Le blog des éditions Libertalia

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Les Marchands de peur dans Alternative libertaire

mercredi 19 novembre 2014 :: Permalien

Les Marchands de peur - illustration de Bruno Bartkowiak

Chronique parue dans Alternative libertaire (novembre 2014).

En 2011, Cuervo chroniquait déjà dans ces pages la première édition de ce petit livre salutaire qui est aujourd’hui toujours d’actualité et qui a d’ailleurs été réédité en mai 2013 dans une édition augmentée.

Membre du PS jusqu’en 1994, Alain Bauer devient un tenant de l’idéologie sécuritaire lors d’un séjour aux États-Unis. Il rassemble des intellectuels et professionnels issus de la gauche anticommuniste, de l’extrême droite des années 1960, des droites ultralibérales et néoconservatrices. Son arrivée à la tête du Grand Orient de France en 2000 élargit son réseau aux dirigeants économiques et politiques.

L’idée de base est que dorénavant, la criminalité prend des formes multiples, sans direction repérable. Ce caractère insaisissable permet de designer comme ennemi tout individu ou groupe tant soit peu contestataire. On comprend ce que les thèmes sécuritaires ont d’artificiel.

Bauer a créé sa propre société de sécurité AB Associates. Juges et parties, lui et sa bande manœuvrent pour jouer le double rôle d’experts et de prestataires. Un marché du sécuritaire se crée de lui-même, par la multiplication des « études » sur les taux de délinquance, et le déploiement de forces policières provocatrices dans les quartiers populaires. Parallèlement, Bauer s’emploie à conquérir une légitimité intellectuelle. Par la création ou le noyautage de revues – Le Meilleur des mondes, L’Élite européenne – ou de structures de recherche – Institut social du travail, Institut d’histoire sociale, Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice – pour l’approche policière et judiciaire. Par l’aménagement de « niches » dans les médias grand public : apparition « d’experts » dans С dans l’air sur France 5, réalisation et production du documentaire Ces musulmans qui disent non à l’islamisme (diffusé par Arte) de Antoine Vitkine et Daniel Leconte. Le démarchage pour les diagnostics et les plans locaux « de sécurité » porte ses fruits : la demande des municipalités explose. En proie aux conséquences des politiques ultralibérales, la société devient mûre pour adhérer à l’idéologie sécuritaire.

Ses thèmes deviennent centraux dans la campagne de Chirac en 2002. Sarkozy finit le travail à l’Intérieur, puis à la présidence. Ce sont alors les institutions qui se transforment : unification des RG et de la DST au sein de la DCRI, fusion de différentes instances pour créer le Conseil de défense et de sécurité nationale, la Cour supérieure de la formation et de la recherche stratégique.

Militants à l’Unef-ID dans les années 1980, Bauer et Manuel Valls reprennent contact à la fin des années 1990. Le PS bascule ouvertement vers le répressif.

La nomination de Valls à l’Intérieur en 2012, puis à la tête du gouvernement, a valeur de message. « Des Bauer et des Raufer sont produits à la chaîne chaque année dans les grandes écoles […]. La bande à Bauer ne doit sa longévité qu’à cet opportunisme qui lui permet de conserver une place à la table de tous les partis de gouvernement. Les idéologues sécuritaires ont pour mission de légitimer le contrôle, la surveillance et la répression de tout ce qui résiste […] ou existe contre les intérêts des classes dominantes. »

Patrick (AL Montpellier)

Tenir la rue dans Alternative libertaire

mercredi 19 novembre 2014 :: Permalien

Chronique parue dans le numéro d’octobre 2014 d’Alternative libertaire.

C’est un projet ambitieux que celui de ce premier ouvrage de Matthias Bouchenot, consacré aux groupes d’autodéfense de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) dans les années 1930. Projet historique en premier lieu, c’est avec la méthode minutieuse de la science historique, que l’auteur nous engage sur les traces de ces groupes dans un style particulièrement clair et accessible. Projet militant sans doute aussi, puisque derrière cette exploration, et bien que Matthias Bouchenot se garde toujours de prendre ces groupes comme exemples ou contre-exemples pour la situation actuelle, il est évident que l’on obtient l’une des investigations les plus fines de ce que peut être l’autodéfense antifasciste organisée.

La principale force de ce travail réside dans la contextualisation qui entoure les Groupes de défense (GD), Toujours prêts pour servir ! (TTPS) ou encore les Jeunes Gardes socialistes (JGS). Loin de nous les présenter comme de simples exécutants, l’auteur montre la place qu’occupe chaque groupe dans l’action, mais aussi dans les enjeux internes à la SFIO, à commencer par la classique opposition entre révolutionnaires et réformistes. On apprend ainsi que si ces groupes interviennent rarement directement dans ces conflits, ils n’en sont pas moins concernés, qu’il s’agisse de leur direction, des moyens qu’on leur attribue, voire de leur existence même. À l’occasion, ils peuvent se retrouver sur le devant de la scène, comme quand se pose l’épineuse question de la synthèse entre l’antimilitarisme des militants et la structuration efficace de groupes d’autodéfense. Sur ce point, on pourra parfois reprocher à l’auteur une tendance à être un peu plus jargonnant quand il s’agit de traiter de ces différents courants, laissant parfois un peu démuni le lecteur peu initié à cette période et à ses enjeux politiques. Fort heureusement, cette tendance est contrebalancée par une explication très fine des conséquences de ces enjeux, et il sera toujours possible à celui ou celle qui souhaite mieux les comprendre d’aller se documenter sur la question.

L’autre aspect essentiel de Tenir la rue se trouve du côté d’une histoire plus sociale. Une attention poussée aux caractéristiques sociales des membres de ces groupes permet de confirmer ce que l’on pouvait supposer sans en avoir de preuves (ainsi par exemple du faible nombre de femmes dans les TTPS, bien qu’elles ne soient pas totalement absentes). Mieux, l’analyse en profondeur des professions révèle des disparités internes, qui laissent deviner les rapports de domination, en particulier entre travailleurs intellectuels et ouvriers. Enfin, la reconstitution détaillée, en utilisant différentes sources, des événements du 16 mars 1937, où une manifestaion antifasciste tourne à l’émeute et où six manisfestants perdent la vie, permet une compréhension du fonctionnement de ces groupes dans l’action même.

Matthias Bouchenot nous propose avec ce livre une analyse rigoureuse de l’histoire, qui si elle ne vise pas à donner des leçons aux antifascistes d’aujourd’hui, peut les éclairer dans l’organisation de leur combat.

François Dalemer (AL Paris Sud)

14-19. La Mémoire nous joue des tours

lundi 17 novembre 2014 :: Permalien

Au théâtre de la Belle Étoile jusqu’au 21 décembre, puis en tournée.
Voir le site de la compagnie Jolie Môme.

14-19.
La Mémoire nous joue des tours

C’est au terme d’une année principalement consacrée aux luttes des intermittents que la compagnie Jolie Môme présente son nouveau spectacle sur la période 1914-1919 : La Mémoire nous joue des tours. Bien que montée en quelques semaines, cette pièce d’une durée d’une heure quarante-cinq est pourtant l’une des plus réussies parmi toutes celles que la troupe de Saint-Denis (93) a présentées ces dernières saisons.

Sur scène, ils sont une dizaine, dont quatre comédiennes. Le récit débute le 31 juillet 1914, en musique, autour de la figure de Gaston Brunswick, dit Montéhus, auteur de chants révolutionnaires anticonceptionnistes et antimilitaristes comme La Jeune Garde, La Grève des ventres ou encore Gloire au 17e. C’est à Cyril Chellal, un vétéran de la compagnie, qu’échoit le rôle du chansonnier, ami de Lénine, qui bascula peu après, à l’instar de la grande majorité du mouvement ouvrier, dans le camp belliqueux et cocardier. C’est ce même 31 juillet 1914 qu’est assassiné Jaurès au café du Croissant et, comme le rappelle la troupe, l’oraison funèbre du leader socialiste permit à Léon Jouhaux, responsable de la CGT, de justifier son ralliement à l’union sacrée : « Jaurès a été notre réconfort dans notre action passionnée pour la paix. Ce n’est pas sa faute, ni la nôtre, si la paix n’a pas triomphé. Avant d’aller vers le grand massacre, au nom des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir, dont je suis, je crie devant ce cercueil toute notre haine de l’impérialisme et du militarisme sauvage qui déchaînent l’horrible crime. […]
 Acculés à la lutte, nous nous levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de la civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’histoire. » Les sociaux-démocrates allemands (y compris Karl Liebknecht) qui voteront les crédits de guerre ne diront pas autre chose. Dès lors, les peuples pourront s’entretuer.

Les résistances ouvrières à la guerre sont incarnées par le personnage (rajeuni) de Rosa Luxemburg [Marie Chassot], pleine d’allant révolutionnaire et d’espoir en l’avenir, infatigable et sémillante internationaliste. La mise en scène de Michel Roger propose de nombreux moments cocasses, à l’image du face-à-face entre Max de Bade, dernier chancelier de l’Allemagne impériale (1918) confiant le pouvoir au social-démocrate Friedrich Ebert. Celui-ci arbore un beau costume de parlementaire, une cravate rose et des bretelles rouges (pour le prolétariat) bien cachées sous sa veste, mais qu’il sait exhiber à chaque moment opportun.

Spectacle brechtien à visée pédagogique convoquant la mémoire militante mais également divertissement en musique et en rythme, La Mémoire nous joue des tours est l’une des rares pièces du moment à s’inscrire dans une tradition du théâtre de tréteaux au service de ceux d’en bas. À ne pas manquer.

L’École des barricades, dans Le Monde libertaire

mercredi 12 novembre 2014 :: Permalien

Article publié dans le numéro 1750 (du 2 au 8 octobre 2014) du Monde libertaire.

L’École des barricades, vingt-cinq textes pour une autre école, 1789-2014, c’est le titre de l’anthologie que nous a concocté Grégory Chambat pour cette rentrée des classes où une ministre chasse l’autre sans pour autant remettre en cause la grande machine à lessiver les cerveaux et à enfermer les corps. Il s’agit donc d’une anthologie, mais elle ne repose pas seulement que sur le savoir théorique de l’auteur mais sur ses vingt années d’expérience d’enseignement en collège, son implication au sein de la fédération CNT de l’éducation et de son engagement dans la revue N’Autre école qui œuvre pour une révolution sociale, éducative et pédagogique. Autant dire que les textes que Greg a retenus, aux prix de choix cornéliens (programme oblige), résultent d’une réflexion qui visent à ouvrir notre champ de réflexions sur la question centrale de l’éducation et de ses liens indéfectibles avec l’émancipation pour les uns, l’aliénation et le contrôle social pour les autres. Les textes publiés ici sont rapidement présentés ainsi que leurs auteurs, tout cela calibré à 10 000 signes (assorti d’une petite bibliographie thématique en fin de volume) afin d’en faciliter la découverte et la lecture. Le tout dans une écriture agréable qui pousse à toujours lire le chapitre suivant. Présentation ramassée et textes brefs, autant dire pédagogiques, qui de fait ne sont que des incitations, une invitation, à continuer et approfonfir avec d’autres supports. Textes concis qui tous sont issus de la même volonté : « Réaliser l’instruction par la révolution et la révolution par l’instruction » comme l’écrivait Maurice Dommanget. Tous sauf un qui, en fin de volume, celui concerne les Réac-puplicains, rappelle les thèses les plus conservatrices et leur haine de l’égalité en général et de l’égalité des intelligences et de tous devant le savoir en particulier. Les extraits proposés couvrent une large période, des conceptions de Fourier – « inventeur » selon plusieurs auteurs de la pédagogie libertaire, – reprises par Proudhon : l’école-atelier et l’enseignement intégral ou l’éducation conjointe de la main et du cerveau qui vise l’épanouissement des individus ; à celles contemporaines de Noëlle Smet qui nous rappelle « qu’une pratique pédagogique va toujours de pair avec une vision politique » (p. 193) explicite ou non ou encore celle de Charlotte Nordmann qui souligne opportunément le lien entre l’école et le marché et dont la fonction est avant tout de nous faire accepter et « reconnaître l’ordre social [… et de nous] y soumettre » (p. 203). Entre ces deux pôles, un extrait de l’œuvre de « l’ignorant » Jacotot et son ambition de « mettre l’élève en position d’apprendre » (p. 24), de l’incontournable Pelloutier à la recherche de la science de son malheur, de Ferrer et de son école moderne et d’Albert Thierry qui souhaitait tirer toute sa pédagogie de ses élèves (p. 82). Mais aussi extraits de Korczak et son destin tragique à la fin de sa petite République éducative et du mouvement Freinet pour lequel « sans la révolution à l’école, la révolution politique et économique ne sera qu’éphémère » (p.113). Et de quelques autres évocations encore qui favorisent la découverte de cette pédagogie des barricades souvent fortement teintée de pédagogie libertaire. Hormis ce survol des grands classiques des pédagogies de l’émancipation et de ses militants, l’auteur grâce à quelques pas de côté, nous permet de (re)découvrir l’ambition pédagogique de la Commune de Paris ainsi que le rôle des instituteurs syndicalistes de L’École émancipée qui affirmaient que seul « l’instituteur, homme libre, pourrait librement instruire et former des hommes libres » (p. 76) ; voire, de nous sensibiliser à la « pédagogie sociale » de Helena Radlinska/Laurent Ott. Sans oublier la plus récente pédagogie institutionnelle et ses conseils (au sens de soviet) d’élèves dont l’un des animateurs affirme droit dans ses bottes : « En classe, il n’y a pas de problèmes de disciplines, il n’y a que des problèmes d’organisation » (p. 140). Plus surprenant et beaucoup moins connue, c’est l’un des moments fort de l’ouvrage, c’est la découverte de l’intérêt constant de Simone Weil, la combattante de la colonne Durruti, pour l’éducation du prolétariat fondée, selon Gregory Chambat sur « l’échange réciproque de savoir » (p. 132) et sur « l’union du travail intellectuel et du travail manuel » (p. 136) dans la tradition proudhonienne. Enfin, après avoir évoqué l’incontournable Lycée autogéré de Paris et son frère (presque) jumeaux, le lycée expérimental de Saint-Nazaire, l’auteur fait état d’expérimentations pédagogiques barricadières sous d’autres latitudes qui ont pris quelquefois un caractère de masse comme les EPK (École populaire kanak) dans les années 1980 qui touchèrent entre 6 et 15 % des enfants (p. 161) avant d’être dénoncées comme subversives par les dignitaires du FLNKS. Ou encore, depuis 1994, les très vivantes et très vivaces écoles zapatistes fréquentées par plus de 15 000 mille enfants qui s’y s’éduquent et qui comme le clame Manuel (11 ans) ici « on ne se laisse pas faire. On est des zapatistes » (p. 176).
En bref, un livre riche qui permet pour les uns de revoir leurs classiques et pour d’autres, parfois les mêmes, de découvrir de nouvelles terres où par l’éducation se sont élevées et s’érigent encore les barricades de la liberté.

Hugues Lenoir, Groupe Commune de Paris

Tout pour tous ! dans La Révolution prolétarienne

mercredi 12 novembre 2014 :: Permalien

Tout pour tous ! - illustration de Bruno Bartkowiak.

Tout pour tous ! dans La Révolution prolétarienne (septembre 2014).

Placé sous l’égide de P. Canjuers et G. Debord affirmant que « le mouvement révolutionnaire doit devenir lui-même un mouvement expérimental », ce petit livre a d’abord le mérite de resituer l’expérience zapatiste au Chiapas dans le temps long de cinq cents ans de lutte indigène : la découverte du continent s’accompagna d’une exploitation forcenée des Indiens, puis l’indépendance du pays ne leur profita pas tandis que la révolution de 1911 fut trahie au profit d’un parti qui, adepte de l’oxymore, se qualifia de révolutionnaire et d’institutionnel, confisquant le pouvoir durant des décennies. Il s’attarde ensuite sur les conditions de la naissance, peu connue, de la rébellion à partir de 1983. Il en suit les différentes étapes jusqu’au 1er janvier 1994 qui voit l’EZLN occuper, les armes à la main, plusieurs villes de l’État du Chiapas, puis aux accords de San Andrés (16 février 1996) entre le gouvernement fédéral mexicain et une délégation zapatiste. Ceux-ci reconnaissent de nombreux droits aux peuples indigènes (différence culturelle, habitat, occupation et utilisation du sol, autogestion politique communautaire, etc.), mais, loin de les mettre en œuvre, le gouvernement entame contre eux une guerre de basse intensité au Chiapas. En réaction, l’EZLN se propose de construire l’autonomie des communautés indigènes et de « connecter les territoires rebelles avec le reste du monde ». L’auteur présente enfin les trois niveaux de « gouvernement » dans les zones libérées, établissant une société non seulement sans État, mais contre l’État, avant de détailler ses réalisations dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’économie et de la justice.
Délaissant les aspects spectaculaires de l’expérience zapatiste comme les postures néo-tiers-mondistes où l’on fantasme sur des révolutions exotiques, l’auteur prend l’exacte mesure de l’insurrection du Chiapas. Il insiste à juste titre sur les réalisations concrètes des zapatistes qui constituent des raisons tangibles de ne pas désespérer dans des temps difficiles. Il ne cache pas non plus les insuffisances du processus et les nombreux défis qu’il devra surmonter dans l’avenir. Complété d’une courte bibliographie, ce petit livre constitue une excellente introduction à une expérience qui, vingt ans après l’insurrection du 1er janvier 1994, représente l’un des principaux antidotes à la contre-révolution néolibérale d’un capitalisme toujours plus mortifère.

Louis Sarlin

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