Le blog des éditions Libertalia

L’autonomie, pas l’autarcie !

jeudi 15 novembre 2012 :: Permalien

Voici un article qui dormait dans les cartons depuis quelques mois et qui donne à réfléchir. Une scène de vie que nous livrons telle quelle.


Photographie : Yann Levy

« L’autonomie, pas l’autarcie ! »

Sous cette ligne de conduite, Muriel et Serge ont construit un mode de vie cohérent avec leur rejet du système productiviste et consumériste. Nous leur rendons une petite visite, histoire de comprendre leur cheminement intellectuel et les solutions qu’ils ont adoptées.

À une quarantaine de kilomètres à l’est de Paris, dans un quartier pavillonnaire d’une ville de grande banlieue se trouve une petite maison accrochée à la colline. Le séjour s’ouvre sur un vallon au fond duquel coulent la Marne et la ligne de chemin de fer. C’est ici que vivent Muriel et Serge, couple d’âge mûr qui a la particularité de tirer la majeure partie de sa subsistance du terrain attenant à la masure. Plus précisément de son potager situé en contrebas : cinq cents mètres carrés tout en longueur capables de nourrir quatre personnes sans le moindre ajout d’engrais chimique.

Nous descendons l’étroite allée qui le longe pour en découvrir les différents éléments. Tout d’abord un ensemble de collecteurs d’eau de pluie assurant les réserves pour l’arrosage, qui dominent une serre sous bâche pour les plantations fragiles comme les tomates. Muriel précise : « Chaque année nous plantons une trentaine de variétés, à raison de cinq plants par variétés. C’est beaucoup mais c’est vraiment délicieux… » Puis viennent les carrés de plantation organisés pour permettre la rotation des cultures. Des restes de carton au sol attirent l’attention. Serge s’explique : « Nous fonctionnons en permaculture dont un des principes est de ne jamais laisser le sol à nu pour maintenir l’humidité. Donc l’hiver on couvre avec des morceaux de carton, au printemps le carton s’est désagrégé, la terre est friable et on a pas besoin de bêcher. C’est la nature qui fait le boulot. »

Au bout du terrain : neuf ruches, soit des millions d’abeilles qui produisent à leur rythme du miel toutes fleurs. En ce mois de février, elles hibernent. Heureusement car le citadin n’est guère en confiance. Serge rassure : « Elles s’habituent à la présence humaine, tu peux passer à proximité sous souci. » Le terrain se clôt sur un poulailler jouxtant un tas de compost. Chaque jour, les déchets organiques y sont jetés afin de produire un engrais garanti biologique.

Dans la maison, les toilettes sont sèches. Un gros cube de bois percé sur lequel est fixée une lunette des plus classiques. À l’intérieur un réceptacle contenant une litière et absolument aucune odeur intempestive. « Au lieu d’acheter très cher à des multinationales de l’eau traitée et retraitée juste pour pisser dedans, à chaque utilisation on verse un peu de sciure récupérée auprès d’une scierie du coin qui est bien contente de s’en débarrasser. » Une fois par semaine, le contenu est vidé sur le compost rendant ainsi au terrain les nutriments non utilisés.

Le patron de Volvic ne serait guère enthousiasmé en jetant un coup d’œil au balcon. Une dizaine de bouteilles en verre remplies d’un liquide incolore y prennent négligemment le soleil. « De l’eau de pluie, on l’expose deux jours aux ultraviolets des rayons du soleil, cela tue les germes et elle devient potable. » Devant la mine circonspecte des visiteurs, Serge poursuit : « C’est une technique reconnue, et c’est plus sain que l’eau de ville dans laquelle tu retrouves des molécules de médicaments que les stations d’épuration ne savent pas traiter, l’eau en bouteille c’est pire, elle contient des traces de plastique. » Au sous-sol la machine à laver côtoie une dame-jeanne au contenu noirâtre. Une décoction de cendres qui sert de lessive, efficacité garantie par Serge.

La visite impressionne par la cohérence avec laquelle chaque pratique s’intègre au fonctionnement global du foyer, autant que par sa rupture radicale avec le mode de vie que connaissent la plupart des habitants de zones urbaines. Un fossé qui pourrait rebuter les plus motivés des aspirants à plus d’autonomie dans le quotidien. Serge récuse d’ailleurs une démarche visant à s’appliquer (ou à appliquer aux autres) un modèle prédéfini, et ce quel que soit le bien-fondé de ce dernier. Il milite plutôt pour un questionnement des pratiques individuelles et collectives visant à adopter progressivement des solutions acceptables par chacun. Et si prosélytisme il y a, il ne peut passer que par l’exemple. À l’image de ce voisin qui a quasiment abandonné les insecticides pour son potager en constatant les rendements de Muriel et Serge en permaculture.

Serge assure qu’une multitude de petits gestes peuvent constituer des pas successifs vers des modes d’organisation complets (être économe en eau, en électricité ou faire pousser quelques plantes sur son balcon). Lorsqu’on lui fait remarquer que ces « petits gestes » sont utilisés par les classes dirigeantes pour masquer leur responsabilité dans la dégradation environnementale en culpabilisant le peuple, Serge précise que ces actes doivent s’accompagner d’une démarche politique pour faire sens.

Et de politique il va en être question autour d’un repas « maison » jusque dans les pâtes, mais qui contient tout de même des ingrédients provenant de l’extérieur comme de la viande (le couple en consomme très peu), achetés en AMAP ou simplement dans des commerces locaux. C’est le moment d’interroger les idéaux de nos hôtes, et de confronter leur réalité aux préjugés qui collent, comme la glaise aux sabots, à tous ceux qui se frottent, en discours ou en actes, à la notion de « décroissance ». Pour certains, il s’agirait d’égoïstes bourgeois qui refusent aux plus pauvres les fruits du progrès dont ils ont bénéficié, à la seule fin de préserver leurs privilèges. Pour d’autres, dont certains libertaires, ils seraient de sombres réactionnaires prônant un retour à la terre aux relents de « Révolution nationale ».
L’évocation de ces images fait sourire le couple. Muriel ne vit pas sa démarche comme une rupture ; son milieu familial modeste n’a jamais été porté sur le consumérisme, mais lui a permis de ne manquer de rien. Une absence de manque dont elle reconnaît qu’elle lui a certainement permis de ne jamais voir dans la société de consommation un moyen de combler des frustrations matérielles ou symboliques.

Le parcours de Serge est radicalement différent. Issu d’un milieu pauvre, il a vécu son accession à la tête d’une d’entreprise d’électronique comme une ascension sociale et une opportunité pour mettre en pratique ses convictions politiques. « Patron de gauche » comme il se définissait lui-même, militant peu orthodoxe de la CGT, il axait son action syndicale sur l’implication des travailleurs aux décisions dans l’entreprise et sur la redistribution de la richesse produite. Après que la société fut devenue une filiale de multinationale, Serge connut jusqu’à l’absurde une gestion de groupe où la valeur des hommes et des entreprises se mesure à leur richesse apparente. Réunions éclair à l’autre bout du monde, avantages et notes de frais traduisant l’importance hiérarchique des cadres, dépenses outrancières… L’expérience s’est conclue pour Serge par une prise de conscience brutale de l’impossibilité de poser la question de la redistribution sans considérer celle de la production, au-delà de l’aspect, certes essentiel, des conditions de travail. Ne pouvant plus évacuer les conséquences politiques et sociales de cette production, et de la manière d’en dépenser les fruits, Serge devenait incapable de continuer à diriger une entreprise du domaine des « hautes technologies », profondément impliquée dans le système capitaliste et dont certaines activités concernaient des applications militaires.

Ce rejet a dépassé le cadre de son activité professionnelle, car comme il le dit : « Le système a besoin de nous pour produire, mais aussi pour consommer. » Or pour assurer l’écoulement des produits, le système productiviste cherche à emprisonner les individus dans une dualité salarié/consommateur. Une destruction d’autonomie soutenue par les pouvoirs publics au travers du « chantage à l’emploi », ou comme lors de la dernière crise en distribuant des aides aux entreprises plutôt qu’aux travailleurs touchés par le chômage.
Serge considère ainsi que sortir de la consommation permet de limiter ses besoins financiers, de s’affranchir de la nécessité d’être salarié, d’être moins dépendant du système et donc de gagner en autonomie politique. « Il faut se réapproprier son temps » clame Serge, qui articule son rythme de vie autour du fonctionnement du foyer et d’un fort engagement syndical au sein de la CNT. Disposer de son temps ne signifie pas ne rien faire : les tâches ménagères, potagères et apicoles représentent l’équivalent d’un mi-temps par personne.

Cependant une organisation impliquant plus de monde, à l’échelle d’un quartier par exemple, permettrait une économie de temps en mutualisant certaines tâches. Serge, Muriel et des riverains s’apprêtent d’ailleurs à tenter l’expérience. À force d’actions directes, ils sont en passe de récupérer une friche face à une mairie quelque peu réticente. Une belle surface susceptible d’accueillir jardins et poulailler partagés. Cette initiative soulève un point crucial souligné par Serge : la taille de ces formes de « communes ». Si une trop petite taille limite l’intérêt de la mise en commun, une taille trop importante conduit à une dilution du pouvoir politique de chacun, tout en nécessitant des infrastructures si grandes et complexes que leur gestion ne peut être confiée qu’à des experts. Exactement ce que le capitalisme génère en concentrant les travailleurs, les privant au passage des conditions politiques et matérielles de prendre en main leur existence. Assez logiquement, lorsqu’on interroge Serge sur la possibilité de mettre en place dans des zones urbaines plus denses des fonctionnements proches du sien, il répond qu’il est nécessaire de se réapproprier l’espace, notamment les friches, mais il estime qu’à terme il sera nécessaire de « s’éparpiller » sur les territoires.

Avant de quitter de Muriel et Serge, on se doit leur poser la question du plaisir dans un mode de vie que beaucoup considéreraient comme fortement contraignant. Outre les qualités gustatives de leurs différentes productions, ils assurent qu’être maître de son temps et ne pas se voir imposer ses désirs par le système marchand constituent un plaisir inégalable. À les voir sourire sur le pas de la porte, on veut bien les croire.

PS : « À Paris on a trois jours d’autonomie alimentaire. Si on fait grève générale, ils nous couillent la gueule ! » Derrière cette image, Serge réaffirme une réalité présente à l’esprit des travailleurs dès les débuts du salariat. Au xixe siècle, nombre d’ouvriers conservaient un ancrage paysan, s’assurant une subsistance particulièrement précieuse en cas de grève. Le patronat n’eut de cesse de détruire cette autonomie et de rendre les travailleurs totalement dépendants de leur condition ouvrière. Plus récemment, les grèves menées en Guadeloupe par le LKP ont donné lieu à des approvisionnements de grévistes grâce à des solidarités paysannes. Des pratiques et idées à reconsidérer en attendant que les caisses de grève contiennent… carottes et pommes de terre.

Entretien réalisé par Antoine et Yann