Le blog des éditions Libertalia

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L’édition sous perfusion

vendredi 19 juin 2015 :: Permalien

Cette expression fait immédiatement écho à tous les acteurs de la filière livre, à savoir les auteurs, les éditeurs et les libraires. Mais on pourrait aussi citer les imprimeurs, les illustrateurs, les traducteurs, les correcteurs, etc. C’est effectivement une filière qui, dans son ensemble, connaît une grande précarité. « Le livre sous perfusion » serait donc une expression plus appropriée. Tour d’horizon des symptômes et de leurs béquilles.

Les auteurs
Dans leur grande majorité, environ 95 %, ils ne vivent pas de leur plume. Pour beaucoup, ce sont des journalistes qui publient, sur commande ou non, des enquêtes, des essais, voire des romans. Car aujourd’hui, pour être publié, il faut avoir un nom, un réseau. L’autre grande catégorie est celle des universitaires. Dans les deux cas, ils n’ont pas besoin de leurs droits d’auteurs pour vivre. Les seuls auteurs qui vivent de leurs droits sont ceux du Top 10 des ventes : Michel Houellebecq, Anna Gavalda, Guillaume Musso, Marc Lévy, etc. Sans parler des personnages médiatiques, pour lesquels les livres s’enchaînent et s’empilent : Alain Finkielkraut, Bernard Henri-Lévy, Eric Zemmour, etc. Le fait d’être connu ou reconnu permet à l’auteur de demander des à-valoir, c’est-à-dire de percevoir une somme d’argent pendant l’écriture du livre, une avance sur les futures ventes.
Mais la réalité est tout autre. Pour un auteur inconnu qui trouve un éditeur qui imprime son livre à 1 000 exemplaires et le vend à 14 euros, celui-ci touchera, au bout de dix-huit mois environ, et si tout le stock se vendait (chose rare), 1 400 euros. Même pas de quoi vivre un mois. Cette situation est bien entendu la plus courante.
Cette année, au Salon du livre de Paris, on a pu assister à une « manif » d’auteurs avec le slogan « Pas d’auteurs, pas de livres », organisée par le Conseil permanent des écrivains, qui regroupe 17 syndicats et associations d’auteurs (voir l’article « Inédit défilé d’auteurs en colère au Salon du livre », Le Monde, 21 mars 2015).
Les auteurs peuvent percevoir des aides du CNL sous forme de bourse ou une résidence d’auteur par le biais de la Société des gens de lettres par exemple.

Les éditeurs
L’édition, comme le monde de la presse, est trustée par de grands groupes comme Hachette-Filipacchi, Planeta, etc. Mais la différence, tout de même, est qu’en matière d’édition, on trouve pléthore de petits éditeurs indépendants. Evidemment ceux-ci sont beaucoup moins visibles sur les tables des libraires et encore moins dans les colonnes des critiques littéraires parisiens. Mais c’est dans cette catégorie que l’on trouve le plus d’audace, autant sur le plan littéraire que sur le plan graphique. Une sorte d’ « avant-garde ». Ils publient moins d’ouvrages, en moins d’exemplaires, mais donnent une véritable vitalité à un marché de plus en plus resserré sur les têtes d’affiche. Certains, par leur qualité, leur curiosité et leur véritable vocation à faire émerger de nouveaux auteurs, ont acquis une réputation d’estime chez les libraires et même dans la presse parisienne. On pense par exemple au Tripode, à Agone, etc.
Editeur devient un métier quand la maison a assez de ressource pour faire vivre ses animateurs. Bien souvent, la profession s’appuie plutôt sur du bricolage : activité alimentaire, bureau dans son propre appartement, etc.
Du côté des éditeurs, les aides parviennent en grande partie du CNL (à la traduction, à la fabrication), des régions et de divers instituts universitaires.
L’autre manne, et pas des moindres, est celle de l’usage exclusif et abusif de stagiaires. Certains services dans les grandes et moyennes maisons ne fonctionnent qu’avec le travail des stagiaires.

Les libraires
La tendance actuelle est à la fermeture. De nombreux points de vente ont vu leurs portes fermées, des institutions comme La Hune à Paris ou Castela à Toulouse. A noter que les chaînes ne résistent pas non plus : 23 librairies Chapitre fermées et tous les Virgin. Le plus grand concurrent étant Internet. A Clermont-Ferrand, les Volcans a fermé pendant six mois, avant que 12 des anciens salariés ne la reprenne en Scop.
Même si de nouvelles librairies voient le jour, le nombre de librairies en France ne fait que diminuer.
Un exemple patent. Un ami secrétaire de rédaction a demandé à faire une formation de libraire dans le cadre du CIF. L’organisme a refusé en avançant que libraire n’est pas un métier d’avenir et que les subventions d’Etat à la formation ne doivent servir qu’à une reconversion professionnelle « qui tient la route ». Tout est dit.
Du côté des aides, les libraires peuvent en bénéficier à l’ouverture de leur magasin. Ils en perçoivent aussi pour l’organisation de manifestations littéraires. Parallèlement, par le biais des mairies, les loyers peuvent être minorés. Car c’est bien là une des causes de fermeture : les loyers toujours plus chers depuis une vingtaine d’années.

Les autres intervenants (graphistes, traducteurs, illustrateurs, correcteurs) sont, dans la quasi-totalité, des précaires. Les maisons d’édition ne les salarient jamais. Il leur faut trouver des contrats. La grande mode, à l’heure actuelle, est de leur demander d’être auto-entrepreneurs.

Une autre problématique, mais là chacun se fera son opinion, est que les institutions mettent le paquet sur le numérique, qui ne rapporte pas grand-chose, voire rien, aux auteurs et aux libraires. C’est clairement un but de l’administration : démocratiser le numérique. Pour cela, les bibliothèques sont équipées de tablettes, les éditeurs perçoivent des subventions pour la numérisation de leur fonds et il est même question que la tablette fasse son entrée à l’école…

Charlotte Dugrand

La récupération de Charles Martel par l’extrême droite est une imposture

samedi 6 juin 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Tribune publiée dans Le Monde daté du 7 juin 2015.

La récupération de Charles Martel par l’extrême droite est une imposture

Symbole de la résistance à « l’islamisation » de l’Europe pour la mouvance identitaire, l’histoire du héros des Francs est bien éloignée de sa légende dorée, comme de sa légende noire.

Le 7 juin 2015, divers courants de l’extrême droite se rassemblent à Poitiers pour célébrer le souvenir de la bataille qui a vu en 732 la victoire du maire du palais franc Charles Martel face aux troupes de l’émir de Cordoue Abd al-Rahmân.
Ce n’est pas la première fois que cet épisode fait l’objet d’une récupération politique de la part de militants nationalistes. Au début des années 2000, Bruno Mégret a érigé le vainqueur de Poitiers en étendard du Mouvement national républicain (MNR) pour concurrencer la figure de Jeanne d’Arc, trop liée au Front national que ses partisans et lui venaient de quitter. En 2012, des militants de Génération identitaire ont occupé le chantier de la mosquée de Poitiers en se réclamant de Charles Martel. Plus récemment, Jean-Marie Le Pen, au surlendemain des attentats du 7 janvier, a déclaré lors d’une interview ne pas être « Charlie » mais « Charlie Martel ». Pour ces hommes, le propos est simple : tout comme au viiie siècle, la France serait victime d’une invasion islamique, non plus militaire mais souterraine. Dans leur esprit, chaque Français musulman, ou supposé tel, est animé de l’esprit de jihad qui avait motivé les guerriers d’Abd al-Rahmân.
Pourtant, les événements de 732 ne découlent pas d’un plan d’invasion soigneusement préparé par une armée de fanatiques. L’arrivée des combattants arabo-berbères en Espagne en 711 est davantage le fruit d’une opportunité provoquée par les luttes internes entre aristocrates wisigoths. Les affrontements qui s’ensuivent n’ont qu’une faible dimension religieuse, tant du côté musulman, où le concept de jihad n’est pas encore codifié, que du côté chrétien, où il faudra plus de trois siècles pour accepter l’idée de guerre sainte. Loin de rencontrer un front chrétien uni, les troupes islamiques trouvent parfois chez les aristocrates du sud de la Gaule des alliés de circonstance craignant l’expansionnisme de Charles Martel. Ce sera notamment le cas en Provence en 737. Les victoires du maire du palais franc marquent ainsi la défaite politique des princes aquitains et provençaux.
Depuis le XIXe siècle, nombre d’auteurs ont été tentés de promouvoir une légende dorée autour de la victoire de 732 et de l’analyser au prisme de leurs propres obsessions. Chateaubriand la considère comme le triomphe du christianisme sur le despotisme oriental. Selon lui, l’expédition d’Abd al-Rahmân justifie les croisades a posteriori (alors que les chroniques contemporaines de ces pélerinages guerriers ne font jamais référence à Poitiers). Le pamphlétaire antisémite Édouard Drumont y voit une victoire des Aryens face aux Juifs. Après-guerre, l’extrême droite utilise peu la figure de Charles Martel. La sympathie de beaucoup de ses militants pour les régimes autoritaires arabes, voire pour les révolutions islamistes que certains d’entre eux considèrent comme d’authentiques mouvements « identitaires », relègue la bataille de Poitiers à l’arrière-plan de leur mémoire historique.
Les théories de Samuel Huntington, diffusées à partir de 1993 sous le coup de la guerre en ex-Yougoslavie, vont tout bouleverser. Ce professeur de Harvard considère la bataille de Poitiers comme l’un des grands moments de l’histoire, qu’il voit scandée par des chocs militaires répétés entre les civilisations occidentale et islamique considérées comme des blocs homogènes. Peu lui importe que Charles Martel, son fils Pépin ou son petit-fils Charlemagne aient passé bien plus de temps à combattre les Saxons sur leur frontière germanique et les Lombards en actuelle Italie que les Arabo-Berbères venus de la péninsule Ibérique ; son modèle fait date et sert, à partir du 11 Septembre, à justifier l’image d’un Occident en proie, depuis le viiie siècle, à une agression islamique dont les croisades et les conquêtes coloniales n’auraient été que les réponses. Plus grave, depuis le début des années 2000, nombre de pamphlétaires et de militants islamophobes ont fait de la bataille de Poitiers l’arrêt d’une véritable colonisation en masse de populations musulmanes dont l’immigration actuelle ne serait que la répétition. Or, tous les éléments historiques et archéologiques montrent que les guerriers arabo-berbères qui ont combattu en 732 n’avaient pas pour objectif d’occuper le nord de la Gaule, mais d’y récupérer le maximum de butin – comme le feront les Magyars deux siècles plus tard –, et qu’ils n’étaient pas accompagnés de femmes et d’enfants.
La pire réponse à apporter à la vision idéalisée de la bataille de Poitiers serait d’en promouvoir une légende noire. Les philosophes des Lumières, Voltaire en tête, ont été les premiers à regretter la défaite d’Abd al-Rahmân. Pour eux, le triomphe de l’Islam aurait permis d’éviter les « siècles obscurs » du Moyen Âge et de parvenir directement à la Renaissance. Cette idée, appuyée sur une vision très idéalisée de la civilisation islamique classique, va de pair avec la légende d’une Andalousie médiévale foncièrement tolérante, havre de paix des trois religions. Ce discours a trouvé nombre de promoteurs depuis deux siècles ; de nombreux laïcs de gauche, comme Anatole France, mais aussi des conservateurs empreints d’orientalisme, comme Claude Farrère. Il faut pourtant le répéter avec force : le travail de l’historien ne consiste pas à savoir qui, des Francs et des Arabo-Berbères, étaient les plus « civilisés » ou les plus tolérants. Il s’agit au contraire de comprendre, dans son contexte, à partir du peu de sources conservées, les enjeux de cette bataille. Un travail long, minutieux, qui permet la mise à distance et évite d’entraîner les figures d’Abd al-Rahmân et de Charles Martel dans des combats qui ne sont pas les leurs.

Christophe Naudin et William Blanc.
Historiens, auteurs de Charles Martel. De l’histoire au mythe identitaire (Libertalia, mai 2015)

Souvenirs d’un étudiant pauvre, dans Le Monde des livres

jeudi 4 juin 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Éditorial de Jean Birnbaum, Le Monde des livres, 4 juin 2015

Jules Vallès, anarchiste à la lettre

Le royaliste Bernanos se disait volontiers anarchiste. Bien que très éloigné de lui politiquement, Barthes tendait vers « l’horizon impossible de l’anarchie langagière ». Chez les deux écrivains, il ne s’agissait pas de prôner le désordre des mots, mais bien de soustraire la langue à l’oppression : « Nous referons des mots libres, pour des hommes libres », avait lancé Bernanos, qui savait lui aussi combien la langue est sans cesse menacée non seulement par le pouvoir, mais également par ses propres défaillances, ses désertions intimes.
Comme l’illustre le dossier que nous consacrons à l’actualité du livre libertaire (lire pages 2-3), elle commence ici, l’anarchie : là où les mots se cabrent, où la phrase se jette en avant, dans l’espoir de maintenir la langue en état d’insurrection permanente. Ce soulèvement appelle moins une théorie qu’une pratique, et c’est ainsi que Jules Vallès (1832-1885) doit être considéré comme l’un des grands écrivains de l’anarchie.
Voyez ses Souvenirs d’un étudiant pauvre, que les éditions Libertalia, encore bien inspirées, ont la bonne idée de rééditer (170 p., 10 €). Texte poignant qui vous fera passer du rire aux larmes, et dont la moindre scène, le portrait le plus fugace, ouvre tout un monde d’échauffourées, de dèche et de tendresse.
Le révolté livre sa prose au tumulte pour lui éviter de se figer, d’être aux ordres, de « tourner la meule de la servilité ». Contre les imposteurs et les « salivards », Vallès met en mouvement une gouaille portée par une « sincérité douloureuse », mêlant l’esprit de révolte, le souci de l’honneur et le « besoin de rigoler ». Sous la plume du communard, chaque ligne trace une émancipation reconquise, une aliénation surmontée. « Tenir » un discours, oui, mais tout en lui lâchant la bride, telle est l’aventure de l’écrivain en anarchie.

Jean Birnbaum

Charles Martel et la bataille de Poitiers, dans Charlie Hebdo

mercredi 20 mai 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Recension et entretien parus dans Charlie Hebdo, 13-20 mai 2015.

Charles Martel. Fabrique d’une icône islamophobe

La figure de Charles Martel est de plus en plus utilisée par l’extrême droite : il a su arrêter les Arabes à Poitiers en 732, et il faudrait s’en inspirer aujourd’hui. Une logique apparemment simple… mais historiquement fausse. C’est ce que montrent deux historiens, William Blanc et Christophe Naudin, dans leur livre, Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire (Libertalia). Non, la bataille de Poitiers n’avait rien d’un choc des civilisations, et le pauvre Charles Martel est l’objet d’une piteuse récupération politique.

Depuis quelques temps, Charles Martel est tendance. Surtout à l’extrême droite. Après les attentats de janvier, pendant que le monde entier proclamait « Je suis Charlie », Jean-Marie Le Pen, avec son fameux sens de la formule (qui n’est pas un « détail »), lançait « Je suis Charlie Martel ». Il n’est pas le seul à raviver l’image du vainqueur de la bataille de Poitiers : des tee-shirts à son image se vendent sur Internet, des internautes réclament « un nouveau Charles Martel », et certains historiens déplorent sa disparition des programmes scolaires…
Bref, Charles Martel est devenu le symbole du rempart contre l’islam. Cette réputation peut sembler justifiée. N’avons-nous pas tous appris, à l’école, que Charles Martel a battu les musulmans à Poitiers, en 732 ? Autrement dit, que nous serions tous en djellaba s’il avait perdu ?
Pourtant, ce n’est peut-être pas si simple. Dans un livre intitulé Charles Martel et la bataille de Poitiers. De l’histoire au mythe identitaire (Libertalia), les historiens William Blanc et Christophe Naudin analysent la récupération politique du personnage. Ces auteurs avaient déjà rédigé Les Historiens de garde, où ils dénonçaient un récit identitaire et réactionnaire de l’Histoire, véhiculé par des auteurs comme Lorànt Deutsch ou Stéphane Bern.
Aujourd’hui, ils sondent Charles Martel sous tous les angles, les faits historiques autant que sa représentation au fil des siècles. Il en ressort que la bataille de Poitiers n’était pas ce qu’on en dit aujourd’hui : c’était une bataille parmi d’autres, et rien ne prouve que les musulmans auraient envahi l’Europe s’ils l’avaient gagnée. Contrairement à l’image que veut en donner l’extrême droite, il ne s’agissait pas d’un « choc des civilisations » gagné par la chrétienté contre l’islam.
C’est le propre des personnages historiques que d’être récupérés. D’où l’intérêt de faire le tri entre réalité historique et instrumentation politique. Pas toujours facile. Mais les fachos racontent assez de bobards sur le présent : ne les laissons pas, en plus, réviser l’histoire de France à leur profit. Ils ont déjà mis la main sur Jeanne d’Arc, qu’ils foutent la paix à Charles Martel.
Antonio Fischetti

* * * * *

Charlie Hebdo : Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’écrire un livre sur Charles Martel ?

William Blanc et Christophe Naudin : Il y a eu plusieurs choses. Entre autres, une couverture du magazine Valeurs actuelles en 2013. Il y avait aussi des gens qui disaient que Charles Martel n’était plus enseigné à l’école. D’une façon générale, on présente Charles Martel comme un chef de civilisation qui unifiait tous les peuples chrétiens derrière la bannière du Christ pour repousser l’envahisseur musulman. Nous avons décidé d’analyser toutes les sources historiques. Il en ressort que l’utilisation massive de Charles Martel dans le discours d’extrême droite est relativement récente.

De quand date cette récupération de Charles Martel par l’extrême droite ?

Jusqu’aux années 2000, la bataille de Poitiers était rarement vue comme un événement fondateur de l’affrontement entre Occident et Orient. Une date marquante est l’utilisation de Charles Martel par Samuel Huntington dans son livre Le Choc des civilisations en 1996. Il voit l’histoire comme un affrontement entre des blocs avec la religion comme base : une pensée binaire que l’on retrouve chez tous les auteurs islamophobes. Mais Charles Martel est vraiment devenu la figure de proue du courant nationaliste depuis une quinzaine d’années. La première personnalité politique qui utilise Charles Martel de façon publique, c’est Bruno Mégret en 2001, avec le MNR. Il le fait pour des raisons internes à l’extrême droite. Le Front national utilisait alors la figure de Jeanne d’Arc, et, comme il lui fallait une figure de substitution, il a pris Charles Martel. Bruno Mégret fait alors de l’islamophobie l’un de ses chevaux de bataille, ce qui n’était pas encore le cas du Front national.

Le Front national n’aurait donc pas toujours été islamophobe ?

Il y a toujours eu de l’islamophobie diffuse au FN, mais dans les années 1970 et 1980 c’est plutôt l’anticommunisme qui cimente l’extrême droite. Après la guerre au Kosovo, l’islamophobie a d’abord émergé dans l’ultra-droite identitaire, avec des gens comme Guillaume Faye. Mais le plus grand virage islamophobe du FN survient après la campagne de 2007, et c’est en 2010 que Marine Le Pen parle pour la première fois de Charles Martel.

Dans votre livre, vous remettez en cause le fait que Charles Martel a stoppé la conquête musulmane. Ce qu’on apprend à l’école serait donc faux ?

La bataille de Poitiers a été importante, mais surtout localement. Il s’agissait d’un affrontement entre rivaux politiques au sein d’espaces en concurrence : d’un côté les musulmans, mais aussi les Aquitains, ainsi que les Francs de Charles Martel. Ces deux derniers clans étaient en concurrence, et la bataille de Poitiers est surtout importante parce qu’elle permet à Charles Martel d’étendre son territoire aux dépens de l’Aquitaine. Les vrais perdants de la bataille de Poitiers, ce sont d’abord les Aquitains.

N’empêche, les Sarrasins auraient quand même progressé au Nord s’ils avaient gagné à Poitiers.

Pas forcément. Même s’ils avaient gagné la bataille de Poitiers, rien ne prouve qu’ils seraient montés plus haut. Aucune source ne prouve qu’ils voulaient envahir la Gaule. Ils avaient leur base à Narbonne, et ils lançaient surtout des raids pour obtenir du butin. Cette bataille n’avait pas la dimension qu’on lui prête aujourd’hui. On n’était pas dans une logique d’affrontement entre un bloc chrétien et un bloc musulman. D’ailleurs, parès la bataille de Poitiers, les Sarrasins vont s’allier avec les Provençaux, qui sont des chrétiens. Et ceux-ci fermeront leurs portes à Charles Martel, alors qu’ils les avaient ouvertes aux Sarrasins. De plus, sur les terres conquises par l’empire islamique, on n’observe pas de conversions massives. Les Sarrasins sont restés une quarantaine d’années à Narbonne, et on n’a aucune trace d’islamisation de ces populations, comme des constructions de mosquées ou ce genre de choses.

Peut-on comparer la figure de Charles Martel à celle de Jeanne d’Arc, qui est aussi récupérée par l’extrême droite ?

Il y a une différence entre Charles Martel et Jeanne d’Arc : cette dernière a longtemps été une figure œcuménique. Au XIXe siècle, c’était même une figure républicaine utilisée par la gauche. Au début du XXe siècle, elle est récupérée par l’extrême droite, notamment par l’Action française, qui commence à organiser des défilés de Jeanne d’Arc. Après la Seconde Guerre mondiale, les communistes vont aussi essayer de la récupérer. Et, dans les années 1980, Mitterrand ira même au défilé de Jeanne d’Arc à Orléans. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 que Jeanne d’Arc est récupérée par Jean-Marie Le Pen.

Pour en revenir à Charles Martel, quelle leçon tirer de votre livre ?

Ceux qui présentent Charles Martel comme un rempart à l’islam s’inscrivent dans une histoire identitaire et réactionnaire. Il y a un objectif politique là-dessous. La seule solution est de faire tout simplement de l’histoire, pour aider à prendre du recul par rapport à ce qu’on nous balance.

Antonio Fischetti

Charles Martel et la bataille de Poitiers, dans Libération

mercredi 20 mai 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Critique parue dans Libération, 8 mai 2015. Par Dominique Albertini.

Charles Martel à Poitiers, le « mythe identitaire » de l’extrême droite

De la bataille de Poitiers, on n’est certain ni du lieu ni de la date, mais chacun sait vaguement que Charles Martel y a, vers 732, battu les troupes arabes d’Abd al-Rahman – remontées d’Espagne pour ce qui était plus un raid qu’une tentative d’invasion. Longtemps perçue comme secondaire, la bataille a fait l’objet ces dernières années d’une exploitation intensive de la part de l’extrême droite. Au point que l’événement historique s’est vu éclipsé par le « mythe identitaire », selon William Blanc et Christophe Naudin, historiens et auteurs de Charles Martel et la bataille de Poitiers.

L’ouvrage est un retour sur cet épisode, mais surtout sur sa mémoire. Celle-ci est vite devenue un objet politique, dont le contenu a varié selon les époques et les intérêts. Ainsi, certains chroniqueurs médiévaux ont-ils voué Martel à l’enfer – le noble Franc ayant souvent disposé des biens de l’Église pour rétribuer ses alliés. Quant à ses adversaires, ils ont longtemps été considérés comme une incarnation du paganisme en général, plutôt que de l’islam en particulier.

Les temps modernes voient de premiers retours de flamme. « Sans la vaillance de Charles Martel, nous porterions aujourd’hui le turban », écrit en 1826 Chateaubriand, chantre du christianisme triomphant. À la fin du même siècle, l’antisémite Édouard Drumont emmène, lui, la mémoire de Poitiers sur le terrain racial. L’auteur de la France juive retient le coup d’arrêt à la progression des Sémites, une catégorie ethnique englobant les Arabes aussi bien que les Juifs.

Un examen rigoureux, par les auteurs, des manuels scolaires montre cependant le caractère mineur de la figure de Charles Martel au milieu du XXe siècle. À rebours de la thèse voulant qu’on ait délibérément « enterré » le grand homme à une époque plus récente, le FN lui-même l’a peu célébré, préférant honorer Jeanne d’Arc. C’est à partir de la fin des années 1990 que la bataille de Poitiers devient un signe de ralliement islamophobe : son souvenir est invoqué par l’essayiste italienne Oriana Fallaci comme par le terroriste norvégien Anders Breivik, en passant par le frontiste Aymeric Chauprade, qui en fait un premier avatar du « choc des civilisations ». Quant au mouvement Bloc identitaire, il s’est distingué par l’occupation du toit de la mosquée de Poitiers en octobre 2012, puis par l’édition, après les attentats de janvier 2015 à Paris, d’autocollants « Je suis Charlie Martel ». Un détournement repris par une bonne partie de l’extrême droite, jusqu’à Jean-Marie Le Pen.

Dense, érudit, méticuleux, l’ouvrage aurait peut-être pu s’épargner certaines longueurs. Il n’en représente pas moins une passionnante enquête sur les mutations d’un souvenir. Et une illustration concrète de la notion de « bataille culturelle », dont la mouvance identitaire s’est fait une spécialité.

Dominique Alberti

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