Le blog des éditions Libertalia

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Georges Albertini : l’éminence brune

jeudi 11 septembre 2014 :: Permalien

Gérard Delteil
Les Années rouge et noir
Le Seuil, 510 pages, 22 euros

Article paru dans CQFD (juillet-août 2014)

Georges Albertini : l’éminence brune

Avec près de 60 bouquins au compteur, Gérard Delteil (né en 1939) est une figure du polar français. Il cultive néanmoins une différence avec une grande partie de ses coreligionnaires : il ne s’en tient pas à la fiction et mouille la chemise depuis toujours. Ancien du PC passé par Lutte ouvrière, il milite au NPA et maintient de forts liens avec ses copains cheminots. Voilà pour le situer.
Il vient de signer Les Années rouge et noir, un long roman de quelque 500 pages publié dans la collection « Roman noir » du Seuil. Pour le coup, l’emballage est trompeur et le titre imprécis puisqu’il ne s’agit pas d’un polar mais d’une vaste fresque sur une génération, celle qui s’éveille au fait politique dans les années 1930 et prend sa retraite à la fin des années 1970.
Ce récit retrace les pérégrinations de trois personnages : Alain Véron, frère d’un communiste mystérieusement assassiné à la Libération ; Anne Laborde, jeune résistante des réseaux gaullistes devenue haut fonctionnaire, et Aimé Bacchelli, ancien collabo et homme de l’ombre influent.
En filigrane, au fil de ce roman bien trempé, Gérard Delteil rend hommage aux résistants FTP, aux grévistes de Renault (1947), aux anticolonialistes porteurs de valises, aux militants communistes révolutionnaires et à celles et ceux qui luttèrent pour le droit à disposer librement de leur corps (Mouvement de libération des femmes, Front homosexuel d’action révolutionnaire). Mais surtout, il exhume une trajectoire peu connue de l’extrême droite française : celle de Georges Albertini (1911-1983), qui apparaît sous les traits d’Aimé Bacchelli.
Prof d’histoire et membre de la SFIO dans les années 1930, “munichois” et pacifiste, Albertini devient dès 1942 le numéro 2 du Rassemblement national populaire de Marcel Déat. Partisan de l’alliance avec l’Allemagne hitlérienne au nom du « socialisme européen », il est en charge du recrutement de la Légion des volontaires français (LVF). Arrêté à la Libération, il est incarcéré quelques années mais sauve sa tête. En ce début de guerre froide, son carnet d’adresses est précieux.
Anticommuniste virulent, il monte alors une officine de contre-propagande, s’entoure de collabos (Claude Harmel) ou d’anciens révolutionnaires (Boris Souvarine) et édite le bulletin Est & Ouest avec le concours du grand patronat français. Actif dans la formation de Force ouvrière, proche de la franc-maçonnerie, ami et conseil d’hommes politiques ambitieux (François Mitterrand en 1956, Jacques Chirac dans les années 1970), il appartient au premier cercle des conseillers du prince lors de la mandature de Georges Pompidou. Impliqué dans tous les mauvais coups (milices patronales des CSL, soutien au SAC, recyclage des anciens de l’OAS), il a largement contribué à ramener dans le « droit chemin » les militants d’Occident Madelin et Longuet (Alain Courtet et Gérard d’Adeline dans le roman).
Grenouillage, versatilité et barbouzerie, Albertini était une crapule et un vrai personnage de roman. Pas étonnant, en somme, que cette fiction fonctionne si bien.

N.N.

Entretien avec Grégory Chambat dans CQFD

jeudi 11 septembre 2014 :: Permalien

Entretien publié dans CQFD n°124 (août-septembre 2014)

C’est la rentrée des classes !

« Éduquer, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu », disait Montaigne. Enseignant depuis 1994, Grégory Chambat participe à la revue N’Autre École, qui explore les chemins buissonniers d’une « révolution sociale, éducative et pédagogique », et plus récemment au site Questions de classe, qui fonctionne comme une agence de presse afin de donner des outils à une pédagogie socialement critique, ancrée dans le quotidien des enseignants, des agents de l’éducation, des parents et des élèves. Oral de rattrapage pour les cancres de CQFD avec un pédagogue de combat.

À travers tes ouvrages Pédagogie et Révolution (Libertalia, 2012), Apprendre à désobéir (Libertalia, 2013) et L’École des barricades (Libertalia, septembre 2014), tu revisites l’histoire des pédagogies d’émancipation et l’opposes au mythe de l’école républicaine. Peux-tu nous rappeler, en quoi ces pistes d’un autre projet d’éducation populaire diffèrent de l’école de Jules Ferry ?

C’est l’école elle-même qui est chargée de nous enseigner sa propre histoire. Elle a façonné toute une mythologie aujourd’hui relayée par la gauche (voir l’hommage de François Hollande à Jules Ferry lors de sa cérémonie d’investiture…). On a retenu la lutte entre les républicains et les cléricaux, oubliant au passage que, pour la classe dominante, il s’agissait moins de changer l’école que de la contrôler, quitte à emprunter à l’ennemi ses méthodes pédagogiques. Pour parvenir à ses fins, une école « pour » le peuple et non « du » peuple et « clore l’ère des révolutions » (Jules Ferry), il lui fallait aussi éliminer tout projet éducatif alternatif.
La IIIe République se soucie moins d’alphabétiser le peuple [1] que d’asseoir son pouvoir. Son école prépare la revanche contre l’Allemagne mais aussi contre les rêves d’émancipation de la classe ouvrière, ceux de la Commune de Paris. Jules Ferry n’entend pas reprendre le programme scolaire de la Commune, le premier à instaurer un enseignement laïque, gratuit et « intégral », mais cherche à s’en prémunir en le détournant de son idéal socialiste. L’un de ses conseillers, Félix Pécaut, l’affirmait en pleine Semaine sanglante : «  Si vous voulez une saine domination des classes supérieures, il ne faut pas fusiller le peuple, mais l’instruire. » On a également voulu nous faire oublier que, face à cette école où le culte de Dieu était remplacé par celui « de la patrie et du coffre-fort », le mouvement ouvrier n’est pas resté dupe. Au début du XXe siècle, les syndicalistes révolutionnaires de la CGT prirent la décision, sans la concrétiser, de fonder leurs propres écoles primaires syndicales avec une ambition magnifiquement décrite dans le programme éducatif des Communards : « Il faut, enfin, qu’un manieur d’outil puisse écrire un livre, l’écrire avec passion, avec talent, sans pour cela se croire obligé d’abandonner l’étau ou l’établi [2]. » Pour Jules Ferry, il s’agissait aussi de rendre impossible – et même inimaginable ! – la réalisation d’un tel projet.

Entre l’obsession nostalgique d’un Finkielkraut d’une l’école républicaine qui aurait cessé d’être un sanctuaire de savoir et de discipline et les assauts de Farida Belghoul contre la supposée théorie du genre qui pervertirait nos chères têtes blondes, l’école est au centre de toutes les angoisses de déclin de l’époque. Quel sens donnes-tu à cela ?

La cohérence entre ces discours, c’est la lutte contre l’égalité sociale, la défense acharnée de l’ordre et des hiérarchies que décrit Jacques Rancière dans La Haine de la démocratie [3] : « C’est, de fait, autour de la question de l’éducation que le sens de quelques mots – république, démocratie, égalité société, a basculé. » C’est pourquoi le travail pédagogique est constitutif du combat social. Non seulement parce que le discours décliniste et nostalgique parvient à capter une partie des souffrances et déceptions que nourrit l’école, mais aussi parce que ce terrain, on l’ignore souvent, a toujours été un champ d’intervention de l’extrême droite : Francisco Ferrer fusillé en Espagne par l’alliance du sabre et du goupillon, Célestin Freinet poussé à la démission par l’Action française de Maurras, Pétain prenant comme premières mesures la mise au pas des enseignants…
Dans le discours réac-publicain, le traitement de la question scolaire constitue la ligne avancée d’une révolution conservatrice dont la prétention à monopoliser la contestation du système scolaire se heurte à trop peu d’opposition… quand elle n’est pas purement et simplement relayée par la gauche.

Dans quelle mesure l’école est le lieu d’un conditionnement des enfants au système néolibéral ?

Comme les autres services publics, l’école attire les convoitises. Le programme néolibéral de « colonisation économique » s’efforce de conquérir des marchés plus ou moins exclus jusque-là de la sphère marchande (n’oublions pas que l’école privée existe depuis longtemps en France !) et de les rentabiliser à son profit, avec le juteux marché des cours à domicile (2,13 milliards d’euros en 2013, ce qui place la France en tête des pays européens) et les nouvelles technologies – ces dernières n’étant pas forcément en elles-mêmes condamnables : c’est avec une imprimerie et des caméras que Freinet se lance dans sa « révolution » pédagogique.
Pour le pouvoir, l’école reste aussi, selon la formule d’Illich « la meilleure agence de publicité qui nous fait accepter la société telle qu’elle est ». Ce rôle idéologique et cette fonction de contrôle social entrent parfois en contradiction avec les logiques budgétaires.
Arrivé au pouvoir, les reniements éducatifs du PS ont été immédiats. Après avoir rallié libéralisme et célébré le marché, dans les années 1980 ; après avoir, à la fin des années 1990, adopté le discours sécuritaire ; la gauche des années 2010 est en train d’abandonner toute perspective d’éducation émancipatrice. « La guerre aux pauvres commence à l’école », analyse le philosophe Ruwen Ogien dénonçant l’alliance des néolibéraux et des néoconservateurs, à l’image de ce qui rendit possible la conquête du pouvoir par les Pinochet, Thatcher et autres Reagan. Une telle alliance pourrait se réactiver aujourd’hui autour de ces réac-publicains qui rêvent d’une école de l’ordre et de la soumission pour le plus grand « bénéfice » des dominants. C’est une hypothèse qui me semble plus plausible que les théories sur la menace « libéral-libertaire ». Qui met les pieds dans un établissement scolaire oublie immédiatement tous ses fantasmes sur ce complot « libertaire » !
« Fille et servante du capitalisme », telle est, selon Célestin Freinet, la nature de notre école. Nombre de ses valeurs et de ses modes de fonctionnement font corps avec les principes du libéralisme. « Dès lors, écrit Charlotte Nordmann, non seulement on reconnaît combien l’école se prêtait à l’investissement par la logique néolibérale, mais on en vient à se demander si le mode de gouvernement néolibéral ne doit pas beaucoup à la logique scolaire : outre l’usage systématique des évaluations individuelles et des classements, l’importance accordée à l’investissement subjectif, à l’intériorisation des règles et des objectifs (magnifiée en « autonomie »), et l’entreprise de “responsabilisation” des sujets qui s’ensuit sont des modalités de gouvernement qui ont été développées et perfectionnées au sein de l’institution scolaire. » [4] Ce n’est donc pas vers la défense d’une institution au service des dominants et encore moins vers la nostalgie de la ségrégation sociale que nous devons nous tourner mais bien vers le combat des dominés pour leur émancipation, sur le terrain de la lutte des classes et « en classe »…

Quelles sont les alternatives possibles aux pratiques pédagogiques dominantes ?

C’est en partant d’une analyse des contradictions à l’œuvre que l’on peut espérer reconstruire des mobilisations nourries de nos pratiques quotidiennes avec les dominés eux-mêmes. Pour la « pédagogie des opprimés » dont parlait le pédagogue brésilien Paulo Freire, on ne transforme le monde que si on le comprend et on ne le comprend qu’en le transformant. Sans attendre le grand soir et sans nécessairement se réfugier dans des marges, le pari est d’arriver à rendre les élèves non plus « spectateurs-consommateurs » de leurs apprentissages, ni même « acteurs » mais bien « auteurs » et producteurs de leurs savoirs. C’est la voie suivie par la pédagogie sociale qui cherche à éduquer dans, par et pour (transformer) le milieu. Il s’agit de « produire » du savoir, de l’écrit, de la parole pour renouer avec l’ambition éducative des communards que j’évoquais plus haut et en finir avec une école « fabrique de l’impuissance » (Charlotte Nordmann). Cela passe par la remise en cause de la compétition de tous contre tous, de l’évaluation permanente, au profit de la coopération. Si ces pratiques existent déjà dans les faits, il leur manque, peut-être, de porter parallèlement une perspective sociale de rupture pour faire de ces alternatives non des gouttes d’huile dans les rouages du système mais des grains de sable.

Tu enseignes à des élèves non-francophones dans un collège de Mantes-la-Ville, commune passée au FN aux dernières municipales. Comment ça se passe ?

Les municipalités ont peu de pouvoir direct sur les collèges, ce sont surtout nos collègues du primaire qui sont en première ligne, d’autant que la réforme des rythmes renforce cette situation. Néanmoins, les élus municipaux siègent aux conseils d’administration. À Mantes, le maire FN est lui-même prof de lycée professionnel et son adjointe chargée des affaires scolaires s’affiche aux côtés de Farida Belghoul, derrière la banderole de Civitas « Hommage à Sainte Jeanne d’Arc ».
Dans le quotidien du collège, on se sent sous surveillance, ce qui est d’ailleurs l’objectif de contrôle « par le haut » que le Collectif Racine, « les enseignants patriotes » du FN, appelle de ses vœux. C’est aussi, depuis l’élection, un climat plus tendu de suspicions et de provocations : un collègue a reçu une lettre anonyme et un tract de Le Pen dans son casier, des articles contre le programme scolaire du FN [5]. m’ont valu la « une » du site du Collectif Racine… Quant aux élèves, on sent une crainte diffuse. En ce qui concerne les luttes menées par le passé pour des élèves sans papiers, nous savons que ce n’est plus vers la mairie que nous pourrons nous tourner.
Les frontières entre les réac-publicains et le FN sont en train de sauter, à l’image du triste Brighelli saluant récemment les projets éducatifs du FN dans Le Point. Il n’est plus possible d’imaginer que le mouvement social se détourne des combats pédagogiques pour « n’autre école ».
Propos recueillis par Mathieu Léonard
Entretien publié dans CQFD 124 (août-septembre 2014)

Propos recueillis par Mathieu Léonard

[1Voir Lire et écrire : l’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, Jacques Ozouf et François Furet, éditions de Minuit « Le sens commun », 1977.

[2Henri Bellenger, Le Vengeur, 7 mai 1871.

[3La Fabrique, 2005.

[4« Peut-on défendre l’école sans la critiquer ? », in Changer l’école, Libertalia, 2014

[5Voir le décryptage du programme de ce collectif et le parcours de ses animateurs : www.questionsdeclasses.org/reac/

Tenir la rue, dans la revue de l’Ours

jeudi 11 septembre 2014 :: Permalien

L’Office universitaire de recherche socialiste (Ours) édite une revue mensuelle qui rend compte des publications et films évoquant la culture et l’histoire du parti socialiste. Le numéro 440 (juillet-août 2014) chronique le livre de Matthias Bouchenot.

Prenez garde !

On se souvient de l’agression contre Léon Blum, le 13 février 1936, molesté violemment par des Camelots du roi. Comme si la violence n’appartenait pas à la culture socialiste, on a oublié l’expédition punitive lancée le soir même par les TPPS (Toujours prêt pour servir) de Pivert contre une réunion de l’Action française, dans le Ve arrondissement, qui s’est soldée par plusieurs blessés dont un grave dans les rangs de l’extrême droite.

Ce livre de Matthias Bouchenot, tiré de son mémoire de Master 2 et préfacé par Frank Georgi, est passionnant. Un plan chronologique aurait à notre avis évité des redites et resserré le propos, mais son travail rigoureux sur un terrain de recherche peu exploré (ou évoqué de façon « héroïque » et virile dans les mémoires des acteurs : Zeller, Guérin…) tire le maximum des maigres sources internes de ces mouvements, de celles de la police, comme de la presse socialiste (notamment celle des jeunes et des étudiants), communiste, d’extrême droite.

Au lendemain du congrès de Tours, les socialistes – privés des jeunes ayant rejoint la SFIC –, ont déserté la rue et leurs réunions sont perturbées par les communistes et l’extrême droite. En 1929, des éléments de gauche (Bataille socialiste) de la fédération de la Seine créent un Groupe de défense (GD) : les orateurs socialistes sont désormais protégés. De même, côté Étudiants et Jeunesses socialistes, la présence se muscle à Paris, mais aussi dans les grosses fédérations, du Nord (où le modèle des JS belges disciplinées est copié) ou du Sud-Ouest. « Prenez garde… », avertissait le Chant des Jeunes Gardes, composé par Montéhus en 1911 pour le service d’ordre créé par Gustave Hervé : il est repris par les jeunes gardes socialistes (JGS) des années 1930. Au lendemain d’un meeting SFIO salle Japy L’Humanité du 19 octobre 1930 qui jusqu’alors raillait la faiblesse socialiste face aux « prolétaires communistes » déplore : « Le service d’ordre veille. Il faut la fermer ou sortir ! » L’efficacité des GD est actée par la fédération de la Seine, et le Parti se laisse convaincre. La montée des fascismes et le 6 février 1934 changent la donne.

Un comité de vigilance auquel appartient Blum fixe les règles de conduite des GD  : si l’autodéfense est organisée et hiérarchisée par régions, il ne s’agit en aucun cas d’une organisation paramilitaire secrète : elle prend au grand jour les mesures nécessaires pour assurer la présence du Parti, la sécurité de ses réunions et peut envisager de riposter en cas de coup dur. GD et JGS adoptent un uniforme : chemises bleues, cravates rouges et brassards bientôt frappés des trois flèches. En 1935, avec les TPPS mis en place dans la fédération de la Seine essentiellement autour de la Gauche révolutionnaire (GR), et de ses bastions des XVe, XVIIIe et XXe arrondissements, une autre conception tente de s’imposer : ne faut-il pas substituer à l’autodéfense une stratégie offensive voire révolutionnaire ?

L’étude sociologique de ces groupes, qui mobilisent moins de 500 militants, et les dizaines de portraits brossés par Matthias Bouchenot, montrent la diversité des parcours, et l’ancrage ouvrier. Son étude du drame de Clichy en mars 1937 (six morts côté manifestants, un policier tué, et des centaines de blessés), quand « la police de Marx Dormoy » tire sur des militants de gauche qui s’opposent à la tenue sur ses terres d’un meeting d’extrême droite, invite à une relecture stimulante de l’histoire des socialistes au prisme du débat sur l’usage de la violence dans l’espace public. Le mode d’action des TPPS pèsera dans la dissolution de la fédération de la Seine et l’exclusion de la GR en 1938.

Frédéric Cépède

Paris, bivouac des révolutions, dans le Combat syndicaliste

jeudi 11 septembre 2014 :: Permalien

Article paru dans Le Combat syndicaliste, août 2014.

La Commune, une histoire anglaise

Habituellement, les ouvrages sur la Commune se centrent sur une chronologie épique, quasi mythologique, des combats et un peu des débats, en démarrant par la Butte Montmartre, au moment où le peuple de Paris refuse de livrer les canons qu’il a payé à travers des souscriptions. Ce qui fait l’impasse sur les contextes sociopolitiques en amont et la diversité des hypothèses d’interprétations après coup.

Cet ouvrage n’évacue pas certains retours utiles sur la défaite de Sedan, l’état d’esprit des Parisiens assiégés mais épargnés, le discrédit de l’armée française défaite par les Prussiens et l’importance, en contrepoint, de la Garde nationale, formée de volontaires d’opportunité : « Le peuple de Paris était devenu le facteur déterminant dans la continuation de la guerre », écrit Robert Tombs dans cette synthèse qui a le mérite d’une grande clarté. Et, dans une certaine mesure, pour la réussite temporaire de la Commune, ce prolétariat de la capitale a profité de la situation de guerre perdue, et d’un sursaut patriote de l’enclave parisienne.

Regard décalé

On a bien eu un historien américain, Robert Paxton, pour plonger avec du recul dans les années noires d’une collaboration bien française. On retrouve cet œil extérieur avec le regard d’un Anglais, Robert Tombs, pour nous parler de la Commune et la replacer dans ses problématiques, sa dynamique complexe, jusqu’aux interprétations données selon les familles et courants politiques, historiques voire sociologiques et urbanistiques. Tombs reprend tous les éléments d’ordinaire considérés comme acquis et les remet en lumière. Quitte à mettre à plat les thèses divergentes en vigueur, en relativisant aussi, quand il le faut, les écrits des acteurs directs de la Commune dans leurs mémoires. Ainsi la question maintes fois rappelée de l’inconséquence de la Commune qui aurait pu, qui aurait dû, selon certains, exproprier l’or de la Banque de France et qui ne l’a pas fait. Ou l’importance de l’opposition récurrente, réitérée en 1830 et 1848, à l’Empire, et l’armement de la Garde nationale qui permettra très concrètement de donner une réalité à la figure collective du peuple en armes, révolutionnaire, disposant de fusils et de canons bienvenus que le populo n’aurait jamais détenus en temps normal. On retrouve aussi le jeu des tendances, les blanquistes persuadés d’incarner l’avant-garde éclairée et parfois un peu seuls, les membres de l’Internationale, les références en droite ligne avec la Révolution d’avant la Terreur. L’historien s’intéresse à l’esprit divers, bouffe-curé, républicain, antiautoritaire pas complètement, ou pas unanimement… Il arpente aussi les mesures immédiates, sociales, même si la situation de défense militaire de la capitale face aux versaillais a assez vite mis au second plan ces pouvoirs délégués et révocables, ou l’ardoise des loyers en retard annulée par décret.

Figures de communardes

L’auteur interroge par ailleurs les mythes, les barricades nombreuses comme jamais mais pas toutes défendues ; l’importance des attentistes, ni hostiles ni partisans viscéraux de la Commune ; ou le rôle des femmes, plus limité que certaines visions mythiques ont voulu le laisser penser, avec a contrario<code>, la fabrication utile du mythe de la « pétroleuse », héroïne diabolisée justifiant une répression aveugle, pas limitée aux seuls hommes. Et certaines nuances sur l’émancipation des femmes pendant la Commune, au sein d’un mouvement ouvrier qui les voyait plus à la maison qu’à l’atelier, parfois avec l’argument paternaliste de protéger la compagne, l’épouse ou la fille de l’exploitation capitaliste. Les figures de Nathalie Lemel ou de Louise Michel ont pu occulter le rôle moins en première ligne des autres communardes.

Ce livre interroge avec une distance critique des notions qui ont dépassé l’épisode pourtant durablement traumatique de la Semaine sanglante : la Commune a-t-elle sauvé la République ? Ces deux mois insurrectionnels et de gouvernement populaire proche de l’autogestion ont-ils constitué une véritable révolution sociale, populaire, voire culturelle ? Des questions qui s’inscrivent dans la dynamique, toujours vive, évolutive de l’histoire de la Commune et de ce qu’elle nous peut nous dire, depuis son XIXe siècle, pour les luttes de demain, tous les mouvements de « Ceux d’en bas » qui est le nom de la collection dans laquelle ce bouquin s’inscrit.

Nicolas, Interco-Nantes

Changer l’école, dans L’Humanité

jeudi 11 septembre 2014 :: Permalien

Chronique parue dans L’Humanité du 20 juin 2014.

Vers une autre école pour une transformation sociale

La récente anthologie de la revue N’Autre École rassemble des enseignants et éducateurs déterminés à changer l’école pour changer la société. Pour ces militants, la pédagogie est inévitablement sociale et émancipatrice, contestataire. Elle doit permettre à tous les enfants de s’exprimer et de se révéler, loin des abus d’autorité, de l’évaluation chiffrée permanente et du tri social que l’école néolibérale généralise. Éditée par la CNT, cette revue ouvre largement ses colonnes à des militants du mouvement Freinet ou du Gfen (Groupe français d’éducation nouvelle). À la marge d’une institution qu’ils mettent en cause de l’intérieur, souvent en butte à leurs hiérarchies, ils revendiquent le droit à une coformation continue, qu’Antoine Prost plaçait à la source de l’identité professionnelle des enseignants. L’article de Peter Benoît atteste de la vitalité de telles pratiques au sein du collectif d’enseignants TCF (Transmettre, communiquer, se former). Un ouvrage qui donne des raisons de croire en une autre école.

Nicolas Mathey

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