traverse tous tes travaux, mais aussi ton engagement. Dans Rengainez, on arrive !, il est d’ailleurs souvent question d’instrumentalisation, de méconnaissance mutuelle voire de défiance, comme si deux mondes qui s’ignorent vivaient et évoluaient en parallèle sans (presque) jamais se rencontrer. Pourtant, « autonomie » pourrait aussi rimer avec « convergence », mais tu parles à un moment de « décalage social » voire « culturel » : peux-tu approfondir ?

Le « décalage social ou culturel » dont il est question, c’est par exemple Fazia, la sœur de Djilali Ben Ali, un jeune Algérien tué à Barbès (Paris, XVIIIe) en octobre 1971, qui en parle à propos des militants débarquant soudainement dans le quartier avec leur discours préconstruit et leur côté donneur de leçon gauchiste. Ou encore, lors de la campagne Justice pour Abdel Benyahia, jeune des 4 000 à La Courneuve tué par un policier le 6 décembre 1986, le même soir que Malik Oussekine. Les militants humanistes ou d’extrême gauche mettent en avant qu’ils sont contre la prison en général, alors que la famille et les amis réclament la requalification des faits en « homicide volontaire » et l’incarcération du meurtrier. Ce qu’ils obtiendront à la suite d’une campagne contre les discriminations d’une « justice à deux vitesses » : la liberté pour les meurtriers offrant de « bonnes garanties de représentation » d’un côté, et de l’autre la prison pour la « racaille » des cités, coupable de délits souvent mineurs.

Pour les amis d’Abdel, l’argument « la prison pour personne » est abstrait et n’offre aucune perspective concrète. « Vous voulez quoi ? Qu’on fasse justice nous-mêmes ? », répliquent-ils. Il ne s’agissait pas tant de s’identifier à la répression du système dominant que de jouer sur les contradictions mêmes de ce système et de sa justice inégalitaire. Entre-temps, la gauche est repassée au pouvoir (en 1988) et beaucoup de militants ont disparu de la circulation. Ils étaient présents pour dénoncer une police aux ordres de Pasqua-Pandraud, mais dès que ceux-ci n’étaient plus au pouvoir, les militants de gauche n’étaient plus intéressés par l’affaire. La famille et les amis d’Abdel se sont retrouvés bien seuls lors du procès. Un procès qu’ils ont pourtant en partie « gagné », dans la mesure où le meurtrier a été condamné pour « homicide volontaire » à sept ans de prison ferme. À l’annonce du verdict, le père d’Abdel s’est alors adressé au public pour lui dire : « On n’est pas là pour que ces gens-là [il désigne les policiers] aillent en prison. On est là pour qu’ils ne tirent pas encore, on est là pour les vivants ! » J’ai trouvé sa lucidité impressionnante. Son principal objectif, c’était de faire reconnaître la culpabilité même du meurtrier et d’en finir avec le sentiment ambiant d’impuissance face à l’omnipotence policière. Au-delà des discours idéologiques, il y a bien là de quoi converger. Je tiens d’ailleurs à rappeler que monsieur Benyahia et les frères d’Abdel ne se sont pas repliés sur leur seule affaire. Ils ont été présents aux initiatives du comité des familles des victimes de la répression policière des manifestations étudiantes de décembre 1986. Ils ont ainsi répondu à l’appel à l’unité du père de Jérôme Duval, un étudiant blessé, qui avait déclaré lors d’un meeting à La Courneuve : « Il ne faut pas croire que les Français de souche soient à l’abri des violences policières. »

Tu fais état de l’émergence d’une nouvelle figure de « classe dangereuse » dans les années 1970 avec l’apparition des « lascars ». Or les questions sociales et coloniales ne peuvent être dissociées : ne s’inscrivent-ils pas en effet dans la continuité de leurs parents, stigmatisés notamment pendant la guerre d’Algérie ?

La figure du « lascar » des cités qui émerge dans les années 1970-1980 est nouvelle par deux aspects. D’abord, la société française découvre tout d’un coup les enfants des travailleurs immigrés alors que ceux-ci sont encore trop souvent représentés comme des célibataires peuplant les foyers Sonacotra, frustres et parlant mal le français, vivant en marge de la société et n’ayant en tête que le retour au bled. Or voilà que leurs enfants ayant grandi en France revendiquent leur place à part entière, « ici et maintenant », s’expriment et se comportent tel Gavroche qui connaît tous les recoins du Paris populaire et monte sur les barricades. Leur insolence est alors de plus en plus souvent sanctionnée par la prison puis l’expulsion vers le pays d’origine de leurs parents, mais ils restent ou reviennent clandestinement. Ils vivent et partagent aussi les révoltes de la jeunesse populaire de ce pays contre la précarisation structurelle du monde du travail, contre leur mise au pas par l’école et par un travail au rabais (intérim, etc.). Ils se révoltent aussi contre l’oppression intrafamiliale – c’est en particulier le cas de nombreuses filles. Alors à la question « Les jeunes s’inscrivent-ils dans la continuité des luttes de leurs parents ? », il faudrait insister sur le fait que les parents parlaient rarement de leurs expériences de souffrance et de lutte à leurs enfants, pour ne pas transmettre de traumatisme. Ils ont sacrifié leur vie pour que les enfants fassent des études, bénéficient d’une vie meilleure, etc.

Soulignons aussi que les discours militants des anciens étaient dominés soit par celui de l’Amicale des Algériens, dont les velléités d’encadrement étaient rejetées par les enfants qui ne croyaient pas non plus aux versions FLN héroïsées de l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne, soit par des militants d’extrême gauche surtout centrés sur la situation politique dans les pays d’origine. Je pourrais donner plein d’exemples du manque de transmission de l’expérience des parents aux enfants : ainsi, le père d’Abdel Benyahia n’a jamais évoqué à ses enfants sa participation à la manifestation du 17 octobre 1961 et le massacre d’État qui s’en est suivi. Mais à partir du moment où les jeunes s’engagent à leur tour dans des luttes, et dès lors que leurs parents les prennent au sérieux, les langues se délient. Dans mon film Douce France, la saga du mouvement beur, le père de Mohamed Hocine (qui a gagné dans sa lutte contre sa « double peine », c’est-à-dire une mesure d’expulsion après une peine de prison) raconte en famille la répression qu’il a lui-même vécue ce même 17 octobre 1961.

Les années 1980 semblent très fécondes en terme de mobilisations et de prise de conscience de la nécessité de s’organiser collectivement, tandis que pendant les deux décennies suivantes, le phénomène paraît décliner ou du moins prendre d’autres formes : on n’entend plus aujourd’hui parler du MIB et le Mouvement des indigènes de la République se concentre essentiellement sur la dénonciation de la continuité coloniale. Pourtant, depuis l’automne 2005 et ses « émeutes », la banlieue revient sans cesse sur le devant de la scène médiatique et on pourrait donc penser que le terrain est favorable à la construction de nouveaux mouvements collectifs porteurs d’analyses et de revendications plus globales…

Les années 1980 ont été celles de la prise de conscience : « On est chez nous ! » (un slogan paradoxalement repris aujourd’hui par le FN qui se pose en victime d’un racisme « anti-Français », son fonds de commerce restant « la France aux Français », aux « vrais » Français…). Mais de l’euphorie de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, on est passé aux désillusions : l’apparition de SOS Racisme et d’une « beurgeoisie » a relégué au second plan la réalité sociale. Simultanément, de multiples associations repliées sur le local se sont accoutumées à « gérer la misère » en contrepartie de subventions qui les ont rendues de plus en plus dépendantes.

Les années 1990 ont été celles du retour sur les banlieues ou quartiers populaires et sur les priorités sociales, dans une perspective politique. Le MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) a été lancé en 1995, dans un contexte de convergences autour de mouvements sociaux offensifs (mal-logés, retraites, sans-papiers, chômeurs et précaires…). Le rap conscient était en vogue, le MIB a d’ailleurs bénéficié du soutien du groupe Assassin pour le lancement de sa campagne Justice en banlieue. Et les recettes assez conséquentes du CD 11’30 contre les lois racistes ont été reversées au MIB. Mais ça n’a pas duré, et la précarité militante au jour le jour a repris le dessus, avec le sentiment d’un éternel recommencement. D’où un réel découragement. « À quoi ça sert de passer sa vie à militer si c’est pour continuer à galérer sans fin ? » : cette complainte pose crûment la question sans cesse différée de quel modèle économique serait viable pour une organisation pérenne de militants en situation sociale précaire, autour d’un projet politique autonome radical que les pouvoirs publics locaux ou nationaux ne vont évidemment pas subventionner. Le plus rageant c’est que d’autres ont « raflé le bénef » des mobilisations antérieures, en s’engageant dans des formes de business bien plus rémunérateur, je pense par exemple aux nouveaux affairistes qui prospèrent sur le créneau « musulman », un marché porteur qui capte une partie de ceux qui, issus de l’immigration et des quartiers populaires, ont connu une certaine mobilité sociale. Beaucoup de militants du MIB ont fini par chercher des solutions individuelles ou se sont repliés sur le local, intégrant des structures liées aux institutions du travail social. Dès lors, ils n’ont plus la même disponibilité militante qu’auparavant, qui exigeait d’être mobilisé à plein-temps. Ceci dit, les médias évoquent souvent les jeunes des banlieues, la drogue, les armes, les islamistes, les émeutes ou révoltes sporadiques… mais ne s’intéressent guère aux militants issus de l’immigration investis dans les organisations généralistes : je pense aux associations de femmes dans les cités, aux parents d’élèves, aux mal-logés et aux locataires qui résistent à la « gentrification » des quartiers, aux ouvriers syndiqués de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois, etc. À l’image du mouvement social global, leur action reste souvent défensive, mais elle recèle aussi un potentiel de contre-pouvoirs appelé à se développer dans la période de tensions sociales et politiques à venir.

Propos recueillis par Mari Otxandi / CNT Culture Aquitaine