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Entretien avec Robert Tombs dans Libération

vendredi 11 avril 2014 :: Permalien

Un entretien avec Robert Tombs (Paris, bivouac des révolutions) dans le cahier livres de Libération du 10 avril 2014.

Robert Tombs
Robert Tombs

Robert Tombs :
« Les communards ont suivi par devoir, par camaraderie »

La Commune de Paris fut recouverte de tant d’analyses et d’explications divergentes, encombrée de tant de fantasmes et de mythes, qu’en proposer une synthèse claire pouvait sembler illusoire. C’est « un sphinx », avait écrit Marx, qui « met l’entendement à rude épreuve ». Le livre de l’historien anglais Robert Tombs réussit pourtant cet exploit : offrir de la Commune un récit simple et vivant, qui chemine parmi les événements et les interprétations avec une sorte d’évidence tranquille et de malicieuse distance critique. On y trouve d’abord la relation détaillée de ces soixante-douze jours qui ébranlèrent le pays, depuis le célèbre 18 mars 1871, jour où des milliers de Parisiens s’opposent à l’enlèvement des canons de la butte Montmartre, jusqu’aux massacres de la Semaine sanglante, à la fin du mois de mai. Sans gommer les conflits qui opposaient les différentes tendances (blanquistes, jacobins, proudhoniens, internationalistes, etc.), l’ouvrage montre aussi ce qui fit l’identité politique de ce moment : le désir d’autonomie communale, qu’on entendait étendre à toutes les localités du pays dans un idéal de libre fédération, la notion de pouvoir « délégué », donc toujours révocable, l’anticléricalisme, le respect de la propriété mais assorti de mesures sociales (sur les salaires, les loyers, le mont-de-piété), le programme d’« éducation nouvelle ».

Mais la grande force du livre tient surtout à la minutieuse remise en contexte qu’il opère. Car en dépit de l’extrême politisation du peuple de Paris, la Commune n’est pas réductible à un projet ou un programme. Tombs montre au contraire tout ce qu’elle doit aux transformations sociales de la ville, que les travaux d’Haussmann viennent de bouleverser ; ce qu’elle doit à la guerre franco-prussienne et au siège, qui ont radicalisé et soudé les Parisiens dans un patriotisme exacerbé ; ce qu’elle doit encore au mécontentement face à une assemblée monarchiste et à un gouvernement de « capitulards » qui ont choisi de s’installer à Versailles et de désarmer le peuple résistant. Il souligne combien la culture politique de cette ville, que domine une population d’artisans, de boutiquiers, de petits entrepreneurs et d’ouvriers qualifiés, s’enracine dans le monde d’hier, celui de la Révolution française, des références à 1792, de la levée en masse. Il se met surtout à l’écoute des acteurs, dans un essai d’histoire « compréhensive » qui récuse tout autant l’héroïsation que l’anachronisme ou la théorisation intempestive. D’où une lecture par le bas qui insiste sur le poids des circonstances, sur les incertitudes et les incohérences, l’imprévisible et l’irrationnel, «  le chaos et les frictions », en bref la dynamique de l’événement. Ce faisant, le livre de Tombs, dégagé de toute carapace idéologique, restitue le « Paris libre » de 1871 à ceux qui l’ont vécu, ce qui est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse leur rendre.

Professeur au Saint-John’s College de l’université de Cambridge, Robert Tombs est l’un des principaux spécialistes britanniques de l’histoire de France. Il était récemment à Paris pour présenter la version française de son livre.

Que représente la Commune de Paris en Grande-Bretagne ?

Pas grand-chose. Les Anglais aiment bien le passé, ils adorent visiter les châteaux ou lire des biographies, mais ils ne s’intéressent pas vraiment à l’histoire, hors de quelques grands événements comme la Seconde Guerre mondiale. Quelques jeunes voient cependant dans la Commune un symbole de révolte ou de dissidence culturelle. Il y eut à la fin des années 1980 un groupe new wave qui s’appelait The Communards.

Et votre rencontre personnelle avec la Commune ?

C’était au lycée. L’histoire de l’Europe depuis 1870 était au programme, et j’ai lu alors plusieurs livres sur la Commune comme ceux de Michael Howard ou d’Alistair Horne. J’ai eu la chance ensuite, étudiant à Cambridge, d’avoir de très brillants professeurs qui étaient spécialistes de la France : Christopher Andrews, Simon Schama, Tony Judt, ou encore John Patrick Bury, auteur d’une biographie monumentale de Gambetta. J’ai donc fait de l’histoire française. Mais je suis venu à la Commune par les Versaillais. Ma thèse, dirigée par Bury, portait sur la répression militaire de la Commune.

Votre livre insiste fortement sur la dynamique des événements.

Je pense que l’événement est né de circonstances très particulières. Évidemment, il s’inscrit dans une longue tradition politique, celle des révolutions et des mobilisations populaires dont on sait l’importance en France depuis 1789. Mais les faits déterminants furent la guerre franco-prussienne et le siège de Paris. Ils ont bouleversé le jeu politique traditionnel, ouvert des possibilités inédites et surtout armé la population masculine, ce qui la rendait disponible pour une action révolutionnaire.

Vous pensez à la garde nationale ?

Oui. La Commune fut une révolution menée par la garde nationale, qui n’était rien d’autre que le peuple en armes. On trouvait en son sein toutes les composantes, et donc toutes les options politiques du peuple parisien. La garde était organisée localement, en bataillons qui reflétaient la diversité sociale et politique de chaque quartier. Évidemment, c’était pour défendre la France et Paris contre les Prussiens, mais cela a aussi rendu la révolution possible. La garde nationale avait aussi un rôle économique : les hommes touchaient une solde de 30 sous. Je ne veux pas dire que les communards se sont battus pour de l’argent, mais à un moment où la guerre et le siège avaient désorganisé la vie économique, une partie des ouvriers dépendait de cette solde, qui permettait de nourrir une famille.

Les solidarités de voisinage furent aussi décisives dans la mécanique des engagements.

Oui, mais ces solidarités s’étaient établies durant le siège. Il faut imaginer que, dans chaque pâté de maison, tous les hommes valides s’étaient engagés dans la garde nationale pour combattre les Prussiens. Ils se connaissaient, élisaient leurs officiers, formaient un microcosme armé, patriotique, démocratique. Au moment des combats, beaucoup ont donc suivi leur bataillon, par camaraderie, par fierté, par devoir. Tout cela compta autant que les idées politiques. Le nombre des hommes qui ont porté les armes était bien supérieur à celui de ceux qui ont voté pour l’extrême gauche en 1870 ou même pour la Commune aux élections de mars et avril 1871.

Vous tentez aussi de saisir l’attitude des autres, les indifférents, les attentistes.

La Commune de Paris ne fut pas en effet celle de tous les Parisiens. Un tiers des habitants avait quitté la ville, certains pour fuir la révolution, d’autres pour respirer ou se reposer à la fin du siège. Et beaucoup de ceux qui restaient n’étaient pas favorables à la Commune. Mais peu s’opposèrent ouvertement. La Commune était le gouvernement légal de la ville, elle occupait l’hôtel de ville, dirigeait les services municipaux, assurait le ravitaillement.
Beaucoup de personnes ont donc continué d’obéir aux autorités, comme ils l’avaient toujours fait. Paradoxalement, une partie de l’autorité de la Commune tient davantage à sa légalité qu’à son caractère révolutionnaire.

En 1871, les femmes ont joué un rôle important. Mais la Commune n’a, selon vous, guère contribué au déplacement des frontières de genre.

On vit en effet des femmes porter des uniformes, des fusils, travailler aux barricades, mais cela avait déjà été le cas en 1830 ou en 1848. En fait, ce sont les Versaillais qui ont accentué le rôle des femmes, afin de discréditer un peu plus la Commune, de montrer qu’elle constituait une subversion majeure des normes et de la moralité. La figure extrême, c’est « la pétroleuse ». Et cela est resté dans la presse, la littérature, les caricatures. Il y eut certes des clubs de femmes, certaines occupaient des positions dans l’administration, les écoles libres, les coopératives de production, et un petit nombre de femmes, c’est sûr, a aussi pris les armes. Mais on a exagéré l’ampleur de ces actions. La plupart des femmes ont rempli des rôles conventionnels, infirmière, cantinière, institutrice, et aucune d’entre elles n’a réclamé de droits politiques.

Vous révisez aussi à la baisse le nombre des victimes de la Semaine sanglante.

Il ne s’agit nullement de nier la violence de la répression. Les Versaillais, qui décrivaient les communards comme des ivrognes et des criminels, se sont conduits avec une extrême férocité, dans les combats d’abord, puis en fusillant sur place beaucoup de ceux qu’on trouvait les armes à la main. De 1 000 à 2 000 personnes ont probablement été fusillées après un jugement sommaire, et le nombre total de tués s’élève sans doute à 7 000. C’est beaucoup, mais on est loin des 17 000 fusillés et des 30 000 victimes rapportées par la tradition. Cette idée d’une apocalypse sanglante a été formulée par les communards exilés à Londres, qui n’avaient pas la moindre idée du nombre réel de morts.

Votre livre tord le cou à nombre d’« idées séduisantes », mais qui ne résistent pas à l’examen des faits. Pourquoi la Commune a-t-elle suscité tant de mythes ?

Tout commence avec Karl Marx qui, dans un pamphlet écrit à chaud, érige la Commune en prototype du gouvernement révolutionnaire. Engels compléta la théorie en la décrivant comme la première dictature du prolétariat, donc comme le modèle de toutes les révolutions à venir. Une lecture héroïsée en a résulté, portée en large partie par les partis communistes.
Mais les communards, Lissagaray en tête, ont aussi donné une version romantique, flamboyante, qui devait montrer que la révolution restait possible. Plus tard, on compara la Commune et la Résistance, Versailles et Vichy, pour démontrer que c’était le peuple qui défendait la patrie, pas la bourgeoisie.

Quelle part les historiens étrangers apportent-ils à l’histoire de la Commune ?

En France, les travaux décisifs furent ceux de Jacques Rougerie, qui m’ont beaucoup inspiré. Mais le centenaire de 1971 fut suivi d’une éclipse. Le relais a été pris par des étrangers, qui n’avaient pas participé à ce moment. J’ajouterai que dans les universités anglaises ou américaines, les jeunes historiens qui travaillent sur la France sont souvent assez seuls, loin des centres ou des programmes de recherche. Cette liberté peut se révéler créatrice. En France, questionner la Commune était souvent taxé de sentiments anticommunards. De telles contraintes ne pesaient pas sur nous.

Propos recueillis par Dominique Kalifa

Paris, bivouac des révolutions dans Le Monde des Livres

vendredi 11 avril 2014 :: Permalien

Éditorial du Monde des Livres daté du 11/04/14.

Commune is not dead

Non, décidément, comme dit la chanson, la Commune n’est pas morte. La preuve, son histoire et sa mémoire produisent encore des moments inattendus en plein Paris. Récemment, une assemblée de chercheurs et de militants s’est ainsi retrouvée dans une salle de la Sorbonne pour écouter Robert Tombs, professeur au prestigieux St John’s College de Cambridge, gentleman portant cravate, dont le livre sur l’insurrection de 1871 vient d’être traduit par un petit éditeur… libertaire.

L’ambiance était studieuse, l’écoute fervente. Il faut dire que les passionnés de cette période ne pouvaient qu’être comblés : d’abord publié à Londres en 1999, rédigé d’une plume limpide et désormais servi par la belle traduction de José Chatroussat, Paris, bivouac des révolutions constitue une vaste synthèse sur la Commune, ses origines, sa dynamique, ses méthodes, ses conséquences, ses interprétations. Dans le sillage de l’historien Jacques Rougerie, auquel d’ailleurs le livre est dédié, Robert Tombs mène paisiblement son récit, multipliant sources et points de vue, bousculant légendes noires et contes édifiants, citant Marx et Furet avec la même tendresse. Ses phrases, pourtant brèves, tissent une grande diversité d’enjeux – sociaux, militaires, urbains… Et tout en inscrivant ces événements dans la continuité des révolutions, il rompt avec une vision lisse et linéaire de l’Histoire pour montrer que « la plus grande insurrection véritablement populaire » de l’Europe moderne se déploya sous le signe de l’imprévisible, entre pluralité des rythmes et discordance des temps.

Aurore ou crépuscule ? Fête ou chaos ? Ces vieilles questions, Tombs refuse de les trancher. À le lire comme à l’écouter, on est frappé par l’élégante sérénité qui assure l’ampleur de son propos. Aux premiers jours de la Commune, en mars 1871, des observateurs étrangers, notamment anglais, posaient sur le soulèvement un regard plutôt flegmatique. Près de cent cinquante ans plus tard, c’est encore un Britannique qui trouve la juste distance pour raconter ces journées cruciales, au rayonnement intact, de façon à la fois sensible et apaisée.

Jean Birnbaum

L’ami d’Alain Bauer

lundi 31 mars 2014 :: Permalien

Les Marchands de peur - illustration de Bruno Bartkowiak

Manuel Valls est Premier ministre.
Profitons-en pour relire la postface rédigée il y a un an par Mathieu Rigouste pour la deuxième édition des Marchands de peur :
Libertalia-les-marchands-de-peur-extrait-web.pdf (PDF, 94 Ko)

On ne devrait d’ailleurs plus trop tarder à voir resurgir l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, vieil ami du nouveau chef du gouvernement.

Le Faiseur (Balzac) sur les planches

mardi 25 mars 2014 :: Permalien

Le Faiseur, de Balzac, mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota, sera joué jusqu’au 14 avril au théâtre des Abbesses (Paris 18e) puis partira en tournée à Rennes, Sète, La Rochelle…

Le Faiseur (Balzac) sur les planches.

« Demain je trône dans les millions ou je me couche dans les draps humides de la scène ! » (Mercadet, acte III, scène 16).

Balzac dramaturge, voici qui a de quoi piquer la curiosité. À dire vrai, l’auteur de La Comédie humaine n’a pas laissé un souvenir impérissable de ses sept pièces (dont cinq jouées de son vivant). En s’essayant au théâtre, il s’imaginait en haut de l’affiche, couvert de gloire et d’argent. Las, n’est ni Hugo ni Vigny qui veut et cinglant fut le jugement de l’académicien François Andrieux quand il découvrit le Cromwell (1820) du jeune Honoré : « L’auteur doit faire quoi que ce soit, excepté de la littérature. »
En 1840, Balzac entama l’écriture d’une comédie de mœurs relatant les frasques de Mercadet, un spéculateur perclus de dettes. La thématique lui était familière. Trois ans auparavant, avec La Maison Nucingen, le romancier évoquait la Bourse, la banque et les investissements hasardeux. Plus prosaïquement, amateur de bonne chère, vivant grand train mais déménageant à la cloche de bois, l’auteur du Père Goriot ne cessa jamais d’imaginer des stratagèmes pour « se refaire » et échapper à ses nombreux créanciers. Il fut même l’auteur d’un traité sur « l’art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou en dix leçons » (1827).

Imprimé en 1848, joué en 1851 (soit un an après le décès de l’auteur), mis en scène une petite dizaine de fois au cours du xxe siècle (par Charles Dullin en 1935, Jean Vilar en 1957), Le Faiseur, pièce en cinq actes et en prose, fait son retour sur les planches au théâtre des Abbesses dans une mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota.
Auguste Mercadet (Serge Maggiani) entre en scène dès l’exposition. Le bougre accuse une cinquantaine d’années et vit dans un fastueux appartement de onze pièces rue de Grammont, à deux pas du palais Brongniart. Mais il n’a plus le sou pour payer ses gages ni ses domestiques. Alors il gagne du temps (« Trois mois pour un spéculateur, c’est l’éternité »), entourloupe ses créanciers, leur vend du rêve et expose son épouse (Valérie Dashwood) : « Quand à l’Opéra vous vous montrez avec une nouvelle parure, le public se dit “les Asphaltes vont bien, ou la providence des familles est en hausse, car Madame Mercadet est d’une élégance !” » Tout au long de la pièce, Mercadet attend le retour de Godeau, son fantomatique associé parti tenter sa chance aux Indes, celui qui règlera toutes ses dettes et le sortira de la ruine quand il reviendra…
Pour l’heure et pour faire face, il envisage de marier avantageusement sa fille Julie (Sandra Faure), peu gâtée par la nature mais courtisée par deux prétendants : Minard, presque sincère (Jauris Casanova) et Michonnin de la Brive (Philippe Demarle) aux intentions moins louables : « Crocheter le cœur pour crocheter la caisse, quelle entreprise ! » Avec l’obscur La Brive (qui ressemble à Vautrin), Mercadet tente d’organiser un délit d’initiés afin d’écouler quelques milliers d’actions des mines de la Basse-Indre et d’en tirer un bénéfice considérable. Les choses ne se dérouleront pas comme prévu et Mercadet se résigne au suicide quand, coup de théâtre, Godeau revient et le sauve.

On rit allègrement au cours de cette comédie grinçante ancrée dans le règne de Louis-Philippe. Le légitimiste Balzac dénonce les connivences de la presse et du pouvoir, fustige l’avènement des financiers et de la bourgeoisie d’affaires (« On parle fort peu, on court, on se rend utile, on fait les démarches qu’un homme au pouvoir ne peut pas faire lui-même »). Il ne condamne pas Mercadet et Michonnin de la Brive (« Notre malheur à nous autres, c’est de nous sentir aptes à tout et de n’être en définitive bons à rien […]. La société n’a pas créé d’emploi pour nous »), qui ont des traits communs avec Rastignac.
On trépigne parfois, puisque Demarcy-Mota matérialise le jeu d’équilibriste du Faiseur (« homme d’affaires sans scrupule ») par trois plateaux qui n’en finissent pas de tanguer et ponctue les actes par un chœur reprenant Pink Floyd (Money), ABBA (« Money must be funny in the rich man’s world »), David Bowie (The Man who sold the World) et même les Red Hot Chili Peppers (Otherside).
Enfin, on s’étonne du cynisme prémonitoire du « Napoléon des affaires » : « On ne tuera jamais la spéculation, j’ai compris mon époque ! Aujourd’hui, toute affaire qui promet un gain immédiat sur une valeur… quelconque, même chimérique, est faisable ! On vend l’avenir, comme la loterie vendait le rêve de ses chances impossibles » (Mercadet, acte IV, scène 3).

N.N.

Entretien avec Lola Lafon

jeudi 20 mars 2014 :: Permalien

Entretien initialement publié dans CQFD, mars 2014.

« Avant on consommait des gymnastes,
aujourd’hui des top-models ou des prostituées. »

Romancière et chanteuse, militante féministe et antifasciste, Lola Lafon vient de publier La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes sud, 2014), un roman sur la gymnaste roumaine Nadia Comaneci. Le livre caracole en tête des ventes, toute la presse en parle, pourtant, ne fuyez pas ce texte, il est d’une grande beauté et requiert notre attention.

Ta vie du moment est principalement dédiée, ces semaines-ci, à la défense du livre ?

Oui, ce soir, à Montreuil, c’est ma dixième présentation en librairie, j’en ai encore une cinquantaine en prévision, je dois également participer à des rencontres avec des étudiants. J’ai déjà répondu à beaucoup d’interviews. Mais ce n’était pas prévu pour se passer ainsi. En proposant ce récit sur la vie d’une gymnaste roumaine, je pensais au contraire que cela susciterait peu d’enthousiasme.

C’est ton quatrième roman. Qu’est-ce qui a changé avec celui-ci ?

Il marque la fin d’un cycle au niveau formel. J’ai rédigé mes trois premiers romans à la première personne [Une fièvre impossible à négocier (2003, Flammarion) ; De ça je me console (2007, Flammarion) ; Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (2011, Flammarion), Ndlr]. Puis j’ai rencontré une éditrice, Marie-Catherine Vacher, avec laquelle j’ai entretenu un dialogue vraiment très chouette. Mais je n’ai pas le sentiment d’avoir changé de thématiques : ce sont les mêmes. Il y a toujours le thème du genre – et du corps féminin vu par les juges, les corps médiatiques et politiques. Il y a les rapports Est-Ouest. Et puisqu’il n’y a pas la danse, il y a la gym.

À quel moment as-tu commencé à penser à ce sujet et comment ?

C’est déjà ancien. J’ai vécu en Roumanie longtemps, j’ai été élevée avec la photo de Nadia Comaneci et son image omniprésente. J’ai réalisé qu’elle m’émouvait terriblement. J’ai cherché à comprendre ce qui me touchait et pourquoi. J’ai fait de longues recherches, et elles m’ont tout de suite interpellée, parce que j’ai moi aussi quitté la Roumanie pour venir ici.
Je n’ai pas eu le sentiment de faire le portrait d’une icône. Les commentaires sur la haine du corps par les commentateurs, par les États, tout me semblait familier. Mon postulat, c’est que je faisais le parcours hormonal d’une fille banale – il se trouve par ailleurs qu’elle est géniale – mais son génie ne la sauve pas. Ce 10 parfait, c’est presque une apothéose, elle est parfaite, mais sera toujours jugée pour son apparence et sa sexualité davantage que pour ce qu’elle accomplit. C’était très frappant dès le début de mes recherches.

Mais comment as-tu procédé, très concrètement ?

Je suis partie à Bucarest (j’y vais très souvent). À la bibliothèque universitaire j’ai utilisé une forte documentation que plus personne ne consulte. J’ai trouvé un fonds de photos, qui en disent long sur la mise en scène de Nadia avec les généraux, avec Ceausescu, avec des poupées, avec sa famille. Une héroïne communiste travailleuse.
Politiquement, je me suis confrontée à mes amis. Je me suis retrouvée dans le rôle de la narratrice. Un peu désorientée, n’arrivant toujours pas à écrire, je suis repartie en France, j’ai consulté une documentation américaine sur le genre, le corps, le mouvement, et là, c’était très intéressant, je me suis rendu compte (mais de nombreuses femmes ont fait des thèses sur ce sujet) qu’il y a un moment où les petites filles commencent à limiter l’espace d’elles-mêmes, elles ont peur de se décoiffer, de transpirer. Aimer Nadia Comaneci, c’est transgressif, cela n’est pas « mignon ».
Je suis alors retournée à Bucarest, j’ai cessé de me documenter, et j’ai commencé à écrire, avec des versions A, B, C. J’ai relu et j’ai tout jeté, c’était la mauvaise direction. Il m’a fallu comprendre la forme qui serait celle de ce récit : l’inverse de ce que je faisais jusqu’ici, donc désormais j’adopterais un style très rapide, des chapitres très courts. Et je cesserais de guider le lecteur, ce que je faisais en raison – peut-être – de ma formation politique. Il a fallu que je me fasse violence pour être dans cette démarche, mais ce fut très intéressant. J’ai ainsi alterné rédaction et documentation pendant deux ans.

Comment as-tu réussi à articuler ce long cheminement avec la musique ? Quelle place restait-il à la chanteuse et à la militante que tu es ?

Je n’ai pas fait de musique, je n’ai rien fait d’autre qu’écrire mais j’ai continué autant que possible d’être là aux réus du collectif anarcho-féministe dans lequel je suis. Mais je ne peux pas séparer les facettes de ma personnalité. La manière dont je vois cette histoire est empreinte de mon histoire militante, de ma vision Est-Ouest. Ce qui me marque c’est que les corps de l’Est ont toujours été consommés par l’Ouest. Avant on consommait des gymnastes, aujourd’hui des top-models ou des prostituées. Finalement ce que Nadia dit à la narratrice, c’est qu’elle se trompe. Ce que vous interprétez comme un sacerdoce de victime n’en est pas un, c’est un choix, Nadia trouve sa liberté dans une discipline très rigide ; après la question est « qu’est-ce qu’un choix ? ». D’une certaine façon, c’est une parabole de l’existence d’écrivain : tu es littéralement seule, tu es coupée des autres. J’ai écrit à Bucarest principalement, pour être dans l’odeur de la ville. C’était très troublant, la Roumanie a beaucoup changé, mais pas tant que ça si tu t’extrais des grandes places.

Le livre va-t-il être traduit ?

Oui, c’est énorme ! En Roumanie, je m’attends à davantage de violence, de polémique. Je pense que certains le trouveront trop favorables au communisme, d’autres le jugeront trop défavorables. J’ai déjà fait une lecture là-bas en cours d’écriture, je suis curieuse des réactions.

Comment expliques-tu que tous les premiers articles sur ton roman ont été rédigés par des femmes, tant dans Le Monde, Télérama que Le Canard enchaîné ?

Je ne l’avais pas remarqué, mais en effet, même L’Équipe m’a envoyé une femme ! Quant aux rencontres, il y a 97 % de femmes au sein de l’assistance. Et à chaque fois, il y a un mec qui se lève pour me demander si Nadia a couché avec le fils Ceausescu. Finalement, la fracture est totale. Je me dis : « Vous ne voyez pas ce que je vois. On ne parle pas du même sujet. » Ce livre n’est pas très tendre avec les personnages masculins, ils deviennent tous les managers de Nadia, croient la fabriquer, comme par exemple l’entraîneur Bela Karolyi, personnage paradoxal qui me fait penser au prof de français de Rimbaud : ce n’est pas lui qui est à l’origine de ce talent.
Nadia se débat constamment contre tous les contrôles : celui des États, celui des gens lambda qui regrettent qu’elle se soit échappée de l’enfance : elle n’a pas le droit au statut de championne si elle devient une femme. Elle a toujours le niveau mais doit être en dehors de la féminité. Or Nadia rejette la normalité, mais très vite, alors qu’elle n’a que 15 ans, on lui parle déjà de se marier.

En lisant ton bouquin, j’ai passé des heures à visionner, et du coup à découvrir les vidéos de Nadia Comaneci. Ce livre m’a fait penser à Danseur, de Colum McCann, qui m’avait amené à visionner des ballets de Noureev, j’ai retrouvé la même force dans l’écriture et dans la façon de s’emparer du sujet.

Je suis flattée, c’était l’un de mes exemples. Dans ma première vie, j’étais danseuse. J’ai aboodé Danseur avec beaucoup de circonspection parce que je connais bien la vie de Noureev. Mais McCann invente un autre Noureev ressemblant et phénoménal.

Et parmi tes autres sources d’inspiration ?

Il y a Echenoz pour son livre sur Ravel, ou pour Courir sur Zatopek, même si je ne suis pas fan de son traitement des pays de l’Est. Et puis il y a bien sûr Blonde, le grand roman féministe de Joyce Carol Oates.
Nadia n’est pas faite pour plaire aux adultes, on dirait une Jeanne d’Arc. Je suis fascinée par ces gamines, et cette puissance physique. Il ne fallait pas voir les biceps très développés des gymnastes, d’où les justaucorps longs. Bela choisissait des fillettes pour qu’elles n’aient pas le temps d’apprendre les codes de la féminité. Et puis, en filigrane, dans mon récit, il y a la guerre symbolique contre la Russie : faute d’avoir la puissance de feu pour régler cet antagonisme historique, la Roumanie lance une armée de gamines à l’assaut des Russes.

D’où cette scène incroyable et véridique de Ceausescu qui fait revenir ses sportives avec son propre avion parce qu’il juge qu’elles sont mal notées ! As-tu eu des retours de lecture des protagonistes de ton récit ?

De la vraie Nadia Comaneci, non. Elle sait que le livre existe. Il y aura peut-être un retour au moment de la traduction roumaine. J’ai eu pas mal de retours de gymnastes.

Arrives-tu à te projeter dans ce que tu écriras ensuite ?

Absolument pas. J’ai l’impression que je ne ferai plus jamais rien, ni écrire ni jouer. C’est comme un vertige, tu passes deux années illuminée dans une hystérie où tu ne dors pas, tu ne penses qu’à cela, tu alternes exaltation et découragement, tu crées ton monde parallèle. Tu te retrouves ensuite dans le vide.

Comment perçois-tu ton livre dans le débat sur le genre ? Tu espères qu’il fera bouger des lignes ?

Certains verront le terme « communiste » sur la couverture et refuseront de le lire alors qu’il ne s’agit absolument pas d’un hommage au régime de Ceausecu, qui rentrait dans le corps des femmes – au sens propre – avec la police des menstruations et l’interdiction de l’avortement. Ce qui m’intéresse, c’est la fabrication du corps : Nadia est fabriquée par Bela. Moi je suis fabriqué par des régimes, des privations, des critères. Je ne comprends pas qu’on s’horripile de la fabrication du corps sportif féminin en Roumanie puisque c’est quelque chose que les sociétés partagent largement : on va vers des corps féminins avec de moins en moins de puissance physique. Plus les femmes grandissent en âge et plus elles réduisent leur puissance : elles ne doivent pas être trop musclées ni avoir de trop gros mollets.

Et ce titre ?

Je pensais que ce serait un titre de travail, j’en ai cherché plein d’autres et finalement j’ai gardé celui-ci. Mais il faut bien comprendre que « la petite communiste qui ne souriait jamais », c’était la manière dont les médias occidentaux se la représentaient. Les Américains la décrivaient ainsi. Comme s’il avait fallu lui extorquer aussi ceci. Implicitement, on lui reprochait, au terme de trois sauts périlleux arrière, de ne pas avoir poussé la performance plus loin et de ne pas faire allégeance en étant également mignonne et souriante.

On t’a croisé dans toutes les manifestations antifascistes parisiennes des derniers mois. Cet engagement fait particulièrement sens à tes yeux ?

Si je dois m’interroger sur les raisons de mon engagement antifasciste, cela m’amène à des choses très personnelles, le fascisme ayant frappé ma famille. Sur ce thème-là, je ne peux pas me mettre sur le côté et je ne supporte pas qu’on relativise les propos racistes, antisémites, sexistes ou homophobes. Je fais également partie d’un collectif féministe. Cette implication concrète ne m’empêche pas de croire également au pouvoir de la fiction, des romans.

Justement – et ce sera notre dernière question –, quels sont les livres et disques qui t’ont durablement marquée ?

Facile ! Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, un grand livre inclassable de l’inclassable Pierre Goldman ; Blonde, déjà évoqué, sur Marylin ; et puis Raoul Vaneigem, qui a marqué mon entrée dans une pensée politique, avec notamment le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations ; enfin, Virginia Woolf. Ajoutons Patti Smith, pour le mélange de la poésie et de la musique ; la musique roumaine. J’ai également ma liste honteuse, la musique que j’écoute en faisant du sport, mais je n’en parlerai pas…

Propos recueillis par Nicolas Norrito et Yann Levy

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