Le blog des éditions Libertalia

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Trop jeunes pour mourir, dans Les Cahiers d’alter

mardi 3 février 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Chronique parue dans Les cahiers d’alter n° 75, 26 janvier 2015.

Cent ans après la boucherie organisée par les États pour servir les intérêts capitalistes et impérialistes, des parutions ou rééditions méritent notre attention, comme Les Cahiers de guerre de Louis Barthas, tonnelier (1914-1918). Trop jeunes pour mourir – ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914) est, lui, indispensable. L’histoire de la Fédération communiste anarchiste, composée de jeunes ouvriers révolutionnaires, est le fil rouge, mais c’est tout le mouvement social de ces années qui est retracé : les grèves des PTT en 1909, des cheminots en 1910, du Bâtiment en 1911, mais aussi l’internationalisme, la lutte contre l’antisémitisme et les groupes réactionnaires, l’évolution (pas toujours brillante) des organisations révolutionnaires, la répression, les débats dans la CGT. Le syndicalisme est au cœur de l’histoire racontée par G. Davranche, et au cœur de l’Histoire. Sans chercher à tout propos un parallèle avec aujourd’hui, des faits, des analyses et des choix politiques y trouvent un écho incontestable. Il serait sot de ne pas en tenir compte. Les militants et (quelques) militantes de l’époque sont confronté-es à des débats essentiels : rapports du syndicalisme révolutionnaire avec les partis politiques aspirant à gérer la société, facilité à multiplier les appels à la grève générale au lieu de la construire, place des femmes ou des immigré-es dans le mouvement syndical, construction de mouvements de masse ne devant pas signifier abandon des principes, propension à se cacher derrière eux au risque de commenter l’actualité sans peser dessus, etc. La perte de repères et l’absence d’autonomie conduira la CGT à oublier ses engagements antimilitaristes et internationalistes ; de fait, le syndicalisme se fondra dans un mouvement « socialiste » (ne dirait-on pas « citoyen » aujourd’hui ?) tiré par les partisans du changement par les élections… 543 pages ? Oui, et le style, les précisions ou anecdotes fondées sur une documentation exceptionnelle, les liens avec le contexte contemporain en rendent la lecture d’une grande facilité.

Christian (SUD-Rail)

Les Rois du rock, dans Permafrost

lundi 2 février 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Chronique des Rois du rock, parue dans Permafrost n° 2.

Qu’on soit bien d’accord, on va pas se mettre à argoter dès qu’on parle du Paname des années 80. Thierry Pelletier le fera tout en délicatesse et bien mieux que nous tout du long de son recueil de souvenirs de jeunesse. Et puis, de toute manière, s’attarder sur ce maniement ciselé et bien envoyé de ce qui est la langue des rues parisiennes et banlieusardes depuis des siècles, ne ferait que nous faire tomber dans le folklore et passer à côté de l’essentiel du bouquin…
Parce qu’en fait, il nous raconte le rock’n’roll des petites frappes, les concerts inoubliables (ou pas), les bananes flamboyantes de toute la bande, les errances et les rencontres dans la rue, les bastons quasi toujours à la con, la tise et la came pour oublier la misère et le béton, les virées essentiellement entre « couilles », le rock’n’roll panamien d’il y a trente ans… En fait, rien de bien glorieux, comme il le dit lui-même : « Bête, je l’étais indéniablement, velléitaire également, très chiant surtout. Tout autant que le rock’n’roll, je nourrissais une appétence certaine pour le bordel, les états de conscience modifiée et j’étais fasciné par la violence. » Et il n’est pas le seul. Avec ses potes et ses bandes, ils écument les quartiers et les rades, alors que surveillance et répression ne sont pas aussi omniprésentes qu’aujourd’hui. Un Paris d’un autre temps, où une constellations de bandes de prolos rockers se croisent, se fédèrent ou se foutent sur la gueule. Toujours près à la stonba pour des pacotilles ou pour l’affirmation de soi, rien n’est bien clair pour les rockers du bitume. Pour ce qui est des meufs, ça semble pas toujours très net, à traîner qu’entre mâles et qu’entre « durs », machisme et virilisme arrivent rapido et semblent avoir du mal à être remis en question. Le rock’n’roll, c’est pour ceux qui en ont, quoi ! Peu politisés, ils peuvent paradoxalement aussi bien traîner avec les fachos qu’avec les chasseurs de skins, les autonomes ou les émeutiers du mouvement contre la loi Devacquet. « Peu importe finalement », c’est sans doute ce que se disent ces jeunes prolos : vivre vite, vivre intensément, et se serrer les coudes au sein de la petite communauté, être des bad boys et prendre une revanche avec la raïa, une revanche de classe, tenir la rue…
« Je reconnais les gens de ma classe à la façon qu’ils ont de se tenir à table. Ils sont peut-être capables de s’entretuer pour un plan came à 20 balles, mais il y a chez eux une façon de partager la bouffe que n’auront jamais des personnes plus aseptisées. […] Dans le bouquin j’évoque des personnages qui se comportent comme des vrais salopards. Qui tapaient tout le monde. Qui aimaient la violence. Et pourtant, ils faisaient preuve d’un vrai sens du partage quand on traînait ensemble. Au fond, je crois que se comporter en bourgeois, ce n’est pas tant fonction des revenus que de l’éducation. » (Extrait d’une interview donnée au canard Article 11, mars 2014.)
C’est là tout l’intérêt du livre. Même si la logique du crew, tout comme celle de la « famille », devient rapidement étouffante et mortelle, on prend plaisir à lire ce que Pelletier dépeint par petites touches au fil des pages : l’esprit de la communauté des rois de la galère et de la solidarités de la tribu des fêlés. Et comment cela est, de manière bien complexe et sans que ça ne soit jamais tout noir ou tout blanc, imbriqué, juxtaposé avec nombre de choses beaucoup plus cradingues.
La rue. Le rock. Pas de quoi mythifier, pas de quoi s’en vanter, mais c’était ainsi.

Trop jeunes pour mourir, dans Libération

vendredi 30 janvier 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Chronique de Trop jeunes pour mourir dans Libération, édition du jeudi 22 janvier 2015.

Boucherie sans eux
Combats pour la paix dans les années 1910

Contre un parti socialiste unifié jugé « électoraliste », contre une CGT qui venait d’entamer son tournant « réformiste », il y eut dans la France des années 1910 une frange de militants que le secrétaire des bourses du travail, Georges Yvetot, qualifia de « minorité révolutionnaire dangereuse ». Certains se disaient « insurrectionnels », d’autres libertaires, individualistes ou anarcho-syndicalistes. Beaucoup se retrouvaient derrière La Guerre sociale, le brûlot antimilitariste lancé par Gustave Hervé en 1909. Tous défendaient une morale ouvrière sans concessions, hostile à l’Église, au patronat, aux « renards » (les « jaunes » et les mouchards) et plus que tout à l’armée. C’est au cœur de cette nébuleuse que nous entraîne Guillaume Davranche. Fort d’une lecture minutieuse de la presse et des brochures publiées par ces militants, il s’attache à restituer leur combat en ces années où s’exacerbent les tensions et les menaces de guerre. On découvre une pensée plus nuancée que prévue (le soutien apporté à la révolution mexicaine de 1911, le malaise face à l’équipée de la bande à Bonnot) et des efforts peu connus pour s’organiser, à l’instar de la Fédération communiste révolutionnaire en 1910, rebaptisée Fédération communiste anarchiste en août 1913. On perçoit surtout l’indomptable énergie de ces hommes qui sont de toutes les grèves et de toutes les manifestations, appelant à la paix et, pour les plus radicaux, à la désertion et au sabotage. Beaucoup d’entre eux échouèrent en prison ou dans les bagnes militaires.
L’ouvrage, qui ne cache pas son empathie à l’égard du mouvement libertaire, manque parfois un peu de distance. Mais il offre une mine inégalée d’informations, une chronique minutieuse des cinq années qui précédèrent la guerre, avec leur cortège d’affaires, d’arrestations, de rivalités et de règlements de comptes. Complément du Maitron des anarchistes (l’Atelier, 2014), il livre aussi une belle galerie de portraits, d’où émergent Émile Janvion, qui dériva vers l’antisémitisme, Benoît Broutchoux et Pierre Monatte, hérauts de l’anarcho-syndicalisme, ou encore Louis Lecoin, à qui l’on doit l’obtention en 1958 du statut d’objecteur de conscience. On n’en était pas là en 1914 : en dépit des meetings qui se poursuivirent jusqu’au jour de la mobilisation, ceux qui n’étaient pas en prison ou à Biribi durent rejoindre leur régiment, comme l’immense majorité des Français.

Dominique Kalifa

Despentes dans CQFD

jeudi 22 janvier 2015 :: Permalien

Le journal CQFD du mois de janvier 2015 a publié cet entretien avec Virginie Despentes, mais faute d’espace, seule la moitié de la discussion a été conservée. En voici l’intégralité.

« Si tu ne déconstruis pas le genre, il ne peut pas y avoir de révolution. »

« La vie se joue souvent en deux manches : dans un premier temps, elle t’endort en te faisant croire que tu gères, et sur la deuxième partie, elle repasse les plats et te défonce. » Ami-e-s, ne boudez pas votre joie, en janvier, l’auteure de King Kong Théorie revient avec une trilogie trash, les aventures de Vernon Subutex. Rencontre avec Virginie Despentes.

Lorsque j’ai reçu ton nouveau roman, j’ai d’abord été surpris : 396 pages, tu ne nous avais pas habitués à si long ; or tu prépares un tome 2 et même un tome 3 ! Quelle est la genèse de ce récit-fleuve ?

En fait les deux premiers tomes sont écrits. J’ai commencé à rédiger sans me poser de questions puisque j’avais mon histoire : un mec perd son appart, il était disquaire, il sombre progressivement dans la clochardisation. Au bout de quelques semaines, j’avais 1 400 pages ! J’ai coupé pour arriver à 600-800, l’éditeur m’a alors conseillé de faire deux tomes. En finissant le tome 2, j’ai compris qu’il me faudrait un tome 3, je vais me lancer dans la rédaction maintenant.

Le deuxième tome sortira à quel moment ? L’an prochain ?

Non, en mars. Je termine les corrections. Je corrige beaucoup, comme toutes les filles. Ça a l’air un peu con de dire que les filles corrigent davantage, mais c’est Zadie Smith qui évoque ça et je crois qu’elle a raison. Pour le tome 3, j’ai déjà tout mon plan en tête.

Une sortie en mars, c’est vraiment très tôt et c’est parfait pour donner envie de replonger dans le récit !

Oui, c’est bien l’idée. Reste à savoir si les lecteurs suivront. Cela fait quatre ans que je n’ai pas sorti de nouveau bouquin, en fait depuis le prix Renaudot décerné à Apocalypse bébé, qui s’est très bien vendu ; je pourrais presque tenir un an de plus, du point de vue économique. Je n’ai pas cherché à me presser, cela donne donc deux tomes d’un coup, ou presque. J’aimerais que le tome 3 sorte à l’automne 2015. Un livre-feuilleton, quasiment. Ce qui est dur dans un bouquin, c’est de trouver la forme. Écrire, ensuite, c’est très agréable.

Justement, quand travailles-tu ? Tu écris le matin, la nuit ?

Je bosse quand je peux. Longtemps, j’écrivais quand cela venait. Je me réveille très tôt, donc le mieux pour moi, c’est d’écrire de 7 heures à midi. J’essaie d’être régulière, d’écrire tous les jours. Il y a parfois des semaines entières où je n’arrive pas à écrire, par angoisse. Et puis tout dépend du moment, si je suis seule. En ce moment, ma copine bossant à Barcelone, je me remets à écrire en soirée. À l’époque de Baise-moi (1992), j’écrivais la nuit, toute la nuit. Bon, c’était il y a vingt ans maintenant. Peut-être parce que je vivais davantage la nuit.

Tu écrivais sur feuille ou déjà sur ordinateur ?

Toujours sur l’ordinateur !

Donc quand on voudra consulter tes manuscrits à la BNF, ils ressembleront à quoi ?

À rien ! Ce seront des fichiers. Ce qui est néanmoins rigolo, c’est qu’il existe des versions beaucoup plus longues de chaque bouquin, de Baise-moi, des Chiennes savantes, des Jolies Choses, puisqu’à chaque fois je coupe. Ce sont des versions que j’ai perdues, mais il y en a quelques-unes dans la nature.

Et aujourd’hui, 26 décembre, tu as écrit ?

Non ! Je me laisse une dizaine de jours de sociabilisation.

Puis tu entameras ton « plan médias » ?

J’ai fait cinq ou six interviews, je vais faire trois radios et deux télés, mais je vais surtout aller défendre le livre en librairies.

Tu vas présenter le livre à L’Atelier, donc à deux pas de chez toi. À Violette and Co, la librairie féministe du 11e arrondissement…

Là c’est normal, tu sais ! Ensuite j’irai à Bordeaux, à Pau, à Lyon, Nancy, Lille, Avignon…

Tu vas chez toi, dans des villes qui ont été les tiennes.

Oui, ce sont celles que je retiens. Celles où j’ai des gens. J’ai quand même un peu de mal à être en signature, même si je trouve que l’idée est excellente. Peut-être parce que je n’ai jamais demandé à un auteur qu’il me signe son livre.

Les titres de tous tes livres sont incisifs et excellents. Qui les trouve ? L’éditeur ou toi ? Vernon Subutex, c’est un titre grandiose.

C’est moi qui trouve tous mes titres. Vernon Subutex, c’était le nom de mon avatar sur Facebook. Quand j’ai commencé le livre, j’avais opté pour un autre nom, mais ça ne fonctionnait pas.

Subutex, je vois bien. Mais Vernon, c’est une référence à Vian et à son pseudonyme Vernon Sullivan ?

C’est un hasard. Originellement, c’était pour regarder ce qui se passait sur Facebook, puisque Coralie [Trinh Thi] animait le Facebook de Bye-bye Blondie et je voulais pouvoir lui envoyer des messages en privé, et finalement je suis tombée dans Facebook… J’ai conservé le nom. Vernon Subutex, c’est un peu comme « Despentes », ce pseudo qui me suit depuis les pentes de Lyon, il y a plus de vingt ans.

Et Twitter, tu es aussi tombée dedans ? Puisque tu évoques en fin de récit un hashtag #Vernon.

J’ai essayé, mais je n’y arrive pas. Et pourtant j’en parle tout le temps. C’est rare de bien s’en tirer sur 140 signes. Avec Facebook, tu peux partager plus facilement des vidéos, comme lors de l’affaire d’Exhibit B, par exemple.

Tu as une position par rapport à cette pièce ?

Je trouve ça un peu compliqué. Réclamer la censure, ça ne me plaisait guère, mais j’ai vu une vidéo de Casey de 2.30 minutes et je me suis dit qu’elle avait raison de protester, j’ai donc arrêté de tortiller du cul. Si j’étais noire, je crois que je serais super énervée. Il s’est passé la même chose avec Bande de filles, les discussions étaient houleuses. Je connais le film, je connais Céline [Sciamma], ce n’est peut-être pas la bonne personne à emmerder mais il y a une sous-représentation des Noirs dans cette société. Quand je suis arrivée à Paris et que j’ai commencé à bosser dans le cinéma et l’édition, j’ai été choquée, il n’y a plus un seul Black ! Jamais je n’ai été interviewée par une Noire ! Des femmes oui, des Rebeues, oui ; mais des Blacks, jamais. Il n’y en a pas à Libé, pas aux Inrocks. Alors oui, je comprends la colère de Casey, même si le metteur en scène d’Exhibit B est un Sud-Africain irréprochable. Je pense qu’il n’imaginait pas que sa pièce ferait un tel bruit. Il y a une crispation des camps en ce moment. Moi-même je me demande si je ne vais pas être attaquée par les milieux trans par rapport à Vernon Subutex.

Tu penses sincèrement que tu pourrais être attaquée pour le contenu de ton livre alors que tu incarnes, que tu le veuilles ou non, un certain néoféminisme ?

Toute communauté qui souffre et dont tu parles peut se cristalliser sur ton propos. À ce niveau-là, les réseaux sociaux ont exacerbé les choses. Par rapport à Exhibit B, le problème, c’est que des lieux comme le 104 ou le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis auront peut-être moins envie de fâcher qui que ce soit ; si on doit se retrouver avec des films et des spectacles aseptisés afin d’éviter de susciter les problèmes, cela anéantit la création et ça devient de la publicité.

À l’exception d’une échappée à Barcelone, tout ton roman se déroule à Paris. Barcelone fait d’ailleurs l’objet d’un excellent chapitre avec ce face à face entre Aïcha et la Hyène, héroïne récurrente puisqu’elle apparaissait déjà dans Apocalypse bébé. Cette escapade à Barcelone colle avec ta vie, non ?

En effet, c’est ma vie. Pour moi, il est très important d’être souvent en Espagne, à Madrid notamment, et en Catalogne. La situation politique est tellement différente. J’ai vécu trois ans à Barcelone, j’ai écrit pratiquement tout Vernon Subutex là-bas. Pendant les occupations, j’étais sur place, ça a ébranlé mon pessimisme habituel. Au-delà des partis politiques qu’on peut critiquer, y compris Podémos, il y a une place importante, au sein de la société, pour les assemblées citoyennes, pour des initiatives alternatives et participatives. Donc oui, on a bien fait de discuter autant sur les places et dans les appartements. Pour moi, l’Espagne, c’est aussi une leçon. En France, j’ai l’impression de vivre dans un pays dans la merde et en panne.

Si je te dis qu’il y a un côté balzacien 2. 0. dans ton récit, tu en penses quoi ? La Comédie-Humaine du XXIe siècle ?

C’est peut-être un peu plus punk que Balzac… Sauf pour l’écriture qui déroule de façon quasi automatique. L’idée, c’est que tout le monde puisse me comprendre. Je ne fais pas de belles phrases, j’essaie d’être intelligible.

Tu racontes les pérégrinations de personnages ambitieux ou déclassés dans les bas-fonds parisiens. Il semble y avoir une forte dimension autobiographique dans toute ta galerie de personnages. On note de nombreuses intrusions de l’auteur dans le récit narratif. Où se cache Virginie Despentes ? Chez Lydia ? Chez Alex ?

Dans tous les personnages, il y a quelque chose qui me ressemble un peu, même chez les plus éloignés. C’est un point d’ancrage qui me permet de dresser des portraits. Patrice et Kiko, ce n’est pas moi, mais j’entre dans chaque personnage par une donnée biographique que je développe ensuite à la manière d’un collage, en fonction de choses que j’ai pu observer, ou que je crée. Il y a une anecdote, une fringue que je pique ici ou là mais je ne reproduis jamais totalement une personne réelle. Je me suis aussi interrogée sur le devenir de ces personnages, deux décennies plus tard.

Dans le deuxième tome, tu crées des personnages ou on suit ceux-là ?

J’en crée de nouveaux, mais on suit quand même ceux du premier tome. Pratiquement tous. C’est un autre mouvement.

Avec toujours ce héros éponyme ?

Oui, même si on le retrouve moins systématiquement. Il donne encore son titre au deuxième tome : Vernon Subutex II. Puis il y aura Vernon Subutex III. Dans Autant en emporte le vent, ma référence ultime, on ne change pas le titre !

Ta référence ultime ?

Oui, c’est un bouquin qui évoque un monde qui meurt et un autre qui va naître. Je l’ai lue à 13 ans. Née dans un milieu de gauche, j’avais un peu honte en le lisant. Si j’étais black, je serais un peu énervée que le livre et le film les plus connus sur la guerre de Sécession soient Autant en emporte le vent.

Page 28, tu écris : « Maintenant c’est mort aux vaincus, même dans le rock. » C’est ça le monde qui meurt ? Quel est celui qui naîtra, alors ? Tu as le sentiment d’être sur la frontière ?

J’ai 45 ans, j’ai grandi dans un autre horizon. On était les héritiers des années 1960. Le monde du travail de mes parents fonctionnaires est mort. Qui parle encore du service public et de toutes ces choses mainstream et populaires ? De santé publique et d’éducation ? Ce sont des choses que je regrette, même si certains points étaient criticables.

Est-ce que ton récit est générationnel ?

Ce n’est pas trop à moi de le dire, j’espère que non. Un peu ? C’est dans tous les cas un récit lié à un âge, le mien. Je n’aurais pas pu l’écrire à 30 ans. J’espère qu’on pourra le lire à 20 ans.

Dans tous les cas, c’est un récit qui sonne juste.

Le tome 1 évoque un monde qui est fini ou presque, celui des disquaires.

Quel est le disquaire qui t’inspire ? Dans le roman, Vernon a tenu le Revolver, une boutique située près de République. Tu pensais au Silence de la rue ?

Oui, et aussi à New Rose. En vérité, je transpose plutôt des disquaires lyonnais. J’ai bossé trois ans dans deux boutiques, notamment à Gougnaf Land. Je suis arrivée à Paris en 1993, j’avais tellement peu d’argent que je n’allais plus chez les disquaires…

Les références musicales sont très nombreuses, de Fugazi à Bad Brains en passant par Neubauten, les Thugs, La Souris. Tous les lecteurs ne vont pas te suivre.

Si on ne situe pas tous ces groupes, ce n’est pas grave. C’est comme quand moi je lis du latin, cela ne m’arrête pas forcément, même si je ne le comprends pas…

Et pourtant, tu reprends une citation d’Horace en épigraphe !

« Non omnis moriar » (« Je ne mourrai pas tout entier »), c’est le tatouage de ma fiancée [Beatriz Preciado], c’était une façon de la saluer sans mentionner son nom. Elle est très latiniste.

Tu pourrais envisager un disque avec ce livre.

Oui, j’y avais pensé, mais il y a de telles questions de droits. Je vais faire une play-list et l’intégrer au tome 2. Et la mettre sur Spotify, même si je sais que ce n’est pas terrible pour les artistes.

Tu parles beaucoup de défonce dans ton livre et pourtant, depuis le début de l’entretien, tu ne bois que du gingembre…

J’ai vu beaucoup de drogue et d’alcool dans ma vie, autour de moi. J’observe ce que boivent les gens, cela m’aide à les définir et à cibler leur comportement. Plus loin dans le livre, je m’intéresse au lien entre politique et défonce. La coke puis l’héroïne peuvent te détruire un mouvement en quelques semaines. On n’a peut-être pas assez réfléchi à la place de la défonce, que ce soit les drogues comme l’alcool, dans le milieu alternatif. Ça semble un sujet tabou.

D’ailleurs tu n’expliques jamais le nom Subutex. Tu considères que c’est un prérequis ?

Tu es le premier à me le faire remarquer. C’est surtout un surnom punk à la con.

Finalement, tu as fait une psychogéographie de l’Est parisien.

Oui, il y a quelques incursions dans le 8e ou à Bastille, mais on est surtout chez moi, et ça s’aggrave encore dans le tome 2. J’adore ce coin de Paris et j’aime raconter ce que je connais. Même si les loyers sont tellement élevés que presque tous mes potes sont partis à Montreuil ou bien plus loin.

Tu as réalisé deux films et un documentaire. Tu penses revenir au cinéma ?

J’aime bien faire des films. Bye-bye Blondie, c’est une bluette, mais j’étais contente de la faire comme cela. J’aimerais faire un documentaire sur les prisons de filles et adapter un bouquin qui s’appelle Girlfight, d’Audrey Chenu, une ancienne dealeuse devenue instit. J’ai des doutes. Ce que j’aimerais aussi filmer, ce sont des meufs tatouées qui font de la moto, elles me plaisent.

Et pour incarner les rôles féminins dans Bye-bye Blondie, tu as aussi choisi des filles qui te plaisent ?

Oui. J’adore Béatrice [Dalle], elle est géniale. Je l’aime en Lucrèce Borgia, je suis allée la voir jouer jusqu’à… Créteil ! Emmanuelle Béart, ça me plaisait à fond. En réalité, c’est un fantasme de petite fille que j’ai réalisé, je voulais réunir mes deux icônes des années 1980 – Manon des sources et Betty – dans un même film. Il y aurait aussi eu Sandrine Bonnaire pour Sans toit ni loi, mais elle m’a moins « percutée » à l’époque.

Sur la prison, tu as fait un portrait-interview de Sylvie Piciotti, la compagne de Christophe Khider, celle qui l’a aidé à s’évader. [Passés par la case prison, OIP / La Découverte]

La prison, ça m’intéresse. C’est pour moi comme le viol. On fait comme si c’était quelque chose d’extérieur alors que c’est au centre de tout. La prison définit le capitalisme ultralibéral. En regardant la prison, tu résumes la société, c’est son miroir, on y voit ce qu’on fait des pauvres, comment on les contrôle, comme on les gère racialement et en termes de genre. J’avais adoré un bouquin qui s’appelle 9 m2 de Vanessa Cosnefroy
Pour comprendre la féminité, regarde les prisons de femmes. Personne ne vient au parloir. Sur la prison, Béatrice Dalle m’a beaucoup ouvert les yeux. Et Angela Davis.

Quels sont tes auteurs fétiches ? Dans Vernon Subutex, tu évoques Selby et Bukowski.

Selby et Bukowski, évidemment ! Bukowski me tient toujours compagnie. Quand ça ne va pas, il me remet sur pied, je le relis souvent. Mais je lis aussi Roberto Bolaño (2666 ; Les Détectives sauvages), Castellanos Moya (Le Dégoût, texte court et intense). Là je suis en train de lire Padura, c’est bien ! Le problème avec les auteurs sud-américains, c’est qu’ils portent avec eux beaucoup de douleur. Mais j’aime aussi La Recherche de Proust et Gone with the Wind (Autant en emporte le vent) de Margaret Mitchell. Je sais, elle est de droite, mais j’ai lu quatre fois son livre, en français puis en anglais.

En juillet dernier, pour Le Monde des Livres, avec Beatriz Preciado, tu as signé une recension du livre Caliban et la Sorcière de la penseuse féministe marxiste Sylvia Federici. Peux-tu m’en dire davantage sur les philosophes du genre qui ont nourri ta réflexion ?

Judith Butler a beaucoup compté. Tout comme Donna Haraway. Mais paradoxalement, elles m’ont davantage influencée lors de séminaires de trois jours à Barcelone que par la lecture de leurs livres. Grâce à l’oralité et au collectif, tu sors du séminaire en te disant que tu n’es plus la même personne.
Tout ce qui porte sur le genre m’intéresse. Les manifs anti-gay m’ont crispée. Si tu ne déconstruis pas le genre, il ne peut pas y avoir de révolution. Tu peux toucher au genre et te planter, mais si tu n’y touches pas, il ne se passera rien, parce que les rapports de production ne changeront pas. Si des femmes peuvent sortir de l’hétérosexualité, si des femmes peuvent inventer d’autres formes de familles, si des mecs peuvent se mettre à sortir de leur virilité de merde et inventer d’autres façons d’être ensemble, et donc d’autres façons de transmettre la richesse, alors tu peux envisager la révolution.

Concrètement, on touche comment au genre ?

Premièrement, l’hétérosexualité n’est pas obligatoire. Deuxièmement, il faut s’interroger sur la virilité : sur le guerrier, sur l’ouvrier le poing levé. Les mecs, interrogez-vous sur la violence, sur le viol, sur les représentations où vous apparaissez cagoulés, et qui vous font bander. Cassez les codes de la virilité ! Mettez des mini-jupes, des talons, du rouge à lèvres. Sortez du carcan de façon même ludique.
Va à la prochaine manif antifa en mini-jupe, tu verras, tu n’en seras pas moins efficace !

Propos recueillis par Nicolas Norrito

Trop jeunes pour mourir, dans le Canard enchaîné

jeudi 8 janvier 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Chronique de Trop jeunes pour mourir parue dans Le Canard enchaîné du mercredi 7 janvier 2015.

Prolos de feu

C’était un temps rude, brutal, violent, dont on a perdu jusqu’au souvenir. Une époque où militants et journalistes étaient le plus souvent qu’à leur tour envoyés aux assises ou en prison. Où les bagarres idéologiques tournaient au pugilat, où attentats et sabotages revendiqués, étaient légion. Un temps où, en France, on pouvait mourir pour ses idées. Où anars et communistes de la CGT étaient alliés au sein de la Fédération communiste anarchiste (FCA) et où tous se proclamaient fièrement antimilitaristes et antipatriotes. Eh oui ! aujourd’hui ça fait sourire…
Guillaume Davranche a mis huit ans à mettre en forme ce livre passionnant, relevant à la fois de la somme historique et du dictionnaire aux multiples entrées, grâce à d’ingénieuses notes de bas de page. La révolte des femmes, vaillantes « midinettes » – qui réclament l’égalité, refusée par leurs camarades, à de rares exceptions –, renvoie aux punitions atroces infligées aux soldats réfractaires, expédiés à « Biribi », sobriquet quasi poétique « dont le seul nom fait frissonner les plus durs », tant sont terrifiantes ces « structures disciplinaires et pénitentiaires de l’armée coloniale d’Afrique du Nord » permises par les « lois scélérates » que le Parti socialiste a laissé passer sans même s’en rendre compte.
Le journal La Guerre sociale de Gustave Hervé, le libertaire, « agglomérat détonnant, soudé par un même goût de la provocation et de la violence », s’écrit et s’imprime au cœur du « quartier de l’encre », à Paris, rue Montmartre, où fut assassiné Jaurès. C’est de La Guerre sociale, ou plutôt de deux de ses anciens, Maurice Maréchal et HP Gassier, que naîtra, un jour béni, Le Canard enchaîné.
Ils décerneront à Hervé, après référendum des lecteurs du Volatile, le titre de « grand chef de la tribu des bourreurs de crâne ». Batailles de mots, d’idées, de fractions, combats d’hommes et de femmes, de militants y sont éclairés par Davranche. Mais la guerre approche, qui les tuera.
Trop jeunes, si jeunes.

Dominique Simonnot

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