Le blog des éditions Libertalia

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Trop jeunes pour mourir, dans Libération

vendredi 30 janvier 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Chronique de Trop jeunes pour mourir dans Libération, édition du jeudi 22 janvier 2015.

Boucherie sans eux
Combats pour la paix dans les années 1910

Contre un parti socialiste unifié jugé « électoraliste », contre une CGT qui venait d’entamer son tournant « réformiste », il y eut dans la France des années 1910 une frange de militants que le secrétaire des bourses du travail, Georges Yvetot, qualifia de « minorité révolutionnaire dangereuse ». Certains se disaient « insurrectionnels », d’autres libertaires, individualistes ou anarcho-syndicalistes. Beaucoup se retrouvaient derrière La Guerre sociale, le brûlot antimilitariste lancé par Gustave Hervé en 1909. Tous défendaient une morale ouvrière sans concessions, hostile à l’Église, au patronat, aux « renards » (les « jaunes » et les mouchards) et plus que tout à l’armée. C’est au cœur de cette nébuleuse que nous entraîne Guillaume Davranche. Fort d’une lecture minutieuse de la presse et des brochures publiées par ces militants, il s’attache à restituer leur combat en ces années où s’exacerbent les tensions et les menaces de guerre. On découvre une pensée plus nuancée que prévue (le soutien apporté à la révolution mexicaine de 1911, le malaise face à l’équipée de la bande à Bonnot) et des efforts peu connus pour s’organiser, à l’instar de la Fédération communiste révolutionnaire en 1910, rebaptisée Fédération communiste anarchiste en août 1913. On perçoit surtout l’indomptable énergie de ces hommes qui sont de toutes les grèves et de toutes les manifestations, appelant à la paix et, pour les plus radicaux, à la désertion et au sabotage. Beaucoup d’entre eux échouèrent en prison ou dans les bagnes militaires.
L’ouvrage, qui ne cache pas son empathie à l’égard du mouvement libertaire, manque parfois un peu de distance. Mais il offre une mine inégalée d’informations, une chronique minutieuse des cinq années qui précédèrent la guerre, avec leur cortège d’affaires, d’arrestations, de rivalités et de règlements de comptes. Complément du Maitron des anarchistes (l’Atelier, 2014), il livre aussi une belle galerie de portraits, d’où émergent Émile Janvion, qui dériva vers l’antisémitisme, Benoît Broutchoux et Pierre Monatte, hérauts de l’anarcho-syndicalisme, ou encore Louis Lecoin, à qui l’on doit l’obtention en 1958 du statut d’objecteur de conscience. On n’en était pas là en 1914 : en dépit des meetings qui se poursuivirent jusqu’au jour de la mobilisation, ceux qui n’étaient pas en prison ou à Biribi durent rejoindre leur régiment, comme l’immense majorité des Français.

Dominique Kalifa

Despentes dans CQFD

jeudi 22 janvier 2015 :: Permalien

Le journal CQFD du mois de janvier 2015 a publié cet entretien avec Virginie Despentes, mais faute d’espace, seule la moitié de la discussion a été conservée. En voici l’intégralité.

« Si tu ne déconstruis pas le genre, il ne peut pas y avoir de révolution. »

« La vie se joue souvent en deux manches : dans un premier temps, elle t’endort en te faisant croire que tu gères, et sur la deuxième partie, elle repasse les plats et te défonce. » Ami-e-s, ne boudez pas votre joie, en janvier, l’auteure de King Kong Théorie revient avec une trilogie trash, les aventures de Vernon Subutex. Rencontre avec Virginie Despentes.

Lorsque j’ai reçu ton nouveau roman, j’ai d’abord été surpris : 396 pages, tu ne nous avais pas habitués à si long ; or tu prépares un tome 2 et même un tome 3 ! Quelle est la genèse de ce récit-fleuve ?

En fait les deux premiers tomes sont écrits. J’ai commencé à rédiger sans me poser de questions puisque j’avais mon histoire : un mec perd son appart, il était disquaire, il sombre progressivement dans la clochardisation. Au bout de quelques semaines, j’avais 1 400 pages ! J’ai coupé pour arriver à 600-800, l’éditeur m’a alors conseillé de faire deux tomes. En finissant le tome 2, j’ai compris qu’il me faudrait un tome 3, je vais me lancer dans la rédaction maintenant.

Le deuxième tome sortira à quel moment ? L’an prochain ?

Non, en mars. Je termine les corrections. Je corrige beaucoup, comme toutes les filles. Ça a l’air un peu con de dire que les filles corrigent davantage, mais c’est Zadie Smith qui évoque ça et je crois qu’elle a raison. Pour le tome 3, j’ai déjà tout mon plan en tête.

Une sortie en mars, c’est vraiment très tôt et c’est parfait pour donner envie de replonger dans le récit !

Oui, c’est bien l’idée. Reste à savoir si les lecteurs suivront. Cela fait quatre ans que je n’ai pas sorti de nouveau bouquin, en fait depuis le prix Renaudot décerné à Apocalypse bébé, qui s’est très bien vendu ; je pourrais presque tenir un an de plus, du point de vue économique. Je n’ai pas cherché à me presser, cela donne donc deux tomes d’un coup, ou presque. J’aimerais que le tome 3 sorte à l’automne 2015. Un livre-feuilleton, quasiment. Ce qui est dur dans un bouquin, c’est de trouver la forme. Écrire, ensuite, c’est très agréable.

Justement, quand travailles-tu ? Tu écris le matin, la nuit ?

Je bosse quand je peux. Longtemps, j’écrivais quand cela venait. Je me réveille très tôt, donc le mieux pour moi, c’est d’écrire de 7 heures à midi. J’essaie d’être régulière, d’écrire tous les jours. Il y a parfois des semaines entières où je n’arrive pas à écrire, par angoisse. Et puis tout dépend du moment, si je suis seule. En ce moment, ma copine bossant à Barcelone, je me remets à écrire en soirée. À l’époque de Baise-moi (1992), j’écrivais la nuit, toute la nuit. Bon, c’était il y a vingt ans maintenant. Peut-être parce que je vivais davantage la nuit.

Tu écrivais sur feuille ou déjà sur ordinateur ?

Toujours sur l’ordinateur !

Donc quand on voudra consulter tes manuscrits à la BNF, ils ressembleront à quoi ?

À rien ! Ce seront des fichiers. Ce qui est néanmoins rigolo, c’est qu’il existe des versions beaucoup plus longues de chaque bouquin, de Baise-moi, des Chiennes savantes, des Jolies Choses, puisqu’à chaque fois je coupe. Ce sont des versions que j’ai perdues, mais il y en a quelques-unes dans la nature.

Et aujourd’hui, 26 décembre, tu as écrit ?

Non ! Je me laisse une dizaine de jours de sociabilisation.

Puis tu entameras ton « plan médias » ?

J’ai fait cinq ou six interviews, je vais faire trois radios et deux télés, mais je vais surtout aller défendre le livre en librairies.

Tu vas présenter le livre à L’Atelier, donc à deux pas de chez toi. À Violette and Co, la librairie féministe du 11e arrondissement…

Là c’est normal, tu sais ! Ensuite j’irai à Bordeaux, à Pau, à Lyon, Nancy, Lille, Avignon…

Tu vas chez toi, dans des villes qui ont été les tiennes.

Oui, ce sont celles que je retiens. Celles où j’ai des gens. J’ai quand même un peu de mal à être en signature, même si je trouve que l’idée est excellente. Peut-être parce que je n’ai jamais demandé à un auteur qu’il me signe son livre.

Les titres de tous tes livres sont incisifs et excellents. Qui les trouve ? L’éditeur ou toi ? Vernon Subutex, c’est un titre grandiose.

C’est moi qui trouve tous mes titres. Vernon Subutex, c’était le nom de mon avatar sur Facebook. Quand j’ai commencé le livre, j’avais opté pour un autre nom, mais ça ne fonctionnait pas.

Subutex, je vois bien. Mais Vernon, c’est une référence à Vian et à son pseudonyme Vernon Sullivan ?

C’est un hasard. Originellement, c’était pour regarder ce qui se passait sur Facebook, puisque Coralie [Trinh Thi] animait le Facebook de Bye-bye Blondie et je voulais pouvoir lui envoyer des messages en privé, et finalement je suis tombée dans Facebook… J’ai conservé le nom. Vernon Subutex, c’est un peu comme « Despentes », ce pseudo qui me suit depuis les pentes de Lyon, il y a plus de vingt ans.

Et Twitter, tu es aussi tombée dedans ? Puisque tu évoques en fin de récit un hashtag #Vernon.

J’ai essayé, mais je n’y arrive pas. Et pourtant j’en parle tout le temps. C’est rare de bien s’en tirer sur 140 signes. Avec Facebook, tu peux partager plus facilement des vidéos, comme lors de l’affaire d’Exhibit B, par exemple.

Tu as une position par rapport à cette pièce ?

Je trouve ça un peu compliqué. Réclamer la censure, ça ne me plaisait guère, mais j’ai vu une vidéo de Casey de 2.30 minutes et je me suis dit qu’elle avait raison de protester, j’ai donc arrêté de tortiller du cul. Si j’étais noire, je crois que je serais super énervée. Il s’est passé la même chose avec Bande de filles, les discussions étaient houleuses. Je connais le film, je connais Céline [Sciamma], ce n’est peut-être pas la bonne personne à emmerder mais il y a une sous-représentation des Noirs dans cette société. Quand je suis arrivée à Paris et que j’ai commencé à bosser dans le cinéma et l’édition, j’ai été choquée, il n’y a plus un seul Black ! Jamais je n’ai été interviewée par une Noire ! Des femmes oui, des Rebeues, oui ; mais des Blacks, jamais. Il n’y en a pas à Libé, pas aux Inrocks. Alors oui, je comprends la colère de Casey, même si le metteur en scène d’Exhibit B est un Sud-Africain irréprochable. Je pense qu’il n’imaginait pas que sa pièce ferait un tel bruit. Il y a une crispation des camps en ce moment. Moi-même je me demande si je ne vais pas être attaquée par les milieux trans par rapport à Vernon Subutex.

Tu penses sincèrement que tu pourrais être attaquée pour le contenu de ton livre alors que tu incarnes, que tu le veuilles ou non, un certain néoféminisme ?

Toute communauté qui souffre et dont tu parles peut se cristalliser sur ton propos. À ce niveau-là, les réseaux sociaux ont exacerbé les choses. Par rapport à Exhibit B, le problème, c’est que des lieux comme le 104 ou le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis auront peut-être moins envie de fâcher qui que ce soit ; si on doit se retrouver avec des films et des spectacles aseptisés afin d’éviter de susciter les problèmes, cela anéantit la création et ça devient de la publicité.

À l’exception d’une échappée à Barcelone, tout ton roman se déroule à Paris. Barcelone fait d’ailleurs l’objet d’un excellent chapitre avec ce face à face entre Aïcha et la Hyène, héroïne récurrente puisqu’elle apparaissait déjà dans Apocalypse bébé. Cette escapade à Barcelone colle avec ta vie, non ?

En effet, c’est ma vie. Pour moi, il est très important d’être souvent en Espagne, à Madrid notamment, et en Catalogne. La situation politique est tellement différente. J’ai vécu trois ans à Barcelone, j’ai écrit pratiquement tout Vernon Subutex là-bas. Pendant les occupations, j’étais sur place, ça a ébranlé mon pessimisme habituel. Au-delà des partis politiques qu’on peut critiquer, y compris Podémos, il y a une place importante, au sein de la société, pour les assemblées citoyennes, pour des initiatives alternatives et participatives. Donc oui, on a bien fait de discuter autant sur les places et dans les appartements. Pour moi, l’Espagne, c’est aussi une leçon. En France, j’ai l’impression de vivre dans un pays dans la merde et en panne.

Si je te dis qu’il y a un côté balzacien 2. 0. dans ton récit, tu en penses quoi ? La Comédie-Humaine du XXIe siècle ?

C’est peut-être un peu plus punk que Balzac… Sauf pour l’écriture qui déroule de façon quasi automatique. L’idée, c’est que tout le monde puisse me comprendre. Je ne fais pas de belles phrases, j’essaie d’être intelligible.

Tu racontes les pérégrinations de personnages ambitieux ou déclassés dans les bas-fonds parisiens. Il semble y avoir une forte dimension autobiographique dans toute ta galerie de personnages. On note de nombreuses intrusions de l’auteur dans le récit narratif. Où se cache Virginie Despentes ? Chez Lydia ? Chez Alex ?

Dans tous les personnages, il y a quelque chose qui me ressemble un peu, même chez les plus éloignés. C’est un point d’ancrage qui me permet de dresser des portraits. Patrice et Kiko, ce n’est pas moi, mais j’entre dans chaque personnage par une donnée biographique que je développe ensuite à la manière d’un collage, en fonction de choses que j’ai pu observer, ou que je crée. Il y a une anecdote, une fringue que je pique ici ou là mais je ne reproduis jamais totalement une personne réelle. Je me suis aussi interrogée sur le devenir de ces personnages, deux décennies plus tard.

Dans le deuxième tome, tu crées des personnages ou on suit ceux-là ?

J’en crée de nouveaux, mais on suit quand même ceux du premier tome. Pratiquement tous. C’est un autre mouvement.

Avec toujours ce héros éponyme ?

Oui, même si on le retrouve moins systématiquement. Il donne encore son titre au deuxième tome : Vernon Subutex II. Puis il y aura Vernon Subutex III. Dans Autant en emporte le vent, ma référence ultime, on ne change pas le titre !

Ta référence ultime ?

Oui, c’est un bouquin qui évoque un monde qui meurt et un autre qui va naître. Je l’ai lue à 13 ans. Née dans un milieu de gauche, j’avais un peu honte en le lisant. Si j’étais black, je serais un peu énervée que le livre et le film les plus connus sur la guerre de Sécession soient Autant en emporte le vent.

Page 28, tu écris : « Maintenant c’est mort aux vaincus, même dans le rock. » C’est ça le monde qui meurt ? Quel est celui qui naîtra, alors ? Tu as le sentiment d’être sur la frontière ?

J’ai 45 ans, j’ai grandi dans un autre horizon. On était les héritiers des années 1960. Le monde du travail de mes parents fonctionnaires est mort. Qui parle encore du service public et de toutes ces choses mainstream et populaires ? De santé publique et d’éducation ? Ce sont des choses que je regrette, même si certains points étaient criticables.

Est-ce que ton récit est générationnel ?

Ce n’est pas trop à moi de le dire, j’espère que non. Un peu ? C’est dans tous les cas un récit lié à un âge, le mien. Je n’aurais pas pu l’écrire à 30 ans. J’espère qu’on pourra le lire à 20 ans.

Dans tous les cas, c’est un récit qui sonne juste.

Le tome 1 évoque un monde qui est fini ou presque, celui des disquaires.

Quel est le disquaire qui t’inspire ? Dans le roman, Vernon a tenu le Revolver, une boutique située près de République. Tu pensais au Silence de la rue ?

Oui, et aussi à New Rose. En vérité, je transpose plutôt des disquaires lyonnais. J’ai bossé trois ans dans deux boutiques, notamment à Gougnaf Land. Je suis arrivée à Paris en 1993, j’avais tellement peu d’argent que je n’allais plus chez les disquaires…

Les références musicales sont très nombreuses, de Fugazi à Bad Brains en passant par Neubauten, les Thugs, La Souris. Tous les lecteurs ne vont pas te suivre.

Si on ne situe pas tous ces groupes, ce n’est pas grave. C’est comme quand moi je lis du latin, cela ne m’arrête pas forcément, même si je ne le comprends pas…

Et pourtant, tu reprends une citation d’Horace en épigraphe !

« Non omnis moriar » (« Je ne mourrai pas tout entier »), c’est le tatouage de ma fiancée [Beatriz Preciado], c’était une façon de la saluer sans mentionner son nom. Elle est très latiniste.

Tu pourrais envisager un disque avec ce livre.

Oui, j’y avais pensé, mais il y a de telles questions de droits. Je vais faire une play-list et l’intégrer au tome 2. Et la mettre sur Spotify, même si je sais que ce n’est pas terrible pour les artistes.

Tu parles beaucoup de défonce dans ton livre et pourtant, depuis le début de l’entretien, tu ne bois que du gingembre…

J’ai vu beaucoup de drogue et d’alcool dans ma vie, autour de moi. J’observe ce que boivent les gens, cela m’aide à les définir et à cibler leur comportement. Plus loin dans le livre, je m’intéresse au lien entre politique et défonce. La coke puis l’héroïne peuvent te détruire un mouvement en quelques semaines. On n’a peut-être pas assez réfléchi à la place de la défonce, que ce soit les drogues comme l’alcool, dans le milieu alternatif. Ça semble un sujet tabou.

D’ailleurs tu n’expliques jamais le nom Subutex. Tu considères que c’est un prérequis ?

Tu es le premier à me le faire remarquer. C’est surtout un surnom punk à la con.

Finalement, tu as fait une psychogéographie de l’Est parisien.

Oui, il y a quelques incursions dans le 8e ou à Bastille, mais on est surtout chez moi, et ça s’aggrave encore dans le tome 2. J’adore ce coin de Paris et j’aime raconter ce que je connais. Même si les loyers sont tellement élevés que presque tous mes potes sont partis à Montreuil ou bien plus loin.

Tu as réalisé deux films et un documentaire. Tu penses revenir au cinéma ?

J’aime bien faire des films. Bye-bye Blondie, c’est une bluette, mais j’étais contente de la faire comme cela. J’aimerais faire un documentaire sur les prisons de filles et adapter un bouquin qui s’appelle Girlfight, d’Audrey Chenu, une ancienne dealeuse devenue instit. J’ai des doutes. Ce que j’aimerais aussi filmer, ce sont des meufs tatouées qui font de la moto, elles me plaisent.

Et pour incarner les rôles féminins dans Bye-bye Blondie, tu as aussi choisi des filles qui te plaisent ?

Oui. J’adore Béatrice [Dalle], elle est géniale. Je l’aime en Lucrèce Borgia, je suis allée la voir jouer jusqu’à… Créteil ! Emmanuelle Béart, ça me plaisait à fond. En réalité, c’est un fantasme de petite fille que j’ai réalisé, je voulais réunir mes deux icônes des années 1980 – Manon des sources et Betty – dans un même film. Il y aurait aussi eu Sandrine Bonnaire pour Sans toit ni loi, mais elle m’a moins « percutée » à l’époque.

Sur la prison, tu as fait un portrait-interview de Sylvie Piciotti, la compagne de Christophe Khider, celle qui l’a aidé à s’évader. [Passés par la case prison, OIP / La Découverte]

La prison, ça m’intéresse. C’est pour moi comme le viol. On fait comme si c’était quelque chose d’extérieur alors que c’est au centre de tout. La prison définit le capitalisme ultralibéral. En regardant la prison, tu résumes la société, c’est son miroir, on y voit ce qu’on fait des pauvres, comment on les contrôle, comme on les gère racialement et en termes de genre. J’avais adoré un bouquin qui s’appelle 9 m2 de Vanessa Cosnefroy
Pour comprendre la féminité, regarde les prisons de femmes. Personne ne vient au parloir. Sur la prison, Béatrice Dalle m’a beaucoup ouvert les yeux. Et Angela Davis.

Quels sont tes auteurs fétiches ? Dans Vernon Subutex, tu évoques Selby et Bukowski.

Selby et Bukowski, évidemment ! Bukowski me tient toujours compagnie. Quand ça ne va pas, il me remet sur pied, je le relis souvent. Mais je lis aussi Roberto Bolaño (2666 ; Les Détectives sauvages), Castellanos Moya (Le Dégoût, texte court et intense). Là je suis en train de lire Padura, c’est bien ! Le problème avec les auteurs sud-américains, c’est qu’ils portent avec eux beaucoup de douleur. Mais j’aime aussi La Recherche de Proust et Gone with the Wind (Autant en emporte le vent) de Margaret Mitchell. Je sais, elle est de droite, mais j’ai lu quatre fois son livre, en français puis en anglais.

En juillet dernier, pour Le Monde des Livres, avec Beatriz Preciado, tu as signé une recension du livre Caliban et la Sorcière de la penseuse féministe marxiste Sylvia Federici. Peux-tu m’en dire davantage sur les philosophes du genre qui ont nourri ta réflexion ?

Judith Butler a beaucoup compté. Tout comme Donna Haraway. Mais paradoxalement, elles m’ont davantage influencée lors de séminaires de trois jours à Barcelone que par la lecture de leurs livres. Grâce à l’oralité et au collectif, tu sors du séminaire en te disant que tu n’es plus la même personne.
Tout ce qui porte sur le genre m’intéresse. Les manifs anti-gay m’ont crispée. Si tu ne déconstruis pas le genre, il ne peut pas y avoir de révolution. Tu peux toucher au genre et te planter, mais si tu n’y touches pas, il ne se passera rien, parce que les rapports de production ne changeront pas. Si des femmes peuvent sortir de l’hétérosexualité, si des femmes peuvent inventer d’autres formes de familles, si des mecs peuvent se mettre à sortir de leur virilité de merde et inventer d’autres façons d’être ensemble, et donc d’autres façons de transmettre la richesse, alors tu peux envisager la révolution.

Concrètement, on touche comment au genre ?

Premièrement, l’hétérosexualité n’est pas obligatoire. Deuxièmement, il faut s’interroger sur la virilité : sur le guerrier, sur l’ouvrier le poing levé. Les mecs, interrogez-vous sur la violence, sur le viol, sur les représentations où vous apparaissez cagoulés, et qui vous font bander. Cassez les codes de la virilité ! Mettez des mini-jupes, des talons, du rouge à lèvres. Sortez du carcan de façon même ludique.
Va à la prochaine manif antifa en mini-jupe, tu verras, tu n’en seras pas moins efficace !

Propos recueillis par Nicolas Norrito

Trop jeunes pour mourir, dans le Canard enchaîné

jeudi 8 janvier 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Chronique de Trop jeunes pour mourir parue dans Le Canard enchaîné du mercredi 7 janvier 2015.

Prolos de feu

C’était un temps rude, brutal, violent, dont on a perdu jusqu’au souvenir. Une époque où militants et journalistes étaient le plus souvent qu’à leur tour envoyés aux assises ou en prison. Où les bagarres idéologiques tournaient au pugilat, où attentats et sabotages revendiqués, étaient légion. Un temps où, en France, on pouvait mourir pour ses idées. Où anars et communistes de la CGT étaient alliés au sein de la Fédération communiste anarchiste (FCA) et où tous se proclamaient fièrement antimilitaristes et antipatriotes. Eh oui ! aujourd’hui ça fait sourire…
Guillaume Davranche a mis huit ans à mettre en forme ce livre passionnant, relevant à la fois de la somme historique et du dictionnaire aux multiples entrées, grâce à d’ingénieuses notes de bas de page. La révolte des femmes, vaillantes « midinettes » – qui réclament l’égalité, refusée par leurs camarades, à de rares exceptions –, renvoie aux punitions atroces infligées aux soldats réfractaires, expédiés à « Biribi », sobriquet quasi poétique « dont le seul nom fait frissonner les plus durs », tant sont terrifiantes ces « structures disciplinaires et pénitentiaires de l’armée coloniale d’Afrique du Nord » permises par les « lois scélérates » que le Parti socialiste a laissé passer sans même s’en rendre compte.
Le journal La Guerre sociale de Gustave Hervé, le libertaire, « agglomérat détonnant, soudé par un même goût de la provocation et de la violence », s’écrit et s’imprime au cœur du « quartier de l’encre », à Paris, rue Montmartre, où fut assassiné Jaurès. C’est de La Guerre sociale, ou plutôt de deux de ses anciens, Maurice Maréchal et HP Gassier, que naîtra, un jour béni, Le Canard enchaîné.
Ils décerneront à Hervé, après référendum des lecteurs du Volatile, le titre de « grand chef de la tribu des bourreurs de crâne ». Batailles de mots, d’idées, de fractions, combats d’hommes et de femmes, de militants y sont éclairés par Davranche. Mais la guerre approche, qui les tuera.
Trop jeunes, si jeunes.

Dominique Simonnot

Interview de Guillaume Davranche sur Bibliobs

jeudi 8 janvier 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Interview parue sur bibliobs.nouvelobs.com

Sabotage,
meetings monstres et
chaussettes à clous…
Quand les anarchistes tenaient le haut du pavé

Juste avant 1914, l’anarchisme a donné le « la » de la contestation ouvrière. Guillaume Davranche le raconte dans Trop jeunes pour mourir. Entretien.
On ne le sait pas : aujourd’hui relégué à la périphérie du paysage politique, l’anarchisme fut, au début du XXe siècle, l’un des grands animateurs de la gauche française. Sa présence était particulièrement marquante à la CGT, qui était le cœur de la contestation politique et où cohabitaient trois écoles de pensées : le réformisme (incarnés par Jaurès), les vieux marxistes (héritiers de Guesde et Blanqui) et les libertaires.
Dans « Trop jeunes pour mourir », l’historien Guillaume Davranche décrit les derniers feux de l’anarchisme, juste avant la guerre de 14-18 : la lutte contre la montée du militarisme, la propagande, les sabotages, les débats autour de la bande à Bonnot, les tiraillements au sein de la CGT… jusqu’au divorce final. Car, aux lendemains de la guerre, sous le double effet de la fièvre patriotique et de la Révolution russe, l’anarchisme sera balayé du paysage politique français.
Pour
BibliObs, l’historienne Marianne Enckell s’est entretenue avec l’auteur de cette fresque étonnante.

Les cinq cents pages de votre livre racontent, presque au jour le jour, cinq années d’affirmation et de luttes du mouvement ouvrier, principalement syndicaliste et anarchiste, en France, de 1909 à 1914. On comprend que l’histoire se termine à la date de la guerre ; mais pourquoi débute-t-elle en 1909, pourquoi cette période ?

Dans l’histoire du mouvement ouvrier français, les années 1909-1914 constituaient jusqu’ici une période très mal connue, peu étudiée, sans doute en raison de son caractère intermédiaire entre la « période héroïque » de la CGT (1902-1908) et la Grande Guerre. En effet, à partir de 1909, la CGT marque le pas, puis enchaîne les revers. Peu à peu, l’organisation perd confiance et entre en crise. Malgré cela, c’est une période pleine de luttes passionnantes et de débats dont certains restent d’actualité. L’histoire de la lutte contre la guerre, qui domine l’action ouvrière entre 1911 et 1914, est totalement méconnue.
Du point de vue anarchiste, cette période 1909-1914 voit l’émergence de la première organisation nationale, la Fédération communiste anarchiste (FCA). L’année 1909 voit les premières réactions, au sein du milieu libertaire, contre l’influence prépondérante de Gustave Hervé et de son journal, La Guerre sociale. Se méfiant d’Hervé, dont ils avaient décelé les équivoques, un groupe de militants parisiens a, cette année-là, commencé à le contester. De leurs efforts, au terme de vifs débats et de diverses péripéties, va naître fin 1910 la FCA, dont l’histoire constitue le fil rouge de ce livre.

Nous avons collaboré pendant des années à la rédaction du Dictionnaire biographique des anarchistes, dans la collection des dictionnaires Maitron. Nos échanges ont permis des croisements de sources, des enrichissements nombreux. Dans votre livre, vous mélangez allègrement les citations : presse quotidienne, presse militante, archives de police, mémoires et travaux… Des historiens pointilleux pourraient vous le reprocher.

J’ai travaillé pour le Maitron et sur mon livre en parallèle, et les sources sont identiques. Je les ai détaillées dans une interview au blog Samarra, réalisé par un collectif d’enseignants d’histoire-géographie. La matière première, je l’ai trouvée aux archives de la préfecture de police de Paris, et extraite de volumineux cartons bourrés des rapports d’indicateurs infiltrés dans la FCA. Mais on sait quelle distance critique il faut avoir vis-à-vis des rapports d’indicateurs, dont certains travestissaient la réalité pour se faire bien voir de leurs employeurs à la Sûreté générale. J’ai donc systématiquement recoupé leurs informations avec d’autres sources – notamment la presse militante et la presse quotidienne – en visant l’exactitude factuelle.
Toutefois l’exactitude factuelle ne suffit pas. Je voulais également approcher au plus près l’état d’esprit des militants de l’époque, comprendre leurs motivations et évaluer l’importance réelle que certains débats avaient pour eux. Pour cela encore, il est indispensable de recouper les sources, de faire dialoguer la presse militante dans toute sa pluralité.

Vous prenez honnêtement et ouvertement parti. Le moins qu’on puisse dire, c’est que vous n’aimez pas les individualistes et que vous ne perdez pas une occasion de les maltraiter ; je suppose que ce sont les éditeurs qui se sont amusés à faire figurer en cul-de-lampe les Pieds Nickelés… Les travaux d’Anne Steiner ou de Gaetano Manfredonia ne donnent-ils toutefois pas une image plus fine d’eux ?

Les pages que je consacre aux anarchistes individualistes doivent justement beaucoup aux travaux d’Anne Steiner (Les En-dehors, en 2008) et de Gaetano Manfredonia (L’Individualisme anarchiste en France [1880-1914], en 1984) qui, eux-mêmes, se montrent critiques sur ce courant.
Cependant, je ne pense pas les avoir spécialement malmenés. Si le livre donne cette impression, cela peut tenir à deux raisons.
La première, c’est que la période 1909-1914 voit la déliquescence de cette mouvance, qui s’entredéchire dans des querelles internes assez peu politiques. Les rixes sanglantes qui, en 1910, opposent les « scientifiques » et les « sentimentaux » écœurent de nombreux individualistes qu’on retrouvera ensuite à la FCA, à la CGT ou à La Guerre sociale. En 1912-1913, la cavale de la bande à Bonnot s’achève dans une atmosphère de délation, de retournements de veste et de sauve-qui-peut qui accélérera cette désagrégation du milieu individualiste.
La seconde raison, c’est que ce livre étudie les réactions des syndicalistes et anarchistes à ces diverses péripéties, et notamment à l’affaire Bonnot. Curieusement, cela n’avait jamais été vraiment fait. Or les révolutionnaires, après être restés sur leur réserve pour ne pas paraître crier avec les loups, publient des analyses politiques sans concession de toute cette affaire. Et, en coulisse, leur sentiment est sévère : dépit, consternation, colère contre ce gâchis… Apporter l’éclairage critique des contemporains ne pouvait pas aider à redorer le blason de l’individualisme.

Vous croquez brièvement, souvent de manière fort réussie, d’innombrables personnages peu connus, dont on trouve la biographie dans le « Maitron des anarchistes ». Et vous ne craignez pas de donner une place importante à des personnages aux multiples facettes, pas toujours recommandables : Gustave Hervé, Miguel Almereyda, Eugène Merle, par exemple, dont les retournements politiques et les amitiés douteuses sont connus.

Gustave Hervé souffre d’une image exécrable : celle du renégat absolu, passé de la gauche à l’extrême droite du PS, de l’antipatriotisme à l’union sacrée patriotique et, après guerre, à une sorte de préfascisme, jusqu’au soutien à Pétain et au régime de Vichy. Quant à Almereyda, après avoir été l’enfant prodige de l’anarchisme, il a rejoint le PS avec son camarade Merle, et a été gagné par la vénalité. Tous deux ont fini par mettre leur talent au service d’un clan gouvernemental, celui de Joseph Caillaux, ce qui leur permettra de devenir de riches patrons de presse, avant de connaître une brutale déchéance.
Évidemment, l’erreur aurait été de juger leurs idées et leurs agissements dans leur période révolutionnaire à la lumière de leurs itinéraires ultérieurs.
Il faut bien comprendre que, jusqu’en 1911 au moins, l’hebdomadaire d’Hervé, Merle et Almereyda, La Guerre sociale, est le centre de gravité du mouvement révolutionnaire en France. Il donne la ligne des « insurrectionnels » du PS et des « ultras » de la CGT. Avec un tirage qui montera jusqu’à 50 000 exemplaires, c’est lui qui donne le la dans le mouvement anarchiste, et non les titres historiques que sont Les Temps nouveaux et Le Libertaire, avec leur tirage à 5 000.
Avec ses enquêtes de grande qualité, ses campagnes retentissantes, son courage bravache face à la répression, l’équipe Hervé-Merle-Almereyda suscite l’admiration, parfois la jalousie et l’agacement, mais donne le tempo à tout le monde. Lors de la grande grève des cheminots d’octobre 1910, La GS paraît chaque jour, apparaissant comme « l’autre » quotidien de la grève, en concurrence avec L’Humanité, porte-voix des réformistes.
Le recentrage de La Guerre sociale à partir de la fin 1910 va avoir des conséquences considérables à l’extrême gauche. C’est en prenant le contre-pied du « néohervéisme » que la FCA va progressivement devenir le nouveau point de ralliement des révolutionnaires. Et c’est pour ne plus être dépendante du journal d’Hervé que la direction cégétiste va impulser le quotidien La Bataille syndicaliste, au printemps 1911.

Ce qui est impressionnant, c’est tous les exemples d’actions directes que vous citez. Les grèves avec des sabotages, les séquestrations, la machine à bosseler et la chaussette à clous que vous décrivez en annexe. Quand les techniques de sabotage se sont-elles développées, quand et comment ont-elles disparu, si elles ont disparu des milieux syndicalistes ?

La « machine à bosseler » et la « chaussette à clous », ce sont en fait les coups de poing et de pied qu’on promet aux « jaunes » pendant les grèves. C’est une pratique courante au sein de la puissante fédération du Bâtiment, qui forme l’épine dorsale du syndicalisme révolutionnaire. Cette formule imagée circule beaucoup à l’époque – que ce soit pour la dénoncer, dans la presse et à l’Assemblée, ou pour la revendiquer avec ironie. Le poète Gaston Couté en tirera même une chanson provocatrice en 1910 : Brave Chaussette à clous.
Dans le registre de l’action directe, on peut aussi citer la campagne contre les bureaux de placement (les agences d’intérim de l’époque) en 1903, et celle contre l’ouverture des magasins le soir et le dimanche, en 1911. Dans les deux cas, les militants de la CGT ne se contentent pas de revendiquer : ils brisent des vitrines et renversent des étals pour obliger le patronat et le législateur à les écouter.
Le sabotage ouvrier, lui, a été adopté par la CGT dès son congrès de 1897, sur proposition d’un groupe de délégués anarchistes, dont Émile Pouget. À l’instar de la grève et du boycott, il s’agit d’une tactique de lutte qu’on peut résumer par le slogan « À mauvais salaire, mauvais travail ». Il peut s’agir de ralentir la production, ou de la rendre inutilisable. Dans la réalité, cette tactique semble avoir été peu usitée.
En revanche, les années 1909 à 1911 sont marquées par des milliers d’actes de sabotage en soutien à la grève des PTT, puis à la grève du rail. Dans les régions où le mouvement anarchiste est fort, des équipes grimpent, la nuit, aux poteaux télégraphiques, et sectionnent les fils. Et « Mamzelle Cizaille », comme la surnomme La Guerre sociale, poursuit son œuvre pendant des mois après, pour contraindre le gouvernement à réintégrer les grévistes révoqués. C’est donc un sabotage d’une nature différente de celui défini en 1897. Il semble tomber en désuétude après qu’en 1911 un sabotage maladroit sur une voie ferrée ait failli provoquer des morts. Devant le scandale, La Guerre sociale prend alors ses distances et estime publiquement que cette tactique de lutte n’est plus appropriée.

Vous mentionnez aussi à plusieurs reprises la formation des militants, syndicalistes ou propagandistes. Était-elle systématique, à Paris et en province ?

On apprenait essentiellement l’art oratoire « sur le tas ». Il faut dire que le meeting constituait, à l’époque, une des activités militantes de base. La télévision n’existait pas, les gens sortaient beaucoup le soir et allaient volontiers écouter des conférences, des orateurs, assister à des débats contradictoires. La FCA pouvait attirer 80 à 100 personnes dans de petites salles de proximité, et 600 à 1000 dans de grandes salles. Les syndicats, eux, attiraient dans des proportions bien supérieures : jusqu’à 10 000 ou 15 000 personnes dans les « meetings monstres » à l’occasion d’une grève ou d’une campagne d’opinion. Et tout cela sans sonorisation ! Il fallait donc avoir du coffre pour monter à la tribune et se faire entendre.
S’essayer à une petite tribune, puis à des tribunes de plus en plus impressionnantes faisait partie de l’apprentissage du militant, qui pouvait parfois, en outre, bénéficier d’une formation. En 1912, la FCA mit ainsi sur pieds une « école du propagandiste » où des camarades expérimentés pouvaient dispenser des cours sur la pensée anarchiste ou sur la technique oratoire. L’expérience la plus intéressante que j’aie relevée est celle du « Comité féminin », actif en 1912-1913, et principalement animé par des militantes de la FCA. Avec l’aide d’Henri Antoine (le fils d’André Antoine, fondateur du Théâtre libre), elles ont organisé des cours de théâtre et de diction pour former des oratrices ouvrières – une espèce alors très rare !

Des projets pour la suite ?

Déjà, et probablement pour longtemps, l’enrichissement des notices biographiques du Maitron des anarchistes qui, dans sa version en ligne, constitue une œuvre jamais achevée.

Propos recueillis par Marianne Enckell

Trop jeunes pour mourir, sur le Samarra blog

jeudi 8 janvier 2015 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Trop jeunes pour mourir sur le Samarra blog (décembre 2014)

Le 20 novembre dernier, les rayons de toutes les bonnes librairies se sont garnis d’un épais volume intitulé Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre, 1909-1914. Son auteur Guillaume Davranche signe ici son premier ouvrage, nourri d’un travail parallèle collectif : l’écriture du Dictionnaire biographique du mouvement libertaire français aussi connu sous le nom de Maitron des anarchistes. 
Parti pour écrire une histoire de la Fédération Communiste Anarchiste (FCA), l’auteur avoue avoir été happé par son sujet et l’avoir progressivement élargi à l’exploration du paysage politique et syndical des années d’immédiate avant-guerre. Le livre s’arrête quand le conflit commence.
Marqué par le goût de l’archive, l’ouvrage de Guillaume Davranche s’inscrit dans une grammaire historienne à la E.P. Thompson : celle d’une histoire des sans-noms, des sans-grades, des contestations. Il fourmille de personnages hauts en couleurs restés relativement méconnus croisant pourtant le fer avec la fine fleur de la classe politique de l’époque. Leurs engagements quotidiens, leurs hésitations ont pour partie alimenté et façonné cette période d’incertitude, lourde de menaces et de tumultes.

Votre livre se situe dans une temporalité assez courte qui s’étend de 1909 à 1914, pouvez-vous nous dresser un tableau du paysage politique de l’époque et de ses enjeux ?
Il y a en fait plusieurs temporalités qui se chevauchent sur cette période, et qui correspondent aux trois logiques imbriquées qui conduisent le récit.
Primo, du point de vue politique général, 1911-1914, c’est le véritable « avant-guerre ». Du coup d’Agadir, en juillet 1911, à la crise européenne de juillet 1914, l’engrenage est enclenché, qui, via la Tripolitaine, les Balkans et la course aux armements, va mener à la conflagration générale. Durant ces trois années, le gouvernement français prépare activement la guerre, avec une politique très volontariste de « réarmement » matériel et moral du pays. La propagande militariste et nationaliste est constante.
Secundo, du point de vue du mouvement ouvrier, la période 1909-1914, jusque-là mal connue, succède à la période « héroïque » de la CGT. Après l’ascension dans l’enthousiasme, on entre dans une période de doute, qui voit l’échec des grandes grèves (PTT, rail, bâtiment) et une crise de confiance du syndicalisme révolutionnaire qui va aller jusqu’à une crise ouverte à partir de juillet 1913.
Tertio, du point de vue révolutionnaire, la période 1910-1914 voit l’émergence de la première organisation libertaire française – la Fédération communiste anarchiste (FCA). Alors que le célèbre hebdomadaire de Gustave Hervé, La Guerre sociale, abandonne sa ligne antimilitariste et antipatriote, la FCA la maintient et devient le nouveau centre de gravité du mouvement révolutionnaire.

Ce qui frappe dès les premières pages de Trop jeunes pour mourir, c’est que leur lecture fait immédiatement jaillir les sources de l’historien. On le devine plongé dans les procès verbaux d’assemblées générales par exemple ou dans la presse anarchiste de l’époque. Sur quelles sources avez-vous travaillé pour ce livre ?
Le noyau dur de mes sources, ce sont les rapports de police : deux énormes cartons, ainsi que quelques cartons annexes, conservés aux archives de la préfecture de police de Paris. Le ou les mouchards infiltrés dans la FCA produisaient plusieurs rapports par semaine, qui ont constitué ma matière première. Pages 351-355, je mets d’ailleurs un peu en scène ces sources, pour donner la mesure du maillage policier dans les milieux révolutionnaires de l’époque. Mais, sauf exception, j’ai renoncé à intégrer cette source-là dans les notes de bas de page. Cela aurait été fastidieux et pas très parlant.
J’ai préféré réserver les notes de bas de page à ma deuxième source : la presse de l’époque, qu’elle soit militante ou grand public. Parce que citer un titre de presse, le titre de l’article et son auteur, cela apporte déjà, en soi, une sacrée valeur ajoutée.
Ma troisième source, la plus délicate à manier, ce sont les Mémoires de militants, et il y en a peu : Louis Lecoin, Georges Dumoulin, Pierre Monatte…
La quatrième source, ce sont les études qui ont porté sur cette période, généralement sur un aspect particulier : Madeleine Guilbert (1964) pour les femmes ; Christian Gras (1971) sur la fédération des Métaux ; Jean-Jacques Becker (1973) sur le Carnet B ; Gilles Heuré (1997) sur Gustave Hervé ; Dominique Kalifa (2009) sur le bagne militaire, etc. Hormis Édouard Dolléans – mais de façon peu convaincante –, peu d’historiens ont proposé une approche globale de cette période, et ils l’ont fait de façon très succincte, en prologue à leur travail sur 1914-1918 : Alfred Rosmer, Annie Kriegel et Maurice Labi. Aucun n’avait proposé un récit précis, ne serait-ce que des luttes de cette époque.
Je vais enfin citer quelque chose qu’on ne peut pas vraiment considérer comme une source, mais qui peut être utile pour capter l’ambiance militante de l’époque : les écrivains prolétariens comme Henry Poulaille (Le Pain quotidien, Les Damnés de la terre) et même, dans une certaine mesure, Georges Navel (Travaux). Enfin, un bouquin que je trouve exemplaire du point de vue de la narration : L’Homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics, d’Yves Pagès.

Vous menez une réflexion qui articule histoire par le bas et histoire nationale. Dans quelle mesure la recomposition et les luttes internes à la nébuleuse anarchiste travaillent/façonnent pour partie le paysage politique national ? Était-il important dans votre démarche d’arriver à rendre compte de ce « peuple militant » dans toute sa gouaille, ses hésitations, ses revirements ?
Ce qui se jouait dans le mouvement anarchiste pouvait avoir une influence directe sur l’orientation de la CGT, ce qui n’était pas rien pour la conduite de la lutte de classe. C’est un enjeu important durant le second semestre 1913, quand la FCA et ses alliés, qui structurent la gauche de la CGT, pèsent de toutes leurs forces pour faire passer leurs thèmes, notamment leur sévère critique du « fonctionnarisme syndical » (on dirait aujourd’hui la bureaucratisation).
C’était très important pour moi de cerner au plus près la pensée des militantes et des militants de l’époque, afin de comprendre le pourquoi – pourquoi ont-ils agi ainsi ? Qu’ambitionnaient-ils réellement ? Pouvaient-ils faire autrement ? J’ai envie qu’une légère angoisse étreigne un certain lectorat, et le fasse douter, sur le mode : « Et nous, qu’aurions-nous fait à leur place ? » C’est le meilleur remède contre la « condescendance de l’historien » et les jugements à l’emporte-pièce. Que ce soit à travers ce livre ou dans les articles que j’ai pu écrire pour le mensuel Alternative libertaire, j’ai toujours cherché à écrire une histoire à hauteur d’homme, engagée, et qui nous amène à nous interroger sur les pratiques et les stratégies de notre époque.

Le livre sort en plein lancement du centenaire de la Grande Guerre et s’arrime à ce conflit. Quelles problématiques lient guerre et anarchie ? Quelle place pour le pacifisme là dedans ?
On ne peut, de ce point de vue, détacher l’anarchisme du mouvement ouvrier en général. La CGT travaillait à rendre possible une « grève générale révolutionnaire » en cas de déclaration de guerre. La FCA, qui se concevait comme la fraction la plus déterminée du mouvement ouvrier organisée, projetait, en cas de grève générale et de soulèvement populaire, de fomenter le « sabotage de la mobilisation ». Il s’agissait de saboter les rails, les fils télégraphiques, les tunnels, les viaducs… pour empêcher l’armée française de se rendre à la frontière. Et, profitant du désordre général, les anarchistes pensaient neutraliser les pouvoirs publics, et faire la révolution.
Tout cela commence à être conceptualisé en 1911, et se trouve synthétisé fin 1913 dans une brochure clandestine, En cas de guerre, qui est tout à fait de son temps, constituant un étonnant manuel insurrectionnel adapté à l’ère du syndicalisme révolutionnaire, synthétisant l’expérience du défunt blanquisme, de la Commune de Paris, de la Révolution russe de 1905 et du sabotage ouvrier des années 1909-1911, qui avait marqué les grèves des PTT et du rail.
Quant au mot « pacifiste », plutôt lié à certaines associations bourgeoises qui militent pour l’arbitrage des conflits internationaux, il est peu usité dans le mouvement ouvrier d’avant 1914. Les anarchistes ne l’utilisent jamais, sans doute par crainte qu’on leur attribue des intentions pacifiques. En 1913, lors d’une action d’insoumission collective, un groupe de conscrits liés à la FCA écrit dans son manifeste : « Nous ne sommes pas des lâches […]. Que demain la guerre, au lieu d’être une lutte meurtrière entre travailleurs ignorants et de nationalités différentes, soit une guerre sociale entre le Travail et le Capital, nous répondrons “Présent !” »

Nous avons pour coutume de terminer nos entretiens en musique avec une carte blanche à l’auteur : pouvez-vous donc me donner cinq ou six titres de votre choix en lien avec le sujet et les présenter sommairement ?
À Biribi (1890, Aristide Bruant). Participe de l’imaginaire populaire autour du bagne militaire (affaire Aernoult-Rousset).
La Grève des mères (1905, Montéhus). Fréquemment chantée dans les fêtes et soirées militantes.
Gloire au 17e (1907, Montéhus). Fréquemment chantée dans les rassemblements antimilitaristes.
L’Internationale (Eugène Pottier). Chantée quasi systématiquement dans les manifestations et rassemblements.
La Carmagnole. Fréquemment chantée dans les manifs de grévistes à l’époque, et par les révolutionnaires de l’époque.
Révolution (1910, Robert Guérard). Chanson tombée dans l’oubli, mais un moment à la mode dans les fêtes et soirées militantes. Son auteur était un vrai militant, membre de la FCA, coorganisateur du congrès national de 1913, et ensuite administrateur technique de la coopérative Le Cinéma du peuple.

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